‹ La mortChapitre 18 sur 18 · S6 LA MO HT · texte numérisé non relu

S6 LA MO HT

nacante, ce sphinx immobile qui, lui aussi, l'oppressait? «N'est-ce pas plutôt ma chemise sur » la table? Voilà mes pieds, voilà la porte, » pensait-il. Mais alors pourquoi tout s'étend- » il, tout remue- t-il autour de moi?... I pi-ti, » pi-ti, pi-ti, et I ti-ti... Gesse, cesse donc, je t'en prie, laisse..., » disait à quelqu'un le prince Andréi suppliant..., et tout à coup ses idées et ses sensations lui revenaient plus nettes et plus puissantes que jamais.

« Oui, l'amour!...)) pensait-il de nouveau. « Non l'amour pour quelque chose et à cause » de quelque chose, mais l'amour que j'ai » éprouvé pour la première fois lorsque, mou- » rant, j'ai aperçu mon ennemi, et que je l'ai » aimé quand même. J'ai senti cet amour, qui » est l'essence même de l'âme, qui se passe » d'objet, et je l'éprouve encore aujourd'hui... £» Aimer son prochain, aimer ses ennemis,

» aimertous et chacun, c'est aimer Dieu dans

VA

» toutes ses manifestations !..,( Aimer un être » cher, c'est de l'amour humain, mais aimer \ » un ennemi, c'est presque de l'amour divin ! J » Voilà la cause de mon ravissement, lorsque » j'aimais cet homme î... Mais où est-il? Vit-il » encore?

Ç » L'amour humain dégénère en haine, mais o l'amour divin est éternelV-Ricn ne peut le » tuer, pas même la mort: c'est l'essence de » l'âme!. .{Que de gens n'ai-je pas haïs dans » ma vie!... N'est-ce pas elle que j'ai le plus » aimée et le plus détestée? »

Et il revit Natacha, non plus parée de ses charmes extérieurs; il pénétrait dans son âme, son âme dont il comprenait entin les souffrances, la honte et le repentir : c'était maintenant qu'il comprenait, pour la première fois, toute la cruauté de son refus et de sa rupture avec elle.

« Si je pouvais au moins la voir, si je » pouvais voir encore une fois ses yeux et lui » dire... •>>

<( I pi-ti, pi-ti, pi-ti... i ti-ti... ipi-ti, pi-ti, » piti... Boum... » fit la mouche en le heurla rit.

De nouveau son attention se transporta dans ce monde d'hallucinations et de réalités où il se passait quelque chose d'extraordinaire. Toujours l'édifice apparaissait et disparaissait audessus de son visage ; la chandelle brûlait toujours avec son cercle rouge, et la même chemise-sphinx se tenait auprès de la porte. Mais, de plus, quelque chose craqua ; un vent frais entra dans l'isba, et un autre sphinx blanc surgit sur le seuil; son visage était pâle et ses yeux brillaient comme ceux de cette Natacha à laquelle il pensait tout à l'heure.

« Oh! que ce délire me fatigue î » se disait

le prince Andréi en essayant d'écarter loin de lui cette' vision.

Cependant la vision était toujours là, elle s'avançait, elle semblait réelle ! Le prince Andréi fit un effort surhumain pour se rendre compte de ce qu'il voyait, mais le délire l'emportait. Le murmure continuait, quelque chose pesait sur sa poitrine et l'étrange figure le regardait toujours. Rassemblant toutes ses forces-pour revenir à lui, il fit un mouvement, ses oreilles tintèrent, sa vue s'obscurcit, et, comme un homme qui disparaît sous l'eau, il perdit connaissance.

Lorsqu'il revint à lui, Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les êtres, il voulait aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui être révélé , était là , à genoux , devant lui. Il comprit qu'il voyait la vivante, la vraie

Natacha: il ne s'étonna pas, mais il se réjouit délicieusement.

Natacha raconta à la princesse Marie, la sœur du prince Andréi, comment, des le début, ia (ièvre et les souffrances avaient fait redouter uae issue fatale ; ensuite, elles s'étaient calmées, bien que le docteur craignît toujours li gangrène; mais ce danger avait été également conjuré; à leur arrivée à Iaroslav, la suppuration s'était procuite, et le docteur avait dit qu'elle suivrait un cours régulier; puis le fièvre avait repris, mais peu. dangereuse, au dire du docteur.

— Enfin, depuis deux jours, ajouta Natacha en contenant ses sanglots, cela est survenu tout à coup... je n'en sais pas la cause, et vous verrez vous-même comment il est.

— La iaiblesse est-elle grande ? A-t-il beau-

coup maigri? demanda la princesse Marie.

— Non. ce u'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez... Marie, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, car...

Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer devant elle la princesse Marie, celle-ci, suffoquée par les larmes, quoi qu'elle fît pour les retenir, pressentit qu'elle n'aurait pas h. force de voir son frère sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les paroles de Natacha et ce qui était survenu à son frère depuis deux jours. Elle avait compris que cette humilité, que celte tendresse, étaient des signes de mort prochaine. Déjà, en s'approchant de la porte, elle avait revu, dans son imagination, la figure de son petit 'Andréi, telle qu'elle l'avait connue dans son enfance, tendre, douce, affectueuse, expression assez rare chez lui, et qui uo la touchait que

plus vivement. Elle savait qu'il la recevrait avec des paroles cordiales et émues comme celles de son père mourant, et que, malgré tous ses efforts, elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tôt ou tard, en venir là, et elle entra résolument dans sa chambre.

Les sanglots lui étreignaient la gorge , taudis qu'elle cherchait à voir de ses yeux myopes et qu'elle distinguait plus nettement le visage et les traits de son frère. Leurs regards se rencontrèrent. Il était couché sur un divan, au milieu de coussins , en robe de chambre fourrée de petit-gris, maigre et pâle, tenant son mouchoir dans une de ses mains d'une blancheur diaphane, et passant doucement l'autre sur sa fine et longue moustache.

Il tourna les yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit son pas; ses sanglots s'arrêtèrent, ses larmes se séchèrenl

lorsqu'elle vit l'expression du visage et du regard de son frère. Elle devint tout à coup timide et se sentit coupable. « Suis-je donc » coupable?» se dit-elle. « Tu l'es, parce que » tu es pleine de vie et d'avenir, tandis que » moi... » lui répondit l'œil froid et sévère du prince Andréi ; et dans ce regard profond, tourné en dedans, quelque chose d'hostile se lisait, lorqu'il le leva lentement vers sa sœur et Natacha.

Ils s'embrassèrent sur la main, suivant leur habitude.

— Bonjour, Marie, comment es-tu arrivée jusqu'ici ? lui demanda-t-il d'une voix qui , comme son regard, semblait ne plus lui appartenir.

Un cri désespéré aurait moins épouvanté la princesse Marie que le son de cette voix.

— As-tu amené le petit? dit il avec douceur

et en faisant un visible effort de mémoire.

— Comment te sens-tu maintenant? demanda la princesse Marie, surprise d'avoir pu parler:

— C'est au docteur qu'il faut le demander, mon amie, dit il, et, cherchante être affectueux, il ajouta du bout des lèvres , car on voyait qu'il ne pensait pas du tout à ce qu'il disait :

— Merci, chère amie, d'être venue ' !

La princesse Marie lui prit la main, et cette étreinte lai fit froncer imperceptiblement le sourcil. Il gardait le silence, elle ne savait plus que dire. Elle comprit ce qui était arrivé à son frère deux jours avant. Dans ses paroles, dans le ton de sa voix, surtout dans ses regards froids et presque hostiles, se lisait ce détachement des choses de la vie , si effrayant à constater pour un être vivant. Il ne compre-

i. En français dans le texte.

riait plus les choses de la vie, non que la force de les comprendre lui fit défaut, mais parce qu'il comprenait quelque chose d'autre, quelque chose que les vivants ne comprenaient pas, ne pouvaient pas comprendre, et qui l'absorbait entièrement.

— Oui, quel étrange jeu de la destinée que notre réunion! dit-il en rompant le silence et en lui montrant Natacha. Elle me soigne.

La princesse Marie écoutait sans comprendre. Comment son frère, si délicat, avait-il pu parler de la sorte devant celle qu'il aimait et qui Paimait? S'il avait cru pouvoir revenir à la vie, il n'aurait pas eu ce ton de froideur blessante. La seule explication raisonnable, c'est que tout lui était désormais indifférent, parce que quelque chose d'autre, et de plus capital, se révélait à. lui.

La conversation, froide, incohérente, s'interrompait à chaque instant.

— Andréi, veux-tu..., fit tout à coup la princesse Marie, d'une voix tremblante, veux- tu voir l'enfant? Il n'a fait que te demander.

Pour la première fois, le prince Andréi eut un sourire imperceptible; mais sa sœur, qui connaissait si bien son visage, comprit avec terreur qu'il ne souriait ni de joie, ni de tendresse, et que c'était plutôt une ironie à son adresse, pour avoir employé ce dernier moyen de réveiller le sentiment qui, peu à peu, s'éteignait en lui.

— Oui, j'aurai plaisir aie voir... se portet-ilbien?

On amena l'enfant. Effrayé à la vue de son père, qui l'embrassa, il ne savait que dire, mais il ne pleura pas , personne ne pleurant dans la chambre. Dès qu'il fut sorti, la prin-

cesse Marie s'approcha de son frère , et , ne pouvant se contenir plus longtemps, l'embrassa et fondit en larmes.

Le prince Andréi la regarda fixement.

— C'est sur lui que tu pleures ? dit-il. La princesse fit signe que oui.

— Marie, tu sais, l'Évang... »

Mais il se tut tout à coup.

— Quedis-tu?

- — Rien, il ne faut pas pleurer ici, dit-il, avec son même regard froid.

