‹ La mort enchainéeChapitre 5 sur 30 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LES MÊMES, SISYPHE, et derrière lui glaucos, son fils.

SISYPHE

Quoi! Vous recommencez vos prières stupides. Vous vous courbez encor sous l'arc du ciel splendide Et vous voilà tremblants, lâches et terrifiés. Vous n'avez donc de bras que pour les supplier Eux, les mauvais, les éternels, les impassibles. Vous deviez ce matin passer le grain au crible, Durcir au feu le bois des lances. Est-ce fait ?

GLAUCOS Mais...

SISYPHE, à son fils.

Quand le père interroge, le fils se tait.

(Aux hommes.) Eteignez sur-le-champ ce feu.

(Il renverse d'un coup de pied le trépied de bois.)

Quant à vous, femmes, Je sais qu'il est dans les maisons beaucoup de flammes A préparer, montant moins haut, mais tenant chaud.

(// s'avance au milieu du groupe et aperçoit un des hommes qui essaie de se cacher.)

Mais le voilà, cachant sa face du manteau, L'homme pieux qui vous conseille, l'hypocrite. Il connaît tous les sacrifices, tous les rites Que je défends...

(// le saisit par la barbe et le fait tomber à genoux.)

Tu vas périr sous mon bâton Je vais là, te casser les reins.

GLAUCOS

Mon père...

(Sisyphe a levé son bâton. Il s'arrête soudain.)

SISYPHE

Non.

Son visage tordu par la peur est trop drôle

Et les trois Juges blancs en oubliraient leur rôle

En le voyant. Je crois qu'ils ne rient pas souvent.

Il vaut mieux faire rire encore les vivants.

Et puis, qu'allais-je faire? Au fond c'est un pauvre homme.

Toujours trembler! Voilà la race que nous sommes...

Nous chérissons le fer qui nous tient par le cou

Et devant les Puissants, nul ne reste debout.

(A l homme qui est à ses pieds.)

Allons, va, lève-toi, va-t'en, je te pardonne.

(Aux femmes.) Délivrez ces oiseaux. Que leur vol clair sillonne L'azur sans fin, l'azur que l'homme n'atteint pas.

(On lâche les oiseaux.)

Plus haut toujours, libres oiseaux, là-haut, là-bas, Volez vers le soleil, encor, dans la lumière.

(Se tournant vers Tyro qui ne le quitte pas des peux.)

Approche-toi, ô mon esclave familière.

(La considérant.)

Elle est jolie. As-tu versé sur tes cheveux Et sur toute ta chair le parfum que je veux. L'ambre décidément à ton corps s'approprie. Quelle peau délicate ont ces filles d'Asie. Mais que vois-je ? Tes yeux ont l'air de'coloré*.

Ils sont rougis, ils sont moins beaux, ils ont pleuré... Je t'avais défendu les larmes, il me semble. Et puis te voilà toute effrayée et tu trembles... Tu m'as déplu. Va-t'en.

{Tyro s'éloigne de quelques pas tristement. On entend une voix qui crie.)

Au secours I Au secours!

{Les hommes et les femmes qui Tentaient dans la ville reviennent et regardent à gauche.)

SISYPHE Quel est ce cri ?

PREMIER HOMME, sur la porte de la ville.

Je vois une femme qui court.

GLAUCOS, regardant du même côté.

Elle s'arrête!

DEUXIÈME HOMME Elle regarde derrière elle!

Qu'elle est jeune!

PREMIER HOMME Qu'elle est rapide!

SISYPHE

Qu'elle est belle!

(Egine s'élance en scène. Elle a les cheveux défaits, les vêlements en désordre. Une épouvante extraordinaire est sur son visage. Elle voudrait parler, elle ne peut pas. Elle regarde autour d'elle avec effroi. Sisyphe fait un pas au-devant d'elle. Elle tombe à genoux devant lui.)

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