LES MÊMES, EGINE
ÉGINE
Non, arrêtez! Mon cher père, Pardonne-moi ma faute et la grande misère Que j'ai pu te causer. Le roi Sisyphe est bon. Il voulait, sans savoir ma race ni mon nom, Me défendre. Il m'offrait sa demeure splendide. Or, la peur emplissait si bien mon âme vide, L'affreuse peur, que j'acceptai quelques instants. Mais je sais quels malheurs j'attire en acceptant Sur cet hôte au grand cœur et sur sa ville claire. Merci, roi généreux, partons vite, ô mon père.
Ce n'était donc pas lui que tu fuyais?
ÉGINE
Mais non.
SISYPHE Et tu vas librement rentrer dans sa maison?
ÉGINE Librement.
ASOPE
Je l'ai dit. J'ignore quelle cause A fait que mon enfant, ouvrant les portes closes De ma cité, s'enfuit en courant dans les champs. Le méchant croit toujours être avec le méchant; Le menteur croit toujours qu'on lui ment. Viens Egine.
(Tous deux font un mouvement pour s'éloigner. Sisyphe les arrête.)
SISYPHE
Ne connaîtrai-je pas cependant l'origine De ta peur? Quel danger a pu te menacer? Moi, Sisyphe, ne puis-je rien pour le chasser ?
ÉGINE Pas plus qu'aucun de ceux qui vivent sur la terre.
SISYPHE
Je voudrais tellement éclaircir ce mystère, Je voudrais tellement t'empêcher de souffrir. ASOPE
C'est à moi seul qu'il appartient de la punir, Ou de la consoler, car le père est le maître.
ÉGINE
Non, il m'a protégé, il a droit de connaître Mon malheur.
ASOPE A quoi bon?
ÉGINE
Du reste, le malheur, Quand il est grand, déborde amèrement du coeur. Je sais. Il vaudrait mieux avoir plus de courage.
Mais que faire? Les mots apaisent et soulagent, Et j'aurai moins de mal si vous avez pitié. Nul ne peut rien pour moi. Je ne peux supplier Les dieux. Approchez-vous. Vous allez me maudire Sans doute, en apprenant quel châtiment j'attire Sur vous.
SISYPHE Je ne crains rien. Parle.
ÉGINE
Le roi des dieux, Le tout-puissant aux grandes mains, aux longs cheveux, Ouranos pour sa volupté m'a désignée.
Ai-je, sans le vouloir, par une matinée Trop sereine, oublié de fermer sur mon cou Mon voile violet que retient un bijou?
Sous l'aspect d'un pêcheur qui portait des cordages M'a-t-il croisée? A-t-il regardé mon visage? Et comment ai-je pu lui plaire? Je ne sais. Mais seule vers le puits comme je m'en allais Ce matin, il parut et me barra la route. Il est plus grand que nous et si terrible! « Ecoute, Dit-il, et les cyprès frémissaient à sa voix,
Tu me plais et je veux reposer contre toi.
C'est toi que j'ai choisie entre toutes les femmes.
Quand Hélios montant chauffera de ses flammes
La terre, alors atteins ce petit bois doré
De chênes et de pins qui me sont consacrés.
Toi-même fais un lit avec des feuilles sèches
Et nue et blanche couche-toi dans l'ombre fraîche.
Aussitôt je viendrai t'y prendre dans mes bras. »
J'entendis qu'il riait d'un gros rire, et son pas
Immense, en s'éloignant fit résonner la terre.
Je suis d'abord rentrée en courant chez mon père.
Je n'avais pas compris. Et puis, la vérité
M'apparut. Je sentis ma chair se révolter.
Je regardai l'onyx et le bleu des faïences
Où j'avais jusque-là vécu mon existence.
Je pleurai, puis je suppliai... Mais vainement!
Hélios dans le ciel montait rapidement...
Je songeai que les dieux accablent de supplices
Dans l'Hadès, les humains qui leur désobéissent
Et que les pères sont punis pour les enfants.
Je vêtis un péplum qui vient de l'Orient,
J'humectai de parfum mon corps, ma chevelure,
Et je partie.
SISYPHE
Oh! malheureuse créature!
EGINE
J'allais vite. Le bois avec ses chênes bas
Et ses pins bleus et or, était charmant là-bas.
Le ciel à chaque instant devenait plus splendide.
Je ne pensais à rien, j'avais la tête vide.
Les branches se tendaient comme pour me saisir...
