‹ La mort et la mort subiteChapitre 32 sur 139 · RESPIRATOIRE · texte numérisé non relu

RESPIRATOIRE

Messieurs,

Nous nous occuperons successivement des lésions dularynx, de la trachée, des bronches, des poumons et des plèvres.

I. Lésions du larynx, de la trachée et des bronches. — A. Lésions du larynx. — Je vous ai exposé quelles étaient les lésions du larynx qui peuvent provoquer la mort subite, quand je vous ai parlé des phénomènes inhibitoircs à la suite de coups reçus sur la région laryngée; mais je tiens à vous dire en commençant, et je vous prie de vous souvenir, que la mort subite est provoquée bien plus souvent par les lésions superficielles du larynx que par les lésions profondes. Les ulcérations tuberculeuses ou syphilitiques de la muqueuse laryngée peuvent certainement donner naissance à de l’œdème de la glotte, à l’asphyxie; mais cet œdème est prévu, la voix du malade a changé de timbre depuis longtemps; il tousse, il est devenu aphone, il expectore abondamment, il n’y a pas de surprise.

Ce qui déconcerte, ce sont des faits comme celui-ci: Un homme de quarante-deux ans veut prendre l’omnibus ; il fait environ dix pas en courant, monte sur la plate-forme, et, au moment où il veut pénétrer dans l’intérieur de la voiture, il tombe et meurt (1). A l'autopsie on trouva deux polypes, très petits (ils étaient du volume de deux pois), au niveau du ventricule laryngé, et on apprit ensuite que cet homme était arrivé de province, quelques jours auparavant, pour se

(1) Obs. 110.

LÉSIONS 1»E l’aITAHEIL HESl’Ill ATOlUE.

faire opérer de ses polypes. 11 n’avait eu, avant de mourir, ni spasme, ni laryngite.

Chez les adultes, la mort subite peut être due à la présence d'un polype dans le larynx. Chez les enfants, elle peut arriver au cours d’une laryngite striduleuse, ou au moment où on enlève la canule, après l’opération de la trachéotomie. Il y a en effet des enfants qui meurent subitement dans ces dernières conditions, d’autres auxquels on est obligé de remettre la canule pour faire cesser le spasme laryngé auquel ils risqueraient de succomber, et qui ne pourront plus s’en passer. Quelles sont les causes de ces spasmes? Les auteurs sont partagés. Les uns ont constaté qu’il existait autour de la cicatrice de petites végétations, et ce serait à celles-ci que serait dû le spasme qui force l’opérateur à intervenir. Les autres affirment n’avoir rien trouvé de semblable, et la mort serait survenue aussi inopinée. Je ne vous dirai pas où est la vérité ; je vous engage seulement à vous souvenir des dangers que peut faire courir à un enfant trachéolomisé l’ablation de la canule.

B. Lésions de la trachée. — Je dois surtout vous signaler l’asphyxie mortelle à la suite de l’introduction dans la trachée de matières alimentaires, d’une vomique, d’un lombric qui a pu remonter jusqu’au pharynx et pénétrer à travers la glotte.

Les cas les plus fréquents sont évidemment ceux où des matières alimentaires provenant de l’estomac, ont été introduites dans la trachée. L’observation suivante est empruntée h Laënnec : <( Le professeur Corvisart, voulant exercer une surveillance inattendue sur quelque partie du service de l’hôpital de Clinique, y vient un soir contre son habitude; il entre chez le concierge, qui, dans ce moment digérait un dîner trop bacchique. Cet homme, surpris, éprouve des nausées, fait un violent effort pour ne pas vomir, tombe à terre et expire. A l’ouverture du corps on trouva les bronches, la trachéeartère et le larynx remplis d’aliments à moitié digérés (1). » (I) Laënnec, Auscultation médiate , -3e édit., t. I, p. 250.

LA MOUT SUBITE

Messieurs, qu’un individu ait fait ou n’ait pas fait un repas bacchique, peu importe ; il est pris d’envie de vomir, il ne veut pas vomir, parce qu’il est devant un supérieur ou en présence d’une personne devant laquelle il n’oserait pas le faire : il s’efforce, par un effort violent, de ne pas rendre les matières qui affluent de son œsophage dans son arrièregorge; la masse chymeuse pénètre dans la trachée et il meurt asphyxié.

Pour comprendre la facilité et la violence avec lesquelles des matières étrangères peuvent pénétrer dans la trachée et dans les bronches, je puis vous citer le cas d’un égoutier, tombant dans un égout de la rue Rochechouart, la face contre la cunette, et dans la trachée duquel M. Descoust trouva, au milieu du sable de l’égout bourré dans les bronches comme s’il avait été refoulé par une baguette de fusil, un gravier de la grosseur d’un haricot, qu’un violent effort d’inspiration y avait fait pénétrer; témoin aussi ces nouveau-nés projetés dans les fosses d’aisances, qui tombent dans la matière fécale à demi solide, font des efforts d’inspiration, et introduisent ainsi cette matière jusqu’aux extrémités les plus fines de leur arbre bronchique. Quand, à l’autopsie, on coupe leur poumon et qu’on le presse, on en fait sortir, sur la coupe, de petits vermicelles dont il est facile de reconnaître la nature excrémentitielle.

C. Lésions du corps thyroïde. — La trachée et les bronches peuvent être comprimées de l’extérieur vers l’intérieur par une maladie qui occasionne quelquefois la mort subite. Cette maladie est l’hypertrophie de la glande thyroïde. Il est vrai que dans les cas de goitre volumineux, de goitre suffocant, l’attention est éveillée et que les accidents qui peuvent survenir sont prévus. Mais il existe des goitres tout petits, qui ne donnent lieu ni à des suffocations, ni à des cornages, et qui amènent subitement la mort; chez des femmes, enceintes ou non, des hémorrhagies peuvent se faire dans des kystes du corps thyroïde et devenir rapidement mortelles.

D. Lésions des médiastins. — La tuberculisation des gan -

glions bronchiques peut également entraîner la mort subite (1). Plusieurs cas peuvent se présenter :

1° On ne sait pas qu’il existe autour des bronches des ganglions tuberculeux : la mort subite arrive plus fréquemment dans ce cas-là que dans les autres. Rappelez-vous ce que vous observez chez un enfant strumeux dont les ganglions cervicaux, par exemple, sont engorgés ; il vous semble au premier abord que ces ganglions sont volumineux ; ils sont petits. Ce sont les tissus environnants qui sont œdématiés, gonflés, et dont la fluxion donne au ganglion cette apparence énorme. Il en est de même dans les ganglions bronchiques. La gangue cellulaire comprime la trachée, et lorsqu’il s’agit d’adolescents ou d’enfants dont la trachée et les bronches sont très molles, la compression peut être telle, que la mort survient au milieu de crises de suffocation, au bout de deux ou trois heures. Il est bien difficile dans ce caslà de porter un diagnostic précis. L’auscultation ne révèle pas grand'chose et la percussion seule pourra vous donner une indication.

2° A la deuxième période, quand il y a eu des inflammations successives dans ce tissu cellulaire péri-ganglionnaire, il n’est plus souple, il devient dur, résistant; il va toujours en se rétractant, il comprime et déforme la trachée et les bronches. Les ganglions bronchiques eux-mêmes sont durs, ils sont dégénérés, quelquefois incrustés de matières calcaires. Ils peuvent être expulsés après avoir perforé la trachée : Fritz, un de mes collègues d’internat, dut un jour pratiquer d’urgence la trachéotomie chez la fille du directeur de l’hôpital auquel il était attaché ; celte jeune fille étouffait et allait s’asphyxiant, quand Fritz retira de sa trachée un corps calcaire qui n’était autre qu’un ganglion bronchique.

Sous l’influence de cette compression, il se produit du spasme bronchique, suivi d’une syncope mortelle. L’autopsie peut, ici, révéler immédiatement la cause de la mort.

