‹ La mort et la biologieChapitre 26 sur 44 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La fécondité et la mortalité des germes dans l’ensemble du règne animal. — La mortalité pré-natale chez les mammifères. — Cas particulier de l’espèce humaine. — Elimination fœtale, pré-natale. — Elimination pré-embryonnaire des œufs. — Observations de Parkes.

C’est un fait connu de tous qu’une mortalité effroyable sévit sur les germes des animaux. En beaucoup de cas d'ailleurs celle-ci est accidentelle et il semblerait que la nature a prévu le déchet, et a voulu y parer en donnant à tant d'organismes une fécondité incroyable.

Un seul bacille du choléra peut donner 1.600 trillions de ses pareils en un jour, pesant cent tonnes, si on lui fournit les conditions favorables. D’après Kerner Sisymbrium sophia a souvent 750.000 graines : si toutes donnaient une plante, au bout de 3 ans la progéniture d’un seul pied jouant le rôle de grand-père, ne trouverait pas le globe assez étendu pour s’y installer. Si toute la progéniture d’une seule huitre survivait et multipliait, ses arrière-arrière petits descendants seraient au nombre de 36 suivi de 33 Zéros, et le tas de coquilles aurait 8 fois les dimensions de la planète. Et ainsi de suite.

Fort heureusement tous ces malheurs ne se produisent pas : la mort est là pour corriger l’erreur qu’est la vie. Car une fois la vie inventée, rien ne pressait plus que d'inventer la mort, comme l’a dit Mirabeau. Il se fait Sur terre, dans les aits, dans les eaux, une effroyable destruction de germes d’animaux et de plantes, et cela est fort heureux pour l’ensemble des organismes.

Cette mortalité se présente partout, même flà où il ne semble pas y avoir de dangers de celle-ci comparables à ceux qui existent pour les œufs des poissons par exemple abandonnés en mer ou en rivière ; même chez le mammifère.

Chacun sait que les possibilités de maternité chez la femme sont très considérables ; beaucoup plus que les réalisations. Le nombre des gamêtes féminins contenus dans les ovaires est extrémement élevé, infiniment plus que celui des possibilités d’utilisation. Seulement il ÿ en à beaucoup qui ne valent rien, où qui du moins sont de vitalité faible, et périssent étouffés pat leuts congénères plus robustes. I1 y aurait dans chaque ovaire une lutte intense pour l’existence entre les différents ovules.

C’est ce qui ressort d’une étude consacrée à cette question par von Hansemann dans les Archiv fur Entwickelunssmechanik de Roux. S

Le chiffre initial dans l’ovaire de la nouvelle-née varie d’après les différents observateurs. |

Pour Sappey, il y aurait 400,000 œufs ; pour Minot, 79,000 ; pour Henle, Waldeyer, de 36 à 50,000.

M. von Hansemann a reptis méthodiquement l'étude dé là question, et constaté une variabilité importante. Il à trouvé 30,600 œufs chez une enfant de six MOIS ;

18,000 chez une autre, de quatorze mois ; 46,000 chez “une de deux ans. En somme, le chiffre varierait entre

“10,000 et 80,000 ; mais il serait tout à fait exagéré de » parler de entainés de mille. Les ovaires les plus normaux

“n'en contiennent pas tant. Mais les anormaux en ren-

ri

ferment moins que les notmaux. Les enfants avariés ==

ùnés d’avariés — ont très péu d'œufs : et ceux-ci sont très peu nombreux dans les cas d’infantilisme aussi,

Naturellement, le nombre va diminuant avec l’âge. Ainsi Hansemann trouve 25,665 œufs chez une fillette “de huit ans ; à dix ans, 20,802 ; à quatorze ans, 16,300:

“Entre dix-sept et dix-huit ans, le chiffre varie des, 000 à

7,000. De la puberté à cinquante ans, 15,000 œufs dispa-

-raissent, s’atrophient, et 500 seulement demeurent mûrs,

“sur lesquels, en moyenne, 5 sont fécondés et évoluent. Il y a donc une production et un gaspillage énormes ;

et sans doute la surproduction est due à une lutte entre

les œufs, les plus vigoureux étouffant les plus débiles.

M. Hansemann partage les vues de Weismann pouf qui,

“chez les animaux, le nombre des œufs produits est

“proportionnel aux risques auxquels ceux-ci sont exposés. Etudiant les poissons d’eau douce qui ont moins d’enne-

“is que les poissons de mer, Weismann constate que la truite pond de 500 à 1,000 œufs, le saumon, 10,000 ; le brochet, 100,000. La morue et le hareng, poissons dé

“mer, produisent jusqu’à 10 millions d'œufs et même “plus. Pareillement les mollusques d’eau douce, physe,

planorbe, lymmée ont 100 œufs environ; l’aplysie marine eñ a 100,000 et la dotis, matinée aussi, 800,000.