Il comprenait que sa sœur pleurait sur l'enfant qui allait devenir orphelin, il essayait de se reprendre à la vie, et de se mettre à leur pointde vue. « Oui,celadoit leur paraître bien » triste, et c'est pourtant si simple! » se disait-il. « Les oiseaux du ciel ne sèment pas, » ne moissonnent pas, mais notre Père céleste » les nourrit. » Il voulut d'abord répéter ce

verset à sa sœur. « Mais non , ils le com- » prendraient à leur façon; ils ne comprennent a pas, ils ne peuvent pas comprendre que tous » ces sentiments qui leur sont si chers , que » toutes ces pensées qui leur semblent si im- » portantes, sonl inutiles, que nous ne nous » entendons plus. » Et il se tut...

... Le prince Andréi sentait non seulement qu'il était perdu, mais encore qu'il se mourait, qu'il était déjà mort àmoitié. Ilavaitune pleine conscience de son détachement des objets terrestres, et une étrange et radieuse sensation de bien-être pénétrait son âme. Sans hâte, sans inquiétude, il attendait ce qu'il savait inévitable. Ce quelque chose de menaçant, d'éternel, d'inconnu et de lointain, qu'il n'avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie,

était maintenant là, tout près ; il le devinait, il le touchait presque.

Jadis il craignait la mort : deux fois il aval • passé par cette douloureuse et terrible agonie de l'angoisse ; maintenant il ne la redoutait plus comme il l'avait redoutée, alors que ses yeux, charmés par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir la mort dans la grenade tournoyante Revenu à lui dans l'ambulance, cette fleur d'amour éternel s'était épanouie au fond de son âme, délivrée, pour quelques secondes, du joug de la vie : libre et dégagé de la terre, il ne craignait plus la mort, ne songeait plus à elle.

Dans ces heures d'isolement, de souffrances, de demi-délire qui suivirent sa blessure, plus il réfléchissait au sentiment nouveau d'un amour éternel qui se révélait à lui, et plus, sans en

avoir conscience, il se détachait de la vie terrestre. Aimer tout et tous, se sacrifier toujours pour l'amour, c'était n'aimer personne, c'était vivre une vie extra-terrestre. Plus il se pénétrait de cet amour, plus il voyait s'abaisser cette barrière terrible qui, en l'absence de l'amour, sépare la vie de la mort. Il sentait venir sa fin avec indifférence et se disait : « Tant mieux ! » Mais après cette nuit de Mitichtchi, où, dans un demi-délire, celle qu'il désirait retrouver lui était apparue, après qu'elle lui eut appliqué ses lèvres sur la main en la couvrant dep'eurs, l'amour pour une femme, insensiblement, pénétra de nouveau dans son âme et le rattacha à l'existence. Des pensées confuses et joyeuses venaient l'assaillir, et, en se reportant au moment où, à l'ambulance, il avait aperçu Kouraguine à côté de lui, il se reconnaissait incapable de revenir aux sentiments qui l'avaient alors

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envahi. Tourmenté dans son délire par le désir de savoir s'il vivait encore, il n'osait cependant le demander à ceux qui l'entouraient.

La maladie avait suivi son cours normal, et ce quelque chose qui lui était survenu depuis deux jours, comme disait Natacha à la princesse Marie, n'était que la lutte suprême entre la vie et la mort... C'était la mort qui était la plus forte, et ce renouveau d'amour qu'il ressentait pour Natacha était l'aveu involontaire du prix qu'il attachait à la vie, et la dernière révolte de son être contre la terreur de l'inconnu.

C'était un soir. Il sommeillait, agité, comme il l'était toujours à cette heure, par une fièvre légère qui éclaircissait ses idées. ïl éprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.

« Ah ! se dit-il, c'est elle qui est entrée ! »

C'était en effet Natacha qui venait, d'un pas

furtif, occuper sa place habituelle auprès de lui, et dont il devinait instinctivement rapproche. Assise dans un fauteuil et tournée vers lui, sa tête interceptait la lumière de la bougie. Elle tricotait assidûment un bas, depuis le jour où le prince Andréi lui avait dit que nul ne soigne les malades comme les vieilles femmes tricotant. Ce mouvement monotone exerçait, disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la jeune fille maniaient adroitement les longues aiguilles, et il contemplait, attendri, le profil pensif de son visage incliné. Tout à coup, Natacha laissa tomber le peloton de laine. Elle tressaillit, jeta un regard à la dérobée sur le malade et. étendant la main devant la bougie pour le préserver de la lumière, elle se pencha vivement, ramassa le peloton et reprit sa pose. Il la regarda sans bouger, et il vit sa poitrine se soulever et

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s'abaisser tour à tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement à reprendre haleine. Les premiers jours de leur réunion, il lui avait avoué que, s'il revenait à la vie, il remercierait éternellement Dieu pour cette blessure qui les avait réconciliés ; mais, depuis, il n'en avait plusreparlé.

