‹ La mort et la biologieChapitre 24 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Un passage de Maupertuis. — Les expériences de J. Loeb. — La mort est-elle l'aboutissement du développement ?. — Ce que dit la chimie physique sur la comparabilité des phénomènes. — Question du Coefficient de température. — Influence de celle-ci sur la durée dë la vie ; son influence sur la rapidité du développement. — Différence énorme des coefficients. — Les phénomènes ne sont pas du même ordre. — Une confirmation par l’Océanographie. — Expériences sur la Drosophile et sur le rat. — Prolongerait-on la vie de Phomme en abaissant sa température. — Expériences sur les chenilles. — Action importante de la température sur la durée de la vie.

+ Passons maintenant aux facteurs externes, à la € nur- . ture ». Il en est un qui a beaucoup à faire avec les fonc- Ltions vitales : la température. Celle-ci exerce une » grande influence sur leur rapidité et leur intensité. N’aurait-elle rien à voir avec la durée de la vie, aussi ? à On serait surpris que cela ne fût pas.

… Maupertuis (lettre XIX, t. Il, édition 1768) dit à * ce propos : « Si donc on trouvait l’art de ralentir la vé- » gétation de nos Corps, peut-être parviendrait-on à » augmenter de beaucoup la durée de notre vie, ou si » l'on pouvait les tenir dans une suspension plus parfaite … de leurs fonctions, peut-être parviendrait-on à remettre

différentes périodes de notre vie à des temps fort éloi- !

gnés » (p. 345). Cela a bien lieu chez les animaux (réviviscence, hibernation) pourquoi pas chez l’homme aussi ?

« La Nature, ajoute Maupertuis, donne à tous moments A

les preuves qu’elle observe dans toutes ses opérations une grande analogie ; et qu’elle a traité l'espèce humaine et celle des animaux avec assez d'égalité. »

On voit souvent la plante annuelle en plaine et en

climat chaud, devenir bisanuelle en montagne et en climat froid, introduisant une longue suspension de vie.

Minot, le biologiste américain, a développé cette idée que la cause de la mort naturelle est d’ordre chimique, comme le serait celle du développement.

J. Loeb a voulu voir si cette opinion est exacte, en partant de ce principe de chimie physique que l’on peut identifier deux phénomènes s’ils ont même coefficient de température.

Voici deux phénomènes chimiques. On ignore leur nature d’ailleurs, et on ne cherche même pas à la connaître. Ce qu’on veut savoir, c’est s’ils sont identiques.

À ceci la chimie physique répond que si leur coeffi-

cient de température est le même, ils sont identiques,

quand même on les supposerait a priori très dissembla-

bles ; et quand même ils paraîtraient identiques et sem-M

bleraient aboutir au même terme, ils sont dissemblables s’ils ont des coefficients de température différents.

Dés lors, si les vues de Minot sont exactes, on doit trouver même coeflicient en ce qui concerne la durée

de la vie d’un individu, et en ce qui concerne la rapidité ll de son développement. On peut mettre la théorie al

l'épreuve, et c’est ce que Loeb a fait,

x rature relatif à la Eee de la vie. el Prenant des œufs d’oursin fraîchement fécondés, mis

Len étuve à des températures diverses, il a recherché

l'influence de la température sur la durée de vie, observant les larves sans cesse et mesurant cette durée au. temps qui est nécessaire pour altérer les œufs au point | que les larves soient incapables de venir nager à la surface. | | Commençant à 20° C., il a opéré jusqu’à 329 C, et Lil a constaté qu’à chaque élévation de température d'un à \ degré, il y a diminution de la durée de la vie de moitié

4 À 300, nie vivent 6 minutes ; à ard, 3 minutes, et : ba 320, 1 minute 1/2 seulement. La différence est sen- “4 siblement de 1/2, en temps, pour chaqueélévation d’un 1 | degré. | “ Loeb aurait pu commencer son expérience à 10° ou 60, mais elle lui aurait demandé alors beaucoup plus de temps. |

… Tenant pour acquis — ce qui sera à vérifier — que . | chaque élévation d’un degré diminue de moitié la durée de la vie, Loeb tire la conclusion qu’une élévation de 10° a diminue mille fois environ (10°) au lieu qu’un abaisement de 10° l’augmente mille fois aussi.

Le ropHicient de ai it pour la durée de la vie,

Pt dans les processus ae de ia matière inerte, | où le coefficient n’est guère que de 2 pour 109 C. Mais

la matière vivante en présente de similaires. Ainsi le sérum de chèvre, qui détruit les globules rouges du cobaye, perd par le chauffage sa puissance bactéricide : or, la perte est de plus de 2 par degré, et il y a d’autres cas du même genre. Le coefficient de 1.000 pour 100 n’est donc pas aussi exceptionnel qu’il le semble d’abord.

Ajoutons qu'ayant répété l’expérience avec des œufs non fécondés, Loeb a obtenu le même coefficient encore ; le chiffre est dorc bien acquis. Nous voici en possession du coefficient de température de la durée de la vie.

Il s’agit maintenant d’avoir le coefficient relatif à la rapidité du développement embryonnaire.

Point n’est besoin toutefois d’aller le chercher bien loin : il a été déterminé, déjà, par plusieurs biologistes sur des œufs très différents, ceux de l’oursin et de la grenouille en particulier.

Ainsi Hertwig et Peter ont constaté qu’une élévation de température de 100 C. accélère la rapidité du dévelloppement de 2.15 fois pour les œufs de l’oursin, et de 2.86 fois pour ceux de la grenouilie. Cela fait un coefficient de 2.5 ou de 3. o pour 10° — au lieu de 1.000. Loeb à du reste repris les expériences de ses devanciers, trouvant à son tour, pour l’oursin, un coefficient moyen de 2.86 pour 100.