L'éspéce hitnainé serait-elle de cellés chez qui les

œufs sont particulièrement exposés à la destruction ?

On serait en droit de le croire. En tout cas ce qui est évident, c’est que dans les follicules primaires de l’ovaire on voit 2, 4, 5 œufs et même plus ; mais un seul de ceuxci se développe : les autres sont écrasés par celui qui prend le dessus, et dégénèrent. À coup sûr les différents œufs du même follicule ont une vitalité variable. A quoi tiennent les différences ? On n’en sait rien, mais elles doivent exister, et peut-être, quelque jour, les expliquera-t-on. Il peut y avoir des influences mécaniques, w tels œufs étant placés de façon désavantageuse ; des : différences constitutionnelles doivent exister aussi, dues M à la structure moléculaire, qui peut n’être pas néces-. sairement la même chez deux cellules quelconques provenant de la division d’une autre.

On peut se demander dès lors si les embryons dérivant d'œufs d’inégale vitalité n’ont pas une inégale vigueur eux aussi. C’est infiniment probable. Mais on aperçoit à l’analyse quelque chose de plus : une sorte de mortalité sélective selon le sexe, une élimination plus abondante d’embryons mâles.

Normalement chez l'humanité, à des degrés qui varient, il y a plus de femmes que d’hommes ; chez les ‘animaux, de façon générale, on ne sait guère. Pourtant, 4 c’est un fait connu que la natalité masculine'est supérieure ; mais la mortalité est plus considérable, d’où, en fin de compte, un équilibre approximatif, avec prépondérance du sexe féminin chez l’homme. Du moment où M les deux sexes se comportent de façons différentes à M l'égard de la naissance et de la mort, il y a un intérêt biologique à étudier le problème, et c’est ce qu’a fait un un biologiste anglais, A. S. Parker, (Science Progress janvier 1924). M

1e ut

ou

IL faut partir de ce point de vue que le sexe est déterminé lors de la conception et ne peut changer ultérieurement. D'autre part, 1l est visible que la proportion des sexes à la naissance n’est pas celle qui se présente plus tard, au cours de la vie jusque dans la vieillesse. La mortalité des sexes apparaît diftérentielle, à partir de la naissance. Mais alors on se demande assez naturellement s’il en va de même à partir de la conception. C’est poser une question de solution difficile. Car elle repose sur une pétition du principe : elle suppose l’absence de mortalité différentielle avant la naissance. Or, 1l y en a une. L'idéal serait de pouvoir examiner et con-

naître la proportion des sexes à intervalles, de la con-

ception à l’extrême vieillesse.

En pratique, ce n’est guère possible. Mais ce serait

… déjà beaucoup de connaître la proportion des sexes à

trois dates biologiques : la conception, la naissance et la

maturité.

Mais comment connaître la proportion au terme ini-

tial, à la conception ? On ne voit pas le moyen. On peut,

toutefois, s’en faire quelque idée en prenant connaissance des changement se produisant entre la proportion pri-

maire (conception) et la secondaire (naissance) ; a

tertiaire c’est la proportion à la maturité. Il y a en effet

une mortalité pré-natale ; cette mortalité est-elle diffé-

rentielle ? Supposons à la naissance une proportion

. 100 °/,, une proportion de 100 mâles pour 100 femelles. - Et supposons qu'il ait été éliminé avant la naissance, 40

mâles et 10 femelles. En ce cas, la proportion primaire

(nombre de mâles pour 100 femelles), serait de 127.2 (140 mâles pour 110 femelles), au lieu de 100 à la naissance,

Variguy. 10

Existe-t-il donc une élimination fœtale, pré-natale ? Assurément. Et en dehors de l'avortement — dans lequel il est possible de reconnaître la proportion des sexes — il y a un processus autre, au moins chez divers mammifères : la régression et la réabsorption du concept, ou produit conçu. Il y a là une forme de mort pré-natale curieuse que À. S. Parker a étudiée de près chez la souris. Chez cet animal, on peut trouver, dans le même utérus, toutes les formes entre Île fœtus normal et sain, et un mauvais petit kyste dégénéré, plus petit même que le placenta auquel il est attaché. D’autres concepts ont dû disparaître entièrement. Ce ne peut avoir été par avortement, car alors tout aurait disparu et la gestation se serait terminée. C’est donc par résorption.

