CHAPITRE XV
Le Suicide
La question du suicide s'est posée pour saint Augustin d'une façon pratique. Il a dû l'étudier à fond, et sous tous ses aspects, afin de confondre ses ennemis acharnés, les Donatistes. Il était de mode, chez ceux-ci, de s'infliger la mort à soi-même pour jouer au martyr. Ces fanatiques mettaient leur amour-propre à varier les moyens d'en finir avec la vie. Trois procédés avaient pourtant leurs préférences : l'eau, le feu et les précipices. Sous le fallacieux prétexte de la crainte du péché, ils mettaient fin à leurs jours, s'assurant ainsi — prétendaient-ils — le bonheur éternel.
La foule, toujours crédule et séduite par les gestes extraordinaires, était portée à transformer en de sublimes sacrifices ces extravagances criminelles. Aussi l'évêque d'Hippone se départ-il de sa douceur habituelle pour flageller, comme elle le mérite, la conduite de ses adversaires. « Si vous vouliez — écrit-il (i) — être des martyrs placés sous l'autel du Christ, vous ne
(i) Contra Gaudentiam, I, 27.
VOUS offririez pas en sacrifice au diable, en vous précipitant dans les flammes. Qui se réjouit d'un tel accès de folie furieuse, sinon le démon qui vous l'inspire à vous et à vos partisans? C'est lui, en effet, qui jetait l'enfant de l'Évangile tantôt dans l'eau, tantôt dans le feu (i), et qui précipita un troupeau de porcs dans la mer. C'est lui encore qui eut la suprême audace de suggérer même au Seigneur, en guise d'épreuve, la pensée de se jeter du haut du temple. Vous êtes donc, sans nul doute, du parti du diable, puisque vous affectionnez ces trois genres de mort, l'eau, le feu et les précipices. »
Augustin tourne en dérision ces hérétiques assez sots pour croire qu'il n'y a pas eu de véritables martyrs jusqu'au jour où parut Donat, dont les disciples se tuent eux-mêmes, quand ils ne peuvent en tuer d'autres. Comment qualifier 1 impudence de ces brigands et de ces êtres démoniaques qui revendiquent pour eux seuls la palme des héroïques confesseurs delà foi?
Au cours de ses livres contre Pétilien, le Docteur prie ironiquement l'évêque donatiste de lui dire pour qui les gens de sa secte souffrent le martyre, en se jetant eux-mêmes au fond des gouffres. Est-ce pour le Christ qui a repoussé le diable lui proposant de faire de même, ou pour le tentateur dont les suggestions perfides demeuraient sans effet?
Augustin repousse avec autant d'énergie l'application de ce texte, faite par Pétilien aux catholiques (a) : « Le traître périt par la corde, et il a laissé la corde à
(i) Malt., ivii, i4.
(a) Contra litteras Petiliani, II, ^9.
ceux qui lui ressemblent. » Évidemment — rcpond-il — cela ne nous concerne pas, car nous n'avons pas l'habitude de donner le nom vénéré de martyr à ceux qui se passent la corde au cou. Mais ne sommes-nous pas en droit de vous dire : Que penser des hommes auxquels le démon fait faire ce qu'il lui a été impossible d'obtenir du Seigneur ? Ne sont-ils point les ennemis du Christ et les amis du diable, les disciples du séducteur et les condisciples du traître Judas ? Car c'est d'un seul et même maître qu'ont appris à se donner volontairement la mort, Judas par la corde, et les circoncellions en s'abîmant dans les précipices.
L'évêque d'Hippone emploie pourtant une tactique opposée dans sa correspondance particulière avec les sectateurs de Donat. On en a un exemple dans sa lettre à un prêtre de la bourgade de Mutugenne (i), qui avait cherché à se tuer parce qu'on avait donné l'ordre de s'emparer de sa personne afin de travailler plus efficacement à sa conversion. Ce malheureux mis de force sur un cheval s'était blessé en se jetant violemment par terre.
