‹ La mortChapitre 1 sur 18 · LIBRAIRIE ACADEMIQUE DIDIER · texte numérisé non relu

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35, QUAI DES GRANDS-AUGU3TLNS, 35

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PREFACE

La toute récente nouvelle La Mort divan Iliitch, écrite par le comte Léon Tolstoï en mars 1886, m'a suggéré l'idée d'ajouter à cette œuvre un récit du même genre, publié par l'auteur russe, en 1859, sous le titre de Trois Morts, et de les réunir en un seul volume avec divers extraits de ses écrits où le grand romancier étudie la psychologie intime d'un mourant, tantôt sur son lit de moribond, tantôt sur le champ de bataille.

La littérature contemporaine n'offre certes rien de comparable à cette saisissante description de la mort où éclatent

à la fois le terrible réalisme, la profondeur de l'observation et cette intuition innée de l'équilibre artistique que possède, à un aussi haut degré, le grand maître des lettres russes.

De plus, dans cette analyse des différentes manières de mourir, comme dans les autres romans de Léon Tolstoï, nous trouvons une grande idée philosophique que je crois entrevoir dans l'opposition des angoisses qui accompagnent la mort chez les esprits cultivés aveclafin digne et sereine des hommes du peuple, c'est-àdire de cette masse profonde qui, plus près de la nature, se trouve plus apte à conserver cette impassibilité morale devant les fatalités naturelles qui manquent si souvent aux intelligences faussées par le mensonge de notre civilisation si vantée.

PREFACE

Oui, c'est le mensonge de toute notre vie, le souci des « convenances », comme dit le comte Tolstoï, qui absorbent notre existence au point de nous faire faire banqueroute devant cet acte final où un simple moujik se montre si supérieur ànous.

« On ne pourrait appeler l'état qui précède la mort du moujik ni indifférence, ni inconscience , disait aussi un autre grand écrivain, le regretté Ivan Tourguénef; il meurt comme s'il faisait son devoir : froidement et simplement \ »

Et, parmi les romanciers russes, ce ne furent pas seulement Tourguénef et Tolstoï qui constatèrent chez le moujik cette science du « vivre et mourir ». Ainsi, on suppose que c'est Dostoïevsky qui aurait suggéré indirectement à l'auteur de La

1. OEuvres complètes de Tourguénef, t. 11, p. .252 (St-PétersDourg, 1883).

Mort d'Ivan IHitch le type sympathique du « moujik du buffet» Guérassim.

En effet, M. Nicolaï Leskov raconte à ce propos, dans un grand journal russe1, comment Dostoïevsky, avec une rudesse caractéristique, envoyait les dames du monde apprendre la vie chez leur « moujik de cuisine ».

L'auteur de « Crime et Châtiment »

fréquentait alors le salon de la veuve du poète comte Alexis Tolstoï 2. Là se réunissaient aussi plusieurs autres littérateurs et, entre autres, MM. V. Soloviev,B. Markevitch, et le célèbre critique français Meichior de Vogué que M. Lieskov cite comme témoins du fait qu'il avance.

1 No'osti [Les Nouvelles) du 26/14 juin 1886.

2 Mort en 1876. Auteur, en outre de deux volumes de vers, d'une trilogie dramatique remarquable et d'un roman historique, le Prince Serebrïani.

PKEFACE

Or, pendant une des soirées de la comtesse, au cours d'une conversation sur la différence des mœurs russes et européennes, une des dames présentes eut la malchance d'avouer qu'elle ne voyait pas bien en quoi les russes différaient t,ant des autres peuples et leur seraient si supérieurs.

— Si vous ne le voyez pas , dit alors Dostoïevsky, allez chez votre moujik de cuisine, il vous l'apprendra.

— Comment cela, que m'apprendrat-il?

— Lui? il vous apprendra tout!

— Mais quoi? Quoi tout? insistait la dame.

— Vivre et mourir, répondit Dosloïevsky.

— C'est encore bien vague. . . je ne saisis pas toute la portée de votre réponse...

vi LA MORT

Dites-moi plus clairement ce qu'il m'apprendra.

Dostoïevsky ne jugea pas à propos de s'expliquer, mais, depuis, cette « nouvelle sortie» de l'impressionnable écrivain fit le tour de tous les salons mondains de Saint-Pétersbourg et de Moscou, où Ton en parlait encore au moment de l'apparition de la Mort divan Iliitch; et on reconnut aussitôt, dans « le moujik du buffet » du comte Léon Tolstoï, le « moujik de cuisine ». de Dostoïevsky. La réponse que ce dernier n'a pas voulu, ou n'a pas eu le temps de faire (il est mort en 1881), Fauteur d'Anna Karenina l'a donnée non seulement au courant du récit de la mort d'Ivan Iliitch, mais encore de celle de Nicolaï Lévine *, où, parlant des soins de

i. Voir l'extrait d'Anna Karenina, p. 283 du présent volume.

PREFACE

la vielle bonne de Nicolaï, l'auteur cite ce verset évangélique que nous avons mis comme épigraphe à notre traduction : « Il a été caché aux sages ce qui a été révélé aux enfants et aux simples. »

Mais M. Lieskov a peut-être raison de supposer que la « sortie » de Dostoïevsky a pu donner au comte Tolstoï l'idée de créer le moujik Guérassim, c'est-à-dire le premier paysan venu qui se trouve dans la cuisine d'Ivan Iliitch, et qui, sans avoir aucune raison d'affection particulière pour le mourant, comme c'est le cas de la vieille bonne, sait néanmoins mieux que tous les parents et amis soulager les souffrances morales et physiques des derniers moments de l'agonisant.

Je termine cette courte préface en rappelant aux lecteurs français que, cette fois encore, ma traduction suit autant qu'il est

possible, pas à pas, et avec une fidélité presque servile, le texte original; je crois que c'est le meilleur moyen de rendre non seulement le sens exact des mots, mais encore la couleur particulière de l'œuvre et du milieu, « car, comme le dit si bien M. de Vogué dans sa remarquable étude sur le Roman russe, les langues trahissent les conceptions philosophiques des races ' ».

E. Halpérine.

Août 188(5.

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