Il y a donc une différence énorme. D’une part le coefficient relatif à la durée de la vie est de 1.000 pour 10° C. ; de l’autre, ie coefficient pour la rapidité du développement est de 2.5 ou de 3 seulement pour 109 €, aussi.

La conclusion ?

C’est évidemment que les deux processus ne sont pas comparables : ce ne sont pas des processus identiques, comme le croyait Minot ; ce n’est point le taux de développement qui règle la durée de la vie ; les deux phénomènes sont indépendants, dissemblables. |

La mort ne peut être considérée comme un phénomène rendu nécessaire par les lois du développement ; un corollaire inévitable de la vie.

Serait-elle due plutôt à la déperdition graduelle — qu’on pourrait peut-être restreindre — de certaines substances chimiques spécifiques qui seraient à la base … de la vie, et dont l’utilisation et la dépense entraîneraient là mort, comme la déplétion de la bourse ou du coffrefort entraîne la ruine ? De substances dont chaque organisme posséderait dès l’origine une provision pouvant varier selon les individus, et certainement selon les espèces, et probablement aussi selon des conditions qui nous échappent encore ?

Tout cela est possible, et bien d’autres choses aussi. … Mais rien n’est certain, si ce n’est ceci : que la différen- … ciation histologique ou le développement d’un côté, et la durée de la vie de l’autre, sont des phénomènes tout à fait dissemblables, sans rapport direct entre eux.

La mort n’apparaît plus comme le résultat fatal du développement ; il faut chercher autre chose pour Pex- … pliquer.

Il faut noter en passant l’intéressante confirmation que donne l’océanographie aux vues de J. Loeb. … Les océanographes ont toujours été surpris de l’extraordinaire richesse du plankton dans les mers polaires.

Varigny. 9

Le plankton, c’est l’ensemble des protozoairés, des protistes, des végétaux inférieurs, des larves d'animaux plus élevés, qui flottent près de la surface des mers. Ces êtres sont de petite taille, souvent invisibles à l’œil nu ; ils sont très variés : ce sont des diatomées, des méduses, des cténophores, des siphonophores, dès protozoaires, étc., et tout cela se rencontre en masse dans des eaux à peine au-dessus de zéro.

Par contre, dans les mers tempérées et tropicales, le plankton, qu’on s’attendrait à voir beaucoup plus abondant, exubérant même, est très pauvre.

Les expériences de Loeb expliquent très bien les faits. Le plankton des régions froides a une durée dé vie infiniment supérieure à celle du plankton tempéré ou tropical. Par conséquent, on aperçoit côte à côte, dans les mers polaires, de nombreuses générations suc: céssives. S1 les eaux polaires sont de 109 plus froides que celles de la Manche, le plankton doit vivre mille fois plus longtemps dans les premières.

Il est vrai que leur développement doit être ralenti, du tiers environ, comme rapidité ; mais leur durée de vie doit être mille fois supérieure. Aussi, on doit trouver à un moment quelconque un nombre beaucoup plus grand de ces petits organismes.

Et ceci conduit à se poser une question : en génétalisant, on en vient à se demander s’il ne serait pas . possible d’accroître la durée de la vie des animaux à sang chaud, de l’homme par conséquent, en abaissant

leur température ; si l’on ne poutrait pas accroître la

longévité humaine, par exemple, en faisant de l’homme.

un organisme ayant non pas 37° C. de tempétature interne constante, mais 309 ou 250 C.

Il n’en faudrait même pas tant, car un pareil abaisse “ment de température pourrait avoir des grands incon- … vénients, et n'être pas supportable : rien qu’en abaissant d'un degré notre température, nous devrions doubler M la durée de la vie. En théorie du moins — si nous ne nous appliquions pas à la réduire par nos erreurs phy- siologiques et hygiéniques de chaque jour. Ou bien encore, en ralentissant artificiellement le développement, “en le prolongeant, pourrait-on réaliser une économie des précieuses substances qui sont à la base de la vie ? Une : lerenouille dont on obligerait le développement à se faire en un ternps 2 au lieu d’un temps 1 vivrait-elle plus longtemps ?

On lé voit, les idées de Jacques Loeb sont fort intééssantes. Sans doute, elles provoqueront des recherches ouvelles,

I y a toutefois un fait qu'il convient de ne pas perdre e vue et qui indique peut-être qu’il n’y a pas seulement ne affaire de température dans la durée de la vie, C’est

tant il en est — comme le perroquet — qui peuvent “atteindre un très grand âge.

… Mais il ne sert à rien d’épiloguer. Il faut expérimen- Mtér, comme l’a fait Jacques Loeb ; et c’est ce qu’a fait “celui-ci, en opérant sur la Drosophile, si souvent uti- Wlisée en biologie ces dernières années. L'expérience, faite Len collaboration avec Northrop a consisté à mesuret la

; Done entre + 100 C. et + 300 C. Le tableau qui

suit résume les résultats pour chaque phase, et pour la totalité des phases.

Effet de la température sur la durée de la vie de Drosophila Durée en jours.

Durée totale

Température ten ee Phase pupaire Khass de l’œuf centigrades) ne Pt ANT a la mort 10° 57 Mort de laPupe| 120,5 177,5 + æ 199 17,8 13,7 92,4 123,9 200 Gr 6,33 Lo,2 54,3 297 DO h,23 28,9 38,5 2705 4,19 3,20 Ne. Tate 300 h,12 3,43 RAR 21,19

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