« Gela peut-il arriver maintenant? » pensaitil en prêtant l'oreille au léger bruit des aiguilles... «Pourquoi la destinée nous a-t-elle » réunis, si c'est pour me faire mourir? La » vérité de la vie ne se serait-elle donc révélée » à moi que pour me laisser dans le mensonge? » Je l'aime plus que tout au monde, mais que » faire, si je l'aime tant?» se dit-il en poussant un profond gémissement, comme il en avait pris l'habitude pendant ses longues heures de souffrance, A cette plainte, Natacha posa son ouvrage

sur la table, se pencha vers lui, et voyant ses yeux briller :

— Vous ne dormez pas? lui dit-elle.

— Non, il y a longtemps que je vous regarde. Je vous ai senti entrer. Personne comme vous ne me procure cet apaisement si doux... cette lumière 1... J'ai presque envie de pleurer de bonheur !

Natacha se rapprocha encore plus près, et son visage prit une expression de joie et d'exaltation.

— Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.

— Et moi...

Elle détourna la tête un instant.

— Pourquoi donc trop? dit-elle.

— Pourquoi trop 1 Eh bien, dites-moi la vérité, dites-moi ce que vous sentez dans votre àme. Vivrai-je? qu'en pensez- vous?

— J'en suis sûre, j'en suis sûre! s'écria Natacha en lui saisissant les deux mains avec passion.

Il se tut. Puis : « Gomme ce serait bien! » dit-il en lui baisant la main. Natacha était heureuse et agitée; mais, se rappelant aussitôt qu'uneémotiontrop viveseraitfatale au malade:

— Vous n'avez pas dormi, dit-elle sn maîtrisant sa joie. Tâchez de dormir, je vous en prie.

Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux l'ois elle se retourna et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla d'attention à son ouvrage, afin d'éviter de fever encore les yeux. Bientôt après, en effet, il ferma les paupières et s'endormit.

Son sommeil ne fut pas de longue durée; Une sueur froide le réveilla.

il recommença à songer, comme il le faisait

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daus ces derniers temps, à la vie et à la mort, et davantage à la mort, se sentant plus près ocelle.

« L'amour! Qu'est-ce que l'amour?» se disait-il. «L'amour empêche la mort, l'amour c'est » la vie; tout, tout ce que je comprends, je » ne le comprends que par l'amour. Tout est, » tout existe, seulement parce que j'aime... » L'amour c'est Dieu, et la mort c'est le retour » d'une parcelle d'amour —moi — à la source » générale et éternelle. » )

Ces pensées lui semblaient consolantes, mais quelque chose leur manquait; elles offraient quelque chose de borné, de purement personnel et intellectuel : l'évidence faisait défaut. Et le même trouble, la même agitation le reprenaient. Il se rendormit.

11 se vit en songe couché dans la chambre où il se trouvait actuellement, mais il était

sans blessure et bien portant. Des gens médiocres, indifférents, défilaient devant lui. Il causait et discutait avec eux, et se disposait à les suivre, il ne savait où, tout en se disant qu'il perdait son temps à des riens, lorsque ce plus graves intérêts le sollicitaient; et pourtant il continuait à leur parler et à les étonrer par des paroles brillantes, mais vides... Peu à peu ces figures s'évanouissent, et toute son attention se concentre sur la porte en! Couverte de l'isba... Parviendra-t-il à la iermer assez vite? Tout dépend de cela. Il se lève, il se hâte, mais ses jambes ne bougent pas, et il sent qu'il n'arrivera pas à temps pour fermer la porte ; il y tend de tous ses efforts, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse affreuse Pétreint... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort... Derrière la porte, c'est elle qi i 3st là. Au moment où il se traîne péniblement vers

la porte, ce quelque chose de terrible pousse déjà de l'autre côté et veut entrer... Quelque chose de surhumain — la mort — enfonce la porte, qu'il faut retenir à tout prix. Il saisit la poue, rassemble ses dernières forces, mais ne peut plus la refermer... Ses forces faibli ssent, et, poussée par le terrible, la porte s'ouvre et se referme de nouveau... Encore une fois, elle pousse du dehors ; ses derniers, ses surnaturels efforts demeurent vains, et les deux battants s'ouvrent silencieusement. Elle entre, et elle, c'est la mort. Et le prince Andréi est mort.

Mais à peine est-il mort, le prince Andréi se rappelle qu'il est endormi... A peine est-il mort, qu'il fait un effort et se réveille.

« Oui, c'était la mort!... Je suis mort et je » me réveille. La mort c'est le réveil. »

Cette pensée passa comme un éclair dans

bon esprit; le voile, qui jusqu'ici lui cachait encore l'inconnu venait de se relever devant le regard de son âme. Il se sentait délivré d'une force qui le paralysait, et il éprouvait un indicible allégement qui depuis ne le quitta plus.

Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement. Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il avait. Il ne répondit pas, ne comprenant point sa question, et fixa sur elle un regard étrange. C'était là ce qui était survenu deux jours avant l'arrivée de la princesse Marie...

A dater de ce même jour, la fièvre prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins, Natacha ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se succédaient chez le blessé avec une effroyable intensité.

