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CHAPITRE XVI

La Guerre

Saint Augustin n'a pas composé d'ouvrage spécial sur la guerre, mais l'on trouve, épars dans ses œuvres, les divers éléments d'une étude complète sur cette question. Aurait-il voulu écarter ce problème de ses recherches, qu'il ne l'aurait pu. Hérétiques et païens l'obligeaient à le résoudre pour répondre à leurs attaques. Les luttes à main armée des Donatistes et surtout les incursions des Barbares le mettaient, bon gré, mal gré, en face de l'angoissant problème. 11 l'a donc approfondi avec son jugement sûr, sa vaste érudition et son esprit méthodique. Si quelques-unes de ses phrases étonnent à première vue, l'exagération est dans la forme, elle n'est jamais dans la pensée. En rapprochant entre eux tous les passages relatifs à la guerre, et en les classant avec ordre, on se trouve en présence d'un corps doctrinal dont tous les membres se tiennent et s'enchaînent admirablement les uns avec les autres.

La doctrine est si bien constituée au triple point de vue philosophique, théologique et moral, qu'un saint Thomas d'Aquin lui-même n'aura rien à y changer, et

qu'il ne fera que reproduire, en les synthétisant, les idées de son illustre devancier.

La première question, de toutes la plus importante et la mieux étudiée par l'évêque d'Hippone, est celle de la légitimité de la guerre. Les conditions pour qu'une guerre soit permise par Dieu sont au nombre de trois. Il faut tout d'abord l'intervention de l'autorité publique, seule compétente en semblable matière. Puisqu'il s'agit là d'un fait essentiellement social, il appartient seulement au pouvoir souverain, chargé de défendre la société, d'en assumer toute la responsabilité, u L'ordre naturel, — écrit Augustin (i) — qui veut la paix entre les hommes, exige que le pouvoir de déclarer et de conduire la guerre appartienne au prince, tandis que les militaires ont pour devoir d'exécuter les ordres qui leur sont donnés dans l'intérêt delà paix et du salut de tous. Quant à la guerre entreprise sur l'ordre de Dieu, nul ne saurait douter qu'il soit juste de l'entreprendre, soit pour effrayer, soit pour anéantir, soit pour subjuguer l'orgueil des humains. » L'auteur du Contra Faastum en tire la conclusion qu'un soldat peut, sans aucune culpabilité de sa part, combattre sous le commandement d'un roi inique, et pour une cause injuste, dont l'injustice cependant ne lui paraît pas avec évidence.

Depuis le 2 août 1914, nous éprouvons, au milieu de nos malheurs, une immense consolation à penser que nous ne sommes, ni nous-mêmes, ni notre pays, responsables des événements qui désolent et ruinent

(i) Contra Faustum, XXII^ 75.

l'Europe. Il est encore consolant pour nous, catholiques français, de songer que la responsabilité des barbaries commises par les catholiques allemands retombe sur l'Empereur qui les gouverne.

La seconde condition de la légitimité de la guerre est qu'elle soit juste dans sa cause. Augustin pose le principe que la religion chrétienne n'interdit pas indistinctement toutes les guerres (i). S'il n'en était pas ainsi, saint Jean n'aurait pas donné d'autre conseil aux soldats, qui le consultaient sur leur salut, que de jeter bas les armes et de se dérober au service militaire. Loin de les y engager, il leur répond simplement (2) : « Ne faites de violence ni de fraude à personne, et contentez-vous de votre solde. » En leur prescrivant de se contenter de leur paie, il ne leur défend donc pas de guerroyer.

Le Docteur fait à ce propos une réflexion qui, visant les hérétiques et les païens du cinquième siècle, n'a pourtant rien perdu de son actualité. Que ceux qui prétendent — écrit-il — que l'enseignement de Jésus est contraire à la prospérité des États nous donnent une armée composée de soldats tels que le demande la doctrine du Christ; qu'ils nous donnent des gouverneurs de provinces, des maris, des épouses, des parents et des fils, des maîtres et des serviteurs, des contribuables et des receveurs d'impôts, selon les prescriptions du Christ, et qu'ils osent soutenir ensuite que la doctrine chrétienne est contraire à la prospérité des États. S'ils sont francs, ils devront avouer, au contraire, qu'en

(i) Epist., cxxxviii, i5.