Rilliet et Barthez ont parlé dans leur livre de l’ouverture

(1) Obs. 129, 130.

des gros vaisseaux ulcérés par ces ganglions bronchiques devenus durs et crétacés ; le fait est possible, il est rare dans tous les cas et je ne l’ai vu signalé que par ces deux auteurs.

La mort subite a été signalée dans le cancer du médiastin. Je n’ai observé le fait qu’une fois et il a donné naissance à une intervention médico-légale (1). Un infirmier de l’hôpital Necker était accusé d’avoir étranglé un malade qui remuait dans son lit. L’autopsie démontra que cet individu, sur le corps duquel il était impossible de trouver une trace de violence, avait un énorme cancer du médiastin, de sept centimètres d’épaisseur; ce cancer comprimait la trachée au point de la rendre lamelliforme.

Permettez-moi à ce propos d’ouvrir une parenthèse et de vous mettre en garde contre ces accusations lancées, le plus souvent au hasard, contre des infirmiers ou des infirmières. Je me souviens d’un fait qui s’est passé à l’asile Sainte- Anne. Un aliéné, un peu moins fou que les autres, y était employé à faire quelques menues écritures à la direction. Un jour, en feuilletant un registre, il tombe sur le nom d’un malade décédé, suivi de l’annotation : étranglement interne. L’imagination du fou travaille, il se persuade que ce malade a été étranglé par l’interne, et il fait parvenir une dénonciation à la justice. Celle-ci intervient, l’exhumation est décidée et l’on trouve à l’autopsie l’étranglement intestinal qui avait déterminé la mort.

Messieurs, on sourit en lisant le récit de ces affaires : elles sont très difficiles à éclaircir et elles peuvent causer au médecin-expert les plus grands ennuis.

II. Lésions des poumons. — A. Congestion pulmonaire. — La congestion pulmonaire pure, idéale, sans maladie concomitante, est une exception très rare : nous aurons à en parler à propos des coups de soleil, des coups de chaleur. Les cas de congestion pulmonaire idiopathique cités par divers auteurs comme ayant occasionné la mort subite me parais-

(I) Obs. 131.

sent sujets à caution. Hourinann raconte qu’un jeune homme, après un dîner copieux, va au bal et tombe foudroyé : il ajoute que le cœur était très gros(l). Le DrFortassin, qui avait une maladie de cœur très avancée, se couche. Dans la nuit on l’entend râler, on accourt, il meurt (2J . A l’autopsie on trouva que ses poumons étaient comme deux sacs de sang, le poumon droit était largement déchiré et la plèvre était pleine de sang (Corvisart). Ce ne sont pas là des congestions idiopathiques ; ce sont des accidents cardiaques qui paraissent avoir déterminé la mort. J’en dirai autant du fait relaté par Ollivier, d’Angers (3) : un homme est en retard pour payer son loyer, il se rend chez son propriétaire, a une discussion un peu vive avec lui et meurt subitement : à l’autopsie, on constata que cet homme avait une symphyse cardiaque. M. Yerneuil a cité des cas de mort par congestion pulmonaire dans l’érysipèle (4), Devilliers, dans l’accouchement (5). Houdé a fait sa thèse inaugurale sur la fréquence de la mort par congestion pulmonaire dans le rhumatisme articulaire (6). Ce sont à mon avis des congestions pulmonaires secondaires.

Je crois que la congestion pulmonaire poussée assez loin pour amener la mort subite, sans autre maladie concomitante, est un fait très rare. Je crois que l’on trouvera toujours, à l’autopsie, la lésion révélatrice, celle qui a déterminé la congestion pulmonaire.

Une fois, à la Morgue, j’ai conclu à la mort par congestion pulmonaire (7). Les deux poumons étaient, en effet, gorgés de sang, mais les bronches étaient le siège d’une dilatation considérable : on aurait pu y loger des œufs de pigeon à la file les uns des autres; entre les bronches ainsi dilatées, le

(J) Obs. 139.

(2) Obs. 137.

(3) Obs. 13G.

<4) Obs. 135.

(5) Obs. 132, 133.

(6) Obs. 141.

(7) Obs. 142.

l1. Brouardel.

tissu parenchymateux avait les caractères de la pneumonie chronique.

Quand il y a une lésion peu volumineuse des poumons il peut se faire autour de cette lésion une congestion violente, tout à fait hors de proportion avec la lésion, mais il y a une lésion primitive.

Nous avons abandonné aujourd’hui le mot de fluxion de poitrine : nous l’avons remplacé par celui de pneumonie. La fluxion disparaît dans notre langage; en effet, à l’autopsie, on n’en retrouve plus rien, mais elle n’en accompagne pas moins la lésion et crée par elle-même un danger particulier.

A la suite de tuberculoses, à la suite de lésions rénales ou cardiaques, il peut se produire des congestions pulmonaires qui entraînent la mort subite, mais ces congestions ne sont pas idiopathiques.

B. Pneumonie. — J’arrive à la mort subite dans la pneumonie. Messieurs, quand on entend pour la première fois parler d’une mort subite dans la pneumonie, on est tout aussi étonné que lorsqu’on parle de mort subite dans les abcès du cerveau, et cependant la pneumonie peut, dans certaines circonstances, évoluer d’une façon clandestine et n’ètre reconnue qu’à l’autopsie. Ce sont Hourmann et Dechambre, alors internes à la Salpêtrière, qui ont pour la première fois systématisé la mort subite dans la pneumonie (1). La science était à ce moment sous l’influence des travaux anatomo-pathologiques de Morgagni, on cherchait à cataloguer, à préciser, à grouper les maladies: les morts subites dans la pneumonie étaient classées dans les congestions cérébrales. Hourmann et Dechambre ont remarqué que des femmes, pensionnaires de la Salpêtrière, mouraient subitement dans des conditions bizarres; elles avaient déjeuné, se promenaient dans le jardin, s’asseyaient sur un banc, causaient avec leurs voisines et tout à coup tombaient : elles étaient mortes. A l'autopsie ils ont reconnu l’existence d'une pneumonie étendue datant

(1) Obs. 144, 145, 14G, 147, 148.

de plusieurs jours et qui avait évolué sans donner naissance à aucun symptôme.

Nous connaissons mieux ces faits maintenant. Charcot les a fort bien décrits et il a constaté que non seulement il n’y avait pas, chez ces malades, une élévation, mais qu’il y avait au contraire un abaissement de la température.

Je ne veux pas entrer dans la discussion de l’absence de la fièvre et des symptômes ; je reste sur le terrain médicolégal: Il vous arrivera de trouver chez des vieillards, chez des alcooliques, chez des personnes qui sont dans un état intermédiaire entre la santé et la maladie, comme les femmes enceintes, par exemple (Ollivier, d’Angers), des pneumonies, même suppurées, qui ont évolué d’une façon tout à fait latente. Les conditions qui nécessitent une intervention médico-légale, dans ces cas, sont toujours les mêmes : un individu qui ne paraissait pas malade antérieurement meurt subitement, au milieu de circonstances suspectes, quelquefois tragiques. En voici un exemple :

Une femme, âgée de soixante-seize ans, est trouvée dans son appartement, râlant, avec un tampon de linge entre les lèvres (1) : elle meurt sans avoir pu fournir aucune explication et son corps est transporté à la Morgue, à fin d’autopsie. Tout un roman avait été échafaudé sur cette donnée . Le concierge se rappela qu’un individu était monté chez cette femme, qu’il l’avait vu redescendre quelque temps après : il put donner le signalement de cet individu, qui fut retrouvé et arrêté.

Cette femme avait une perforation de la voûte palatine ; l’enquête établit qu’elle avait l’habitude d’obturer cette perforation au moyen d’un tampon de linge. L’autopsie démontra qu’elle était atteinte d’une pneumonie ; le tampon de linge s’était évidemment déplacé et arrêté entre ses dents pendant le délire ou l’agonie.

