LA MORT ET LES >IOBTS
pas mort s'il n'avait point offensé Dieu. Sa démonstration remplit tout le premier livre de son ouvrage Sur la peine et la rémission des péchés et sur le baptême des enfants (i). Au cours de ses quatre livres Contre deux lettres des Pélagiens (2), Tévêque d'Hippone explique le sens de quelques paroles de saint Paul relatives à la mort, auxquelles les disciples de Pelage donnaient une fausse interprétation. Enfin dans une œuvre inachevée, Contre Julien (3), saint Augustin développe à nouveau un de ses thèmes de prédilection : l'explication de la mort par le péché.
La question de notre mortalité ne saurait être passée sous silence dans les travaux exégétiques sur la Genèse où elle se présente d'elle-même avec l'histoire de notre déchéance primitive. Le premier travail de ce genre est une apologie du récit génésiaque contre les Manichéens, écrit par son auteur à un moment de sa vie où il ne connaissait que trop imparfaitement l'art si délicat d'interpréter les saints Livres. Aussi reprit-il plus tard son étude, entre les années 4oi et 4i5, dans ses douze livres Sur la Genèse au sens littéral qui s'arrêtent à l'expulsion d'Adam du Paradis et qui u proposent plus de recherches à faire, qu'ils ne donnent de réponses (4) » .
(i) Les trois livres De peccatoram meritis et remissione et de baptismo parvulorum ad Marcellinum composés en ii3.
(2) Contra daas epistolas Pelag'.anorwn ad Bonifacium Bomanse ecclesise episcopum composé en in.
(3) Le Contra Julianum est une réplique aussi solide que vive à un ouvrage de Julien d'Eclane, pub4ié en 4 19 ou en ^ao. Ad Tarbantium episc. adversus Augastini Ub. prim. de nupliis et concupi^centia.
(A) « Plura quaesita quam inventa sunt, et eorum quœ inventa
Saint Augustin parle de la mort, suivie de résurrection, de la fille de Jaïre dans ses quatre livres Sur l'accord des évangélistes (i), ainsi que de celle de Lazare dans ses Traités sur l'évangile de saint Jean (2).
Le dogme de la connexion entre la mort et la chute primitive est exposé dans l'Explication commencée de l'épUre aux Romains (3), dans les trois livres des Merveilles de l'Écriture Sainte et dans les Questions sur r Ancien et le Nouveau Testament (4).
Les Discours sur les psaumes (5) abondent en réflexions sur la fragilité de la vie humaine et sur sa brièveté, d'autant plus triste qu'elle est rendue plus évidente par la certitude de la mort à laquelle personne ne peut se soustraire- Le savant commentateur doublé d'un poète sacré met en relief l'opposition entre la grandeur pleine de promesses du trépas des justes et la fin fertile en malédictions des pécheurs impénitents. 11 entonne aussi sur les tombes l'hymne de la résurrection avec le psalmiste.
Le saint évêque ne manque pas d'utiles rapprochements entre la mort physique du corps et la mort morale de l'âme. Il représente les damnés sous la figure
sunt pauciora firmata, cetera vero ita posita velut adhuc requirenda sunt. » Betract., II, 2/4.
(i) De consensu evangelistaram composé en /|Oo dans le but de concilier les prétendues contradictions des récits évangéliques.
(2) Genl-vingt-quatre traités In JOannis evangeliam qui sont des homélies prononcées vers 4i0 et mises ensuite par écrit.
(3) L'un des trois essais de saint Augustin sur les épîtres de saint Paul composés tous les trois vers 894. Cf. Retract. I, a3-a5.
(4) Ouvrage attribué à tort à saint Augustin.
(5) Biiarrationes in Psalmos, homélies sur les psaumes d'une merveilleuse beauté. Les prédications sont d'époques diverses, plusieurs n'ont jamais été prononcées.
saisissante de brebis parquées dans l'enfer, dont la mort est le pasteur, tandis qu'il montre les justes associés au triomphe du Christ sur la mort sous toutes ses formes.