Il est possible de se représenter le nombre de résorptions, en gros. Considérez qu'on peut savoir combien d'ovules ont été libérés, combien il peut y avoir eu, au maximum, de fœtus : et cela tout simplement, en comptant les corps jaunes de l'ovaire. Chaque ovule, en quittant l'ovaire, y laisse une trace de son existence, un corps jaune nettement reconnaissable, Il suffit de compter les corps jaunes les plus récents pour savoir combien d'œufs ont quitté l’ovaire avant la dernière gestation. D’autre part, s’il s’agit d’une femelle cohabitant en liberté avec le mâle, on peut considérer que selon toute probabilité, tous les œufs émis ont été fécondés. Dés lors il suffit de faire la différence, de comparer le nombre des fœtus trouvés à celui des corps jaunes, De la sorte on connaît le nombre des fœtus éliminés.

Que donne l'expérience ? Toujours sur la souris, À,

S. Parker arrive à ce résultat que 8 femelles à terme”

contiennent 74 fœtus ; les ovaires, 82 corps jaunes, Conclusion : 9 œufs ont été perdus.

Chez le rat, d’après Long et Evans, la portée moyenne est de 6.7, alors que la nombre moyen des œufs a été de 10. Le taux d'élimination, ici, est plus élevé ; 67 fœtus pour 100 œufs et conceptions, cela représente 33 90 d'œufs ou fœtus éliminés. Chez le porc, Hammond … — opérant sur plusieurs truies — trouve 267 fœtus nor- … maux et 306 corps jaunes : donc, 48.3 œufs perdus pour 100 fœtus normaux. Chez le mouton enfin, 80 brebis donnent 101 fœtus normaux et 116 corps jaunes : donc, L'perte de 14.8 0/0. À noter que chez le porc, Hammond à trouvé les traces de nombre des concepts manquants sous forme de restes atrophiques.

I] y a donc une élimination fœtale considérable, et … chez l'espèce humaine elle existe aussi.

Lu Mais Ja question est de savoir si cette élimination porte M également sur les deux sexes, ou, de préférence, sur lun seulement de ceux-ci. On ne peut, pour cause, y … répondre de façon directe. Mais les probabilités sont Que l'élimination porte surtout sur les mâles. On sait * par les expériences de Kirkham que la femelle pleine qui allaite une portée précédente, présente une élimi- “ nation élevée de 23.1 pour 100 fœtus normaux. Or la …. proportion des mâles dans ces secondes portées peut tomber à 80 et même à 60 pour 109 femelles. Les con- …. ditions de gestation défavorables ont pour conséquence une élimination de mâles plus considérable. Cette élimination reste très élevée pour la femme. La proportion des mâles, parmi les mort-nès, varie de 124 à 142. “ Peut-on de ces données, tirer la valeur de la propor-

en eg TL de NS De

générale on admet qu’il est conçu de 108 à 116 mâles pour 100 femelles.

Il y a prépondérance dans la production des mâles. Mais il y a prépondérance aussi dans leur mortalité, avant la naissance déjà, et après. En Grande-Bretagne, en 1913, la proportion, à la naissance, est de 104 garçons pour 100 filles ; mais durant le premier mois de la vie, il meurt 129 garçons pour 100 filles; durant les deuxième et troisième, 132. Moyenne pour l’année : 125. Ceci

concorde bien avec la proportion des sexes dans la mor-

talité pré-natale.

Durant les premières 5 années, il meurt 118 mâles pour 100 femelles ; entre 5 et 10 ans, mortalité à peu près égale, et de 10 à 15, elles est inférieure, pour le sexe masculin (93). Mais c’est la seule période de la vie où le masculin meurt moins que le féminin.

Par conséquent, dès l’origine, il y a une élimination plus forte de mâles. Ceux-ci étaient d’abord plus abondants, mais leur prépondérance a disparu à l’âge de 5 ans, et fait place désormais à une infériorité numérique qui va croissant, si bien qu’à 85 ans, la proportion masculine est de 55.2 seulement. Le sexe masculin apparaît comme étant, presque à tout âge, de la conception à la mort, le plus délicat, le plus fragile. Et la mortalité diférencielle est un fait certain, manifeste. T'ient-elle

à ce que le mâle est plus actif, plus dépensier d'effort.

et d'énergie, plus cathodique, alors que la femelle est essentiellement conservatrice et anabolique (Geddes ét Thomson) ? Mais quelles dépenses fait-il donc dans l'utérus ? Il doit y avoir autre chose.

Nous reviendrons plus loin sur le sujet, à propos de la mort chez l’homme en particulier.

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