Des faits de ce genre, s’ajoutant à la maladie, provoquent l’intervention du parquet.

(Ij Obs. 149.

Il y a quelques années on retira de la Seine et on apporta à la Morgue le cadavre d’un bossu dont l’identité n’avait pu être établie. Les cheveux étaient du plus beau noir ; les dents, au grand complet, étaient un peu usées; ces deux signes nous firent penser que cet individu avait une soixantaine d’années. A l’autopsie, nous trouvons une pneumonie du sommet. Cet individu dont les cheveux et les dents étaient si bien conservés était un alcoolique, qui s’était jeté dans la Seine dans un accès de délire provoqué par sa pneumonie : l’enquête révéla qu'il avait quatre-vingts ans. Je vous cite cette observation, incidemment, pour vous prévenir que nous n’avons pas de signe permettant d’affirmer l’âge de l’individu soumis à notre examen. Dites simplement que l’individu parait avoir tel ou tel âge.

C. Catarrhe suffocant. — Le catarrhe suffocant donne naissance à la mort subite dans des conditions un peu différentes (1). Je ne parlerai pas, en ce moment, du catarrhe suffocant de l’enfant, me réservant d’y revenir plus tard ; je ne m’occuperai que de celui qui atteint l’adolescent, l’adulte et le vieillard.

Le mot de catarrhe suffocant est un mot excellent : il caractérise admirablement l’état pathologique auquel il s’applique. Il survient chez les vieillards, à la suite d’un coup de froid. Le plus souvent il ne donne lieu à aucune enquête ; d’autres fois, au contraire, il provoque une intervention médico-légale. Il peut survenir chez des adultes, dans certaines conditions. Pendant le siège de Paris, j’ai perdu à l’ambulance de Javel 150 à 200 soldats ou mobiles par le catarrhe suffocant. En décembre, il faisait un froid intense, vous savez que beaucoup de ces malheureux avaient les pieds gelés, avec eschares; l’alimentation était insuffisante.

Ces jeunes soldats gardaient les tranchées la nuit. Ils avaient froid, ils étaient pris d'étourdissements, ils étaient comme ivres. On les amenait à l’ambidance; ils ne pouvaient

(1) Obs. 143.

LÉSIONS Dlü L’APl’AREIL RESPIRATOIRE.

même pas se déshabiller, ils tombaient comme une masse dans leur lit et s’endormaient. Au bout de cinq à six heures, ils mouraient l’écume à la bouche, par hypersécrétion de la muqueuse bronchique.

M, Ranvier, qui à ce moment avait un service au Val-de- Grâce, y constatait les mêmes faits.

D’après les renseignements que nous avons pu recueillir, tous ces hommes avaient été atteints d’abord d’aphonie et de bronchite, et ils souffraient d’un épuisement général. A l’autopsie nous avons toujours trouvé l’arbre bronchique rempli d’écume et les poumons parsemés de noyaux apoplectiques noirs, variant de la grosseur d’une noisette à celle d’une noix. Ces phénomènes observés chez des soldats qui n’avaient qu’un rhume, se sont reproduits identiquement chez leurs camarades, en janvier, alors qu’une épidémie de rougeole sévissait dans leurs rangs.

Il est bon que vous connaissiez ces faits : en hiver on lit souvent dans les journaux, alors qu’il fait très froid en Alsace, en Lorraine, dans le Nord, ou ailleurs, qu’un individu, un facteur, par exemple, a été trouvé mort sur la route. Vous pouvez être appelés à intervenir comme médecin-expert. Rappelez -vous que la présence d’écume dans les bronches, que des ecchymoses sous-pleurales, que des apoplexies pulmonaires peuvent être l’effet d’un froid intense et permettre d’écarter l’hypothèse cl’un crime.

Autrefois on recommandait aux enfants de ne pas boire d’eau froide, quand ils étaient en sueur. On avait raison. J’ai vu, à Sainte-Barbe, deux jeunes gens succomber à des accidents identiques, après une partie de barres à la suite de laquelle ils avaient absorbé de l’eau puisée à la pompe. Le froid n’avait pas agi ici par l’extérieur, mais par action réflexe du pneumogastrique sur les poumons. Dans des cas semblables, vous aurez surtout à vous prononcer sur la responsabilité des proviseurs, principaux de collèges ou directeurs d’institutions: il n’y a d’autre faute à leur repro-

cher que celle de laisser un robinet d’eau à la disposition des écoliers.

Le catarrhe suffocant présente encore un autre point intéressant. Il peut survenir à la suite de l'accident que l’on appelle le coup de plomb des vidangeurs. J’ai sous ce rapport trois observations relatives à deux accidents. Vous savez, Messieurs, ce qu’on entend par le coup de plomb des vidangeurs : un ouvrier descend dans une fosse, préablement ouverte ; il donne quelques coups de pioche, puis il tombe tout d’un coup ; remarquez que les règlements veulent que les ouvriers portent une ceinture munie d’une corde. Mais les ouvriers ne s’astreignent que difficilement à obéir aux règlements, même à ceux qui ont pour objet de les préserver d’un danger professionnel.

Quand on vide une fosse, on se contente, en général, de l'alléger, c’est-à-dire d’enlever les matières liquides ou semi-liquides. Au bout de quelques allègements, lés matières fécales forment au fond de la fosse une croûte épaisse, stratifiée, indurée et résistante qu’il faut attaquer à la pioche et remuer à la pelle. C’est l’opération du parachèvement.

Rue Saint-Dominique , un ouvrier vidangeur est en train de faire le parachèvement de la fosse ; pendant qu’il attaque la croûte de matières fécales solidifiées, il est en proie aux émanations d’un gaz dontj 'ignore la nature et qui ne me paraît pas être seulement de l’hydrogène sulfuré; il chancelle et tombe. On lui crie de remonter et un de ses camarades descend dans la fosse pour le chercher ; il tombe à son tour. Les deux ouvriers sont remontés et c’est celui qui était le premier descendu dans la fosse qui est le plus rapidement rappelé à la vie, au moyen d’insufflations et de manœuvres respiratoires sur lesquelles je n’ai pas à m’appesantir ici.

Dans le second accident les choses se sont passées de même : il ne s’agissait cette fois que d'un seul ouvrier.

Eh bien, Messieurs, dans ces trois faits, les ouvriers, revenant à eux, sont montés sur le fourgon, ils ont allumé leur

pipe, ils sont rentrés, ils ont déjeuné, ils se sont couchés et ils sont morts, quelques heures après, atteints d’un catarrhe suffocant.

Comment le médecin légiste intervient-il dans ces cas-là? Il intervient parce que la compagnie d’assurances refuse de payer la somme qui lui est réclamée. Elle a assuré l’ouvrier en cas d’accident, il est vrai, mais elle déclare qu’ici elle n’est plus responsable, puisque l’ouvrier est mort dans son lit et non pas en travaillant dans la fosse, et qu’entre le moment de l’accident et le début du catarrhe il s’est écoulé plusieurs heures pendant lesquelles l’ouvrier paraissait être en bonne santé. J’ai eu quelque peine à faire adopter dans ces cas le principe de la responsabilité des compagnies d'assurances. Si j’ai réussi, c’est parce que les deux accidents se sont présentés à quelques semaines d’intervalle, que j’ai été chargé de l’expertise médico-légale dans les trois cas et que, ayant à exposer les résultats de cette expertise aux mêmes magistrats, j’ai pu leur faire partager la conviction qui m’animait.