L'entrée en matière de cette lettre est d'un ton paternel : u Si vous pouviez voir la douleur de mon cœur et ma sollicitude pour votre salut, peut-être auriez-vous pitié de votre âme ; peut-être chercheriez-vous à plaire à Dieu en écoutant une parole, qui n'est pas la nôtre, mais la sienne. Vous vous plaignez qu'on vous pousse de force dans la voie du salut, vous qui avez entraîné violemment à leur perte un si grand nombre des nôtres.
(i) Epist. cLxxiii. Lettre écrite en l'an /ii6.
Qn"avons-nous voulu, sinon qu'on s'emparât de vous et qu'on vous conduisît ici pour vous empêcher de périr? »
L'illustre évêque réfute la thèse de son correspondant qui soutient qu'on ne doit contraindre physiquement personne à faire le bien. Il se sert, entre autres preuves, d'un argument personnel de nature à produire une certaine impression sur cet ecclésiastique dévoyé. « C'est par un acte de votre libre arbitre — lui écrit-il — que naguère vous vous êtes jeté dans un puits pour y trouver la mort, et pourtant quelle n'aurait pas été la cruauté des serviteurs de Dieu s'ils vous avaient abandonné à votre volonté perverse, au heu de vous arracher au trépas 1 Qui ne les en aurait blâmés? Cependant, c'est volontairem.ent que vous vous êtes précipité dans l'eau pour y périr, et c'est malgré vous qu'ils vous en ont retiré. Vous avez agi, vous, selon votre libre arbitre, pour votre perte ; eux ont agi, contre voire volonté, pour votre salut. Si la vie du corps doit être conservée aux hommes, même contre leur gré, par ceux qui les aiment, combien plus mérite d'être conservée la vie de l'âme, qu'on ne peut abandonner sans encourir la mort éternelle ! »
Le problème du suicide est principalement étudié dans le De Civitate Dei{i). L'auteur déclare d'une façon générale qu'il n'est jamais permis aux chrétiens de se donner la mort. Cette défense repose sur l'autorité des livres canoniques où l'on ne lit aucun passage qui ordonne, ou permette, de se tuer, pour acquérir l'im-
(i) De Civ. Dei, l, ao.
mortalité, soit pour éviter ou prévenir quelque malheur, tandis qu'au contraire on y lit ce précepte formel (i) : « Tu ne tueras point. » Ce commandement n'excepte personne, et dans ce cas le suicide est un crime qui offre cette particularité que le meurtrier et la victime se confondent.
La tradition l'a toujours compris ainsi, à tel point qu'il s'est rencontré des auteurs qui sont allés jusqu'à embrasser dans cette interdiction les animaux et les plantes, en un mot toute créature animée. Cette opinion est contredite par la nature même de l'animal et de la plante qui, dans leur vie inconsciente, n'ont d'autre raison d'être que de servir à l'entretien de la vie supérieure de l'homme.
Saint x\ugustin examine une série de questions auxquelles la barbarie allemande donne, de nos jours, un regain d'actualité. Est-il permis de se tuer par crainte du déshonneur (2) ? Avant de se prononcer sur ce point, l'auteur prouve que les outrages subis par un trop grand nombre de femmes, durant leur captivité, n'ont pu, par eux-mêmes, flétrir en elles la chasteté de l'âme (3). Les violences exercées sur des femmes, des jeunes filles et même sur des vierges consacrées à Dieu, ne mettent en jeu, à proprement parler, ni la foi, ni la piété, ni la vertu. Toutefois notre esprit éprouve quelque difficulté à concilier les délicatesses de la pudeur avec ces données rationnelles. N'oublions pas ce principe indubitable : la vertu, règle d'une vie honnête et
(1) Exod., XX, i3.
(2) De Civ. Dei, I, 17.
bonne, a son siège dans l'âme d'où elle commande à nos membres. Le corps est saint quand la volonté qni le gouverne est sainte. Tant que cette volonté demeure ferme et constante dans le bien, tout ce qu'un autre fait du corps ou au corps, si on ne peut l'éviter sans pécher soi-même, ne rend point coupable celui qui le souffre.