J'avais peur, j'avais mal, j'aurais voulu mourir...
SISYPHE
Alors...
ASOPE
Alors...
ÉGINE
J'entrai... Lorsque je crus entendre, Très loin, un petit air de flûte, doux, long, tendre De la flûte aux sept trous du dieu Pan. Et cet air Etait mystérieux à la fois et si clair Que sur le seuil du bois je me suis arrêtée, Et j'entendis crier ma chair épouvantée... Et la flûte disait toujours confusément Un poème d'adieux, une chanson d'amants, Avec des frissons de roseaux, distincts à peine,
Une histoire d'amour très simple et très humaine. Et mon âme se révolta et je m'enfuis Au hasard, en courant, loin de ce Heu maudit Eperdue et hurlante...
ASOPE Ouranos !
SISYPHE
Malheureuse !
ÉGINE
Tu vois que ta pitié serait trop dangereuse... Adieu !
ASOPE
Ouranos! O maître, pardonne-lui!
Hélios, du ciel bleu, n'a pas encore fui.
(// saisit sa fille par le bras et l'entraîne.)
Viens, suis-moi.
SISYPHE, s'élançant et lui barrant le chemin.
Halte-là! Où veux-tu la conduire'?
ASOPE Loin de toi, tout d'abord et des portes d'Euphyre.
SISYPHE Mais après?
ASOPE
J'obéis. Ne t'impatiente pas, Maître des dieux, je vais l'amener dans tes bras. Tu vois, de ce retard je suis irresponsable.
SISYPHE
La vieillesse à ce point rend lâche et misérable! Tu songes à livrer ton enfant?
ASOPE
Insensé !
Si je ne le fais pas nous mourrons tous.
SISYPHE (Il sépare violemment Asope de sa fille.)
Assez !
Dans ma ville aujourd'hui j'abrite cette f^mme! Elle est venue à moi, conduite par son âme. Moi, je lui donnerai l'oubli de ia douleur; Les repas et le lit, le repos et les fleurs.
(Il lire son épie et tend les bras vers le ciel.)
Ouranos, roi des dieux, penche-toi sur ton trône,
Ecoute-moi. Par les inventeurs des colonnes,
Par les Dactyles idéens qui les premiers
Pratiquèrent les arts de bâtir et sculpter,
Par les Cabyres phrygiens qu'on représente
Voilés d'un capuchon, une branche d'acanthe
A la main, qui vivaient au fond de souterrains
Et qui nous ont donné le fer, l'acier, l'airain,
Par les Curetés astronomes qui comptèrent
Les étoiles et qui mesurèrent la terre,
Par les premiers tailleurs de mâts et de vaisseaux,
Par ces hommes patients, industrieux, berceau
De ma race, parents malheureux dont les peines
Sont autour de mon cou comme une grande chaîne,
Qui n'avaient ni maisons, ni vêtements, ni feu,
Et qui firent sortir cela, malgré les dieux,
Du sol pierreux, de l'air ingrat, de l'eau terrible.
Par ces aïeux puissants à l'âme irréductible,
Je jure, moi, le fils des hommes, roi des dieux,
De garder malgré toi cette femme aux beaux yeux.
Et pour gage \e mon serment je plante en terre Mon glaive clan au seuil de ma ville de pierre. Si tu l'oses, viens l'arracher.
UN HOMME
Malheureux roi!
Quel immense malheur attires-tu sur toi Et sur nous tous.
UN AUTRE Les dieux vont détruire la ville!
SISYPHE
Si les dieux étaient si puissants, ô race vile, Ouranos, à l'instant, là m'aurait foudroyé. Nul éclair dans le ciel encore n'a brillé.
(// rit) Eh bien, ton châtiment tarde beaucoup.
ASOPE
Impie !
Sur toi s'acharneront, dans l'Hadès, les Harpies. Le châtiment doit être proche. Il va venir. Sisyphe le blasphémateur, tu vas mourir.
(Se tournant vers sa fille.)
Egine, une dernière fois, veux-tu me suivre?
(Asope et Sisyphe la regardent. Elle secoue la tête.)
SISYPHE
Bon père, homme pieux, c'est pour que tu la livres A la grossièreté effroyable du Dieu...
Je ne veux plus te voir. Hors d'ici.
ASOPE
Soit, adieu!
(7/ s'en va. Sur ces derniers mois la Mort est entrée. Personne ne l'a vue encore. Elle est debout et de loin, regarde.)