VII. Inhibition. Traumatismes légers. — Les
traumatismes insignifiants, les violences les plus légères peuvent déterminer une mort subite, instantanée. Dans ces cas le médecin légiste peut être extrêmement embarrassé.
Avant d’aller plus loin, permettez-moi de vous citer un cas absolument typique :
Deux enfants de 12 à 14 ans, deux apprentis typographes, jouaient dans l’atelier, après le déjeuner; ils se roulent par terre, luttent un peu, se bousculent, mais en riant, et sans qu'il y ait eu dispute ou altercation. La cloche qui annonce la reprise du travail sonne ; le petit apprenti qui était à ce moment couché sur son camarade se relève en riant, lui donne un léger coup de pied dans la région épigastrique, et dit : « Tu es vaincu, tes épaules ont touché ! » L’autre veut se relever et retombe mort. L’émotion fut grande dans l’atelier ; l’autopsie médico-légale eut lieu, et nous n’avons trouvé aucune trace d’ecchymose. Nous n’avons même rien trouvé qui pût expliquer la mort, si ce n’est dans le bulbe un petit point hémorrhagique delà grosseur d’une pointe d’épingle.
C’est là le type de la mort absolument subite à la suite d’un coup porté dans certaines régions du corps, alors même que ce coup n’a pas été violent.
Il y a un certain nombre de régions qui sont dans ces conditions : en première ligne nous trouvons le creux épigastrique. Lancisi, Astley Cooper, Maschka, ont cité des observations de mort subite à la suite de légères violences exercées sur l’épigastre (2).
(1) Obs. 108.
(2) Obs. 110, 112.
LÉSIONS DE i/aIM'ARKIL CÉUÉHNO-SI'INAL.
Que 80 passe-t-il ? Autrefois on disait fj ne la mort survenait par syncope, par action réflexe sur le cœur ; aujourd hui, depuis les travaux de Brown-Séquard, nous disons que la mort arrive par inhibition. Au lieu d’un réflexe il se produit au contraire l’arrêt d’une des fonctions en mouvement au moment ou la violence a lieu. Quelles sont les fonctions toujours en mouvement chez l’homme? Ce sont la respiration et la circulation, et ce sont elles qui s’arrêtent.
On a remarqué (pie chaque fois que le cœur d’un individu s’arrêtait après un coup porté sur la région épigastrique, cet individu était en travail de digestion ; je vous ai parlé déjà des expériences faites parM. Mirenowitch sur les grenouilles ; je ne vous les rappellerai pas ; souvenez-vous qu’il existe une relation intime entre l’estomac et le cœur, grâce sans doute aux filets du pneumogastrique.
A côté du creux épigastrique, il faut placer la région hypogastrique; un coup de pied dans le has-ventre peut déterminer la mort subite.
Les observations de mort subite après des violences, même légères, de la région laryngée, sont rares. Cependant les faits existent (1 ).
Vous vous souvenez d’une histoire (pie je vous ai racontée, en étudiant le 'moment de la mort (2), de l’aventure de ce prêtre, déplacé pour son inconduite et accusé d’avoir tué sa concubine au moment où il bouclait sa malle. Le prêtre prétendait qu’il avait en plaisantant 5, peine serré le cou de son ancienne maîtresse, qui s’était immédiatement affaissée. Les médecins légistes de l’époque ont hésité à nier ou à affirmer la possibilité du fait.
Je vous ai raconté aussi qu’à la suite de l’émotion causée par cette histoire, un officier de dragons faillit, dans un pari, tuer un de ses camarades de la même façon.
Depuis, les exemples se sont multipliés. Tardieu raconte le cas d’une vieille femme qui vendait du tabac à priser à
(1) Obs. 113.
(2) Voy. p. G.
un pelit gamin ; pendant qu’il attendait son cornet de tabac, ce gamin, intrigué de voir la pomme d’Adam de la vieille marchande remuer dans son cou, donne, comme s’il voulait attraper un papillon, un coup sur le larynx de la débitante : cette femme meurt instantanément.
Maschka cite l’histoire d’une petite fille qui jouait avec des camarades dans la rue et qui, recevant une pierre sur la région laryngée, mourut subitement. A l’autopsie, on ne trouva aucune trace du coup.
On a opposé aux médecins légistes qui s’appuient sur ces faits d’inhibition les cas, nombreux, où des individus ne sont pas morts après avoir subi des violences considérables sur la région laryngée, après avoir échappé à des tentatives de strangulation, par exemple. Nous ne connaissons pas encore le mécanisme de ces faits, mais nous savons qu’ils existent : aussi lorsqu’on vous demandera, au tribunal, s’il est possible qu’une personne placée dans les conditions que nous venons d’examiner, meure, vous répondrez : « Cela est possible. »
Messieurs, il y a encore d’autres parties du corps qui jouissent de cette sensibilité particulière : telles sont la bouche et le nez (1).
Volkmann raconte qu’il eut à opérer un jour un enfant d’un an d'un bec-de-lièvre (2). Il place ses épingles : l’enfant devient bleu et ne respire plus; il enlève les épingles, l’enfant revient. Quatre heures après, Volkmann veut recommencer son opération ; cette fois-ci l’enfant n’éprouve aucun accident. Volkmann reste même quelque temps auprès de lui afin de s’assurer que tout va bien. Il rentre chez lui, on vient le chercher précipitamment; l’enfant avait éprouvé les mêmes accidents que lors de la première opération. Volkmann se hâte, mais l’enfant était mort.
