SCÈNE V
LES MÊMES, ASOPE ASOPE
Les murailles d'Euphyre !
Quelle folie ici a bien pu la conduire!
SISYPHE Quel est cet homme, et que veut-il ?
ASOPE
Ecoutez-moi.
La femme que je cherche est la fille d'un roi. Tout à l'heure, elle a dû passer sous ces murailles. Est-elle entrée ici ?
SISYPHE, se détournant, à Claucos.
Réponds-lui qu'il s'en aille
GLAUCOS Va-t'en sans tarder.
ASOPE
A coup sûr, Une très belle jeune fille aux yeux d'azur, Avec des voiles phéniciens et, sur la tête, Des pierres d'Orient couleur de violette, A fui de ce côté.
Au plus vite.
SISYPHE, à Claucos.
Dis-lui qu'il n'en est rien.
GLAUCOS Non, va-t'en.
ASOPE
Nous ne sommes plus aux temps anciens, Où l'on volait les jeunes filles. Dans Euphyre, L'un d'entre vous a dû sans doute la conduire. Allez chercher le roi.
SISYPHE, bondissant vers lui.
Ne sais-tu pas son nom ?
Crois-tu qu'il vient parler à tous les vagabonds ?
ASOPE
Je suis Asope, roi de la ville marine
Qui se dresse là-bas, près de la mer divine.
Et moi, ne me connais-tu pas ?
ASOPE, le considérant.
En vérité, Ton visage m'est inconnu.
SISYPHE, en fureur.
La cécité Atteint tes yeux. Le temps attaque ta mémoire.
ASOPE Je ne te connais pas.
SISYPHE
Asope, roi sans gloire, Ton palais est bâti de boue et de roseaux, Et tes sujets sont des pêcheurs qui, sur les eaux, Cherchent leur vie. Ce sont des sortes de lacustres. Ils n'accomplissent pas de voyages illustres Comme les Phéniciens. Us pèchent des poissons Pour manger, pauvres gens!
ASOPE
Tu parles sans raison.
Et je te reconnais à cela. C'est toi, l'homme
Qui n'invoque jamais les dieux et qu'on surnomme Le blasphémateur...
SISYPHE C'est* moi.
ASOPE
Qui n'a pas connu La prière au vol clair jaillissant du cœur nu Comme l'oiseau de mer qui jaillit de la lame.
SISYPHE Je ne connais que la puissance de mon âme.
ASOPE C'est toi, Sisyphe, le mauvais, le redouté.
SISYPHE C'est moi.
ASOPE Va, je te plains et ta vaste cité
Avec ses agoras et ses tours anciennes,
Je ne voudrais pas l'échanger contre la mienne.
Mes maisons sont de bois et construites sans art.
Ma grande voie est trop étroite pour les chars.
La vierge y passe à peine avec des voiles amples.
Mais sur la plage d'or, simple et blanc, est un temple
Pour honorer Poseidaon aux cheveux bleus,
Et ce temple est sans ornement, mais merveilleux.
SISYPHE Vraiment...
ASOPE
On dit pourtant que Sisyphe l'impie Connaît le juste et l'injuste. Je te prie, Roi de la blanche Euphyre aux murs ensoleillés, De me rendre le bien dont je suis dépouillé, La fleur de mon jardin, le bâton de mon âge, Ma fille.
Ah! c'est ta fille. Eh bien, sur son visage Régnait une terreur incroyable et les mots Ne pouvaient s'échapper de sa bouche. Quels maux
L'ont frappée et pourquoi franchit-elle les portes De ta ville marine en fuyant ?
ASOPE
Que t'importe!
SISYPHE Le faible est défendu par moi contre le fort.
ASOPE
Mais la fille appartient à son père. Est-ce encor Une chose que tu vas nier ?
SISYPHE
Je la nie.
ASOPE
Par les dieux!...
SISYPHE
Quand la chair d'une femme est pétrie.
D'une substance aussi parfaite, quand ses yeux
Dégagent un éclat aussi miraculeux Et que tant de lumière avec elle s'avance, Qu'importe celui qui, du fait de la naissance, Engendra par hasard ce beau cygne éclatant! La femme belle est toujours libre.
ASOPE
Sur-le-champ Rends la moi!
SISYPHE
Elle a fui. Elle te craint sans doute, Va-t'en.
ASOPE
J'ignore tout de ce qu'elle redoute, Je le jure!
SISYPHE
Tu mens. Tu veux l'intimider Par des menaces
ASOPE Mais non.
Ou prends garde!
SISYPHE
Repars sans tarder
ASOPE
C'est bien cela. Je te retrouve Tel que l'on t'a toujours dépeint, ô fils de louve, Qui ne connaît ni loi, ni respect, ni serment. Celui qui ne craint pas les dieux, impunément Vole et tue, on ne peut rien attendre de lui. Maudit : Un jour pourtant, les portes de la nuit S'ouvriront. Les destins de chacun s'accomplissent Et l'injuste est puni.
SISYPHE
J'honore la justice.
Mais celle qui fleurit en moi comme un laurier Et non celle des dieux.
(// se précipiie sur Asope et le prend à la gorge.)
Tu vas être châtié De tes paroles.
(A ce moment Egine reparaît sur la porte de la ville.)