De ce réveil-là commença, pour le prince

Andréi, le réveil même de sa vie, lequel, comparé à la longueur de l'existence, ne lui semblait pas plus lent que l'autre, comparé à la' longueur du rêve. Rien de terrible, de tranché, dans ce réveil gradué.

Ses derniers jours, ses dernières heures, se passèrent paisiblement et sans incidents.

La princesse Marie et Natacha, qui ne le quittaient pas, comprenaient tout cela. Elles ne pleuraient pas, ne s'agitaient pas; dans ces derniers temps, elles sentaient elles-mêmes que leurs soins s'adressaient, non plus à lui déjà (lui n'était plus, il était parti d'auprès d'elles), mais à son souvenir le plus proche, son corps. Leurs sensations étaient si violentes, que le spectacle terrifiant de 'la mort n'avait point de prise sur elles, et elles jugeaient inutile d'aviver leur douleur. Elles ne pleuraient ni près de lui, ni loin de lui <H ne s'en-

(retenaient plusde lui, setrouvant impuissantes à exprimer par des mots ce qu'elles ressentaient. Elles le voyaient toutes les deux sombrer de plus en plus, lentement, tranquillement dans l'inconnu, et toutes deux savaient que ce devait être ainsi et que c'était bien.

Il se confessa, il communia, et fit ses adieux aux siens. Lorsqu'on lui amena son fils, il lui effleura la joue de ses lèvres et se détourna, non que cela lui fût pénible ou qu'il eût pitié de l'enfant, mais il supposai! que c'était là tout ce qu'on lui demandait. Et lorsqu'on l'eut prié de bénir l'enfant, il le fit, puis jeta sur les assistants un coup d'œil interrogateur, ce s'il » restait encore quelque chose à faire. » Il ivndit enfin le dernier soupir entreAles bras de la princesse Marie et de Natacha.

— C'est fini ! dit sa sœur quelques minutes après, comme Je corps se refroidissait.

Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie, les referma et effleura de ses lèvres ce qui restait de lui.

— Parti! où est-il? Où est-il, maintenant ? se demandait-elle.

Lorsqu'il fut couché dans le cercueil, tous s'en approchèrent pour lui adresser un dernier adieu. Le cœur de l'enfant était déchiré par un étonnement poignant. Tous pleuraient.

Natacha et la princesse Marie pleuraient aussi, non de douleur seulement, mais aussi de saisissement à la vue du mystère si solennel et si simple de la mort !

(extrait d'anna karenina)

« Il a été caché ■ aux sages ce qui a été » révélé aux enfants et aux simples. » Ainsi pensait Levine de sa femme; il se rappelait ce verset de l'Évangile, non qu'il se crût un sage, mais il ne pouvait ignorer qu'il était plus intelligent que sa femme et sa vieille bonne, et il savait que de grands esprits virils, dont il avait lu les écrits à ce sujet, ne connaissaient pas la centième partie de ce que connaissaient les deux femmes. Malgré toute leur dissem-

blance, elles se rencontraient sur ce point: toutes deux savaient, à n'en pas douter,, ce qu'était la vie, ce qu'était la mort; et quoiqu'elles n'eussent pu comprendre et résoudre ces questions qui agitaient Levine, elles n'avaient pas le moindre doute sur le sens de ces phénomènes, d'accord avec des millions d'êtres humains. La preuve, c'est qu'elles savaient d'emblée soigner les mourants, sans les redouter, tandis que Levine et les autres, qui pouvaient disserter longuement sur la mort, n'en savaient rien, car ils craignaient la mort, et n'avaient pas la moindre idée de ce qu'il fallait faire.

S'il s'était trouvé seul en ce moment avec son frère Nicolaï, Levine se fût borné à le regarder avec effroi, et à attendre avec plus d'effroi encore, sans savoir que faire.

Bien plus, il ne savait même pas ce qu'il

fallait dire, ni comment regarder, ni comment se tenir. Parler de choses indifférentes lui semblait blessant; de la mort, de choses tristes, impossible; garder le silence, impossible encore. « Le regarder... il croira que je » l'examine; ne pas regarder... il croira que » je songe à autre chose; marcher sur la pointe » des pieds, il se fâchera ; marcher sans se » gêner, ce serait brutal. »

Au contraire, Kitty, sa femme, ne pensait à rien, et n'avait pas le temps de penser à ellemême : elle ne songeait qu'au malade. Tout ce qu'elle faisait, elle savait que c'était bien. Elle parlait de son mariage, d'elle-même, lui souriait, le plaignait, le choyait, lui citait des cas de guérison, sans jamais choquer le malade. Évidemment, elle savait. Et la preuve que son activité, comme celle de la vieille bonne, n'était pas pur instinct animal et simplicité d'esprit*

c'est qu'en dehors des soins physiques, elles se préoccupaient d'un souci bien autrement important pour le mourant... Dès le premier jour, elles convertirent le malade à l'idée de recevoir les Saintes-Huiles, sans perdre de vue leurs potions, leurs pansements et leur linge.

