Le rob, ou robre, se compose de deux parties liées
seul, avec la conscience que sa vie est empoisonnée, qu'elle empoisonne la vie des autres, et que ce poison non seulement ne s'atténue pas, mais au contraire pénètre de plus en plus tout son êti*
Avec cette conscience, sa douleur physique, son épouvante, il lui fallait se mettre au lit, souvent pour rester éveillé, à cause de son mal, la plus grande partie de la nuit. Et le matin, il lui fallait de nouveau se lever, s'habiller, aller au tribunal, parler, écrire, et, s'il ne sortait pas, compter à la maison, une par une, vingt-quatre heures, dont chacune était pour lui une longue torture, et vivre ainsi, au bord d'un gouffre, seul, sans personne qui pût le comprendre, qui pût le plaindre.
Un mois, deux mois se passèrent ainsi. A la veille du jour de l'an, débarqua chez eux le beau-frère d'Ivan Iliitch. Praskovia Fédorovna était sortie pour des emplettes.
Ivan Iliitch se trouvait en ce moment au tribunal. De retour dans son cabinet, il y trouva son beau-frère, un homme fort et sanguin, qui défaisait lui-même sa malle.
En entendant les pas d'Ivan Iliitch, il releva la tête, et le regarda une seconde, silencieusement. Ce regard découvrit tout au malade. Le beau-frère ouvrit la bouche pour faire un « Ah! )). mais il se retint. Ce mouvement confirma tout.
Eh bien ! je suis bien changé, n'est-ce
pas?
— Oui... il y a du changement.
Et malgré tous les efforts d'Ivan Iliitchpour n.'dintenir la conversation sur la mine qu'il avait, l'autre se déroba.
Praskovia Féuorovna rentra ; son frère alla la trouver dans sa chambre. Ivan Iliitch ferma sa porte à clé, se regarda longtemps dans une çflace, tantôt de face, tantôt de profil. li prit son portrait, et le compara avec son image réfléchie dans la glace. Le changement était considérable. Puis il retroussa sa manche jusqu'au coude, examina son bras, rabaissa sa manche, s'assit sur le divan : et il devint plus noir que la nuit..
« il ne faut pas, H ne faut pas... ! » se /lisait-il.
Il se leva vivement, s'approcha de la table,
prit un dossier, essaya de le parcourir, mais sans succès.
ïi ouvrit la porte et se rendit au salon. La porte du second salon était fermée. Il s'avança sur la pointe des pieds et tendit l'oreitle.
— Non, tu exagères ! disait Praskovia Fédorovna.
— Gomment, tu exagères ! Tu ne vois donc pas que c'est un cadavre ? Regarde ses yeux vitreux. Mais qu'est-ce qu'il a ?
— Qui le sait? Nikolaïev (encore un médecin) a dit quelque chose, je ne sais trop quoi. Lechtchétitski (c'était le célèbre docteur) a dit le contraire...
Ivan Iliitch s'éloigna, rentra chez lui, se coucha et se prit à réfléchir.
c< La rate... la rate décrochée... »
Il se rappela tout ce que lui avaient dit les
médecins, comment elle s'était décrochée , comment elle vagabondait ; par un effort de son imagination, il essayait de la saisir, de l'arrêter, et de la fixer. lien fallait si peu, lu1 semblait-il.
« Non, je retournerai chezÇiotr Ivanovitch, (c'était cet ami dont l'ami était médecin).
Il sonna, fit atteler le cheval et s'apprêta à sortir.
— Où vas-tu, Jean * ? demanda sa femme avec une tristesse inaccoutumée, et une expression de bonté qu'il ne lui connaissait pas.
Cette bonté insolite l'irrita. Il la regarda d'un air morne.
— Il faut que j'aille chez Piotr Ivanovitch, Il alla chez l'ami dont l'ami était médecin,
et tous deux se rendirent chez le docteur.