(2) Luc, III, ih.

s'y soumettant, tout État y trouve sa grandeur et son salut.

Augustin, dans son ouvrage exégétique sur VHeptateuque, indique nettement les circonstances dans lesquelles les peuples chrétiens ont le droit, et même le devoir, d'attaquer un autre peuple à main armée (i). (( Les guerres justes sont celles qui ont pour objet la vengeance des injures reçues toutes les fois qu'une nation, ou une ville, a négligé de réparer les injustices commises par les siens ou de restituer ce qui a été indûment enlevé. »

L'auteur dit ici un mot des guerres entreprises sur l'ordre de Dieu, dont le caractère de justice ne saurait être mis en doute. A notre époque, le Kaiser a compris qu'en faisant croire à ses sujets qu'il combattait au nom du Seigneur et sur ses ordres, il rassurait du coup les consciences troublées en leur donnant une foi absolue en la grandeur de sa cause. Cette conception essentiellement religieuse est pour beaucoup dans l'espoir des Allemands en la victoire. Ils se croient la race élue du ciel et destinée à la conquête du monde.

L'auteur du De Civitate Dei (a), parlant des magnifiques conquêtes de l'empire romain, qu'il juge glorieuses et légitimes, signale, en dehors de celle déjà indiquée, une autre cause pour laquelle il est permis de guerroyer : c'est la crainte qu'inspire à un État prospère, comme l'était Rome, le voisinage de peuples barbares ou pervers.

Saint Augustin, après nous avoir instruits des motifs

(i) Question, in Heptateuch., vi, q. 9. (2) De Civ. Dei, IV, i5.

qui autorisent la guerre, mentionne en ces termes les principes mauvais dont s'inspirent ceux qui entreprennent des luttes injustes (i) : « Que faut-il blâmer dans la guerre? Est-ce l'acte d'y tuer des hommes qui doivent mourir un jour, pour en soumettre qui doivent ensuite vivre en paix? Faire à la guerre de semblables reproches serait le propre de caractères pusillanimes, et non d'âmes religieuses. Ce qu'on blâme avec raison dans la guerre, c'est le désir de nuire, la cruauté dans la vengeance, un tempérament implacable, ennemi de la paix, la fureur des représailles, l'amour de la domination, et tous autres sentiments de même nature. « 11 arrive souvent que pour punir ces excès, les gens de bien soient dans l'obligation de combattre les méchants afin de réprimer leurs violences, ou d'empêcher qu'elles ne se produisent et ne se multiplient.

Le Docteur flétrit, dans son De Civitate Dei, les conquérants qui conquièrent pour le seul plaisir d'étendre plus loin leur domination. 11 va, dans le passage suivant, jusqu'à les comparer à des chefs de bandits (2) : « Que sont les royaumes sans la justice, sinon des sociétés de brigands? Et, à leur tour, que sont les compagnies de voleurs, sinon de petits royaumes? Elles aussi sont une réunion d'hommes avec un chef qui les gouverne et un pacte social qui les unit : le butin s'y partage d'après certaines conditions. Cette détestable société vient-elle à s'étendre, à occuper quelque contrée, à s'y établir, à se rendre enfin maîtresse de villes et de peuples, elle s'arroge le titre solennel de

(i) Contra Faustum, XXII, 7/*.

(3) De Civ. Dei, IV, /».

royaume, s'assurant de cette manière l'impunité de ses crimes, sans avoir, pour cela, éteint l'ardeur de ses convoitises. C'est ce que dit fort bien, et avec beaucoup de vérité, à Alexandre le Grand, un pirate qu'il avait fait arrêter (i). Comme le monarque lui demandait de quel droit il infestait ainsi la mer, cet homme de répondre avec une intrépide audace : Mon droit sur ce point est le même que celui que tu t'arroges toi-même sur l'univers entier. Seulement, parce que je n'ai qu'un petit navire, on m'appelle brigand, tandis qu'à toi, qui possèdes une grande flotte, on donne le titre de conquérant. »