... Le lendemain, Nicolaï reçut l'Extrême- Onction. Il pria avec ferveur pendant la cérémonie : une supplication passionnée et confiante se lisait dans ses grands yeux fixés sur l'icône, qu'on avait placée sur une table à jeu, couverte d'une serviette à dessins.

Levine fut effrayé de le voir ainsi, car il comprenait que le déchirement de quitter cette vie, à laquelle il tenait, n'en serait que plus cruel. Il connaissait son frère et le cours de ses idées. Il le savait incrédule, non parce qu'il lui serait plus facile de vivre sans religion, mais parce que l'explication, par les

savants modernes, des phénomènes de l'univers, avait peu à peu ébranlé ses croyances; il savait donc que son retour à la foi n'était pas naturel : produit par une opération du cerveau, que surexcitait un espoir fou de guérison, il ne pouvait être que temporaire et intéressé. Il savait aussi que Kitty avait avivé cet espoir par ses histoires de guérisons miraculeuses.

Levine savait tout cela, et sa douleur s'en augmentait, en regardant le visage confiant de son frère, son poignet amaigri qui se soulevait péniblement jusqu'à son front tiré pour faire un signe de croix, ses épaules saillantes, et sa poitrine haletante qui ne pouvait plus retenir cette vie qu'implorait le malade. Pendant la cérémonie, Levine fit ce que lui, incrédule, il avait fait mille fois. Il disait, en s'adressant à Dieu:

— Fais, si tu existes, que cet homme gué risse, et tu sauveras lui et moi.

Après avoir été administré, le malade se sentit tout à coup beaucoup mieux; pendant plus d'une heure, il ne toussa pas une seule fois. Souriant et baisant la main de Kitty avec des larmes de reconnaissance, il lui disait qu'il se trouvait bien, qu'il ne souffrait pas, qu'ise sentait de la force et de l'appétit.

Quand on lui apporta sa soupe, il se mit luimême sur son séant, et demanda une côtelette: si impossible que fût la guérison, Levine et Kitty passèrent cette heure dans une agitation où la peur de se tromper se mêlait à la joie.

Ils chuchotaient en souriant :

— Il va mieux?

— Bien mieux !

— C'est étonnant !

— Pourquoi étonnant ?

MORT DE N1COLAI LEVINE m

— Il va certainement mieux.

Mais l'illusion fut de courte durée. Après un sommeil pénible d'une demi-heure, le malade fut réveillé par une quinte de toux. Brusquement tout espoir s'évanouit pour eux et pour lui. La cuisante réalité de ses souffrances lui faisait oublier ses espérances de tantôt. 11 voulut respirer un flacon d'iode, bouché d'un parchemin percé de trous.

Levine le lui apporta, et son frère lui jeta ce même regard d'ardent espoir qu'il avait jeté srir l'icône, pour se faire confirmer les paroles du docteur, qui attribuait à l'iode des vertus merveilleuses.

— Kitty n'est paslà?murmura-t-ildesavoix enrouée, lorsque Levine eut, à contre-cœur, répété les paroles du médecin... Non?... alors je puis parler... J'ai joué la comédie pour elle, Elle est si bonne!.... Mais nous deux ne

pouvons nous tromper ; voilà en quoi j'ai foi f fit-il en serrant le flacon de ses mains osseuses et en respirant l'iode.

Vers huit heures du soir, pendant que Levine et sa femme prenaient le thé dans leur chambre, ils virent accourir Marie Nieolaevna (la maîtresse du malade) tout essoufflée. Elle était pâle et ses lèvres tremblaient.

— Il se meurt ! balbutia-t-elle. J'ai peur l il va mourir !

Tous deux se précipitèrent chez Nicolaï: il était assis, appuyé de côté sur son lit, son long dos ployé et la tête baissée.

— Qu'éprouves- tu ? demanda Levine doucement, après un moment de silence.

— Je sens que je m'en vais ! murmura Nicolaï, tirant à grand'peine les sons de sa poitrine, mais articulant nettement encore.

Sans relever la tête, il tourna les yeux du

côté de son frère, dont il ne pouvait apercevoir le visage.

— Katia, va-t-en ! murmura-t-il encore.

Levine se leva vivement et, d'un geste impératif, il fit sortir sa femme.

— Je m'en vais, reprit de nouveau le mourant.

— Pourquoi t'imagines-tu cela ? demanda Levine pour dire quelque chose.

— Parce que je m'en vais, répéta Nicolaï, comme s'il eût pris ce mot en affection. C'est la fin...

Marie Nicolaevna s'approcha de lui :

— Couchez-vous, dit-elle, vous serez mieux.

— Bientôt je serai couché tranquillement, — mort, fit-il avec une ironie irritée. Eh bien 1 couchez-moi si vous voulez.

Levine remit son frère sur le dos, s'assit auprès de lui et, respirant à peine, regarda

son visage. Le mourant gisait, les yeux clos ; mais les muscles de son front de temps à autre s'agitaient3 comme un homme qui eût profondément, péniblement médité. Malgré lui, Levine essaya de comprendre ce qui pouvait se passer dans l'esprit du moribond : ce visage 3 ' \rère, le jeu des muscles au-dessus des sourcils, semblaient indiquer que son frère entrevoyait des mystères qui restaient cachés pour les vivants.

