‹ La mort et le diableChapitre 27 sur 56 · DE LA TRANSITION DES CULTES PHALLIQUES A L'ASCÉTISME CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

DE LA TRANSITION DES CULTES PHALLIQUES A L'ASCÉTISME CHRÉTIEN

Appendice au cliap. vi, liv. II, p. 421. — « C'est pourquoi la chair, qui d'abord avait été l'objet d'un culte, fut dès lors stigmatisée, La Nature, qu'on avait divinisée, devient odieuse. »

La transition du culte de la Nature à l'ascétisme ne fut pas violente ; elle fut le résultat d'une évolution lente du paganisme qui se transformait en monothéisme, pendant que le christianisme apparaissait comme étant encore en quelque sorte une religion de la Nature. La tendance antinaturaliste, le divorce avec ce monde, triompha plus tard. Le Khristos, cette émanation du dieu bon des premiers chrétiens alexandrins, à certains égards avait le caractère d'un dieu phallique comme Adon, Tammuz et Osiris. Les premiers chrétiens alexandrins avaient un Evangile, lequel fut commenté plus tard par Papias ; Evangile qu'on trouve cité dans Eusèbe et Clément d'Alexandrie. Cet Evangile, que ce dernier auteur appelle Protoplasle, raconte que « lorsque Salomé demandait au Seigneur à quel moment les choses qu'il disait arriveraient (on parlait de son règne), le Seigneur dit : Quand vous aurez foulé aux pieds le vêtement de la pudeur; quand deux deviendront un, le mâle avec la femme, ni homme ni femme (Clém. d'Alex., p. 5o3). Le même auteur dit dans ses Stromates (p. 704) : « La philosophie a compris que le Bon est le seul beau... le Logos a fleuri, et il a porté ses fruits dans le paradis, et il est devenu chair, et il a vivifié ceux qui ont goûte sa douceur, et nous le connaissons seulement par le bois. » « Nec absque li-

gno nobis venit in cognitionem. » Puis, Agapius nous apprend que le Khristos est V arbre aux pommes, comme nous allons voir, et les deux affirment que le pommier, c'est le phallus. Saint Clément fait cette citation de l'Apôtre : « Quels sont donc ces deux et trois qui sont unis au nom du Seigneur et au milieu desquels est le Seigneur ? C'est l'Homme et la femme et le fils qu'il nomme Trois, car la femme s'unit à l'homme par Dieu. » « Quinam sunt autem illi duo et très qui congregantur in nomine Domini in quorum medio est Dominus ? An non virum et midierem et filium très dicit, quoniam mulier cum viro per Deum conjungitur . » 11 faut remarquer que, selon M. de Rongé, le phallus, dans les hiéroglyphes égyptiens, est représenté par le nombre 3. Ce iils qui est au milieu de l'homme et de la femme, ce seigneur ne serait autre donc que le phallus ou le lingam ; c'est pourquoi il est en fête quand l'homme et la femme sont unis. Nous avons vu que, dans un autre passage, saint Clément appelle le dieu fils le président de la génération (p. 541 et 542, édit. d'Oxford1. En définissant la raison du repos le septième jour, ce docteur produit une étrange correspondance entre les nombres, les organes de la génération et les fonctions de ceux-ci : « Le mariage, dit-il, est une union, et, de même que le mariage produit le fds par l'union de la femme et de l'Homme, de même le nombre six est le produit de l'impair ternaire qu'on appelle mâle et du nombre binaire qu'on appelle femelle. Le septénaire n'est pas produit, car deux fois trois deviennent six. C'est donc avec raison que le septénaire

est considéré sans enfants une espèce de repos où l'on ne se

marie pas. » (Strom., 811.) Saint Epiphane pensaitd'une façon analogue. Plutarque nous raconte encore que Bubaste, la lune sous l'aspect de vierge en Egypte, présidait ce nombre 7, lequel signifiait l'inaction du Père.

Dans la rédaction primitive des Epitres de Paul, on lisait : ft C'était le fils qui donnait la vie. » Et on trouvait chez l'Apôtre cette étrange imprécation tout à fait osirienne : « Ne soyez pas fornicateurs... Je couperais les membres du Khristos et je ferais de vous les membres d'une prostituée, o [Ire aux Corinth., chap. vi.) — Il faut rapprocher ce passage de celui du Papyrus de Deveria (p. 34, liv. VI); il s'exprime textuellement ainsi : « Ordre prononcé par la majesté de ce Dieu : « Faites les mutilations des « membres du père Osiris, aux corps des méchants, des charce nels, des déchus. » Les fornicateurs, les impurs étaient, après leur mort, mutilés dans leur membre viril, pour avoir suivi Typhon. Timéo de Locres menace aussi les dissolus de ce châtiment.