Saint Augustin observe à propos de ces actes de violence qu'il en est qui peuvent produire des impressions voluptueuses. « Bien qu'un tel outrage — écrit-il — n'enlève point la chasteté, à laquelle l'âme reste inviolablement fidèle, il alarme, cependant, la pudeur. Elle tremble qu'on interprète, comme un consentement de l'esprit, un acte où la chair, sans doute, n'a pu rester insensible. »
Tel est le motif qui porte le Docteur à excuser les femmes qui, dans l'épouvante d'une si angoissante perspective, se sont mortellement frappées (i). Qui donc serait assez inhumain — s'écrie-t-il — pour refuser le pardon à celles qui se sont tuées pour éviter cet outrage?
Cette attitude, la plus noble aux yeux de beaucoup d'hommes, est pourtant condamnable en soi parce qu'elle est contraire au grand précepte : Tu ne tueras point. C'est l'explication des lignes suivantes d'Augustin : « Quant aux femmes qui n'ont pas voulu se tuer afin de ne pas commettre un crime elles-mêmes, en se prémunissant contre le crime d'autrui, qui donc, à moins d'être insensé, oserait les en blâmer? » A son
(i) De Civ. Dei, I, 17.
avis, les personnes qui se tuent sont d'autant plus coupables en se tuant qu'elles sont irresponsables de la cause pour laquelle elles se condamnent à mort. Pourquoi donc quelqu'un qui n'a pas fait de mal, s'en ferait-il à lui-même? Par son suicide, il tue un innocent, pour empêcher qu'un autre ne soit coupable. Afin d'éviter qu'un Barbare ne commette un crime contre lui, pourquoi en commettrait-il un lui-même?
Après avoir résolu le problème, l'auteur du De Civitate Dei expose de nouveau, dans un chapitre spécial, le principe sur lequel repose son argumentation (i). Il s'applique à démontrer que la souillure involontaire du corps n'entraîne aucune flétrissure morale. Cette démonstration très serrée a pour but de convaincre les gens du monde d'une vérité qu'il leur est difficile d'admettre dans leur conception trop matérielle de la vertu, u On craint peut-être — écrit-il — d'être souillé par l'impudicité d'autrui? Non, si elle est étrangère, elle ne peut souiller ; et, si elle souille, elle n'est plus étrangère. La pureté est une vertu de l'âme; elle a pour compagne la force qui la dispose à souffrir tous les tourments plutôt que de consentir. Nul homme, si constant et si chaste qu'il soit, ne peut répondre des violences qu'il est possible de faire subir à sa chair, mais uniquement du consentement, ou du refus, de sa volonté. Qui donc serait assez insensé pour croire qu'il a perdu la chasteté, si sur son corps s'exerce et s'assouvit, malgré lui, une passion étrangère? »
Si la chasteté pouvait se perdre ainsi, elle ne serait
(i) De Civ. Dei, I, t8.
ni une vertu de l'âme, ni l'une de ces qualités d'où notre vie tire sa valeur morale. Il faudrait la ranger au nombre des biens physiques dont la perte n'empêche nullement de mener une existence honnête, et l'assimiler à la santé du corps, à la beauté du visage ou à la force musculaire. Elle ne mériterait point qu'on s'efforçât de la conserver même au péril de sa vie. Si la chasteté est un bien de l'àrae, comme elle l'est effectivement, la violence faite au corps, non seulement ne l'atteint pas, mais la fortifie en lui donnant l'occasion de résister à des séductions coupables. Tant que l'âme résiste à la tentation, le corps conserve sa sainteté, puisque la détermination d'en user saintement persévère, et qu'il en garde lui-même la puissance, autant qu'il dépend de lui. La sainteté du corps ne consiste ni dans l'intégrité des membres, ni dans leur préservation de tout contact.
Augustin entre à ce sujet dans certains détails médicaux qu'il serait de mauvais goût de traduire en français. 11 termine cet exposé en observant que le corps, tout en demeurant intact et pur de toute souillure, n'est plus chaste si la sainteté de l'âme est violée.