— Oui, oui, c'est cela ! dit lentement le mourant... Attendez !

Il se tut de nouveau.

— C'est cela! fit-il soudain, comme si tout s'était éclairci pour lui. 0 Seigneur!

Et il poussa un profond soupir.

Marie Nicolaevna posa la main sur ses pieds.

— Il se refroidit! dit-elle à voix basse. Longtemps, très longtemps, sembla-t-il à

Levine, le malade resta immobile, mais il vivait encore et soupirait par moments. Levine était fatigué par la tension de son esprit ; il sentait que, malgré tout, il ne pouvait comprendre ce qu'était cela ; il n'avait même plus la force de penser à la question de la mort. Mais, malgré lui', la pensée lui venait de ce qu'il aurait à taire tout à l'heure : lui fermer les yeux, l'habiller, commander ie cercueil. Et, chose étrange \ il se sentait complètement froid ; il n'avait pas un regret pour son frère, encore moins de lai pitié : s'il éprouvait un sentiment à son égard, c'était plutôt de l'envie pour cette certitude que possédait maintenant le moribond, et qu'il ne pouvait acquérir lui-même.

Longtemps, il resta près de son frère, attendant toujours la fin : la fin ne venait pas. La porte s'ouvrit , Kitty parut ; il se leva pour l'arrêter, mais aussitôt le mourant s'agita.

— Ne t'en va pas ! dit-il en étendant la main.

Levine prit cette main dans la sienne et fit à sa femme un signe de mécontentement pour la renvoyer.

Tenaût toujours cette main mourante, Levine attendit une demi-heure, une heure, puis encore une heure. Il ne pensait plus à la mort, i! pensait à ce que faisait Kitty. Qui pouvait bien demeurer dans la chambre voisine? Le docteur avait-ii une maison à lui? Puis il eut faim et sommeil. Doucement il dégagea sa main pour toucher les pieds de son frère : ils étaient froids, mais Nicolaï respirait toujours. Levine essaya de se lever sur la pointe des, pieds ; aussitôt le malade remua et répéta : « Ne t'en va pasî »

Le jour paraissait, la situation restait la même. Levine se leva doucement, dégagea sa

main et, sans regarder le malade, rentra dans sa chambre, il se coucha et s'endormit. A son réveil, au lieu de la nouvelle, qu'il attendait, de la mort de son frère, on lui apprit qu'ilétait revenu à son état habituel : il s'asseyait, toussait, mangeait, parlait, mais plus de la mort, exprimait de nouveau l'espoir de guérir, et manifestait encore plus d'irritation et de tristesse morne qu'à l'ordinaire. Personne, ni son frère, ni Kitty , ne parvint à le calmer; il accusait tout le monde de ses souffrances, réclamait un célèbre médecin de Moscou, et, à toutes les questions qu'on lui adressait sur son état, répondait du même ton d'irritation et de reproche :

— Je souffre atrocement, intolérablement.

Le malade souffrait de plus en plus ; on ne pouvait pas le soulager. Il s'emportait de plus en plus contre les siens à propos de tout, et

leur reprochait notamment de ne pas envoyer chercher le célèbre médecin de Moscou.

Kitty elle-même ne parvenait pas à l'apaiser, et Levine s'aperçut qu'elle aussi souffrait physiquement et moralement, quoiqu'elle ne voulût pas l'avouer. Le sentiment provoqué par les adieux de Nicolaï à la vie , alors que, la nuit dernière, il avait appelé son frère, s'était évanoui. Tous sachant lafin inévitable, voyant le malade mort à moitié, en étaient venus à souhaiter un dénouement aussi prompt que possible. Ils n'en continuaient pas moins à donner des potions, à faire venir le médecin, mais ils trompaient le malade et eux-mêmes: c'était là un mensonge vil, blessant, sacrilège, un mensonge dont Levine, et par sa nature droite, et par l'affection plus vive qu'il portait au mourant, souffrait plus que tous les autres.

MORT DE N1GOLAI LEVUNE 297

Trois cruelles journées s'écoulèrent ainsi; le mourant demeurait dans le même état. Tous ceux qui l'approchaient, et le garçon de l'hôtel, et le patron, et les voyageurs,, et le médecin, et Marie Nicolaevna, et Levine, et Kitty, n'avaient plus qu'un désir, c" an; le malade seul n'éprouvait point ce sentiment : au contraire, il se plaignait toujours qu'on n'envoyât pas chercher le grand médecin, prenait ses remèdes, et parlait de vivre. Ce n'était qu'aux rares moments où, engourdi par l'opium, il oubliait un instant son mal, qu'il laissait échapper, dans un demi-sommeil, ce qui lui pesait plus qu'aux autres :

— Ah! si la (in venait I Ou bien :

— Quand cela finira-t-il ?