D. Phtisie pulmonaire. — La phtisie pulmonaire peut être cause de mort subite : je vous ai parlé des faits de ce genre, à propos de la thrombose, des embolies et des hémoptysies abondantes. Mais à côté de la phtisie pulmonaire ordinaire, nous avons la phtisie aiguë ou granuleuse (1). Il vous arrivera quelquefois de vous trouver en présence de gens accusés d’un méfait quelconque parce qu’il est mort, en face d’eux, un individu dans des conditions qui ont paru suspectes à la justice : vous trouverez, à l’autopsie, les poumons delà soidisant victime remplis de granulations tuberculeuses :

Un jeune tripier de vingt ans était, dans son étal aux halles, occupé à préparer des tripes pour un client. Celuici fait le geste de prendre les tripes que lui tendait le marchand. Au même moment, le tripier tombe à la renverse et se fend la tête sur le rebord d’une table; le sang jaillit ; l’acheteur se précipite pour porter secours au tripier, les

.(l) Obs. 151, 15?.

mouvements auxquels il se livre font croire aux voisins qu’il y a lutte, les agents interviennent, l'acheteur est mis en arrestation et le corps du tripier, car celui-ci était mort, est envoyé à la Morgue. A l’autopsie je constatai que les deux poumons étaient farcis de tubercules : ils se tenaient debout sur la table de marbre. L’enquête démontra en outre que le tripier, qui était alcoolique, avait travaillé toute la nuit précédente ; personne, dans son entourage, ne l’avait jamais entendu tousser ; personne, et lui pas plus que les autres, ne se doutait qu’il était tuberculeux. L’alcoolisme a été le facteur principal de l’évolution latente de la tuberculose. Rappelez-vous que la phtisie granuleuse peut évoluer sans se révéler par aucun symptôme.

Vous citerai-je un autre fait encore? Un enfant de douze ans, que son instituteur avait frappé sur la tête d'un coup de règle, meurt subitement. La responsabilité de l’instituteur est mise en cause. A l’autopsie, on trouva les poumons et les méninges remplis de granulations. Il est clair que l’instituteur avait eu tort de donner un coup de règle à l’enfant, mais cette légère violence avait été tout à fait étrangère à la production des lésions pulmonaires et méningées.

La mort subite peut-elle survenir dans le pneumo -thorax double ? Bricheteau en cite deux cas (1); M. Duguet en a rapporté un troisième (2), ce sont les seuls que je connaisse.

E. Cancer du poumon. — Le cancer du poumon est une affection lente, douloureuse, s’accompagnant d’accès de suffocation et d’une expectoration caractéristique par sa couleur. Je ne connais qu’un cas de mort subite, dans le cours de cette affection, qui ait donné lieu à une enquête (3). L’inculpé était un pharmacien qui avait délivré deux pilules à un individu qui lui avait demandé un conseil. Gel individu mourut tout à coup, après avoir absorbé les pilules. Le pharmacien fut poursuivi pour exercice illégal de la méde-

(1) Bricheteau, Clinique médicale.

(2) Obs. 150.

(3) Obs. 155.

cine et pour erreur sur la marchandise vendue. L’autopsie ayant révélé l’existence d’un cancer du poumon chez le défunt, la poursuite fut abandonnée.

F. Emphysème pulmonaire. — Piedagnel avait fait sa thèse inaugurale sur la mort subite dans Y emphysème pulmonaire : il avait rassemblé une trentaine d’observations ; on n’en a guère publié depuis (1). Je pourrais, ici, me livrer à la même discussion que pour la congestion pulmonaire idiopathique : Je ne crois pas que l’emphysème pulmonaire seul, en l’absence de toute autre lésion concomitante, puisse amener la mort subite, pas plus que la congestion pulmonaire simple.

G. Pleurésie. — De toutes les affections pulmonaires, la pleurésie cause le plus grand nombre de morts subites et imprévues; elle provoque de fréquentes expertises médicolégales. On peut diviser ces morts subites, d’après leur mécanisme, en deux variétés dont l’une a été très bien décrite par Aran, médecin de l’hôpital Saint-xântoine, et l’autre établie par un grand nombre d’observateurs.

Aran avait été frappé par ce fait : Un jour un jeune homme âgé de 23 ans arrive dans son cabinet, tout essoufflé; il se dit arthritique et met sur le compte de la diathèse les phénomènes d’oppression qu’il éprouve. Aran le fait déshabiller, l’ausculte etconstate l’existence d’un épanchementpleurétique remontant jusqu’au milieu de la fosse sous-épineuse de l’omoplate. Il prescrit à son malade de rentrer chez lui, de se coucher et, comme il faisait volontiers la thoracentèse, il lui annonce qu’il ira le ponctionner aussitôt. Au moment où Aran arrivait chez son client, celui-ci mourait.

Ce sont des pleurésies latentes, où l’épanchement se fait peu à peu, où il n’y a qu’un léger essoufflement et où il n’y a pas de grandes suffocations, qui donnent le plus souvent naissance à la mort subite. J’en ai vu depuis 1876 une trentaine de cas à la Morgue.

A côté de ces pleurésies séro-fibrineuses très abondantes,

(1) Obs. 153, 154.

LA MOUT SUBITE

il y en a d’autres, peu abondantes, suppurées quelquefois, diaphragmatiques, qui provoquent une mort subite (1).

La pathogénie de cette mort subite a donné lieu à de longues discussions. On a invoqué le déplacement du cœur ot l’on a voulu établir, théoriquement, que, l’épanchement siégeant à gauche, la pointe du cœur est déplacée à droite, que le cœur lui-même est refoulé, qu’il est gêné et que la mort subite peut être la conséquence de cet état anormal. Or, l’épanchement siège au moins aussi souvent à droite.

On a mis en cause la torsion de l’aorte, sans plus de raison.

On a parlé d’embolies. Deux observations pourraient corroborer cette opinion. La première est du Dr Wood, un Américain. Le Dr Wood rapporte qu’un individu, au cours d’une pleurésie, est devenu subitement hémiplégique, à la suite d’une embolie de l’artère sylvienne, avec aphasie, etc. La deuxième observation est de M. Vallin (2) ; le cas qu’il a rapporté est identique à celui du D1' Wood.

Dans les deux cas l’embolie vient des veines pulmonaires ; le caillot, rompu, entre dans le cœur gauche, est lancé dans la circulation artérielle et va oblitérer l’artère sylvienne. La théorie confirme donc ces faits, qui sont possibles. Peut-on trouver là l’explication unique de la mort subite dans la pleurésie? Ceci est bien différent.

Messieurs, quand un poumon ne fonctionne plus l’autre est obligé de suffire à toute la petite circulation. La quantité de sang nécessaire à la circulation n’a donc à sa disposition qu’un seul poumon, dont l’activité est presque doublée ; supposez que pour une cause quelconque la circulation du sang dans ce poumon sain soit troublée ; il s’y fera une hyperhémie, une congestion, et il pourra se produire une mort subite : à l’autopsie, on trouve alors des noyaux d’apoplexie dans le poumon sain (3). Je ne prétends pas que ce soit la cause unique des morts subites dans la pleurésie, mais j’affirme

(1) Obs. 156, 157, 158, 150, 160, 161.

(2) Vallin, Soc. médicale des hôpitaux, 1871, et Gazette hebdomadaire de médecine.

(3) Obs. 158.

que c'en est une des causes, puisque j’ai trouvé maintes fois, à l’autopsie, le poumon sain congestionné et rempli de noyaux d'apoplexie.

Woillez (1) a rapporté des cas de mort subite survenue au cours de la pleurésie. Relisez les observations et vous trouverez dans la relation des autopsies, décrites avec le soin qu’y apportaient les élèves de Louis, les lésions que je vous signale. Elles n’ont pas frappé Woillez, la constatation de ces noyaux apoplectiques dans le poumon sain n’en aque plus de valeur.

Dans quelques cas, enfin, on a trouvé en même temps qu’un épanchement pleurétique, une dégénérescence adipeuse du cœur, une symphyse cardiaque, etc. ; on est en droit de supposer que ces lésions n’ont pas été sans influer sur la production de la mort subite.