L'auteur du De Civitate Dei se pose encore la question suivante (i): Est-il permis de s'ôter la vie pour éviter le péché? La réponse, évidemment négative, ne manque pas d'esprit. S'il était permis à l'homme de mettre fin à ses jours pour échapper par ce moyen radical à de dangereux attraits, l'on devrait exhorter les catéchumè-
{i) De Civ. Dei, I, 27.
nés à se tuer aussitôt après la réception du sacrement de baptême. C'est vraiment le temps de se mettre en garde contre les iniquités à venir, au moment où l'on dépouille le vieil homme, dans la fontaine de la régénération, pour vivre la vie de l'homme nouveau, c'est-àdire du Christ. Pourquoi s'exposer aux mille dangers de ce monde, quand il est si facile de s'en affranchir par une mort volontaire? Pourquoi donc aimer tant une vie si fertile en pièges et en périls de toutes sortes, ou, si on ne l'aime pas, vouloir la conserver, lorsqu'il est si simple d'en sortir ?
Augustin juge absurde la conduite des Donatistes, qui, tout en admettant la légitimité du suicide, engage les baptisés soit à garder la virginité, soit à observer la fidélité conjugale, s'ils sont dans l'état de mariage, au lieu de les pousser plutôt à se donner la mort dès le baptême afin de paraître devant Dieu dans la fraîcheur de leur innocence.
Le Docteur lutte contre le préjugé du monde qui regarde le suicide comme le signe d'une certaine force d'âme (i), A l'examiner attentivement, on ne saurait appeler avec justice du beau nom d'héroïsme cette impuissance à supporter les misères de l'existence, ou les crimes d'autrui, qui porte un homme à en finir avec la vie. N'est-ce pas plutôt une marque de faiblesse morale que de ne pouvoir ou se souffrir soi-même, ou soutenir patiemment les critiques insensées de la foule? Il y a de la grandeur d'âme, au contraire, à faire bon visage aux maux qui nous environnent, et, fort du
(i) De Cio. Dei, 1, 22.
témoignage de sa conscience, à mépriser les vains jugements des hommes et surtout la rumeur publique, si souvent erronée.
Augustin se demande s"il est légitime de se tuer pour ne pas tomber entre les mains des ennemis (i). Il répond que ni les patriarches, ni les prophètes, ni les apôtres, si souvent en butte aux poursuites d'ennemis implacables, n'ont attenté à leur vie pour s'y soustraire. Jésus-Christ, loin de conseiller à ses apôtres ce moyen d'échapper aux persécutions dont ils seront l'objet, leur recommande de fuir de ville en ville.
L'évêque d'Hippone oppose aux Donatistes l'exemple du saint homme Job (2), dont la patience est hautement louée par l'Écriture. Si l'on était excusable de se donner la mort pour échapper aux maux qui nous affligent. Job si cruellement frappé par le démon dans sa fortune, dans ses enfants et même dans son propre corps couvert d'ulcères, aurait-il hésité à devancer l'heure de son trépas pour clore une telle série d'épreuves? Ce sage se garde bien de commettre un pareil crime, et sa femme, tout insensée qu'elle est, n'ose pourtant l'y inciter. Le ferait-elle, qu'il répondrait à ses suggestions par cette magnifique parole mise par l'Esprit-Saint sur ses lèvres (3) : u Si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi ne souffririons-nous pas aussi les maux qu'il nous envoie? »
Augustin rappelle à ses adversaires, à propos de Job,
(j) De Civ. Dei, I, a a.
(2) De patientia, i3.
(3) Job, u, 10.
ce mot de VEcclésiaste qui les condamne (i) : « Malheur à ceux qui perdent la patience ! » Insensés — s'écrie-t-il — qui prétendent à la gloire des martyrs! Quand bien même ils souffriraient persécution pour la défense de Jésus-Christ, et qu'ils se frapperaient mortellement dans le seul but d'échapper aux tourments des persécuteurs, on leur dirait encore avec raison : u Malheur à ceux qui perdent la patience! » Quelle justice y aurait-il dans la récompense accordée à celui qui souffre patiemment ses maux, si ceux qui refusent de les supporter recevaient la même couronne ? Comment pourrait-on reconnaître — ajoute le Docteur — comme innocent celui à qui il est dit : Vous aimerez votre prochain comme vous-même, et qui se rendrait sur sa personne coupable du crime d'homicide, qu'il lui est défendu de commettre sur son semblable ?
