La mort et les morts d'après saint Augustin
Le but de l'auteur dans cet ouvrage n'est pas de reproduire textuellement, sans n'y rien ajouter ni rien y omettre, tous les passages des œuvres de saint Augustin relatifs à la mort. Ce recueil de textes serait d'une lecture monotone et fatigante par ces répétitions continuelles de pensées, d'images et de formes littéraires.
Le grand Docteur de l'Afrique du Nord traite certains problèmes à maintes reprises : de ce nombre est celui qui nous occupe. Pour ce dernier, particulièrement, il revient sans cesse sur les mêmes idées qui forment le fond de sa thèse, et, pour les défendre, s'appuie sur les mêmes arguments. Rejeter des armes jugées bonnes, sous prétexte qu'on s'en est plusieurs fois servi, est un scrupule dans lequel ne tombe aucun de ces lutteurs de la pensée qu'ont été un Aristote, un Thomas d'Aquin, un Pascal et un Bossuet. Leurs œuvres contiennent d'innombrables redites, sans qu'il en résulte aucune impression fâcheuse, parce qu'elles sont
si bien à leur place, et si énergiquement répétées, qu'au premier coup d'œil elles sont jugées, non seulement simples et naturelles, mais nécessaires. Leur suppression, même partielle, serait au préjudice de la beauté littéraire de l'ensemble et surtout de sa force probante. Pourtant ce qui ne cause ni surprise pénible ni lassitude présenté dans l'ordre adopté par saint Augustin, c'est-à-dire incorporé dans ce vaste organisme que forment ses ouvrages, retiré de cet organisme, perd au contraire sa valeur et sa raison d'être, comme les membres d'un corps lorsqu'ils en sont détachés.
Désireux de rendre, avec le plus de vie possible, la pensée augustinienne sur la mort et les morts, l'auteur s'est appliqué à la saisir dans son fond et à l'étudier dans ses manifestations grandes et petites. Cette étude, il l'a poursuivie amoureusement, n'oubliant pas, suivant le conseil d'Augustin, que la vérité se livre à ceux-là seuls qui la recherchent avec leur esprit et leur cœur.
Dans cet exposé d'une doctrine vénérable entre toutes, les citations de textes, loin d'être négligées de parti-pris, tiendront une place importante, celle d'ailleurs qui leur convient. Elles seront choisies de manière à ne jamais lasser l'attention du lecteur, tout en l'éclairant suffisamment sur la mentaUté véritable du grand Docteur.
Le problème de la mort a-t-il beaucoup, ou peu, d'importance dans l'œuvre de l'évêque d'Hippone? Il en a évidemment une très grande. Comment un des écrivains dont la plume a été la plus féconde n'aurait-il
rien écrit sur un sujet qui fait partie des sciences religieuses et profanes dont il a fait la matière de ses études durant les soixante-seize ans d'une vie si laborieusement intellectuelle ?
La question de la mort tient une place considérable dans son enseignement : il y revient souvent dans ses prédications à son peuple, dans ses lettres et dans ses traités les plus divers; il s'en occupe d'un bout à l'autre de son long épiscopat, et cette question, il en fait l'aveu, ne le laissait pas indifférent dès sa jeunesse (i).
Avant d'analyser les motifs pour lesquels le terrible point d'interrogation s'est posé pour lui plus que pour d'autres, passons en revue rapidement l'œuvre de celui des Pères dont l'influence a été prépondérante. Nous nous conformerons au plan adopté par les Bénédictins de Saint-Maur dans leur édition des œuvres complètes de saint Augustin qui a servi de base à toutes celles publiées depuis. Ces doctes religieux placent en tête les deux livres des Rétractations et les treize livres des Confessions. Dans le premier ouvrage composé trois années avant sa mort, l'illustre évêque jette un dernier regard sur les multiples productions de son intelligence, et ce n'est point un regard de complaisance. S'il énumère un à un, dans leur ordre chronologique, ses écrits depuis sa conversion, ce n'est ni pour en savourer à
(i) Confess., VI, i6. « Crainte que lui a toujours inspirée la pensée de la mort et du jugement. » On lit dans ce chapitre : « La seule chose qui me rappelait du fond de l'abîme de la volupté, c'était la crainte de la mort et votre jugement futur, ô mon Dieu, que tant de doctrines différentes n'avaient jamais pu eCTacer de mon esprit. »
loisir les charmes, ni ponr en souligner aux autres les beautés ; son but est d'en découvrir et d'en corriger les imperfections. Préoccupé avant tout d'orthodoxie, son principal soin est de faire disparaître toute inexactitude dogmatique. C'est encore pour lui l'occasion de donner de précieux éclaircissements sur la genèse de ses publications et leurs fms particulières.
