‹ La mortChapitre 17 sur 18 · LA MOUT D'UN CHEVAL · texte numérisé non relu

LA MOUT D'UN CHEVAL

raffineurs emporta les humérus avec le cràue, qui trouvèrent, eux aussi, leur emploi.

...Le corps mort de Serpoukhovsky (l'ancien maître du cheval), qui marchait dans le monde et mangeait et buvait, fut mis en terre beaucoup plus tard. Ni sa peau, ni sa chair, ni ses os ne servirent à rien.

Comme ce corps mort, qui marchait dans le monde, avait, vingt ans durant, pesé lourdement sur les autres, ainsi son trépas même ne fut qu'une charge déplus. Depuis longtemps, il n'était plus utile, depuis longtemps, il gênait tout le monde. Et cependant les « morts » qui enterrent les morts ont jugé nécessaire de passer à ce corps un bel uniforme et de belles bottes, de l'étendre dans4une bonne bière toute neuve avec des flots aux quatre coins, de placer cette bière neuve dans un autre cercueil en plomb, de le transporter à

2lJ LA MORT

Moscou ; et là, de fouiller les vieux ossements pour enfouir au beau milieu ce corps pourri, mangé aux vers dans l'uniforme neuf et les oottes cirées, et recouvrir le tout de terre.

(EXTRAIT DES SOUVEN1KS DE SÉVAàTOPOL)

... Praskoukine avait gagné avec Mikhaïlov un endroit moins dangereux et commençait à revenir à lui, lorsqu'il aperçut un éclair soudain qui étincelait derrière lui. Il entendit la sentinelle crier :

— Bom-be!

Et un des soldats qui suivaient ajouter:

— Elle va arriver juste au bastion !

Mikhaïlov regarda. Le point brillant de la

bombe paraissait arrêté à son zénith, juste au moment où la direction qu'elle allait prendre était impossible à deviner. Mais ce ne fut qu'un instant : la bombe, de plus en plus rapide, se rapprocha de plus en plus. On voyait déjà voler les étincelles de la mèche, on entendait le sifflement fatal : elle tombait juste au milieu du bataillon.

— Couche-toi! cria quelqu'un.

Mikhaïlov et Praskoukine se jetèrent par terre. Praskoukine, fermant les yeux, entendit la bombe heurter quelque part, tout près de lui, la terre dure. Une seconde se passa, qui lui parut être une heure: la bombe n'éclatait pas. Praskoukine prit peur; mais peut-être était ce à tort qu'il s'effrayait ; peut-être était-elle tombée plus loin, et s'imaginait-il à tort entendre chuinter la mèche à côté de lui. Il ouv. it les paupières et vit avec satisfaction Mikhaïlov

couché par terre à ses pieds; mais, à une archine de distance, ses yeux se rencontrèrent, pour un instant, avec la mèche en feu de la bombe qui tournait.

Une terreur— glaciale, tuant toute idée, tout sentiment — une terreur envahit tout son être • il se couvrit le visage de ses deux mains.

Une seconde encore s'écoula, une seconde, pendant laquelle tout un monde de pensées, d'espérances, de sensations et de souvenirs traversa son esprit.

« Qui tuera-t-elle? Moi ou Mikhaïlov, ou bien tous les deux à la fois? Et si c'est moi, où me frappera-t-elle? A la tête, ce sera la fin; au pied, on me l'amputera,... alors je demanderai qu'on me donne absolument du chloroforme, et je pourrai rester en vie. Et peutêtre Mikhaïlov sera-t-il tué seul, alors je raconterai comment nous marchions ensemble

comment il a été tué, comment son sang m'a éclaboussé. Non! elle est plus près de moi, ce sera moi 1 »