Comme les disciples de Donat voulaient légitimer leur monomanie de suicide par certains textes des livres saints, l'évêque d'Hippone ne laisse jamais passer l'occasion de rectifier l'interprétation donnée par ces novateurs aux paroles inspirées (2). C'est ainsi qu'il explique dans quel sens saint Jean écrit (3) : « Celui qui aime son âme la perdra. » On peut, à son avis, entendre ce texte de deux manières : — la première : Si vous aimez votre âme, n'hésitez pas à la perdre ; si vous désirez obtenir la véritable vie qui est en Jésus-Christ, ne craignez pas de souffrir la mort pour le Seigneur Jésus; — la seconde : N'aimez point votre âme de peur
(0 EcclL, II, 16.
{i)InJoannisevang. tract., li, 10.
<3) Joann., xii, 24.
de la perdre, n'aimez point votre âme en cette vie pour ne pas la perdre en la vie éternelle.
Augustin juge cette dernière interprétation plus conforme à l'ensemble du texte évangélique, et il fait à ce sujet cette belle réflexion : « Grande et admirable vérité qu'il y ait dans l'homme un amour de son âme qui la perd, et une haine qui la sauve. Votre amour pour elle est-il déréglé, c'est delà haine; votre haine est-elle sage, c'est de l'amour. Heureux ceux qui haïssent leur âme en la conservant, pour ne point s'exposer à la perdre en l'aimant ! »
Cette pensée, aussi juste que pratique, amène l'auteur à dénoncer le point de vue où se placent les Donatistes : Prenez garde — leur dit-il — de vous croire autorisés à en finir avec la vie par une fausse interprétation du précepte qui vous commande de haïr votre âme en ce monde. C'est ainsi que l'entendent certains hommes pervers et mal inspirés qui se rendent coupables d'homicide sur eux-mêmes en se jetant dans les flammes, en se noyant dans les eaux, ou en se précipitant d'un lieu élevé.
Les sectateurs de Donat prétendaient que saint Paul reconnaissait au chrétien la liberté de se donner la mort par le texte suivant de l'Épître aux Corinthiens ( i) : « Quand même je livrerais mon corps pour être brûlé,... si je n'ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. »
L'Apôtre n'entend point par là — répond Augustin (2) — que l'on doive livrer sa chair aux flammes en
(1) I Cor., xm, 3.
(3) Epist., CLxiiii, 5.
vue d'éviter la persécution d'un ennemi, mais que, placé dans l'alternative de faire ou de souffrir le mal, on préfère la souffrance au péché. Alors, si les circonstances l'exigent, on peut abandonner son corps aux mains du bourreau, selon l'exemple des trois jeunes Hébreux jetés dans une fournaise ardente pour n'avoir pas voulu adorer la statue d'or d'un roi impie (i). On sait combien ce martyre, auquel il est fait ici allusion, était populaire dans les premiers siècles du christianisme. C'est une des scènes le plus souvent reproduites par les peintres des catacombes.
Le champion de la foi catholique invite ses adversaires à revenir de leurs erreurs, au nom de cette charité dont parle saint Paul. Vous pensez — leur dit-il (a) — qu'il vous serait salutaire de vous précipiter vousmême dans la mort, lorsqu'au témoignage de l'Apôtre il ne vous servirait à rien de succomber victime d'un homicide, si vous étiez l'ennemi de la charité ! Hors du sein de l'Église, séparé des liens de son amour, vous seriez puni du supplice éternel, quand bien même seriez-vous brûlé tout vivant pour le nom du Christ.
Les luttes qu'Augustin a dû soutenir contre les Donatistes l'ont obligé à recourir au bras séculier pour réprimer par la force ces barbares sur lesquels la douceur chrétienne n'avait aucune action. Les magistrats civils étaient d'ailleurs intéressés à combattre ces hérétiques qui semaient partout le désordre. L'évêque d'Hippone trace le tableau de leurs crimes dans une
(i) Dan., III, i5.