L'Apôtre dit encore, dans un autre passage : s Evitez les jeunes

veuves qui ont fait la luxure en Khristos; elles ne veulent pas renoncer à ce plaisir ; qu'elles se marient donc et qu'elles fassent des enfants ». Il faut lire ce texte dans saint Epiphane (p. 67), où l'on trouve textuellement : « In Christo luxuriatœ sunt...nuberevolunt. » Car les moines ont postérieurement mis à la place « conlra Christum « ou » en secouant le joug de Jésus-Christ », ce qui n'offre pas de sons, du moment que saint Paul prêchait une religion qui consacrait le mariage. Saint Paul ne pouvait donc considérer que cette luxure, effectuée par les veuves pendant qu'elles étaient mariées, était contraire à Jésus-Christ. La rédaction primitive se présente au contraire très-claire du moment que l'on considère l'idée que ces chrétiens, imbus de platonicisme et d'égyptianisme, se faisaient du Christ. Le Christ était pour eux l'émanation du dieu Agathos, laquelle s'incarne en chaque homme en lui donnant, en même temps que l'intelligence, la force, et en produisant la vie par la génération. L'Apôtre ne prêchait-il pas : « Nous sommes tous membres du Christ? (Ire aux Corinth., chap. vi, v. 15 ; chap. xn, v. 12 et 27.) Saint Clément, cité par Photius (p. 286), dit que « le fils est appelé Logos,, qu'il a le même nom que le logos du Père, lequel n'est pas incarné ; il n'est pas le logos du Père, mais une certaine vigueur, une "puissance du Dieu, comme t 'écoulement de son logos devenu intelligence et qui parcourt les cœurs des hommes. » Les Elkhésaïtes, contemporains d'Origène, proclamaient le Khristos supérieur descendu du ciel pour pénétrer le Christ terrestre.

11 y a encore bien d'autres faits et d'autres documents qui témoignent de ce caractère du christianisme primitif à Alexandrie. Agapius, cité par Photius, explique le Christ, Marie et la croix « sans pudeur », comme dit son commentateur. Ce Christ mis en croix et cette Marie ne sont pas, dans Agapius, tels qu'on les décrit dans les Evangiles canoniques. « Le Christ i si l'arbre du paradis,» et c'est comme tel qu'Agapiua le vénère. Et Photius le cite en regardant cette vénération comme blasphème. Il nous apprend que ce chrétien d'Alexandrie, dans un livre dédié à une chrétienne grecque du nom d'Uranie, prêche et qu'il honore le corps du Khristos mis en croix, le Khristos étant lui-même la croix, le baptême, la sépulture, la résurrection et le jugement. Photius continue ainsi: «-Il déchire la vénérable croix par des termes injurieux, l'appelant par blasphème un trait à faire fuir les Juifs, et il ose dire sans pudeur que cette croix qu'il nomme est digne de vénération comme croix du Christ, signifiant ainsi des choses différentes. Il met en mythologie le corps et le sang du Christ, non

celui que les chrétiens connaissent (Phot., p. 404, 405 et 406.)

Le même Photius, à propos de Lucius Charinus, l'historien des

apôtres, s'écrie: «Il dit des choses légères à propos de la croix... que le Christ n'a jamais été mis en croix, et que le Christ est ami des sexes» (p. 291).

11 paraît que les chrétiens juifs célibataires auraient altéré le sens de ces mots ou l'auraient autrement compris. Il se perdit bien sûr en sortant de Nicée, car il n'était expliqué que de vive voix aux initiés, et ceux-ci n'étaient que les chefs, comme le déclare saint Clément dans ses Stromates. Ici il faut rappeler que, même dans les Evangiles canoniques, le Christ dit : « Je suis la vie, » et que le signe de la vie en Egypte était la croix ansée, que porte Osiris, et qui signifiait l'organe mâle et l'organe féminin réunis. Photius, ce patriarche du neuvième siècle, constate que l'on a interpolé les Stromates de saint Clément, et il blâme le saint pour le sens qu'il donne au Fils. « Le huitième livre, dit-il, varie non-seulement par le titre, mais encore par la manière dont il commence dans un exemplaire très-ancien, et aussi parle sujet traité, lequel n'est plus le même. » « In perveteri exemplari hoc opus... vrrum octavus, cum inscriptione, tamreî subjectœ materia variai. » (Phot., p. 287). Et il constate dans la page antérieure (286) que saint Clément disait que « le Fils est parmi les choses créées » et qu'il « faisait naitre Eve d'Adam non comme les livres saints, mais d'une manière obscène et impie». Evidemment, saint Clément, dans son huitième livre, devait expliquer le Christ d'une façon qui ne convenait pas aux célibataires triomphateurs de Nicée, partisans du Jésus chaste. Ce sont les catholiques qui auront changé tout un livre dans leur propre intérêt. Du reste, cette affirmation du théologien alexandrin s'accorde fort bien avec celle-ci de Platon : « Le Logos, quand il a pénétré, est cause de création ; il devient chair quand il est devenu sensible. »