Ses douleurs, toujours plus vives, faisaieit

leur œuvre en l'acheminant à la mort. Pas de position qui ne le fit souffrir, pas un membre de son pauvre corps qui ne lui causât une torture : même les souvenirs, les impressions , les pensées de ce corps, répugnaient déjà au malade comme ce corps lui-même. La vue des assistants, leurs discours, ses propres souvenirs, tout lui faisait mal : chacun le comprenait; nul n'osait bouger, exprimer un vœu, une pensée. La vie se concentrait pour tous dans le sentiment des souflrances du mourant, dans le désir ardent de l'en voir délivré.

Il touchait visiblement à ce moment suprême où la mort devait lui paraître souhaitable ■comme un dernier bonheur.

Auparavant chacun de ses désirs provoqués par le mal ou le besoin, comme la faim, la fatigue, la soif, lui procurait, en se satisfaisant par les fonctions du corps, une certaine jouis-

sance ; mais, à présent, ni son mal ni ses besoins ne pouvaient plus s'apaiser de la sorte, et toutes ses tentatives ne faisaient qu'amener de nouvelles souffrances. Tous ses désirs se fondaient donc en un seul : se débarrasser de toutes ses souffrances et de leur source, — son corps; mais ce désir de délivrance, il ne trouvait pas de mots pour l'exprimer : et voilà pourquoi il n'en parlait pas, voilà pourquoi il demandait toujours, par habitude, à satisfaire des besoins qui ne pouvaient plus être satisfaits.

— Couchez-moi sur l'autre côté, disait-il. Et, à peine retourné, il voulait revenir à sa

position première.

— Donnez-moi du bouillon... Remportez-le... Racontez-moi quelque chose au lieu de vous taire...

Et, dèsqu'onparlait,il reprenaitune exprès-

sion de lassitude, d'indifférence et de dégoût Kitty tomba malade une dizaine de joui\c après son arrivée, et le docteur déclara quf c'était l'effet des émotions et de la fatigue ; il prescrivit le calme et le repos. Elle se leva cependant après le dîner et se rendit, comme d'habitude, chez le malade avec sa broderie. Nicolaï la regarda sévèrement et sourit avec dédain quand elle dit qu'elle avaitété souffrante. Toute la journée il ne cessa de se moucher et de gémir plaintivement.

— Comment vous sentez-vous? lui demanda- t-elle.

— Plus mal, répondit- il péniblement. Je souffre.

— Où?

— Partout.

— Vous verrez que cela finira aujourd'hui, dit Marie Nicolaevnaà voix basse, mais de ma-

nièrë que le malade aux aguets, comme 1) remarqua Levine, devait l'entendre.

Levine la fit taire; il se tourna vers le mourant, qui avait entendu, mais que ces mots n'impressionnaient nullement, car son regard restait mécontent et fixe.

— Qu'est-ce qui vous fait croire cela? demanda Levine, emmenant Marie Nicolaevna dans le corridor.

— Il se dépouille.

— Gomment cela, il se dépouille?

— Ainsi, dit-elle en tirant sur les plis de sa robe de laine.

Levine se souvint en effet que toute la journée le malade avait tiré ses couvertures comme pour s'en dépouiller.

Marie Nicolaevna avait deviné juste.

Vers la nuit, Nicolaï n'eut plus la force de relever son bras, et son regard immobile prit

une expression d'attention conceatrée qui ne changea point lorsque son frère et Kitty se penchèrent sur lui, afin qu'il pût les voir, Kitty fit venir le prêtre pour réciter les prières de& agonisants.

Pendant la cérémonie, le malade, qu'entouraient Levine, Kitty et Marie Nicolaevna, ne donna aucun signe de vie ; mais avant la fin des prières, il poussa tout à coup un soupir, s'étendit et ouvrit les yeux. Le prêtre posa la croix sur ce front glacé et, lorsqu'il eut achevé ses oraisons, il enveloppa lentement le corps dans le suaire. Il resta encore deux minutes debout, silencieux, auprès du lit, en touchant l'énorme main, froide et exsangue, du mourant.

— C'est fini, dit-il enfin.

Et il allait s'éloigner; mais tout à coup les moustaches plaquées de Nicolas remuèrent faiblement ; et, du fond de sa poitrine, nettes et

distinctes dans le silence, ces paroles sortirent :

— Pas tout à fait. . . bientôt. ..

Une minute après, le visage s'éclaircit ; un sourire se dessina sous la moustache, et les femmes s?,empressèrent de commencer la dernière toilette.

Toute l'horreur de Levine pour la terrible énigme de la mort se réveilla avec la même acuité que pendant la nuit d'automne où son frère était venu le voir. Plus que jamais il comprit son impuissance à sonder le mystère de la mort, et la terreur de le sentir si près de lui et si inévitable...

Et à peine eut-il vu s'accomplir ce mystère de mort qu'auprès de lui un autre mystère d'amour et de vie, non moins insondable, s'accomplit à son tour.

Le docteur déclara que Kitty était enceinte.

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