Ici, il se rappela les douze roubles qu'il devait encore à Mikhaïlov, et une autre dette de Pétersbourg qui aurait dû être acquittée depuis longtemps; un air tzigane qu'il chantait la veille lui revint à la mémoire. La femme qu'il aimait lui apparut, coiffée d'un bonnet à rubans lilas, et aussi l'homme qui l'avait offensé cinq ans auparavant et dont il n'avait pas tiré vengeance ; mais au milieu de ces souvenirs et de mille autres, la conscience du présent, l'attente de la mort ne l'abandonnait pas un instant : « Du reste, elle n'éclatera peut-être pasl » pensa-t-il, et il fut sur le point d'ouvrir les yeux avec une audace désespérée ; mais, à ce moment, à travers ses paupières encore closes, un feu rouge frappa ses prunelles;

quelque chose le heurta, avec un fracas épouvantable, au milieu de la poitrine; il s'élança en courant au hasard, embarrassa ses pieds 'dans son sabre, trébucha et tomba sur le flanc.

« Dieu soit loué! Je ne suis que contusionné ! »

Ce fut sa première idée. Il voulut tâter sa poitrine, mais ses mains étaient comme attachées, un étau lui comprimait le crâne; devant lui couraient des soldats qu'il comptait machinalement.

« Un, deux, trois soldats, et voici un of- » ficier avec son manteau retroussé. »

Puis un éclair éblouit ses yeux; il pensa: « Avec quoi a-t-on tiré? avec un mortier ou » un canon? Un canon sans doute. » Voilà qu'on tire de nouveau, et voilà encore des soldats : cinq, six, sept soldats. Ils passaient tou-

jours, et tout à coup il eut une peur affreuse d'être écrasé par eux. Il voulut crier, dire qu'il était contusionné, mais sa bouche était desséchée, sa langue se collait au palais, il avait une soif ardente, il sentait sa poitrine toute mouillée, et la sensation de cette humidité lui faisait songer à l'eau, et il aurait voulu boire ce qui le mouillait.

« Je me serai blessé jusqu'au sang en tombant, » pensait-il, et déplus en plus épouvanté à l'idée d'être écrasé par les soldats qui continuaient à défiler devant lui, il réunit ses forces et voulut crier :

« Prenez-moi !.. »

Mais, au lieu de cela, il poussa un gémissement si effroyable qu'il fut lui-même épouvanté de s'entendre. Ensuite, des étincelles rouges dansèrent devant ses yeux, il lui semblait que les soldats entassaient des pierres sur lui.

Les étincelles dansèrent moins vivement, les pierres qu'on entassait l'étouffèrent de plus en plus; il fit un suprême effort pour écarter les pierres ; il s'allongea, et il ne vit plus, n'entendit plus, ne pensa plus, ne sentit plus. I avait été tué sur place par un éclat en pleine poitrine.

Mikhaïlov, en apercevant la bombe, s'était, comme Praskoukine, jeté par terre. Lui aussi, il avait eu l'esprit traversé d'un nombre incalculable de pensées, durant les deux secondes que la bombe resta sans éclater. Il priait Dieu mentalement en disant:

— Que ta volonté soit faite l

Et il pensait en même temps :

« Et moi qui ai passé dans l'infanterie pour

» faire cette guerre ! Pourquoi ne suis-je pas

» demeuré dans le régiment des uhlans au

» gouvernement de T., près de ma chère Natals

» cha?Et maintenant, voilà ce qui m'attend ! »

Use mit à compter: un, deux, trois, quatre,, en se disant que, si la bombe éclatait au nombre pair, il resterait en vie ; au nombre impair, il serait tué.

« Tout est fini! je suis tué! » pensa-t-il au bruit de l'explosion, sans se rappeler si c'étail au pair ou à l'impair. Et il ressentit à latêlc un choc et une douleur atroce.

— Seigneur! pardonnez-moi mes péchés F murmura-t-il, les mains jointes.

Il se souleva, mais retomba à la renverse,, sur le dos, inanimé.

Sa première sensation, quand il reprit s essens, fut le sang qui lui coulait le long du nez ;. la douleur à la tête était beaucoup moins forte.