Au point de vue de la médecine légale, les questions sont souvent embarrassantes. Jugez-en vous-mêmes par le fait suivant : Un gardien de la paix arrête un individu, celui-ci résiste et lance un coup de poing dans le thorax de l’agent qui tombe et meurt. A l’autopsie on ne trouve pas d’ecchymose sur la région thoracique ; des témoins affirmaient avoir vu porterie coup; il était avoué par l’individu arrêté. En ouvrant le thorax, on découvre un épanchement considérable dans toute l’étendue de la plèvre, comprimant le poumon droit. L’agent était donc, au moment où il procédait à cette arres-

tation, en imminence de mort subite. Etait-on, par conséquent, fondé à admettre que le coup de poing avait déterminé sa mort? Évidemment, il n’avait été que la cause déterminante.

La mort subite peut arriver au cours d’une thorcicentèse (2) ; elle est plus rare aujourd’hui qu’autrefois, ou l’on procédait à cette opération avec moins de précautions. A l’époque où j’étais interne je dus un jour assister l’un de mes maîtres dans une opération de thoracenlèse ; il s’agissait d’un grand banquier, au chevet duquel quatre professeurs de la Faculté étaient réunis; nombre de cuvettes avaient été pré-

(1) Woillez, Traité des maladies des voies respiratoires.

(2) Obs. 162, 163, 164, 165.

parées pour recevoir le liquide ponctionné. On pique, pas de résultat ; on repique, pas de résultat encore ; on recommence une troisième fois, et au bout d’un quart d’heure les médecins s’en vont sans qu’une seule des cuvettes ait été salie. Au bout de six heures le malade est pris d’une expectoration albuminoïde intense et meurt.

Legroux, Marotte et d’autres ont pensé que la mort arrivait, dans la thoracentèse, par syncope; l'individu est habituellement assis dans son lit; au fur et à mesure que le liquide pleurétique s’écoule, il se fait un appel de sang vers les poumons, et la syncope arrive par anémie cérébrale. C’est possible.

Depuis que nous avons des instruments plus perfectionnés, et qu’avec une aiguille nous pouvons refaire, à intervalles plus ou moins éloignés, de nouvelles ponctions, nous ne vidons plus toute la plèvre et nous ne faisons plus « ventouse » dans celle-ci en enlevant tout le liquide épanché. Quand on va au delà, quand on exagère la quantité de liquide tiré, on provoque une congestion pulmonaire considérable et, par suite, une hypersécrétion bronchique analogue à celle du catarrhe suffocant; elle est beaucoup plus albuminoïde cependant, sans doute par transsudalion du sérum du sang dans les alvéoles pulmonaires.

M. Terrillon a étudié ces faits (1) : il a recueilli une trentaine d’observations environ, toutes à peu près identiques ; l’individu auquel on pratique la thoracentèse est pris d’une toux quinteuse: on arrête l’opération, on le couche, on tàte son pouls, rien ne fait prévoir un accident : Une heure après, cet individu rend un liquide bronchique extraordinairement abondant, et il meurt étouffé.

Ces accidents ne se présentent plus guère maintenant, puisque l’on ne pousse plus l’opération aussi vivement qu’autrefois. Cependant ils arrivent encore, et la responsabilité du médecin ou du chirurgien peut se trouver

(1) Terrillon, De l’expectoration albumineuse après la thoracentèse . Thèse inaugurale. Paris, 1873.

engagée. Dans des affaires de ce genre, je resterai toujours fidèle à cette méthode, qu’il est de règle sage de laisser du liquide dans la plèvre, mais je ne verrais pas une faute grave dans la conduite d’un médecin qui irait un peu plus loin. C’est une question d’appréciation : on ne saurait, en effet, savoir exactement la quantité de liquide épanchée dans la plèvre : on se trompe facilement, et tel qui a annoncé qu’il y avait un épanchement de 3 litres n’en trouve qu’un, lorsque tel autre qui ne pensait avoir affaire qu’à un épanchement de peu d’importance, est tout étonné de retirer 2 et 3 litres. Il me semble donc absolument impossible de faire supporter à un confrère une responsabilité de ce chef.

D’autres accidents ont été signalés par Raynaud et moi : ils peuvent se présenter au moment du lavage des plèvres, d’injections de teinture d’iode, etc. Ce sont des accidents épileptiformes, mais je ne crois pas qu’ils aient jamais déterminé de mort subite. Ils semblent du reste ne plus se présenter depuis que la technique de la thoracentèse a été mieux précisée.

H. Ruptures du diaphragme (1). — Je dois vous dire deux mots des ruptures du diaphragme . Il faut que vous connaissiez la possibilité de leur existence. Comment ces ruptures se produisent-elles? Il est bien difficile de se prononcer d’une façon catégorique, d’abord parce qu’elles sont d’une excessive rareté, et ensuite parce qu’il est bien difficile de savoir s’il n’y avait pas une hernie congénitale. Dans des cas de mort subite, qu’il y ait eu ou non violence, on a pu trouver une portion des viscères abdominaux ayant fait irruption dans la plèvre : il n’est pas toujours facile de se rendre un compte exact de l’état des choses tel qu’il existait avant les accidents ultimes. M. Duguet (2) a relaté dix-sept observations de rupture du diaphragme, je vous conseille de lire vous-même son mémoire très intéressant, dont la discussion nous entraînerait trop loin.

(IJ Obs. 166, 167.

(2) Daguet, De la hernie diaphragmatique congéniale. Thcse de doctorat, Paris, 1866.

Y. — MODIFICATIONS DF LA TENSION VASCULAIRE. LEUR ACTION COMME CAUSE OCCASIONNELLE ET COMME CAUSE EFFICIENTE PAR LEUR EXCÈS.

Messieurs,

Certaines influences jouent un grand rôle dans la production de la mort subite. Par le mécanisme de leur action, elles agissent en modifiant la tension vasculaire.

Etablissons de suite, si vous le voulez bien, une distinction :

1° Causes occasionnelles. — Effort. — Froid. — Chaleur. — Beaucoup de personnes croient que la chaleur et le froid sont les deux grands facteurs de la mort subite : cela est vrai dans une certaine mesure. La chaleur et le froid déterminent fréquemment la mort subite chez des individus porteurs d’une lésion qui les place dans un état d’infériorité physique et les empêche de résister victorieusement à leur influence. Mais, et c’est l’ordinaire, le froid et le chaud n’agissent que comme cause occasionnelle.

Il y a d’autres cas où, en dehors de toute lésion concomitante, le froid ou le chaud détermine la mort subite. Vous ne trouverez à l’autopsie que des organes sains, et l’enquête que vous aurez à faire sera difficile.

Lorsque ces influences s’exercent à titre accessoire, nous pouvons les résumer dans une même formule : Elles amènent une modification de la tension vasculaire. Telles sont : l’effort, le travail de la digestion, le froid, la chaleur.

Vous savez ce que c’est que l’effort. Au moment ou il se produit, les muscles du thorax se contractent, la respiration

se fait par le diaphragme seulement; tous les viscères que renferme la poitrine sont immobilisés, autant qu’il est possible, afin que l’individu ait une base solide pour mettre ses muscles en action. Voyez ce qui se passe dans la toux : les parois du thorax sont immobiles, le diaphragme seul agit ; l’individu se raidit, la tension vasculaire est augmentée, les veines du cou se gonflent, la face se colore. S’il existe quelque part, dans le système circulatoire, un point moins résistant, s’il y a par exemple un anévrysme miliaire dans le cerveau, il peut se rompre et sa rupture pourra donner lieu à une mort subite. Des faits de ce genre ont été observés pendant un accouchement, pendant les quintes de coqueluche, pendant la défécation et même pendant le coït.

Au moment du travail de la digestion il y a également augmentation de la tension vasculaire. On a remarqué que les hémorrhagies cérébrales se produisent souvent à la fin d’un repas, surtout si ce repas a été accompagné de libations. En buvant un ou deux litres de liquide, ce qui n'est pas exagéré, on augmente la tension dans les vaisseaux, et l'on peut provoquer une rupture vasculaire avant que l’activité rénale ait eu le temps, par une émission d’urine, d’enlever le surplus du liquide et de ramener la tension vasculaire à un état normal.

