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CHAPITRE XIX

La mort est nécessaire el préordonnée par la stucture et la physiologie. — N’est-elle pas désirable aussi ? — Que serait une humanité de vieillards ? — Quelle joie connaitrait-elle ? — La mort remède des maux de la vie. — L’utilité biologique de la mort. — L’individu et l'espèce devant la mort. — La mort condition de progrès. — La plus belle invention de la nature.

L'humanité n’a guère considéré avec faveur la mort. Celle-ci lui apparait hideuse. Nous l’avons tous maudite quand elle nous a ravi des êtres chers, ou quand elle a enlevé quelqu'un de ces grands esprits dont nous aimions la parole et la pensée. Et pourtant elle mérite d’être réhabilitée. Il n’est pas déraisonnable d’en faire VPéloge. Celui-ci d’ailleurs n’a-t-il pas été au moins pensé, sinon prononcé, par tant de deshérités à qui la mort est apparue, dans l'excès et la continuité de leur

peine, comme le seul bien possible, la seule réparation efficace aux injures de l’existence, au mal de vivre.

… En fait la mort peut très bien se défendre. En y réfléchissant on la trouvera utile, Elle est nécessaire et désirable, étant donné l’état de choses. Une fois la vie

LA MORT ET LA BIOLOGIE inventée telle qu’elle est, rien ne pressait plus que d’inventer la mort : « telle qu’elle est » : cette condition est essentielle. HU La mort est donc nécessaire pour des raisons physio- logiques. Telle qu’elle est faite, c’est-à-dire ne pou- vant éviter la sénescence, la vie appelle la mort. Lemé- + canisme est de médiocre facture, de fabrication infé- rieure : étant donnée sa physiologie, il ne peut durer à longtemps. La mort est préordonnée par la structure et le fonctionnement aussi bien chez l’homme dont les cellules succombent aux attaques de toxines et d’hu- ‘ meurs vieillies que chez le ver qui éclate en libérant

ses œufs ou ses larves. La sénescence existe partout. On raconte volontiers à l’homme qu’il s’abrège l’exis- …

tence par des fautes contre l’hygiène : il faut croire que tous les organismes se complaisent dans des erreurs : analogues ou parallèles, puisque tous meurent en quel-.

ques conditions de milieu qu’ils vivent.

La mort n’est pas seulement préordonnée, néces-

Saire ; elle est désirable aussi et bonne pour des raisons . diverses!

Tout d’abord, on n’imagine pas un monde d’organismes immortels. Le transformiste ne voit pas comment auraient surgi les formes supérieures dans un milieu encombré de formes élémentaires. Que serait encore une humanité immortelle faite de vieillards ? Les plus jeunes ne les exterminerait-ils pas bientôt, et avec. raison ? I1 faut du nouveau sans cesse et c’est la jeu- nesse qui l’apporte, et avec lui du changement, quel- quefois un progrès. Si la mort naturelle n'existait pas 1l faudrait la tuerie systématique pour faire de la place

et donner de l’air. (Celle-ci existe d’ailleurs, à quelque

degré.) Une élimination régulière des sujets âgés s’impose, celle des cerveaux creux, des bouches inutiles et des bras improductifs. 51 la mort n'existait pas il faudrait la décréter et infliger pour désencombrer la planète. La vieillesse avec son cortège de disgrâces rend la mort nécessaire et désirable, tant qu’on n'aura pas trouvé à la supprimer, par une transformation de la physiologie. | Croit-on d’ailleurs que l’immortalité terrestre appofr terait beaucoup de joies personnelles à la meute humaine vieillie. N’a-t-on pas assez vite fait le tour de la vie et reconnu ce qu’elle peut donner ? Et la vie ralentie du vieillard n'est-elle pas monotone et fastidieuse ? Sans doute, il en demande de moins en moins, il devient de moins en moins exigeant et s€ contente de si peu. Mais quelle pauvre joie pour lui et, pour ses compagnons de chaîne quelle inutilité sociale. Il n’a plus de raison d’être, et il tient de la place. Ne vaut-il pas mieux se retirer ? C’est un terrible et irrésistible ennemi que la vieillesse. Et seule la mort en vient à bout, mais en mettant fin au joueur comme à la partie. 1 faut le reconnaître, la vie n'est pas st pales | Le philosophe qui a écrit les Réflexions sur les grands hommes qui sont moris en plaisantant (Rochefort 1755), et qui, pour ses peines à vu Son livre mis à l'index, dit assez justement sans un pessimisme exagéré, que « pour

un jour tranquille et serein on en a quarante où la dou-

leur et la tristesse se font vivement sentir ». Cabanis

nous dit que « la mort, ce n’est que le soir d’un beau jour,

et si le jour ne fut pas beau elle n’en est que mieux | venue ».