C'est l'âme qui s'en va; qu'y aura-t-il làbas?

» Mon Dieu, recevez mon âme en paix !....

» C'est pourtant singulier, raisonnait-il; je » meurs, et j'entends nettement le pas des sol- » dats et le bruit de la fusillade. »

« Par ici, un brancard ! hé ! le chef de la » compagnie est tu i ! » cria au-dessus de lui une voix qu'il reconnut, celle du tambour Ignatiev.

Quelqu'un le souleva par les épaules ; il ouvrit péniblement les yeux et vit sur sa tête le ciel d'un bleu sombre, des groupes d'étoiles, et deux bombes qui volaient au-dessus de lui, comme cherchant à se rejoindre l'une l'autre. Il vit Ignatiev, les soldats chargés de brancards et de fusils, le talus, les tranchées, et tout à coup il eut la certitude d'être encore vivant.

Une pierre l'avait légèrement blessé à la tête. Sa toute première impression fut presque un regret : il s'était si bien, si tranquillement trouvé

à passer là-bas, que le retour à la réalité, la vue des bombes, des tranchées et du sang lui furent désagréables. La seconde impression fut une joie inconsciente de se sentir en vie, et la troisième de quitter le bastion au plus vite. Le tambour banda la tête à son commandant et l'emmena à l'ambulance en le soutenant sous le bras.

Des centaines de corps, fraichement ensanglantés, agités, deux heures auparavant, de diverses volontés, d'espérances sublimes ou mesquines, gisaient, les membres rigides, dans la vallée fleurie et baignée de rosée qui séparait le bastion delà tranchée, ou sur le sol uni de la chapelle des morts dans Sévastopol. Des centaines d'hommes, des malédictions ou des prières sur leurs lèvres desséchées, rampaient, se tordaient et gémissaient, les uns

abandonnés parmi les cadavres de la vallée fleurie, les autres sur les brancards, lesMtset le plancher mouillé de l'ambulance. Pourtant, comme aux jours précédents, le ciel s'illuminait de lueurs aurorales au-dessus du mont Sapoun, les étoiles scintillantes allaient pâlissant, un brouillard blanchâtre se levait sur la mer sombre et bruissante. L'aube pourpre s'embrasait à l'orient ; de longs nuages enflammés couraient sur l'horizon d'azur clair ; et, comme aux jours précédents, promettant la joie, l'amour et le bonheur à la terre ranimée, le flambeau mag.iifique et puissant montait toujours.

(extrait de la guerre et la paix)

Le prince Andréi, pâle et morne comme tous les hommes de son régiment, se promenait de long en large dans la prairie, auprès d'un champ d'avoine, d'une borne à l'autre, les mains croisées derrière le dos, la tête penchée sur sa poitrine. Rien à faire, aucun ordre à donner: tout se faisait sans qu'il eût à s'en occuper: on enlevait les morts et les blessés, puis les rangs se resserraient de nouveau. €eux des soldats qui s'éloignaient en courant

s'en revenaient aussitôt. Tout d'abord, le prince Andréi avait cru de son devoir d'encourager ses hommes et de leur donner l'exemple en parcourant leurs rangs; mais il reconnut bientôt qu'il n'avait rien à leur apprendre. Comme chacun des soldats, il ne tendait, de toutes les forces de son âme, qu'à écarter de sa pensée l'horreur de la situation. Il marchait dans l'herbe foulée en examinant machinalement la poussière de ses bottes. Tantôt, faisant de grands pas, il suivait le sillon laissé par les faucheurs ; tantôt, comptant ses pas, il se demandait combien il en faudrait pour passer d'une borne à l'autre et pour faire une verste; tantôt il arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la limite du champ, et en écrasait les fleurs entre ses doigts pour en respirer le parfum amer et fort.