Au point de vue des variations de la température, il est certain que la mort subite est plus fréquente pendant les mois d’hiver.

Lorsque la mort subite est due à l’influence de la chaleur ou à celle du froid, les causes de la mort ne sont pas les mêmes dans les deux cas. Il est entendu, Messieurs, que je ne parle en ce moment que de températures comme celles que nous avons en France.

Sous l’action d’une chaleur un peu forte, les capillaires se dilatent, la peau rougit et se couvre de sueur. Grâce à la dilatation des capillaires, la tension vasculaire s’abaisse; le pouls, tout en restant régulier, devient plus fréquent.

LA MOUT SUBITE

Lorsque la dilatation vasculaire est considérable et que le cœur est affaibli par une cause quelconque, il peut se produire, chez les individus atteints d’insuffisance aortique par exemple, une syncope mortelle.

L’action du froid se manifeste d’une manière inverse. Les capillaires, au lieu de se dilater, se rétractent; la tension intra-vasculaire est augmentée, le pouls est moins fréquent. Il se fait un reflux du sang vers les organes centraux, et si quelque vaisseau est altéré, ce vaisseau se rompra. C’est ce qui arrive chez les individus atteints d’anévrysme, d’anévrysme miliaire surtout.

Dans l’un et l’autre cas, la chaleur et le froid n’agissent que comme adjuvants d’une cause préexistante.

2° Causes efficientes. — Froid. — Chaleur. — Ces agents peuvent être, dans un certain nombre de circonstances, les seuls facteurs de la mort, ils 'peuvent devenir efficients par leur excès. On trouve un cadavre sur le bord d’une route. Quelle est la cause de la mort? L’autopsie seule vous fournira des renseignements permettant de conclure à la possibilité de la mort par le froid ou la chaleur. Il faut que vous puissiez vous prononcer en connaissance de cause, et pour cela il est nécessaire que vous sachiez, en commençant, que l’excès de température n'est pas indispensable. La chaleur et le froid peuvent tuer sans que le thermomètre accuse des températures anormales.

A. Chaleur. — Voyons d’abord la mort due à la chaleur seule. On a dit qu’elle était provoquée par le coup de soleil ou parle coup de chaleur; il n’y a pas, entre les deux, une grande différence. J’élimine, bien entendu, en passant, la petite insolation fréquente dans nos climats qui se manifeste par un érythème de la peau, et ne présente aucun danger.

Nous connaissons peu le coup de soleil en France; il est très fréquent en Amérique ; il tue à New-York environ trente à quarante personnes tous les ans. New-York est du reste la ville du monde où la radiation solaire fait le plus de victimes.

Dans le coup cle chaleur, au contraire, ce n’est pas à la radiation solaire que l’on succombe . Les individus sont trouvés morts à l’ombre d’un bois, sous une tente; le thermomètre indique 3G° à l’ombre ; la chaleur est humide.

Dans le coup de soleil, les accidents ressemblent aux accidents méningitiques ; on observe chez les personnes ainsi frappées du délire, des troubles cérébraux, ce qu’on appelait autrefois la frénésie , quelquefois des vomissements. Claude Bernard (1) et M. Yallin ont fait, à ce sujet, des expériences dont les résultats ne sont pas très concluants. Cl. Bernard a enfermé des chiens dans des caisses; la tête seule de l’animal était maintenue hors de l’appareil et exposée au soleil. Les animaux mis en expérience présentaient au bout d’un certain temps des phénomènes méningitiques; mais un animal placé dans ces conditions ne peut remuer; son corps, enfermé dans une boîte, ne saurait se libérer de la chaleur qu’il emmagasine. Il n’est plus dans la même situation qu’un animai jouissant de la liberté de ses mouvements, et les résultats des expériences auxquelles il a été soumis ne doivent être acceptés qu’avec une grande réserve.

Les coups de chaleur sévissent fréquemment aux Indes; c’est là qu’ils ont été décrits. En France, on a eu pour la première fois l’occasion de s’en occuper vers 1866, et on a interprété les premiers cas dont on ait eu connaissance, d’une façon erronée. A cette époque , le canal de Suez était presque fini, et les bateaux commençaient à ramener en Europe les employés et les soldats qui avaient servi aux Indes; sur plusieurs de ces vaisseaux, des passagers avaient été pris d’accidents singuliers. Ces individus, qui se trouvaient d’ailleurs au milieu de températures excessives (40° à l’ombre), passaient la journée dans leur cabine. Quelques-uns, bien portants jusque-là, sortant de table,

(I) Claude Bernard, Leçons sur la chaleur animale. Paris, 1 87 G.

P. Brouardel. 13

étaient pris d’accès de délire, de frénésie : ils voulaient se jeter à l’eau et ils mouraient rapidement (1).

On mit ces accidents sur le compte d’accès de fièvre pernicieuse survenus chez des individus ayant vécu dans les pays chauds et y ayant souffert, antérieurement, de fièvres intermittentes. Cette explication avait été donnée par M. T ixier (2). Il a fallu y renoncer; on s’est convaincu qu’on n’avait affaire qu’à des coups de chaleur, et on a été obligé de prendre des nègres, comme chauffeurs à bord des bateaux qui traversent la mer Rouge, car eux seuls peuvent résister, dans les chambres de chauffe, à l’intensité de la chaleur qui y règne.

A coté de ces cas de mort un peu lointains, nous avons eu à Paris même, en 1877, des faits douloureux, bien capables de nous éclairer. La revue du 1-4 juilletterminée, les troupes, après leur dislocation, rejoignaient leurs cantonnements ; quelques régiments entrèrent dans les bois de Saint-Cloud ou de Vaucresson; les hommes devaient s’y reposer; beaucoup y furent frappés par le coup de chaleur vrai. Le Dr Roche, alors médecin militaire, a laissé de ces faits une relation fort complète. Il raconte que les hommes avaient à peine enlevé leurs sacs, qu’ils tombaient, la respiration haletante, la face congestionnée, anxieuse; quelques-uns moururent. Chose curieuse, les sous-officiers étaient surtout atteints.

La question du vêtement a certainement sur la production du coup de chaleur une influence manifeste : Pendant la guerre de Chine, deux bataillons prirent part à une action militaire dès le début de la campagne. Les hommes de l’un de ces bataillons avaient encore les vêtements de drap qu’ils portaient en Europe, aux hommes de l’autre on avait eu le temps de distribuer l’uniforme colonial. Chez ceux-ci on ne constata aucun accident ; chez ceux-là, au contraire, les coups de chaleur firent de nombreuses victimes, ils

(1) Obs. 1G9, 170, 171, 172.

(2) Tixier, Considérations sur plusieurs cas de mort subite observés dans la mer Rouye en juillet 1862. Thèse inaugurale. Montpellier, 1SGG.

étaient placés, d’ailleurs, dans des conditions identiques.

On peut mourir d’un coup de chaleur, dans un incendie. Nous avons pu constater le fait lors de la catastrophe de l’Opéra-Comique ; je sais bien qu’il faut compter ici avec la production d’oxyde de carbone. Mais les poumons ne sauraient résister longtemps à l’introduction d’un air chauffé à 40° ou 50°, même si cet air ne contient pas d’oxyde de carbone.

Le D1' Speck (1) a raconté le fait suivant : Une jeune fille se plaignait de douleurs rhumatismales; on la couche et on place autour d’elle, dans son lit, dix miches de pain que l’on sortait du four; au bout de trois heures, la malheureuse était morte : elle avait succombé à l’action des vapeurs chaudes que dégageaient les miches de pain.