ont un cœur dans la poitrine, Le voir tant de souffrances, et s’ils ont des oreilles, d'entendre l’incessante plai te qui monte vers le ciel ? | Sans doute la vie peut être très plaisante à à quelque privilégiés. La terre est incomparablement belle, la nature d’un intérêt infini. Le champ est vaste pour agir et penser utilement. Et il a été dit, écrit, et fait de si belles choses. Mais ceux-là même qui ont le plus mis leur bonheur dans ce qui trompe le moins, dans

les exercices de l’esprit et du cœur, ne se lassent-ils pas

à la longue ? L'intérêt ne nine pas fatalement à

avec les forces, par l’âge ? Le jeune éléphant de Kip-.

ling, doué d’une insatiable curiosité, est une image de ‘homme. Celui-ci veut toujours du nouveau : le plus

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es

ieux, autre chose, il ne sait quoi. Jusqu'au jour où ne Hire plus rien, où l’intérêt de la vie a disparu, e qui est le début de la mort. « On ne peut pas êtr )ngtemps heureux, dit l’auteur cité plus haut. Te st notre destinée. La fortune passe avec tant de rapi dité qu’elle laisse à peine entrevoir ses faveurs. Il semble . € Son inconstance l'empêche de se fixer en auc à u pour rendre un bonheur solide. Peut-être aus 1 y a-t-il trop de gens à contenter. Elle ne peut suffir tout le monde, et les fonds lui manquent ».

Aussi le Robbie est-il infini de ceux pour qui, comme dit Simonide «la mort est la médecine des mau x

privilégié, après un temps, est rassasié, et Fo

CMS.

Et quand on considère l’armée de ceux qui nomment la mort « l'unique port des tourments de cette vie, le souverain bien de la nature, la commune et prompte recepte à tous maux » (Montaigne), on ne peut se refuser à reconnaître que la mort, qui paraît si terrible aux uns puisse être — et non paraître — un bonheur aux autres.

La mort donc est nécessaire pour désencombrer la planète, pour mettre un terme à beaucoup de maux, pour méttre un terme à une existence qui finit par se réduire au rang des phénomènes végétatifs.

Elle a encore une portée biologique considérable.

Les choses se passent, quand on considère l’ensemble

des organismes, dans le temps et dans l’espace, comme si quelque entité tâtonnait, cherchait sa voie — s’engageant souvent dans des impasses à l’occasion — essayant des combinaisons nouvelles et variées, en élaborant de forts médiocres au reste. Dans l’ensemble de la création les « ratés » sont nombreux. [1 semble qu'une grande œuvre ait été entreprise, avec des moyens inadéquats, avec des outils qu’il à fallu perfectionner beau- COUP. | 1

Or, dans cette œuvre l'individu n’est rien, et l’espèce est tout, La nature cherche des types, des espèces : elle n’a cure des individus qu’autant qu’ils sont aptes x varier.et à reproduire, qu’autant qu’ils sont jeunes. Une fois leur fonction remplie ils perdent tout intérêt : ils sont murs pour la mort et il est désirable qu’ils meu- ‘ent, pour faire de la place. |

M. Métainikoff a développé de façon intéressante cette vue d’après laquelle ce qui compte aux yeux de

crée encore plus l’espèce que l’individu. Par elle ma. . mélangées et échangées toutes les particularités dues à la À Variation — échangées ou étouffées aussi, « On peut. à dire que la vie de l’espèce se créé grâce au processus sexuel. L’individu, en s’unissant avec un autre indi vidu s’unit pour ainsi dire avec toute l’espèce. Les | particularités individuelles qu’il a 1 Que au cours de. sa vie individuelle il les transmet à toute l’espèce par, là fécondation ». C'est-à-dire que non seulement il Hs … maintient, mais il élabore l’espèce.