Cette revision est menée avec une franchise d'autant pins certaine qu'elle s'accompagne d'une humilité touchante (i). « Je revisais mes modestes ouvrages — écrit-il — et si quelque passage me blessait ou pouvait blesser les autres, tantôt le corrigeant, tantôt le justifiant, j'établissais une leçon correcte et acceptable. )> Les rectifications relatives au problème de la mort sont insignifiantes. A peine serait-il possible d'en signaler quelques-unes dans les chapitres consacrés aux livres sur la Vie heureuse, sur l'Immortalité de l'âme et sur l'Exposition de l'Épitre aux Galates.
Les Confessions, la plus populaire des œuvres augustiniennes, datent probablement de l'an Aoo. L'auteur s'y propose de démontrer, par son expérience personnelle, la vérité de la maxime qui lui sert de frontispice pour cet exposé de sa propre vie (2) : « Vous nous avez créés pour vous (Seigneur) et notre cœur est toujours agité jusqu'à ce qu'il trouve en vous son repos. » Ces
(i) Voici comment l'auteur s'exprime au sujet de ce travail de revision qu'il juge très nécessaire : « Agebam vero rem plurimum nccessariam : nam retractabam opuscula mea, et si quid in eis me offenderct, vel alios offendere posset, partim reprehendendo, partira defeodendo quod legi deberet, et posset, operabar. » Epist. 224.
(2) « FecisU nos ad te et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te. » Lib. I, c. i.
treize livres, uniques dans leur genre par leur accent de sincérité, l'ampleur et la pénétration de l'analyse psychologique, ainsi que par les considérations théologiques qui en rehaussent le sens et la portée, contiennent plusieurs passages intéressants à notre point de vue spécial.
Ces pages offrent même une supériorité sur celles des autres traités, c'est d'être vécues. La mort n'y est pas étudiée d'une manière théorique, mais pratique. Si le philosophe, le théologien ou l'exégète abordent l'angoissant problème, c'est derrière l'ami qui nous parle de ses tortures morales lors du trépas d'un de ses compagnons de plaisirs les plus affectionnés et derrière le fils qui pleure cette femme admirable à laquelle il doit le bienfait d'une double vie. Le glorieux pénitent, à propos de ses égarements, nous instruit de la crainte que lui a toujours inspirée la pensée de la mort et du jugement. Ces révélations d'un caractère intime ont un charme qui sera plus communément senti que ne le seront les qualités des dissertations d'Augustin sur la mort et les morts.
Notre appréciation à cet égard est au rebours de la sienne. Aux yeux de l'auteur des Confessions , des confidences sur la soudaine disparition de son ami et sur la pieuse fin de sa mère Monique, n'ont pas du tout l'importance de ses longues et savantes discussions sur la connexion de la mort avec le péché du premier homme. C'est qu'à rencontre de certains littérateurs, il se soucie peu d'intéresser le lecteur à sa vie et à sa famille, de l'initier aux mystères de sa psychologie individuelle, alors qa'il désire, avec toute l'ardeur de
son âme, Tinstruire des vérités religieuses utiles à son salut éternel (i).
Le problème de la mort se pose de lui-même dans le Livre de la vie heureuse où se trouve décrit l'état desprit du sage en face des tribulations terrestres et de la mort. Le deuxième livre des Soliloques authentiques roule en entier sur l'immortalité de l'âme et les arguments solides qui l'établissent (3).
Les trois livres contre les Académiciens, qui sont une réfutation du scepticisme de la nouvelle Académie (3), renferment des allusions à la nature du bonheur et par suite à la mort.
Il ne sera rien dit des réflexions sur les misères et les tristesses d'ici-bas contenues dans l'ouvrage apocryphe des Méditations qui, sous le patronage du nom de saint Augustin, ne remonte pas au-delà du Moyen Age.
Si l'on passe des écrits philosophiques aux écrits apologétiques, l'on rencontre d'abord les vingt-deux li\Tes sur le gouvernement divin qui forment l'imposant édifice de la Cité de Dieu (^), sorte d'encyclopédie de la doctrine chrétienne au quatrième siècle. Le problème de la mort est nécessairement résolu dans cette synthèse de l'histoire faite à la lumière de rÉcriture,
(1) Saint Augustin poursuit ce but même dans ses Confessions : « Les treize livres de mes Confessions louent et de mes maux et de mes biens le Dieu juste et bon, et portent vers lui l'intelligence et le cœur de l'homme. » Retract. II, 6, i. — Le terme de Confessions, comme le prouve ce passage, n'est pas pris dans le sens d'aveux, mais dans celui de louanges.
(^2) Retract., I, ^.
(3) Retr., I, i.
{k) Ces vingt-deux livres furent composés entre les années /iiT» et 426, et livrés au public par parties successives.
de la théologie et de la philosophie profane. L'un des livres, le treizième, est exclusivement consacré à expliquer par le péché d'origine la mortalité de notre nature. On trouve ailleurs une condamnation aussi solide que détaillée du suicide, et un exposé de la résurrection des corps d'après saint Paul.