Il faut rapprocher ces accidents mortels de ceux qui frappent subitement des individus dans les bains de vapeur. Vous pouvez être appelés à faire, de ce chef, des enquêtes médico-légales. Sans vous parler du fait de cette femme trouvée morte dans un cabinet de bains dont la température était de 8fi°, et dont le robinet de vapeur chaude était resté ouvert, il y a d’autres cas, moins brutaux, où la température n’est pas trop élevée, mais ou les individus frappés n’ont pu la supporter longtemps. Je ne sais si ces individus avaient une tare quelconque, principal facteur ou puissant adjuvant de la mort subite, mais je sais que, dans tous les cas, les bains de vapeur à 70, 80, 85° donnent lieu à des accidents si nombreux que je n’ose pas les conseiller.

Quel est le mode d’action de la chaleur quand elle détermine la mort dans ces conditions, c’est-à-dire dans les Indes, ou dans la chambre de chauffe d’un navire? Quand la chaleur devient un peu grande, les capillaires de la peau et ceux du poumon se dilatent; la tension intra-vasculaire s’abaisse, la peau se couvre de sueur. En même temps que la surface cutanée transpire, le poumon élimine une quantité de vapeur

(1) Speck, Cas de mort par la chaleur. ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1876. Tome XLVI, p. 561.)

d’eau supérieure à celle qui est éliminée par la peau. Remarquez, Messieurs, que lorsqu’un individu atteint de pneumonie ou de fièvre typhoïde a la langue sèche, c’est parce qu’il n’élimine plus de vapeur d’eau par ses poumons.

L’organisme lutte contre la chaleur en rendant ainsi de la vapeur d’eau. Mais quand l’air extérieur est saturé de vapeur d’eau, l’organisme ne peut plus lutter, le poumon ne peut plus éliminer la vapeur d’eau, les battements du cœur augmentent, le cœur donne des bruits sourds et s’arrête, la température axillaire monte à 40, 41, 44 et 45° : l’individu est littéralement cuit, et il meurt.

Les choses se passent comme dans les alcarazas. L’eau est refroidie à l’intérieur de ces vases par l’évaporation de celle qui transsude à la surface.

Quand l’atmosphère est sèche et qu’on se donne un peu de mouvement, on peut supporter des températures bien plus élevées que si l’on se trouve dans un lieu clos où règne une chaleur humide.

Les lésions trouvées à l’autopsie sont celles de la congestion pulmonaire. Hestrez a comparé fort justement les poumons à deux sacs de sang, les bronches sont remplies de spume. Le sang reste noir au contact de l'air et de l'oxygène : il ne s’artérialise plus; les globules du sang ont donc subi une modification profonde. Il est très important pour le médecin légiste de connaître ce fait, parce qu’il est toujours possible dans une autopsie, sauf après certaines intoxications, ou quand la putréfaction est déjà avancée, de rendre au sang sa couleur rouge. Ici ce né sera plus le cas.

Le système nerveux est gravement atteint. Yallin a insisté sur l’état anesthésique de ces malades. Ils ont de la céphalalgie, du délire, puis tombent dans le coma et meurent. La pupille d’abord contractée se dilate largement dans les derniers moments.

En 1844, lors de la conquête de l’Algérie, le général Bugeaud ramenant une colonne de 3000 soldats, eut à subir une température excessive; il perdit 200 hommes, dont 11 se

suicidèrent dans l’espace de trois heures. Les idées de suicide sont en effet fréquentes chez les individus frappés d’un coup de chaleur, surtout si ces individus sont alcooliques.

Messieurs, lorsqu’on élève la température d’un muscle, il se passe certains phénomènes que je dois vous rappeler ici et que M. Marey a mis en évidence grâce à son appareil enregistreur. Cet appareil étant fixé sur la cuisse d’une grenouille, on imprime des secousses aux muscles de l’animal et chaque secousse s’inscrit sur l’enregistreur ; à mesure que l’on échauffe les muscles, la courbe diminue d’amplitude et bientôt la ligne devient droite, et l’on a beau réitérer la secousse , la ligne reste horizontale. Kuehne , de Heidelberg, a expliqué le fait par la coagulation de la myéline. D’autres ont constaté la présence d’acide lactique dans les muscles de la grenouille, comme chez les bêtes forcées. M. Yallin a observé que chez des animaux exposés en plein soleil, le cœur s’arrêtait en systole. M. Yallin, sacrifiant aussitôt l’animal en expérience, constata que le cœur gauche était dur au point de mériter le nom de ligneux.

Au point de vue des sécrétions, il n’y en a que deux qui présentent quelque intérêt : au début du coup de chaleur la sueur est profuse, puis elle s’arrête ; l’urine, au contraire, rare au commencement, devient abondante jusqu’à la polyurie quand la peau ne fonctionne plus. Morehead a signalé la fréquence et l’intensité de ces envies d’uriner. Gubler affirme qu’il a, dans des cas de ce genre, trouvé du sucre et de l’albumine dans les urines.

Je serais très embarrassé, Messieurs, si j’étais obligé de déterminer, dans une affaire médico-légale, d’après les résultats de l’autopsie seuls, les causes de la mort d’un individu qui a succombé à un coup de chaleur. Ges affaires sont plus fréquentes en province qu’à Paris. N’oubliez pas de vous enquérir des circonstances dans lesquelles l’individu est .mort; informez-vous s’il avait mangé, s’il avait bu ; allez vous-même examiner le bois dans lequel le corps a été trouvé, assurez-vous de la température, de la force et de la

direction du vent, le jour de la mort, du degré d’humidité de l’air, etc. Ces détails ont leur valeur, car l’examen du cadavre ne vous donnera que des présomptions.

B. Le froid. — La mort par le froid est plus fréquente que la mort par la chaleur. En Russie le froid lue 700 personnes par an environ. M. Lacassagne (1) estime que nous perdons en moyenne tous les ans, en France, 200 hommes et 50 femmes, par le froid. Cette proportion s’explique aisément : les hommes sont, par leurs occupations, bien plus exposés au froid extérieur que les femmes.

Une expérience de Magendie explique d’une façon très suggestive le mécanisme de la mort par le froid : Magendie enferma un lapin dans une cage dont la température était maintenue à 0° ; au bout de cinq minutes la température du lapin avait baissé de 3°; au bout de quinze minutes elle avait baissé de 6°, au bout de quarante minutes elle avait baissé de 20° et l’animal mourait. Il est facile de comprendre pourquoi il en a été ainsi. Sous l’action du froid, les vaisseaux capillaires se rétractent et la tension vasculaire augmente. L’obstacle augmentant, le coup de piston du cœur va en se ralentissant. Tant que les vaisseaux capillaires périphériques sont rétractés, le refroidissement n’est pas très considérable, car le sang n’arrive pas à la périphérie et l’animal ne perd pas de chaleur par rayonnement. Mais lorsque les capillaires se dilatent parce qu’ils ne peuvent plus lutter, le sang revient en masse vers la peau et abandonne une grande partie de son calorique.

Vous savez que lorsqu’on fait des boules de neige les mains, d’abord froides, finissent par rougir et devenir chaudes : les capillaires se sont dilatés. Il en est de même dans la douche froide. Sous l’influence du jet d'eau froide, les capillaires se rétractent; ils ne doivent se dilater que lorsque la douche est finie, pour que celle-ci soit efficace. Mais si l’individu douché se réchauffe sous la douche, selon l’expression du

(1) Lacassagne, Précis de médecine judiciaire. Paris, 1S86.

doucheur, c’est-à-dire si les capillaires d’abord rétractés se dilatent alors qu’il reçoit encore un jet d’eau froide, il devient bleu, le sang refroidi par la douche retourne froid aux organes internes et la situation peut devenir périlleuse.

Quand le froid est intense on peut avoir des congélations; le nez, les paupières, les oreilles sont en général les parties du corps qui se congèlent les premières. Mais ce sont là des lésions locales qui ne rentrent pas absolument dans notre sujet.

Nos moyens de lutte contre le froid sont limités.