Et cette dernière est une réalité : elle est même plus réelle que l'individu, ayant une existence infiniment : plus longue. « En somme, dit M. Métalnikoff, l'espèce est une individualité d'en ordre supérieur où 12 indie .vidus qui la composent sont en relation constante, grâce à la fécondation. Et la fécondation crée la vie - ; commune, le travail commun, le génie créateur commun de He ». À cette Ron seul le jeune peut tra vailler : le sujet âgé n’y peut avoir nulle part ; il perd. dès lors tout intérêt pour la nature — (ce qu’est la na-. ture, nul ne le sait d’ailleurs, mais il faut bien mettre un mot là où on suppose un vouloir, soit dit en passant) Dés lors rien de surprenant si tant d’êtres meurent très vite après la fécondation, et même au cours et d

fait de celle-ci. Et dans ces teen la mort apparaît

comme très utile en rendant possible un nombre beau- . coup plus considérable de vivants jeunes aptes à colla-

borer à l’œuvre en cours. Par là, nous sommes ramenés

. à l’idée de Weismann qui voit dans la mort une adap- » tation, un progrès. Et elle est d’autant plus nécessaire

qu'il s’agit de formes plus élevées. Elle est inutile en ce qui concerne les protozoaires, mais indispensable chez les organismes multicellulaires, rendue d’ailleurs

Les 9 } à 3 RAGE À plus aisée, plus nécessaire aussi par la spécialisation

et la différenciation des tissus, c’est-à-dire, aussi, la

délicatesse, la fragilité de l’organisme résultant. L’indi-

vidu n’est rien pour la nature qu’un temporaire élé- | ment de l’espèce, entièrement subordonné à celle-ci. Il se trompe en se sig un aboutissement, un fleuron, un sYmmum : ce n’est qu’un véhicule ane de ce qui est réellement immortel, et intéressant l’espèce, la race.

Il peut toutefois se Habiter. en prenant conscience

; de son rôle véritable, qui n’est point à dédaigner. En.

faisant ce que disait Proudhon : en « considérant l’existence dans la série des générations, dans leur solidarité, :

. leur identité, ce qui veut dire pour l’homme dans leur vie morale et dans leurs œuvres ». C’est le représentant

. de l’espèce que nous devons considérer en nous-même,

non l'individu ; le représentant de ce que nous devons

désirer Mel notre espèce, notre variété, notre race nationale aussi. [1 y a, à la mort, d’excellentes rai- . sons, d’ordres divers, très puissantes bb à voir

LS elle est Lemon établie ur la nature. Et il . faut, pour des raisons diverses la louer d’exister.

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Ce n’est pas ce qu’on fait généralement. Elle est fort mal vue, même de ceux à qui pourtant, elle semblerait devoir être la plus bienfaisante,

S LC ; 20

pages divers : une jeune Eco un forçat, un veuf. à éploré, vi un roi, une veuve, un bossu, un ns : mn .

‘siminl, mr “theme na usurier ,un march l | tous l’accueillent fort mal, se révoltent, ne nt

sement de cœur constitue une be pe à qui dure. Devant la tombe qui va se refermer. sur être cher, ne cortège de Fegrêts M di de a

4 ras

. mettant le péché par excellence, disait un paysan russe à Tolstoi : «il n’y a qu’un péché : juger son prochain ». “C’est toute une cohorte de regrets stériles qui se dresse, et qui reste. Nul ne ignore.

La mort nous apparaît plus affreuse encore quand Lélle enlève l'enfant, la jeunesse ; tout cela est bien entendu. La nature ne peut guére se défendre dans Îes détails, en ce qui concerne la mort. Mais en gros elle à raison. L’utilité biologique de la mort est capitale. ‘Son utilité sociale pour l'humanité, l’est autant. Il seraitaffreux qu’elle ne fût pas, faits comme nous sommes. Evidemment le plus sage que la nature pût faire, après avoir créé l’homme, était de le faire mourir. Pas plus qu'aucun autre organisme il ne pouvait s'éterniser.

La mort est une loi, non un châtiment, a dit le vieux Sénèque. Et la nature nous facilite les choses : « l'âge et le sommeil nous enseignent peu à peu le chemin de Ja mort », a dit Anaxagore.

Il est vrai, on peut se demander si les choses auraient pu être autrement. Si, dans un monde d’éléments chimiques différents, la physiologie pourrait être autre, et aussi la vie. La nature pourrait-elle être mieux éta-

blie ? C’est là une tout autre question, d’ailleurs fort oiseuse. [1 faut prendre les choses comme elles sont let sous cette condition — inévitable au reste — il faut bien conclure avec Mirabeau que « la mort est la plus belle invention de la nature ». Cela se défend très bien. l'est bon que l’aventure de vie — telle qu’elle est — se termine par l’aventure de mort. La première se passe à rechercher la meilleure façon d’être au monde, de

l'épisode de la naissance à celui du trépas. Qu’on la. trouve, ou ne la trouve pas, l'issue reste la même : Paven-. ture de mort se présente. Il faut se faire une raison, di reconnaitre ce qu’elle a de bon.

nee ere mn tent qe fear

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