Les quinze livres sur la Trinité (i) forment la plus étendue et la meilleure exposition dogmatique de saint Augustin. Dans les sept premiers, est développé, avec précision, le véritable contenu de ce mystère d'après les saintes Écritures, tandis que, dans les autres, la doctrine précédemment exposée se trouve défendue scientifiquement, dans toute la mesure possible.
La question qui nous préoccupe y est représentée par deux chapitres sur le Christ médiateur de la vie et le Diable médiateur de la mort, ainsi que par une dissertation sur la mort et la résurrection du corps de Jésus concordant, pour notre salut, avec la double mort et la double résurrection de notre corps et de notre âme. Il ne sera rien dit des judicieuses remarques sur la différence entre la vie temporelle et la vie éternelle contenues dans le Sermon sur le Symbole, contre les Juifs, les païens et les Ariens (a).
La source la plus abondante à notre point de vue spécial est la collection des écrits de polémJque contre les disciples de Manès, de Pelage et de Donat. Saint Augus-
(i) Ces quinze livres, commencés vers Aïo, furent achevés seulement après /|i6.
(2) Ce sermon n'est certainement pas l'œuvre de saint Augustin, comme le démontrent la barbarie du style et l'ineptie de plusieurs passages. Il a été composé par un auteur anonyme du temps où florissait l'Arianisme.
tin parle des terreurs instinctives qu'inspire la perspective de la mort vaincues par la force inhérente à l'amour de Dieu. Cette démonstration de la puissance de la charité divine sur les âmes se trouve dans le traité Des mœurs de VÊglise catholique et des mœurs des Manichéens, dont la composition fut commencée peu de temps après le baptême de l'auteur (i).
Les trois livres sur Le libre arbitre composés vers le même temps présentent d'instructifs aperçus sur l'homicide commis par crainte pour sauvegarder son existence contre les attaques d'un agresseur, ainsi que sur l'injustice des plaintes formulées par les ignorants à propos de la mort des enfants et des souffrances qu'ils endurent.
Les principaux textes relatifs au problème de la mort sont ceux du Livre des disputes contre le manichéen Fortunat, relatant une discussion publique qui avait eu lieu à Hippone, le 28 et le 29 août Sgk (a). (( Vers la même époque, n'étant encore que prêtre — écrit Augustin — j'eus une dispute contre un prêtre manichéen, nommé Fortunat, qui demeurait depuis longtemps à Hippone, où il avait séduit un grand nombre de personnes, ce qui lui rendait le séjour de cette ville agréable. Tout ce qui se dit dans cette discussion, tant par lui que par moi, fut recueilli par des notaires. On en fit comme un acte avec la date du jour et le nom du consul alors en charge. C'est le souvenir de cette discussion que j'ai pris soin de conserver dans ce
(i) Cet ouvrage ne fut terminé qu'en Afrique, vers 889. De libero arbitrio ne fut achevé qu'en SgS. (2)BetracL, l, 16.
livre. La question qui fut agitée dans cette conférence regarde l'origine du mal. Je disais que le mal tire son origine du libre arbitre et de la volonté de l'homme; pour lui, au contraire, il entreprit de prouver que la nature du mal est coéternelle avec Dieu ; mais le jour suivant, il finit par avouer qu'il ne trouvait rien à nous opposer. Il n'en devint pas pour cela plus catholique, mais pourtant il s'éloigna d'Hippone. »
Au cours de ce débat revient sans cesse la question, si souvent agitée par le grand Docteur contre ses adversaires, des rapports de la mort avec le péché de notre premier père. Ce point delà doctrine chrétienne est mis en lumière dans la plupart des écrits d'Augustin dirigés contre l'hérésie manichéenne et les erreurs similaires, principalement dans les trente-trois livres Contre Fauste, homme à l'esprit pénétrant et à la parole douce (ï). Le problème de la mort occupe aussi une certaine place dans la polémique du Docteur de l'Afrique du Nord avec ses plus cruels ennemis, les Donatistes. On lit la condamnation du suicide dans le troisième livre Contre les lettres de Pétilien, évêque de Constantine (2) et dans le premier livre Contre Vévêque donatiste Gaiidence (3). L'illustre défenseur de la vérité catholique contre le Pélagianisme prouve qu'Adam ne serait
(i) « Faustus quidam fuit, gente Afer, civitate Milevitanus, eloquio suavis, ingenio callidus, secta Manichœus, ac per hoc nefando errore perversus. » Contra Faustum, I, i.
(a) Les trois livres Contra litteras Petiliani Donatistœ, Cirtensis episcopi, commencés vers l'an ^oo et terminés en 603 .
(3) Les deux livres Contra Gaiidentinm Donatistarum episcopum, dos environs de l'an ^ao. Gaudence, érêque de Tamaguda, avait paru parmi les porte-paroles des Donatistes à la conférence de Cartilage.