(a) Ep., CLXxiii, 6. Lettre écrite vers l'an 4i6-
lettre au tribun Boniface (i). Sous le couvert de la protection de ces forcenés, les servitenrs se révoltent contre leurs maîtres et les débiteurs s'obstinent à ne plus vouloir payer leurs dettes. Tous les excès deviennent permis et d'un usage courant. De misérables esclaves contraignent leurs maîtres à détruire les preuves de leur servitude. Tout leur est bon pour arriver à leurs fins : les coups de bâton, l'incendie des maisons et des granges, la mort elle-même. Des traitements semblables forcent les créanciers à brûler leurs titres de créance. Plusieurs pères de famille de noble naissance, et d'éducation soignée, sont mis à la meule qu'on leur fait tourner à coups de fouet, comme à des bêtes de somme...
Cette intervention d'Augustin auprès du pouvoir civil nous fournit l'occasion d'apprendre ce qu'il pense des peines afflictives en général et surtout de la peine de mort. Dans une lettre à Macédonius, il reconnaît la nécessité des châtiments corporels (2) : (( Ce n'est pas en vain — écrit-il — qu'ont été établis la puissance des princes, le droit du glaive, les ongles de fer du bourreau, les armes du soldat, le pouvoir souverain et la sévérité elle-même du bon père de famille. Toutes ces institutions ont leurs causes, leur raison d'être et leur utilité. L'efFroi qu'elles inspirent réprime le mal et permet aux bons de mener une vie tranquille au milieu des méchants. Il est utile que la crainte des lois mette un frein à l'audace humaine pour procurer à l'innocence la sécurité dont elle a besoin, et pour amener les
(i) Epist., CLXXxv, [^. Lettre écrite vers 417- (2) Epist., GLiii, 6. Lettre écrite vers l'an 4i4.
pervers à renoncer à leurs mauvais penchants et à se tourner vers le Seigneur, afin d'éviter le supplice dont la perspective les épouvante. »
Après avoir reconnu, et prouvé par des exemples, qu'en certaines circonstances on est miséricordieux en punissant, et cruel en pardonnant, saint Augustin étend le droit de poursuivre et de châtier les coupables, non seulement à la société civile, mais à la société religieuse instituée par le Christ. Sa profession de foi à cet égard est à lire (i). Si la véritable Église est celle qui souffre persécution, et non celle qui la fait souffrir, pourquoi l'Écriture la fîgure-t-elie sous les traits de Sara en train de persécuter sa servante ? D'ailleurs la femme d'Abram, en persécutant Agar, ne faisait que châtier son orgueil. Si les justes et les saints se contentent d'endurer la persécution, sans jamais la faire souffrir à personne, comment les Donatistes expliqueront-ils ces paroles du psalmiste (2) : u Je persécuterai mes ennemis, je les atteindrai et ne les quitterai qu'après les avoir défaits » ?
A vrai dire, la persécution exercée par les impies contre l'Église du Christ est injuste, tandis qu'il y a justice dans celle infligée aux impies par l'Église. L'Église persécute par amour, les impies par cruauté. L'Église persécute pour retirer l'homme de l'erreur, les impies pour l'y précipiter. Enfin l'Église poursuit ses ennemis jusqu'à ce qu'elle les ait atteints dans leur orgueil, afin de les faire jouir du bienfait de la vérité. Les impies, en persécutant les justes, rendent le
(i) Epist., GLXXXV, a.
(2) Ps., XVII, 38.
mal pour le bien; les bons, en persécutant les méchants, n'ont en vue que leur salut éternel.
Sans doute — observe Augustin (i) — il est préférable d'employer la persuasion pour inspirer à son prochain l'amour de Dieu, que de l'y contraindre par la peur des tourments, mais l'expérience a prouvé, et prouve encore tous les jours, qu'il existe des hommes sur lesquels la douceur n'exerce aucun empire, tandis que la crainte et la souffrance leur sont profitables. L'auteur des Proverbes n'a-t-il pas écrit (2) : « Ce n'est point avec des paroles qu'on peut corriger le mauvais serviteur. Quand bien même comprendrait-il ce qu'on lui dit, il n'obéirait pas. » L'Écriture apprend encore qu'un fils insubordonné doit être redressé par les coups (3) : « Vous le frappez avec des verges, mais vous sauvez son âme de la mort. » L'Esprit-Saint dit aussi (4) : 0 Épargner les verges, c'est haïr son fils. »
Jésus, caractère aimant s'il en fut, voulant gagner Saul à sa cause et transformer ce persécuteur des chrétiens en un propagateur de l'Évangile, ne recourt pas seulement à la voix, mais le terrasse sur le chemin de Damas et le frappe de cécité, avant d'éclairer son âme de sa lumière.