La troisième et dernière condition d'une guerre juste est de l'entreprendre et de la poursuivre avec une intention droite, c'est-à-dire dans le but d'aboutir à la paix. Augustin l'écrit au comte Boniface dans une lettre où il expose ses idées sur les devoirs qu'entraîne la noble profession des armes (2) : « Nous devons vouloir la paix, et ne faire la guerre que contraints et forcés, afin que Dieu nous délivre de cette nécessité et nous conserve dans la paix. On ne cherche pas la paix pour fomenter la guerre, mais on fait la guerre pour avoir la paix. Aimez donc la paix même en combattant, afin de ramener par la victoire vos ennemis aux douceurs d'une vie heureuse et tranquille. Bienheureux les pacifiques — dit le Seigneur (3) — parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu. Donnons donc la mort aux adversaires non par volonté, mais par nécessité. »

(i) Refert Xonius Marc ex Cic, III. De Republica. (a) Epist. CLiiiix, 6.

(3) Matth., V, 9.

La cité de ce monde, telle que la représente Augustin (i), aspire, en toutes circonstances, après la paix, sans laquelle la jouissance des biens terrestres lui devient impossible. Est-elle déchirée par la guerre, elle ne combat que pour la recouvrer le plus tôt possible. Quelle est la victoire la plus glorieuse, sinon celle qui procure la paix la plus durable? Prolonge-t-on les hostilités ? C'est toujours dans l'espoir d'asseoir la paix sur des bases plus solides.

Tout en s'intéressant à la vaillance et aux succès des armées romaines, l'évêque d'Hippone réserve ses plus chaudes félicitations pour les chefs qui jouent un rôle pacificateur. « Ils sont grands, et grands d'une gloire qui leur est propre — écrit-il au comte Darius qui est de ce nombre (a) — les guerriers courageux et fidèles à leurs devoirs sous l'aile et la protection du Seigneur. Ils sont grands ces capitaines, qui, par leur valeur, parmi d'innombrables périls, et au prix de mille fatigues, triomphent des ennemis de la patrie et rendent le calme aux provinces de la république. Il est pourtant plus glorieux encore de donner la mort à la guerre par la parole plutôt qu'aux hommes par le fer, et d'obtenir la paix par la paix même, plutôt que par la lutte. Les belligérants veulent sans doute la paix, s'ils sont des gens de bien, mais ils n'y parviennent qu'en répandant le sang. Vous, au contraire, vous êtes envoyé pour empêcher qu'il ne coule. Aux autres cette triste nécessité; à vous cette joie et ce bonheur. » Saint

(i) De Civ. Dei, XV, 4.

(a) Epist., ccxxix, 2. Lettre écrite vers l'an 629, à la fin de la vie de saint Augustin.

Augustin voudrait introduire la charité chrétienne jusque dans les mœurs guerrières. Le Christ devrait régner partout, même sur les champs de bataille. S'il en était ainsi, les États en guerre et les combattants seraient animés respectivement d'une certaine bienveillance.

Le Docteur développe cette pensée dans une des plus belles pages qu'il ait écrites (i) : « Les préceptes de patience doivent toujours être gardés au fond du cœur, et la bonté doit nous inciter constamment à ne jamais rendre le mal pour le mal. 11 est cependant des cas où il faut user d'une bienveillante dureté, en corrigeant, contre leur gré, ceux auxquels notre correction sera salutaire. Si les républiques de la terre observaient les commandements du Christ, la charité serait gardée jusque dans les guerres mêmes, et dans un but d'utilité pour les vaincus qui seraient ramenés ainsi à la justice et à la piété. On ne perd rien à être vaincu, quand on a perdu l'occasion de mal faire. Rien, en effet, n'est plus malheureux que la prospérité des méchants ; elle nourrit l'impunité et fortifie la volonté du mal. »

Le tableau que trace ensuite Augustin de la prospérité d'un pays, telle qu'elle est comprise par la plupart de ses contemporains, correspond à des idées encore trop répandues de nos jours. Combien de chrétiens, parmi nous, d'une mentalité plus ou moins païenne, croient qu'un peuple est heureux quand on élève des monuments superbes, et que les âmes tombent en ruine; quand on édifie des théâtres de grandeur colos-

(i) Epist. cxxxviii, i'4. Lettre écrite l'an 4 12.

sale, et qu'on sape les fondements de toutes les vertus ; quand on fait parade d'une folle prodigalité, et qu'on tourne en ridicule les œuvres de miséricorde !