Il ne restait plus trace, dans son esprit, de

ses idées de la veille ; sans penser à rien, il prêtait une oreille fatiguée aux mêmes bruits répétés, au crépitement des grenades et de la fusillade. Parfois, il regardait le premier bataillon et attendait.

« La voilà! Elle vient encore sur nous! » criait-on en entendant venir un sifflement dans la famée. « Une 1 Encore une autre ! Elle touche ! »

Il s'arrêta et jeta un coup d'œil sur les rangs.

. . . « Non, elle passe par-dessus ! »

Et il recommença à marcher à grands pas pour arriver à la borne en seize enjambées.

Un sifflement, un choc. Une bombe troua la terre sèche et disparut. Il fut pris d'un frisson involontaire, et de nouveau regarda les rangs; beaucoup d'hommes avaient été sans doute abattus, car un rassemblement s'était formé devant le second bataillon.

— Monsieur l'aide c!e camp, s'écria-t-il, empêchez les hommes de se grouper !

L'aide de camp obéit et se rapprocha du prince Andréi ; de l'autre côté venait vers lui le chef de bataillon à cheval.

— Gare ! cria à ce moment un soldat terrifié.

Gomme un oiseau au vol rapide se posant à terre, une grenade tomba, avec un choc léger, aux pieds du cheval du chef de bataillon, à deux pas du prince André.

Le cheval, sans s'inquiéter si c'était bien ou mal de manifester sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en hennissant d'épouvante, et, se jetant de côté, faillit renverser le major.

— Gouche-toi ! cria l'aide de camp.

Le prince Andréi restait de bout, hésitant. La grenade, comme une énorme toupie, tournait en fumant sur la lisière de la prairie, à

côté d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp.

« Est-ce vraiment la mort ? » pensa le prince Àndréi en regardant, avec un indéfinissable sentiment de regret, la touffe d'absinthe et la légère volute de fumée qui fusait en spirale de la grenade noire et tournoyante.

« Je ne peux pas, je ne veux pas mourir; » j'aime la vie, j'aime cette herbe, et la terre, » et l'air! » pensait-il.

Il se rappela aussitôt qu'on avait les yeux sur lui :

— Monsieur l'aide de camp, s'écria-t-il, c'est une honte de...

Il n'acheva pas : on entendit à la fois une explosion, et, dans l'odeur suffocante de la poudre, un fracas de vitres volant en éclats. Le prince Andréi fit un bond de côté, et, levant les bras en haut, tomba sur sa poitrine. Des

officiers se précipitèrent vers lui ; du côté droit de son ventre, une grande tache de sang rougissait l'herbe. Les miliciens, aussitôt appelés avec leurs brancards, s'arrêtèrent derrière les officiers. Le prince Andréi, toujours couché sur sa poitrine et le visage contre l'herbe, respirait bruyamment.

— Eh bien ! pourquoi vous arrêter?

Les moujiks s'avancèrent et le soulevèrent par la tête et par les pieds ; mais il poussa un gémissement plaintif; . les paysans se regardèrent et le remirent à terre.

— Prenez-le quand même ! cria quelqu'un.

De nouveau on le souleva et on le plaça sur le brancard.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! qu'est-ce donc!... au ventre!... C'est la fin! firent des voix d'officiers. Ah ! mon Dieu !

— Elle a sifflé à un cheveu de mon oreille 1 disait l'aide de camp.

Posant d'aplomb le brancard sur leurs épaules, les moujiks s'éloignèrent par le sentier frayé du côté de l'ambulance.

— Eh ! les moujiks ! allez au pas ! cria un officier en arrêtant par les épaules les moujiks qui marchaient sans ordr£.

— Marche comme il faut ! hé 1 Fédor ! fit le moujik de tête.

— Voilà qui va bien î répondit joyeusement, en emboîtant le pas, le moujik de derrière.

— Excellence ! mon prince ! » ditTimokhine, le chef de bataillon, d'une voix brisée, en accourant vers le brancard.