Les expériences de Brown-Séquard ont démontré que les régions où s’épanouissaient les extrémités du nerf trijumeau
(1) Voy. p. 28.
(2) Obs. 114.
LÉSIONS DE L’APPAIUüL CÉRÉBHO-SPlNAL. 163
étaient clans les mêmes conditions que le creux, épigastrique et le larynx.
On a pensé que la nuque pouvait être comptée parmi ces régions que je n’oserais appeler des régions 'privilégiées : Il n'y a qu’un fait rapporté et encore est-il peu probant :
Des étudiants d’Aberdeen croyaient avoir à se plaindre, à tort ou à raison, du portier de l’Université (1); ils résolurent de lui jouer un tour. Ils s’emparèrent de lui, le menèrent dans une chambre obscure, dans laquelle il y avait un billot, ils lui bandèrent les yeux et lui annoncèrent qu’il allait mourir. Le concierge était naturellement fort ému ; il dut placer sa tête sur le billot, puis à l’aide d’un linge mouillé et plié en lanière, un des étudiants lui donna un coup sur la nuque. Le portier mourut sur le coup, à la stupéfaction des étudiants.
Quelle a été la cause de la mort? Je n’en sais rien. Est-ce le coup sur la nuque ? C’est possible. Mais n’oublions pas que le larynx reposait sur le billot et qu’il a pu être, par contrecoup, le siège d'un choc ou d’une violence qui a pu, elle, déterminer la mort.
Certaines petites opérations et des blessures insignifiantes entraînent quelquefois la mort rapide ou subite.
Dans les Schmidt's Jalirbücher , je trouve, sans nom d’auteur, l’observation suivante : Un paysan est piqué par une abeille, il a une syncope à la suite de cette piqûre, mais il revient à lui. Deux ans après, il est de rechef piqué par une abeille, et il meurt. Cet homme avait évidemment une excitabilité exceptionnelle.
Je vous cite ce fait parce qu’ici il ne s’agit pas de chloroforme, qu’il ne saurait être question d’un accident compliquant une intervention chirurgicale. Il en est de même des deux cas suivants.
Martineau cite l’observation d'un individu auquel on voulait ponctionner un kyste hydatique (2); on ne tombe pas sur le kyste, on retire la canule et on a à peine deux ou trois
(1) Obs. 109.
(2) Obs. 113.
LA MOUT SL 131 TE
gouttes de sang : l’individu meurt subitement. Avait-on intéressé des filets du pneumogastrique ?
Desnos raconte un cas différent ; il s’agit encore d’un individu porteur d’un kyste hydatique. Desnos fit faire une application de pâte de Vienne, afin de provoquer la formation d’adhérences; tout se passa bien, d’abord; mais quatre ou cinq heures après l’application du caustique, la personne mourut subitement, sans qu’il ait été possible de trouver chez elle une lésion du cœur ou de tout autre organe.
Donc, sous l’influence de certaines lésions extrêmement superficielles, la mort subite peut survenir. Supposez maintenant que l'on ait administré du chloroforme : la responsabilité de l’opérateur se trouverait en question.
La mort subite peut encore se produire avant l’intervention de l’opérateur : Un malade auquel on devait faire une lithothritie succombe au moment où le médecin introduit la sonde dans l’urèthre. Il n’y a pas eu d’autopsie, et je ne fais que mentionner le cas (l).
Je puis vous en citer un autre, tout récent :
M. Legroux fait appeler M. Routier pour appliquer à une de ses clientes, qui s’était cassé le col du fémur, un appareil. Pendant que ces messieurs font leurs préparatifs dans une pièce voisine, la femme meurt. Supposez que cette mort soit arrivée dans le cours d’une opération, après l’administration du chloroforme ou de la cocaïne; je n’ai pas besoin de vous en faire toucher du doigt les conséquences ; vous devez toujours vous souvenir de ces faits, surtout si désignés comme experts vous avez à juger la conduite d’un de vos confrères.
La présence de corps étrangers dans le pharynx, le larynx, l’œsophage, détermine une mort plus ou moins rapide ; mais ces cas-là ne rentrent pas dans le chapitre spécial de médecine légale que j’ai voulu traiter devant vous.
Messieurs, vous pouvez voir que dans un grand nombre de cas l’intervention médico-légale ne donnera que des résul-
(1) Obs. 1 1 i.
tats bien douteux si vous ne connaissez pas la façon dont l'accident s’est produit, si vous n’avez pas été mis au courant de tous les détails. S’agit-il d’un enfant mort de convulsions? Votre scapel ne vous donnera aucune preuve scientifique delà pathogénie de la mort dans ce cas et dans un grand nombre d’autres.
Aussi vous donnerai-je le conseil de répondre très nettement sans hésitation aux questions que la justice pourra vous poser, et de dire : « Je ne trouve aucune lésion pouvant expliquer la mort. »
Certainement vous releverez tout ce que vous trouverez de défectueux dans le cœur, dans le cerveau, dans le foie, dans les reins, dans tous les organes, en un mot, mais vous ajouterez que d’autres personnes peuvent avoir des lésions aussi avancées sans que pour cela la mort survienne ; vous direz que vous êtes obligés d’avouer que vous êtes dans l’impossibilité de dire les causes réelles de la mort.
Il n’est pas humiliant, pour un médecin légiste, lorsqu’il a fait les recherches les plus consciencieuses, d’avouer qu’il ne sait pas ; il serait humiliant pour lui d’être obligé de reconnaître qu’il s’est trompé.