Saint Irénée définissait son dieu comme n'étant ni homme ni femme, pire «ppev {mite 6r,Xu ; et, plus tard, Nicomaque de Géraze le considère comme hermaphrodite, c'est-à-dire masculin et féminin à la fois àpaevoôïiXu. Il existe dans le traité de saint Epiphane sur les Hérésies la citation suivante à propos des chrétiens gnostiques: « Les gnostiques et les autres sectes primitives ont des mystères, et l'un des chefs y a mis des actes étranges ; il a introduit certains mystères de saleté et d'écoulement des corps, pour le dire sans manquer à la pudeur, lesquels mystères s'accomplissent de la part des mâles par un bouillonnement, et de la part des femmes par la menstruation mensuelle. Pour accomplir ces mystères, il s'établit des réunions révoltantes. Ces mystères de la vie appartiennent à la connaissance la plus parfaite. » (Vol. I, P- 58.) Le même écrivain raconte que ces gnostiques s'adressaient à la

divinité, et s'écriaient en lui présentant leurs sécrétions impures: « Nous te faisons cette offrande », « et ils s'en nourrissent, ajoutet-il, ils goûtent les impuretés excessives, et ils disent : Ceci < si le samj du Christ, ceci est la Pàque. » « Atquc ita tum en vescuntur, et impurissimas suas sordes dégustant, atque dicunt : Hoc est corpus Christi et hac est pascha. Eodem modo quoties millier menstrues fluxus

patitur sanguinem absorbent, atque hic est, inquiunt, sanguis

( hristi. » (P. 85. ) Puis, il poursuit par l'exposition de ces mystères, et il nous apprend que les évangiles de ces hérétiques disent : « J'ai vu un arbre portant par année douze fruits, et il (le Seigneur) m'a dit : Voici le bois de vie. » Selon saint Epiphane, cet arbre et ces pommes voulaient indiquer la menstruation, qui rend la femme apte à produire la vie, et qui se vérifie douze fois par année. « In Apocriphis dicunt : Vidi arborera duodecim fruclus quatannis ferentem, et dixit mihi : Hoc est lignum vitœ. Idque de menstruis mulierum profluis interpretantur.» ( P. 86.) Et plus loin (p. 90) on trouve une allégorie dans laquelle le Seigneur donne lui-même l'exemple de cette offrande et de cette Pâque. En tout ceci il existe une grande analogie avec ce que dit saint Clément que la première femme a été appelée vie, et que le Seigneur, le bois seul Va fait connaître. Saint Epiphane en vient à accuser les gnostiques de faire avorter une femme et de communier de son fœtus pilé et assaisonné, en appelant cet acte la Pàque accomplie et parfaite ; mais il faut se méfier de ce que dit cet auteur, car on voit par son style qu'il ne regarde guère à attribuer d'horribles choses à ses adversaires. Cependant dans ces accusations passionnées on trouve toujours un fond de vérité et ici c'est la tendance phallique des sectes primitives qu'il combat.

Comment donc ce caractère du christianisme des Alexandrins disparut-il pour faire place à un caractère diamétralement opposé ?

En Alexandrie, la religion de Sérapis (Osir-Apis) défendait l'accouplement en tout autre jour que le 14 de chaque mois, à la pleine lune ; ce jour-là était sacré, on célébrait la fête du Père et de la Mère, la fête de la vie, et on immolait le cochon; cet animal était considéré comme l'image de Tiphon et comme la représentation de l'amour irrégulier, de la dissipation en un mot. C'est Hérodote qui nous apprend ces coutumes. On mangeait, à ce jour, la chair du cochon immolé, on buvait du vin, et, après, la loi sacrée prescrivait l'union de l'époux avec son épouse. Pour le reste des jours, cette union était défendue. La raison de tout cecijiious la trouvons dans ce passage d'Hérodote (Delside et de Osiride) relatif aux prêtres égyptiens. « Ils considèrent la truie comme

une bête immonde, dit l'historien grec, car elle se fait couvrir par le cochon quand la lune commence à défaillir, » et ensuite il explique que la défaillance de la lune était censée être contraire à la génération, ainsi que la lune nouvelle, que l'on personnifiait dans une divinité vierge sous le nom de Bubaste. Seulement, la lune pleine donnait la force génératrice, d'après leurs idées de correspondance entre l'amour des hommes et les amours qu'ils attribuaient aux dieux sidéraux. Dans les hiéroglyphes, on trouve, à l'appui de ces récits d'Hérodote, les dissolus représentéspar des cochons, « parce que cet animal a les mêmes mœurs. » (Hor.-Apol., liv. II.)