Le prince Andréi ouvrit les yeux, regarda celui qui lui parlait, et les referma.

Les miliciens portèrent le prince Andréi dans le bois, vers les voitures de blessés et l'ambu-

ZôS LA MORT

lance, composée de trois tentes dressées au bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux, attelés, mangeaient paisiblement leur avoine ; les moineaux descendaient vers eux et picoraient les grains perdus. Les corbeaux, sentant le sang, voletaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience- Autour des tentes, sur une superficie de plus de deux déciatines, se tenaient assis, couchés, debout, des hommes ensanglantés, dans les uniformes les plus divers. Près d'eux, des groupes de soldats brancardiers, que les officiers avaient peine à écarter, restaient mornes et accablés. Sourds à la voix des chefs, ils se penchaient sur les civières, essayant de pénétrer la cause du terrible spectacle qu'ils avaient sous les yeux.

Dans les tentes , on entendait tantôt des sanglots de colère et de douleur, tantôt des

gémissements plaintifs. De temps en temps, un aide-chirurgien sortait en courant chercher de'l'eau et indiquait les blessés qu'il fallait faire entrer. Ceux-ci attendaient auprès des tentes leur tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de la vodka. Plusieurs déliraient. Le prince Andréi, comme chef de régiment, fut transporté, à travers tous ces blessés, dans la tente la plus proche, et ses porteurs s'arrêtèrent pour recevoir de nouveaux ordres.

Il ouvrit les yeux, sans comprendre ce qui se passait autour de lui ; la prairie, la touffe d'absinthe, le champ, cette toupie noire et tournoyante, le violent désir de vivre qui l'avait envahi, tout lui revint à l'esprit. A deux pas, parlant haut, attirant l'attention générale, un sous-officier grand, bien fait, dont on voyait les cheveux noirs sous le bandage qui les couvrait à moitié, se tenait appuyé à un tronc ;

les balles l'avaient frappé à la tête et au pied. Autour de lui, écoutant avidement ses discours, s'était réuni un groupe de blessés et de brancardiers.

— Nous l'avons si bien délogé, disait-il, qu'il s'est enfui en abandonnant tout. . . Nous avons fait prisonnier le roi lui-même, ajouta le soldat, dont les yeux mobiles étincelaient... Ah! si les réserves avaient donné, mes petits frères ! Il n'en serait pas même resté le nom ! Je te le dis comme cela est!...

Le prince Andréi écoutait le conteur comme les autres; il le regardait de ses yeux brillants et il éprouvait à l'entendre un sentiment de consolation.

« Mais à présent, que m'importe ! se dit-il. » Que m'est-il donc arrivé? Et pourquoi suis- » je ici?... Pourquoi ce regret de la vie? Il y a » donc dans cette vie quelque chose que je n'ai

» pas compris, que je ne comprends pas?» Un des chirurgiens, dont le tablier et les petites mains étaient tout maculés de sang, sortit de la tente. Il tenait un cigare entre le pouce et l'index pour ne pas le salir. Il leva la tête au-dessus des blessés; visiblement il voulait se reposer. Après avoir regardé quelque temps à droite et à gauche, il poussa un soupir et baissa les yeux.

— Tout de suite! fit-il à l'aide-c'iirurgien qui lui montrait le prince Andréi.

Et il le fit porter dans la tente.

Un murmure s'éleva parmi les blessés.

— Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi les messieurs seuls ont le droit de vivre! disait l'un d'eux

Le prince Andréi fut déposé sur une table que l'aide-chirurgien venait de débarrasser; il l'épongeait encore. Le blessé ne put distinguer

nettement ceux qui étaient dans la tente. Les gémissements plaintifs qu'il entendait, les atroces douleurs de son ventre, de sa cuisse et de son dos absorbaient son attention. Tout ce qu'il voyait là se confondait dans une seule impression de chair humaine, nue, ensanglantée , remplissant presque , semblait-il, cette tente si basse. Il se rappela ce qu'il avait vu, par un jour brûlant du mois d'août, dans le petit étang de la grand'route de Smolensk. C'était bien là ceUe chair à canon, dont l'aspect lui prophétisait l'horreur, le dégoût qui l'étreignaient aujourd'hui.