Sont-ils rares aujourd'hui les hommes qui, dans leur jugement sur leur patrie et leur temps, tiennent seulement compte de la prospérité matérielle, sans se demander si elle s'accompagne, ou non, d'un progrès d'ordre moral, sans lequel cette prospérité serait plutôt nuisible qu'utile?

Aux yeux de beaucoup, le pays le plus prospère est le plus riche en argent, en bien-être et en plaisirs. Personne ne prend garde qu'avoir tous les trésors de la terre à sa disposition ne serait d'aucune utilité pour l'homme qui manquerait de la sagesse et de la vertu suffisantes pour en faire un bon emploi. Les biens matériels ne valent que par l'usage qu'on en fait, et cet usage dépend de la moralité du détenteur de ces richesses.

Saint Augustin donne, comme un des signes les plus certains de la décadence d'un peuple, l'esprit d'indépendance et d'areligion, sinon d'irréligion, qui fait qu'on ne prête plus aucune attention aux prédicateurs de la parole divine. Suivant l'avis du Docteur, quand une nation est à ce degré d'affaiblissement de la vie chrétienne. Dieu lui accorde une grâce, en lui envoyant la guerre avec son cortège de calamités de toutes espèces. Dieu agit avec miséricorde en détruisant cette prospérité matérielle qui sert de piédestal à nos vices, et en nous ôtant les moyens de satisfaire nos passions.

N'avons-nous pas senti ce bienfait en France? De tragiques événements ne nous ont-ils pas mis en face

de sublimes réalités perdues de vue depuis trop longtemps ? L'homme patient et courageux dans le malheur nous est apparu supérieur aux riches et aux puissants de ce monde. Journaux, livres et revue» nous ont parlé de patriotisme et d'esprit chevaleresque» ces sentiments vieillots et démodés d'avant la guerre.

Malgré son rôle providentiel, la guerre est pour Augustin un sujet d'horreur et de tristesse (i). A ses yeux, quiconque y songe sans douleur et s'estime heureux, est d'autant plus misérable qu'il a perdu tout sentiment humain. Le sage, lui-même, bien qu'il ne prenne les armes que pour des causes légitimes, est d'autant plus attristé par ce mal terrible qu'est la guerre, qu'il n'aurait pas à en soutenir, si l'iniquité de ses adversaires ne l'obligeait à se défendre en toute justice.

Triste aussi est le principe de toutes les luttes humaines qui n'est autre qu'une concurrence elTrénée dans la poursuite des biens de ce monde. (( La cité terrestre, qui ne sera pas éternelle — écrit-il (2) — , a ici-bas son souverain bien ; et elle s'y complaît autant qu'il est possible de se complaire en un tel bonheur. Or ce souverain bien n'est pas tel, qu'il ne mette aux prises ses amoureux. C'est pourquoi la cité terrestre est ordinairement divisée avec elle-même dans des contestations, des combats et des guerres. Elle y cherche des victoires ou mortelles ou, du moins, vouées à la mort. »

Ces derniers mots n'ont jamais résonné aussi lugubrement qu'en notre temps où le triomphe final n'est

(1) De Civ. Dei, XIX, 7.

(a) 76., XV, 6.

en voie de s'obtenir que par le sacrifice de tant de vies humaines.

Tout épouvantable que soit la guerre au point de vue humain, elle ne doit pas effrayer les amis de Dieu, parce que, loin de leur être nuisible, elle leur apprend à s'exercer à la patience, à s'humilier dans le fond de leur âme, et à supporter la discipline paternelle du Créateur (i). C'est aussi pour eux l'occasion de se tourner avec plus de confiance vers Celui dont dépendent la durée et l'issue des guerres (a).

(i) Contra Faiistum, XXII, 75.

(a) De Civ. Dei, V, 22.

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