Lorsque le froid est léger, nous marchons plus allègrement; nous éprouvons une sensation plutôt agréable, nous inspirons plus d’oxygène et nous expirons plus d’acide carbonique. Il n’en est plus ainsi quand le froid est intense. Dans la mort par le froid, il semble qu’il y a arrêt des combustions, le sang reste rutilant, il ne se charge plus d’acide carbonique et il ne se coagule plus. Les échanges chimiques sont par conséquent singulièrement troublés.

Quelle est l’action du froid au point de vue du système nerveux? Si le froid a duré longtemps, l’individu perd la mémoire de ce qui s’est passé, il a de l’amnésie, et M. Motet a fait de cette amnésie l’objet d’une étude fort intéressante (1) ; au début il peut y avoir du délire, souvent propension au suicide, toujours tendance au sommeil; la sensibilité est très émoussée (rappelez-vous qu’autrefois on se servait du froid pour insensibiliser les tissus dans les petites opérations, telles que celle de l’ongle incarné), la vision est obscurcie : d’après de Grecchio, la rétine serait pâle et le cristallin serait parfois congelé. L’action du système nerveux agit sur le système vaso-moteur : Weir Mitchell a placé sur le trajet du nerf cubital une vessie de glace; la main s’est refroidie,, puis les capillaires se dilatant, elle rougit comme après la section du grand sympathique.

Sous l’influence du froid léger les muscles se contractent :

(1) Motet, Intoxication par l'oxyde de carbone, auto-observation. {Annales d' hygiène publique et de médecine légale , 1894. Tome XXXI, p. 258.)

rappelez-vous les mouvements du crémasler et les envies d’uriner que vous pouvez constater sur vous-même. Lorsque le froid est vif les contractions musculaires s’allongent de plus en plus et finissent par s’arrêter; l’enregistreur de Marey met ce phénomène en évidence. Les fibres musculaires ne se contractent plus sous l’influence de la volonté, l’individu ne peut plus marcher, il est obligé de s’arrêter, il est en raideur et son cœur cesse de fonctionner.

Les urines abondantes au début, sont supprimées à la fin; la peau reste sèche et ne transpire pas.

Larrey, en racontant la retraite de Russie, a fait de la mort par le froid une description magistrale; je ne puis résister au plaisir de vous en lire quelques lignes : « Nous étions tous dans un tel état d’abattement et de torpeur que nous avions peine à nous reconnaître les uns les autres : on marchait dans un morne silence. L’organe de la vue et les forces musculaires étaient affaiblis, au point qu’il était difficile de suivre sa direction et de conserver l’équilibre. L’individu ainsi atteint tombait aux pieds de ses compagnons qui ne détournaient pas les yeux pour le regarder. Quoique l’un des plus robustes de l’armée, ce fut avec la plus grande difficulté que je pus atteindre Wilna. A mon arrivée dans cette ville, j’étais à bout de mes forces et de mon courage; j’étais près de tomber pour ne plus me relever, comme tant d’autres infortunés qui ont péri sous mes yeux... La route de Miedzeski à Wilna était couverte de cadavres. La mort de ces infortunés était devancée par la pâleur du visage, par une sorte d’idiotisme, par la difficulté de parler, la faiblesse de la vue et même la perte totale de ce sens ; dans cet étal, quelques-uns marchaient plus ou moins longtemps, conduits par leurs camarades ou leurs amis; l’action musculaire s’affaiblissant sensiblement, les individus chancelaient sur leurs jambes comme des hommes ivres; la faiblesse augmentait progressivement jusqu’à la chute du sujet, signe certain de l’extinction totale de la vie... Ils étaient frappés aussitôt d’un engourdissement douloureux, passaient ensuite à un

état d’assoupissement léthargique et en peu de moments ils avaient terminé leur pénible existence. »

De pareils faits ont été observés sur le navire le Tegethoff , et ont été décrits par Payer et Weyprecht hivernant dans les glaces à une température extérieure de — 50°. Lorsque les hommes quittaient leur cabine pour sortir, ils avaient quelquefois à subir une différence de 70 et 72°; mais comme il leur était possible de se faire une provision de chaleur dans leur cabine, ils purent résister à des écarts aussi formidables.

Je vous l’ai dit et je le répète, la mort subite peut se produire sans que la température soit extraordinairement basse : on l’a observée alors que le thermomètre marquait 0°, — 1° ou — 2° lorsque le vent est intense. C’est un fait fort important à connaître en médecine légale.

En 1845, le général Levasseur, après un échec, ramenait ses troupes à Sétif; c’est la retraite qui porte le nom de retraite de Bou-Tlialeb ; elle dura 48 heures, pendant lesquelles le thermomètre ne descendit pas beaucoup au-dessous de 0; mais le vent soufflait avec une telle violence que les hommes ne purent pas allumer de feu, et par conséquent ils ne purent pas faire la soupe. Sur 2 800 soldats que commandait le général Levasseur il en est mort 208 en 48 heures et quand la colonne arriva à Sétif, 521 entrèrent à l’hôpital. Le renouvellement incessant du vent, joint à l’inanition et à la dépression morale inhérente à toute retraite, avait fait que ces soldats ont bien moins résisté à l’influence du froid qu’ils auraient pu le faire en toute autre circonstance.

Les questions médico-légales qui se rattachent à la mort par le froid ne sont pas nombreuses ; il faut se rendre compte de l'intensité du froid, de la violence du vent et de la durée du temps pendant lequel l’individu en a subi les atteintes.

L’adulte résiste assez bien, à cause de la masse de son corps, à moins qu’il ne soit alcoolique, ou que pour se réchauffer il n’entre dans un débit de vins, un cabaret qu’iJ rencontre sur son chemin. L’alcool, qui dilate les capillaires,

est un succédané du froid. En voici un exemple. La scène se passe en Russie ; le thermomètre marquait à peu près 7 à 8° au-dessous de zéro. C’était la fête de la ferme des eaux-devie, dans je ne sais plus quelle ville. Potemkin fait distribuer gratuitement de l'alcool sur la place de la ville : 15 à 1 800 personnes moururent de froid.

A la campagne, lorsqu’on trouve un individu transi de froid ou gelé, on se garde bien de le gorger d’eau-de-vie : on le couche dans le fumier ou dans le four à pain; l’empirisme est donc ici d’accord avec la science et il a trouvé, depuis longtemps, un moyen de combattre les funestes effets du froid.

L’inanition favorise nécessairement les coups de froid. Chose bizarre, les aliénés y sont indifférents : ils ne se plaignent pas du froid et ils y résistent mieux que leurs gardiens.

Les nouveau-nés sont, eux, exposés à de grands dangers par le refroidissement; ils ne sont pas protégés par la masse de leur corps et ils fabriquent peu de chaleur. C’est au moment où les enfants sont emportés à la campagne, dans ce que l’on appelle les convois de nourrice , qu’ils sont le plus exposés. Souvent on ne sort du wagon où il a passé de longues heures qu’un pauvre petit être déjà mort, ou mourant et qui va finir ses jours dans la voiture appelée purgatoire qui le mènera au village. Quelquefois le refroidissement dont meurent les nourrissons est voulu. Le procédé est bien simple, et la médecine légale peut difficilement faire la preuve. La porte et la fenêtre sont ouvertes, le petit est accroché à un clou dans le courant d’air et le résultat ne se fait pas attendre. Si le médecin légiste intervient, il trouve les signes d’une congestion pulmonaire, des mucosités, de la spume dans les bronches : que peut-il conclure?

Le refroidissement est aussi une des causes de mort les plus fréquentes à la suite des expositions d’enfants.

Chez les vieillards, la justice intervient dans les cas de séquestration; vous savez que dans les campagnes, le père

ou la mère donne souvent son bien à ses enfants afin de faciliter leur établissement, à condition d’être logé et nourri convenablement jusqu’à sa mort. Les enfants sont quelquefois ingrats; le vieux père est séquestré, on lui donne à peine à manger; il est relégué dans une chambre humide et froide, il meurt d’un catarrhe pulmonaire. L’enquête médicolégale restera le plus souvent infructueuse.

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