La tente renfermait trois tables. Deux étaient occupées; le prince Àndréi, déposé sur la troisième, resta abandonné à lui-même pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les tables voisines. Sur la plus rapprochée était assis un Tartare, un cosaque sans doute,

à en juger par l'uniforme étendu à ses côtés. Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans son dos musculeux et bronzé.

— Ou-ou-ou î hurlait le Tartare; et tout à coup, relevant sa figure noire, aux tempes larges, au nez épaté, et découvrant ses dents blanches, il se dégagea violemment.

La seconde table était entourée de plusieurs personnes : un homme, grand et vigoureux, y était étendu, la tête rejetée en arrière. La couleur de ses cheveux bouclés et la forme de sa tête n'étaient pas inconnues du prince Andréi. Plusieurs aides pesaient de tout leur poids sur lui pour l'empêcher de bouger. Sa jambe, blanche et grasse, était continuellement agitée par une trépidation fiévreuse. Tout son corps était secoué par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux chirurgiens,

dont l'un tremblait et pâlissait , s'occupaient de son autre jambe, rouge celle-là.

Après avoir fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit d'un manteau, le docteur en lunettes se frotta les mains , et s'approcha du prince Andréi.

Il regarda son visage et se détourna vivement.

— Déshabillez-le !... A quoi songez vous donc? cria-t-il avec colère à un de ses aides.

Le prince Andréi se rappela sa plus lointaine enfance , tandis que l'aide , les manches retroussées, lui déboutonnait son uniforme. Le chirurgien se pencha sur la plaie ; il l'examina, et soupira profondément. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que le prince Andréi ressentit brusquement dans le ventre lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il reprit ses sens, des morceaux de ses côtes brisées

avaient été retirés de sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupée, et sa plaie était pansée. On arrosait d'eau son visage. II ouvrit les yeux ; le docteur se baissa vers lui, l'embrassa silencieusement, et s'éloigna sans se relourner.

Après cette affreuse souffrance, il éprouva un ineffable sentiment de bien-être : les moments les plus doux de sa vie repassèrent devant ses yeux, surtout les heures de son enfance , lorsque , après l'avoir déshabillé , on le couchait dans son berceau, lorsque la vieille bonne chantait pour l'endormir, et que, enfonçant la tête dans les oreillers, il se sentait heureux par la seule conscience de la vie: tout ce passé semblait être devenu la réalité présente.

Les chirurgiens continuaient à s'agiter autour du blessé qu'il avait cru reconnaître ; ils

le maintenaient et essayaient de le calmer.

— Ooo-oooo! montrez-la moi ! montrez-lamoi ! gémissait-il, brisé par la torture.

Le prince Andréi, en écoutant ces cris, avait, lui aussi, envie de pleurer. Était-ce parce qu'il mourait sans gloire , parce qu'il regrettait la vie? Était-ce à cause de ses souvenirs d'enfance ? Était-ce parce qu'il avait lui-même terriblement souffert , qu'en voyant souffrir les autres, et cet homme gémir si douloureusement devant lui, il voulait pleurer des larmes enfantines, bonnes, et presque douces ?

— O-ooo ! pleura-t-il à chaudes larmes ,. comme une femme.

Le médecin qui lui cachait le blessé se retira.

« Mon Dieu ! qu'est-ce donc ? Pourquoi est- » il ici ? » se dit le prince Andréi. Dans le malheureux qui sanglotait, épuisé, à ses côtés, et

à qui l'on venait de couper une jambe, il reconnaissait Anatole Kouraguine *. On le tenait par les bras, on lui offrait de l'eau dans un verre dont ses lèvres tremblantes et enflées ne pouvaient saisir le bord. Anatole sanglotait péniblement.