Pourquoi donc — conclut l'évêque d'Hippone — l'Église ne ferait-elle pas appel à la force pour recouvrer d'anciens enfants qui emploient eux-mêmes la force pour en faire périr d'autres?
(i) Epist., CLxxxv, 6.
(2) Prov., XXIX, 19.
(3) Ib., xxm, il*.
(4)76., xni, i5.
Saint Augustin applique ses principes avec beaucoup de largeur d'esprit et de bonté. Bien qu'il ne se prononce catégoriquement ni pour, ni contre, il ne paraît pas partisan de la peine de mort. Des circoncellions et des clercs donatistes avaient assassiné le prêtre Restitut, et maltraité le prêtre Innocent auquel ils avaient crevé un œil et coupé un doigt. Arrêtés par la police impériale et traduits devant le tribunal d'Hippone, les inculpés avaient avoué leurs crimes, et tout le monde aspirait après une condamnation en rapport avec l'horreur de telles atrocités.
L'on ne comptait pas sur le bon cœur de l'évêque d'Hippone, qui supplie le tribun Marcellin de ne pas punir les coupables du dernier supplice (i). u Remplissez en cette circonstance, — lui écrit-il — juge chrétien, le pieux devoir d'un père, et, tout en châtiant l'iniquité, ne vous montrez pas inhumain. Que la scélératesse des criminels ne vous inspire pas le désir de la vengeance ; mais appliquez votre volonté à soigner et à guérir les blessures des pécheurs. Gardez ces sentiments paternels dont vous avez fait preuve en obtenant l'aveu de si grands crimes sans recourir aux chevalets, aux ongles de fer ou aux flammes, mais seulement aux verges. C'est le mode de pénitence qu'emploient les maîtres des arts libéraux, les parents, €t souvent aussi les évêques dans leurs jugements. Ne punissez pas trop cruellement des forfaits que la douceur vous a permis de découvrir, car il est bien plus important et nécessaire de rechercher les crimes que de
(0 Epist., Gxxïiii, 2. Lettre écrite en l'an 4i2.
les punir. En effet, si les magistrats, même les plus cléments, déploient tant de zèle et de persévérance dans l'instruction des affaires criminelles, c'est afin de connaître ceux qu'ils doivent épargner. La plupart du temps, la recherche des crimes exige une grande rigueur pour que leur découverte fasse ensuite place à la clémence. »
L'évêque invoque en faveur de sa requête les intérêts de l'Église, et en particulier ceux de la chrétienté d'Hippone soumise à sa juridiction. Il lui expose qu'en infligeant aux clercs donatistes la peine du talion, il jetterait un certain discrédit sur les tribulations et les souffrances des serviteurs de Dieu qui ont été leurs victimes.
Augustin plaide de nouveau la cause des criminels dans une seconde lettre à Marcellin (i). Il prie le tribun d'épargner aux coupables la peine de mort, si grande soit l'énormité de leurs crimes. 11 implore cette grâce pour le repos de sa propre conscience et afin de faire mieux ressortir aux regards des hommes la mansuétude catholique. L'avantage que tire l'Église des aveux arrachés aux criminels est d'être pour elle l'occasion de signaler sa douceur envers ses plus grands ennemis.
L'évêque prémunit le magistrat contre la crainte qu'il pourrait avoir, en se rendant à ses désirs, d'être taxé de relâchement et de négligence. Si quelque mécontentement venait à se produire, une fois la première impression passée, il ferait place à un sentiment général d'admiration pour un juge dont la miséricorde n'a d'égale que l'équité.
(i) Episl., cxixiï, 2.