Pour terminer notre enquête à travers les productions si prodigieusement variées du cerveau d'Augustin, il nous reste à jeter un coup d'œil sur ses œuvres oratoires (i) et sur sa volumineuse correspondance. Le converti de Milan passe pour le plus grand prédicateur de l'Occident dans l'antiquité. Sa parole est telle qu'elle lui a valu souvent d'être mis en parallèle avec saint Jean Chrysostome. S'il ne possède ni la richesse d'imagination ni la fougue superbe de l'orateur grec, il est doté en revanche de certain» dons qui lui permettent d'exprimer sa pensée avec plus de concision et de développer ses arguments avec plus d'esprit de suite et de méthode. Tandis que l'un subjugue et entraîne, l'autre engendre graduellemiCnt une conviction moins irrésistible, mais plus raisonnée et par suite plus durable.
Tous deux ont, entre autres, un trait commun, celui de ne jamais parler en public pour l'unique satisfaction de se faire applaudir (2). En toutes circonstances,
(i) Les Bénédictins ont édité 363 sermons indubitablement authentiques, di\isés en quatre groupes : i-i83 de Scriptaris, 184-373 de Tempore, ^'•jZ-Zho de Sanciis, 341-363 de Diversis. Ces sermons furent en partie dictés par l'orateur, en partie sténographiés par les auditeurs. En dehors de ces prédications authentiques, les Bénédictins ont édité 3i sermons douteux et 317 sermons supposés ou fragments de sermons perdus. Denis, Frangipane, Caillau, Mai, Liverani et d'autres auteurs ont fait connaître un grand nomi^re d'autres sermons, mais d'authenticité douteuse.
(2) (( Presque toujours — disait saint Augustin — mon discours me déplaît. » De catech. rud., 2, 3.
et quel que soit le sujet traité, ils parlent dans un but pratique, pour le bien intellectuel ou moral de leurs auditeurs.
S'il en est ainsi, Augustin a dû fréquemment attirer l'attention de ses ouailles sur la mort et sur les morts. L'on verra dans le prochain chapitre les causes particulières qui donnaient alors un regain d'actualité à ce sujet commun à tous les temps et à toutes les littératures. Conformément à son génie de penseur et de dialecticien plutôt que de poète, l'évêque d'Hippone a surtout envisagé le problème de la mort sous son aspect théologique.
Ici, comme dans ses divers écrits passés en revue, sa première et constante préoccupation est de montrer dans la mort la suite et l'effet de la révolte d'Adam contre son Créateur. Cette thèse, soutenue tant de fois dans ses ouvrages contre les hérétiques, il ne se lasse pas de la reproduire en chaire, pas plus, d'ailleurs, qu'il ne cesse de prêcher la victoire du Christ sur la mort et ses heureuses conséquences pour nous. Il ne faudrait pas cependant conclure qu'Augustin néglige de tirer, de son enseignement sur la mortalité de notre nature, de sages conseils capables d'influencer en bien les mœurs de son époque.
Le prédicateur d'Hippone a des sermons très compréhensibles et très pratiques sur les tourments dans lesquels la pensée de la mort jette le riche trop attaché aux biens de ce monde, sur la comparaison de la vie présente, si incertaine et si fugitive, avec la vie éternelle.
Un aspect moral et tout surnaturel de l'important
problème, sur lequel le saint se plaît à revenir, est qu'il faut redouter davantage la mort de l'ame que celle de la chair et des sens. L'orateur tire habilement parti de la répulsion de l'homme à mourir et de son violent amour de la vie pour lui inspirer des sentiments semblables à l'égard de sa vitalité intérieure et mystique.
Un côté caractéristique du génie oratoire de saint Augustin, propre à causer quelque surprise chez plusieurs, est la rareté de ses descriptions et leur sobriété. Sur cette terre africaine, pays de la lumière et des couleurs éclatantes, le conférencier d'Hippone ne recourt que rarement au procédé de la peinture en paroles. Son goût naturel le porte vers l'argumentation qui lui est d'ailleurs indispensable pour combattre les hérétiques et réduire à néant leurs sophismes. Il préfère un bon argument à un tableau, si saisissant soit-il. Le principal, à son avis, n'est pas précisément de plaire et d'émouvoir, mais de convaincre.
11 faut lui savoir gré de ne pas s'être complu, comme tant d'orateurs chrétiens l'ont fait depuis, à dépeindre la physionomie extérieure de la mort et ses ravages. Les images qu'il présente à son auditoire font sur lui une impression d'autant plus vive qu'il n'en abuse jamais, et qu'elles viennent, pour ainsi dire d'ellesmêmes, comme l'illustration obligatoire de ses raisonnements. Un mérite d'Augustin est de préférer à des descriptions fantaisistes de la mort les récits évangéliques. Celui de la résurrection de Lazare l'attire au point d'en faire le thème de plusieurs sermons.