« Oui, c'est bien lui , cet homme qui me » touche presque, qu'un souvenir douloureux » lie à moi ; mais quel est ce lien ?» pensait le prince André sans se rendre compte encore.

Soudain, un souvenir nouveau, inattendu, lui revint de son enfance pure , un souvenir d'amour qui lui montra Natacha , telle qu'il l'avait vue pour la première fois à ce bai de 1810 , avec son cou et ses mains graciles, avec cette tête radieuse, effarouchée, toujours prête à s'exalter. Son amour et sa tendresse

i. Nom de l'officier que le prince Andréi, amoureux de Natacha, prenait à tort pour son rival.

pour elle se réveillèrent plus forts , plus vifs que jamais...

Alors il se souvint du lien qui l'unissait à cet homme, dont les yeux, rougis et troublés parles larmes, s'étaient tournés vers lui. Le prince Andréi se rappela tout, et une compassion affectueuse envahit son cœur inondé de joie.

Il ne put se contenir, et versa des pleurs de tendresse , de pitié sur les hommes, sur luimême, sur ses faiblesses et les leurs.

« La pitié , l'amour pour les hommes, l'a- » mour pour qui nous hait , pour nos enne- » mis , cet amour que Dieu prêchait sur la » terre, que la princesse Marie m'enseignait » et que je ne comprenais pas alors, voilà ce » qui me fait regretter l'existence, voilà ce » qu'il me resterait encore à apprendre si je » demeurais en vie !.. Mais, à présent , il est » trop tard , je le sais î »

LA iMORT DU PRINCE ANDRÉI 249

Sept jours s'étaient passés depuis qu'il avait repris ses sens dans l'ambulance de Borodino après l'opération. 'u La fièvre et l'inflammation des intestins, qui avaient été touchés, devaient l'emporter, au dire du médecin. Aussi, celui-ci fut-il tout surpris de le voir, le septième jour, manger avec appétit quelques bouchées de pain, et de constater un mieux général. Le prince Andréi avait repris toute sa connaissance.

La nuit qui suivit le départ de Moscou était accablante, et on l'avait laissé dans sa calèche; une fois dans le village , le blessé avait demandé lui-même à être porté dans une maison, et à prendre du thé. La souffrance du transport amena un nouvel évanouissement. Lorsqu'on l'eut couché sur son lit de camp, il demeura longtemps immobile, les yeux clos...

puis il les ouvrit et demanda du thé. Les souvenirs qui lui revenaient des moindres détails de sa vie étonnèrent le docteur : il lui tâia le pouls et le trouva plus régulier, à son grand déplaisir, car il savait bien que le prince Andréi ne vivrait pas : s'il ne mourait pas tout de suite, il ne mourrait plus tard qu'avec plus de souffrance. On lui apporta du thé qu'il but avec avidité, pendant que ses yeux brillants, toujours fixés sur la porte , essayaient de se so ivenir et de comprendre.

— Ne pourrait-on me procurer un livre?

demaada-t-il.

— Lequel?

— L'Évangile, je ne l'ai pas.

Le docteur lui promit un Évangile et l'interrogea sur son état. Il répondit à contre-cœur, mais nettement. Il demanda qu'on lui mît un coussin sous les reins, pour alléger son mai.

Le docteur et le valet de chambre soulevèrent un pan du manteau qui le couvrait et examinèrent l'horrible plaie, dont l'odeur fétide leur levait le cœur. Cet examen mécontenta le docteur ; il refit le pansement, retourna le malade que la douleur jeta dans un nouvel évanouissement. Le délire le reprit; il insista pour qu'on lui apportât le livre et qu'on le plaçât sous lui.

Le docteur sortit dans le vestibule pour se laver les mains.