Sous les Ptolémées, au nome nitriote, les Grecs substituèrent l'agneau au porc. Ils crurent que ce qu'on immolait en ce jour. c'était l'innocence, la chasteté, et non la débauche, et sous l'influence de cette idée ils changèrent de victime.

D'après Strabon, les gens pauvres qui n'avaient pas d'argent pour acheter un agneau, mangeaient des gâteaux dans lesqu.-N était moulé un agneau. Cette loi morale de la continence qui ne permettait l'accouplement qu'entre le mari et la femme et seulement un jour par mois, fut, à ce qu'il paraît, adoptée par les premiers chrétiens de la Grèce et de l'Egypte, et on lit l'immolation seulement auprintemps, en instituant la Pùque. Mais comme, dans ces pays chauds, une continence aussi prolongée devait être difficile, et comme on se jugeait condamné en transgressant la loi, on s'arrètapour échapper à ce dilemne,àce dédoublement étrange des partisans de la chasteté absolue et des partisans de la génération, en tout temps et hors de toute règle. Nous avons vu les arguments à l'aide desquels diverses sectes chrétiennes justifiaient cette tendance omnigame. Quant aux ascètes, ils conclurent à la suppression de toute génération afin de ne pas faillir ; et, afin de s'en garantir la pratique, ils se mortifièrent jusqu'à en arriver à la castration, comme Origène. Du reste, cette tendance était conforme au courant de l'époque. Chacun voyait dans la matière lu source du mal, et dans la terre une vallée de larmes, un lieu de passage plein de péchés ; pourquoi donc se reproduire ? Les judéo-chrétiens qui formèrent le noyau de ce parti, en faisant concourir l'émanation du dieu bon exclusivement dans la personne de leur Jésus célibataire, et en le proclamant l'apparition unique du Khristos sur la terre, le dépouillèrent complètement de ce caractère impudeur, « Christo impulsore», et générateur, «presidens generationem », qu'il avait chez les chrétiens grecs et égyptiens. Les plus modérés de ces partisans de la continence, selon les Stromat es, s'appuyaient sur ce passage du Protoplaste : « Le Seigneur était tel,

qu'ilcondàmnait la volupté qui devance le mariage. »(S*rom., p. 354.) Les partisans de la chasteté absolue, plus exagérés, condamnèrent môme le mariage, en imputant au Seigneur qu'il avait déclaré bien heureux les eunuques, car ils ne peuvent pas enfreindre les lois de la continence. C'est saint Clément qui nous renseigne sur cette dispute. Il nous présente quelques-uns des arguments de Cassien sur ce sujet dans le passage suivant. «Il y a un certain péché, c'est l'unique, ce n'est pas le mariage ; mais il y en a qui soutiennent que la génération. est un ■péché et que le créateur de la génération est le péché lui-même. Tels sont les arguments de Jules Cassien. >> « Alioqui generationem quoque dicunt peccatorem et creatorem generationis. Talibus argumentis utilitur quoque Julius Cassianus.» Et il nous rapporte ensuite un passage du livre de Cassien sur la chasteté, où sont exposées les théories de ceux qui considèrent la génération comme le mal. « Que personne ne dise que, parce que nous avons des membres par lesquels le mâle a une forme différente de la femme, celle-ci pour recevoir, et celui-là pour semer, nous avons reçu de Dieu la permission de cohabiter. Si une telle constitution venait de Dieu, vers lequel nous tendons, ce dieu n'aurait pas dit : Bienheureux les ennuques. Comment donc ne pas blâmer le Sauveur, s'il nous a transformés et s'il nous a délivrés seulement de l'erreur, et non pas des membres de l'union et des parties honteuses ? »

Ceux qui poursuivaient, comme idéal, la chasteté triomphèrent dans la lutte pour l'existence des diverses sectes chrétiennes phalliques, parce qu'ils se montrèrent plus conformes aux tendances générales de l'époque, ainsi que nous l'avons indiqué. Cependant leur idéal était irréalisable en absolu. C'est pourquoi ceux qui l'emportèrent parmi eux, ce furent les plus modérés, ceux qui admettaient le mariage en faveur de ceux qui ne pouvaient se passer de femme, tout en proclamant plus parfait l'état virginal, ou d'abstinence absolue.

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