Il ne sera rien dit de certaines prédications relatives aux suffrages en faveur des défunts et à la consolation
par rapport aux morts, dont le caractère apocryphe est manifeste. Leur mauvais style suffirait à le prouver, si la démonstration n'en avait été déjà faite par les critiques.
Quelques mots en terminant cette revue rapide des œuvres du grand Docteur sur sa nombreuse correspondance qui comprend 270 lettres d'une authenticité certaine(i). La plupart traitent de divers problèmes philosophiques ou théologiques en réponse à des questions posées par les correspondants du saint évêque. Quelques-unes contiennent des dissertations précédemment livrées au public. Les épîtres d'un caractère privé et de forme amicale sont en petit nombre.
L'extrême rareté de ces documents, regrettable à tous égards, Test particulièrement à notre point de vue, car cette lacune nous prive évidemment de belles pages sur la mort et les morts adressées par le saint à ses amis dans leurs jours de tristesse et de deuils. Pages dont l'élévation de pensée n'exclut pas la délicatesse de sentiment, si l'on en juge par celles qui nous sont parvenues. Rien d'exquis comme les lettres de consolation écrites à la noble veuve Italica lors de la mort de son époux.
Le chef-d'œuvre dans ce genre est une longue missive dans laquelle saint Augustin remercie la vierge Sapida d'une tunique qu'elle lui avait envoyée, vêtement tissé des mains de la jeune fille pour son frère dont elle pleurait la mort. On retrouve une sorte de
(i) Sur ces 270 lettres, 53 ne sont pas de saint Augustin, mais lui ont été adressées; quelques-unes ont été adressées à des ami» d'Augustin.
souvenir latent de cette épître dans les remerciements de saint François de Sales à Jeanne de Chantai au sujet des vêtements dont la sainte lui avait fait présent, après les avoir confectionnés de ses doigts habiles (i).
L'évêque d'Hippone envisage certaines questions relatives à la mort dans sa correspondance avec plusieurs personnages : le converti iNébride, le proconsul Celer, l'évêque donatiste Crispin, le tribun Marcellin, et l'illustre Macédonius, vicaire d'Afrique. Les passages les plus intéressants ont trait au suicide et à la peine de mort pour laquelle le saint éprouve une profonde répugnance.
Dans ses écrits épistolaires, comme dans toutes ses œuvres, le charitable pontife se préoccupe du salut éternel de ceux avec lesquels la Providence l'a mis en rapports, et il profite des moindres circonstances pour détourner leur attention de la vie présente et la tourner vers la vie future. Écrivant au donatiste Celer, jadis proconsul en Afrique, il l'exhorte à étudier les saintes Écritures qui lui apprendront l'inanité de cette existence en comparaison avec le bonheur céleste. S'adressant à un prêtre manichéen, il s'applique à lui démontrer combien la mort de l'âme est à craindre, si celle du corps ne l'est guère. Un touchant exemple de la sollicitude d'Augustin est sa correspondance d'une spiritualité si suave avec son ami Nébride, dont la conversion avait été contemporaine de la sienne. Toute la
(i) Cf. F. Strowski, Saint François de Sales. Introduction à l'histoire du sentiment religieux en France au XVII' siècle, Paris, 1898, p. 233.
tendresse de l'évêque tend à détacher de plus en plus son ami des réalités passagères d'ici-bas.
En résumé, le problème de la mort tient une place importante dans l'œuvre immense de l'évêque d'Hippone(i). 11 y est discuté dans les travaux de toute nature parce qu'il est étroitement associé à des questions dont le regard d'Augustin ne se détourne jamais, celles de la déchéance originelle et de la grâce rédemptrice de Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Ce problème de la mort n'est pas ici, comme il l'est trop souvent dans la littérature, un thème à de vaines déclamations sur le malheur irrémédiable de l'homme. Présenté sous son jour théologique, éclairé des lumières de l'Évangile, il perd cet aspect décourageant qu'il a chez les moralistes et philosophes de l'antiquité profane.
(i) (( Tel est — écrit le biographe contemporain de saint Augustin — le nombre de ses ouvrages qu'à peine l'homme le plus studieux est capable de tout lire et de tout connaître. » Possidius, Vita S. Augustini, i8.