— Mon Dieu ! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau. Les misérables! pour un moment que je cesse de le surveiller, voilà ce qu'ils en ont fait 1... Une si atroce douleur ! Je m'étonne qu'il puisse la supporter !

Lorsque, après son évanouissement au village de Mitichtchi, le prince Andréi avait recouvré ses sens, lorsque sa mémoire lui re-

traça les incidents par lesquels il venait de passer, il se souvint surtout" des mirages de félicité mensongère qu'il avait entrevus à l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endurées par l'homme qu'il détestait. Les mêmes pensées confuses et indécises envahirent de nouveau son âme ; il se rappela qu'un bonheur nouveau lui souriait, un bonheur qu'il rattachait à l'Évangile : et voilà pourquoi il le demandait.

Les douleurs du pansement, ses mouvements pour se retourner, lui firent de nouveau perdre connaissance, et il ne revint à lui qu'au milieu de la nuit. Tout dormait autour de lui. Il entendait le cri-cri du grillon à travers le vestibule ; quelqu'un chantait et criait dans la rue; les cafards couraient en bruissant sur la table, sur les icônes, sur les murs ; une grosse mouche heurtait sa tête en tour-

LA MORT DU PRINCE ANDREI fio3

noyant à la chandelle qui coulait près de lui. Son âme n'était pas dans son état normal. L'homme en bonne santé peut réfléchir, sentir, se souvenir de mille choses à la fois, choisir certaines pensées, certains faits, sur lesquels il fixe de préférence son attention, s'arracher, au besoin, à une préoccupation profonde pour accueillir poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses réflexions. Mais le prince Andréi n'était pas dans son assiette. Ses forces morales, plus actives, plus pénétrantes que jamais, agissaient cependant en dehors de sa volonté. Les idées, les images les plus diverses envahissaient en même temps son esprit ; parfois sa pensée travaillait avec une puissance, une netteté, une" profondeur qu'elle n'aurait pas eues s'il eût été bien portant ; mais tout à coup elle était coupée par des visions inattendues, et il n'avait plus la

force de la reprendre. « Oui, un bonheur nou- » veau, indestructible, s'est révélé àmoi,» pensait-il, couché dans l'isba et regardant devant lui de ses yeux fixes, grands ouverts, brillants de fièvre, « un bonheur indépendant de » toute influence matérielle, le bonheur de » l'âme seule, le bonheur de l'amour. Chacun » peut le concevoir, mais Dieu seul peut le » réaliser. D'où vient qu'il a fait cette loi d'a- » mour? Pourquoi le fils. . . » Brusquement le fil de ses idées se rompit el (fût-ce délire ou réalité?) il crut entendre une voix qui chantonnait sans trêve à son oreille : « I pi-ti,pi-ti, pi-ti » et ensuite « I ti-ti » et encore « I pi-ti, pi-ti, pi-ti » et de nouveau « I ti-ti. »

A cette musique murmurante, il voyait surgir, au-dessus de son visage, comme un étrange édifice aérien de fines aiguilles et de menus copeaux. Il sentait qu'il lui fallait, quoi qu'il

en souffrît, conserver l'équilibre pour empêcher la chute de l'édifice ; mais il tombait tout de même, et de nouveau surgissait aux sons cadencés de ce murmure indéfinissable. « Il s'étend, il s'étend, s'étend » toujours! » pensait-il, et, tout en prêtant l'oreille à la musique, tout en suivant des yeux l'édifice en aiguilles, il apercevait, par échappées, la flamme rouge de la chandelle à demi-consumée, il entendaitle bruit des cafards courant sur le plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui s'agitait près de son oreiller et de son visage. Chaque fois que la mouche lui touchait le visage, elle le brûlait comme un fer rouge, et il se demandait avec étonnement comment, en le heurtant de son aile, elle ne faisait pas écrouler l'édifice qui se jouait au-dessus de sa figure!... Et là-bas, près de la porte, quelle était cette forme me-

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