SCÈNE II
SISYPHE, TYRO
SISYPHE Le fer a déchiré ton front, blessé tes mains.
TYRO Maître, d'où reviens-tu, par quel sombre chemin ?
SISYPHE Tyro, pardonne-moi le mal dont je suis cause.
TYRO
Qu'ai-je à te pardonner ? Vois, je porte des roses. Je ne souffrirai plus quand tu les ôteras.
SISYPHE, soulevant la couronne de fleurs que porte Tyro.
Je vois pourtant couler un peu de sang, hélas! Dans les feuilles d'acanthe et les roses coupées.
TYRO
Le plus grand mal qu'on fait n'est pas avec l'épée Et le sang rafraîchit les vivants malheureux.
SISYPHE
Pour la première fois je regarde tes yeux. Mais pourquoi as-tu délivré la mort horrible?
Afin de mourir-
SISYPHE Alors ?...
TYRO
Les lois inflexibles Des Parques ne l'ont pas voulu.
SISYPHE
Pourquoi mourir ?
TYRO
Parce que je t'aimais et ne pouvais souffrir Davantage.
SISYPHE
Ton âme obscure se dévoile Comme un ciel un peu gris mais ruisselant d'étoiles. Je reviens et je sais ce qu'il fallait savoir. Celle que j'adorais n'a pas pleuré trois soirs, Elle veut épouser mon enfant. O misère! Ou plutôt non, tant mieux! Mon pied frappe la terre. Je suis là. L'important, si ton cœur est pareil Est d'être bien vivant et de voir le soleil.
Vois-tu, quand, comme moi, on perdit la lumière, Quand on est descendu dans le fond de la terre, Qu'on a bravé l'horreur des couloirs souterrains, Où se tord le troupeau suppliant des humains, Qu'on a vaincu celui qui demande l'obole, Evité d'étranges étreintes qui vous frôlent, Et fait fuir devant soi des êtres innommés, On est tout dévoré du besoin d'être aimé. Moi Sisyphe, Tyro, je suis un roi sans femme, Paraît-il. Mais un roi qui porte dans son âme Le désir d'être heureux, de donner des festins, D'aller faire la guerre à des pays lointains, De chasser des lions parmi les hautes herbes, De bâtir des remparts et des palais superbes, De mettre des colliers splendides à mon cou, De rendre la justice, et de boire beaucoup, De vivre étonnamment. Tyro, tu seras reine Je t'épouse aujourd'hui.
TYRO
Moi! Près de la fontaine Ecouter la flûte de Pan, te voir passer, Compter le temps, me souvenir, c'est bien assez. Je n'en demande plus davantage.
SISYPHE
La reine, C'est toi! Va, tu verras quelle existence pleine De splendeur et d'amour je te ferai mener. D'abord, je dois punir la femme et l'être né De mon sang. Oui, mon fils, mais nous aurons ensemble D'autres enfants, beaucoup et très beaux. Il me semble Que nous avons du temps à nous. Je punirai Terriblement. Après, reine aux cheveux dorés, La terre nous appartiendra comme une proie. Nous boirons ses plaisirs et mangerons sa joie. Nous aurons pour dormir des fourrures en tas, Dans mon coffre aux bijoux tu plongeras les bras Pour y choisir la perle et le diamant rare. Et des vins différents coulant de mille jarres Nous verseront, le soir, l'ivresse et le désir. Je t'ouvre de ma main la porte des plaisirs. Tu peux tout ordonner et c'est toi qui commandes...
baissant la voix,
Ah! cependant, il est un point... Je te demande De m'aider.
TYRO Oui. A quoi...
SISYPHE
Je voudrais éviter
Les vieillards..
TYRO
Qui?
SISYPHE
Ils sont passés de ce côté.
Quels vieillards ?
TYRO
SISYPHE
Ils sont sept. Au bord du chemin sombre Qui monte des enfers, par où passent les ombres, Ils m'attendaient... Je les ai vus... Ils n'ont rien dit... Ils faisaient sept blancheurs dans les rochers maudits... Ils étaient d'étonnants et graves patriarches Et derrière mes pas ils se sont mis en marche. Ils m'ont suivi.
TYRO Mais qui sont-ils ?
SISYPHE
Silencieux Et si tristes, ces sept vieillards, avec des yeux.. Tu m'aideras...
Mais
oui.
SISYPHE
lui
saisissant le
Ecoutons.
bras
(Ils Ils
écoutent.)
reviennent.
Là-bas, le long des murs leurs pas étouffés traînent... Tu vois, ce sont bien eux et toujours ce regard ?
TYRO Derrière les piliers va te cacher.
SISYPHE
Trop tard.
(Les sept vieillards sont entrés. Ils se tiennent au fond, immobiles et regardent Sisyphe.)
Mais que peuvent-ils bien te vouloir ? Qu'ils sont graves!
SISYPHE
Je ne veux pas les voir ! Moi qui me croyais brave ! Partons.
TYRO Il faut les perdre.
SISYPHE
Oui! Partons!
TYRO
Qu'ils sont beaux.
SISYPHE Pour les perdre, courons du côté des tombeaux.
(Sisyphe et Tyro sortent Les sept vieillards les suivent.)