‹ La mortChapitre 8 sur 18 · Diminutifs de Mikhaïl et de Wladimir · texte numérisé non relu

Diminutifs de Mikhaïl et de Wladimir

Oui, Kay est certainement mortel; il est bien naturel qu'il meure; mais moi, Vania, Ivan Iliitch, avec tous mes sentiments, toute mon intelligence, moi, c'est bien différent, et il n'est pas du tout naturel que je meure. Ce serait trop inique.

Voilà quels étaient ses sentiments :

« Si je devais mourir comme Kay, je mêle » serais tenu pour dit; une voix intérieure » me l'aurait répété. Mais rien de semblable » en moi. Et moi et mes amis, nous compre- » nions clairement qu'il n'en allait point avec » nous comme avec Kay. Et maintenant, » voilà ce qui arrive ! » se disait-il. « C'est » impossible! c'est impossible, et pourtant » cela est. Mais comment donc, comment le » comprendre ? »

Et il ne pouvait pas comprendre en effet, et il s'efforçait d'écarter cette pensée fausse,

maladive, pour la remplacer par d'autres plus saines et plus judicieuses. Mais cette pensée, comme prenant corps, revenait de nouveau et se dressait devant lui.

Il appelait à son secours d'autres raisonnements dans l'espoir d'y trouver une consolation. 11 s'efforçait de se raccrocher à ses pensées primitives qui lui cachaient l'image de la mort. Mais, chose étrange ! ce qui auparavant dissimulait, écartait et dissipait la conscience de la mort, n'avait plus aujourd'hui la même efficacité.

Dans ces derniers temps, Ivan Iliitch s'épuisait à reconstituer la série de ses anciennes sensations qui s'interposaient entre la mort et lui.

Parfois il se disait :

« Je vais reprendre mes fonctions ; elles » suffisaient bien à me rendre heureux. »

Et il retournait au tribunal, en chassant loin de lui toutes ses perplexités, liait conversation avec ses collègues, et s'asseyait comme jadis, promenant sur la foule un regard pensif et distrait , appuyant ses mains amaigries sur les bras de son fauteuil en chêne ; puis, se penchantcomme d'habitude vers l'assesseur, il feuilletait le dossier, parlait à voix basse, et tout à coup, levant ses yeux et raide sur son siège , il prononçait les formules d'usage et déclarait la séance ouverte.

Brusquement le malle reprenait sans prendre garde à la séance publique et ouvrait sa séance à lui. Ivan Iliitch, aux aguets, essayait d'en écarter l'idée , mais elle poursuivait sa marche. Alors elle surgissait, debout, devant lui, et le regardait ; il se raidissait , ses yeux s'éteignaient, et il recommençait à se demander :

« Est-elle la seule vérité? »

Ses collègues et ses subordonnés considéraient avec un douloureux étonnement ce juge fin, brillant, qui s'embrouillait et tombait en faute.

îl se secouait, tâchait dé recouvrer ses esprits et dirigeait à grand'peine les débats jusqu'au bout; puis il rentrait chez lui avec la triste conscience que son ancien train-train de juge était incapable de lui faire oublier ce qu'il voulait oublier, et de le délivrer d'elle. Et le pire, c'était qu'elle l'entraînait chez lui non pour s'occuper , mais seulement pour la regarder droit dans les yeux, la regarder sans rien faire, et pour souffrir atrocement.

Pour échapper à cette vision, Ivan Iliitch cherchait un remède, d'autres écrans ; ces autres écrans venaient pour un temps à son secours; mais aussitôt, sans s'évanouir tout

à fait, ils la laissaient transparaître comme si Idle traversait tout et que rien ne pût la cacher.

Il lui arrivait, pendant ces derniers temps, d'entrer dans le salon qu'il avait décoré luimême, dans ce salon où il était tombé, pour lequel — comme il lui était amer et ridicule <l'y songer — il avait sacrifié sa vie, car il savait que de cette chute datait sa maladie. Il entrait, et découvrait sur la table vernie une raie , comme une coupure ; il en cherchait la cause et la trouvait dans un des coins en bronze de l'album qui pendait et faisait saillie. Il prenait l'album , ce précieux album , composé par lui avec tant d'amour, et s'emportait contre la négligence de sa fille et de ses amies, qui abîmaient les coins ou retournaient les photographies. Il remettait tout en ordre et rajustait le bronze.

Puis il lui venait à la pensée de transporter tout cet établissement j avec les albums dans le coin, tout près des fleurs. Il sonnait le laquais : ou bien sa fille ou sa femme accouraient; comme elles trouvaient à redire, il prolestait, se fâchait, mais tout allait bien tant qu'il ne songeait pas à elle, tant qu'elle n'apparaissait pas.

Comme il déplaçait les meubles, sa femme lui dit :

— Laisse donc, les domestiques y pourvoiront. Toi, tu te ferais encore mal.

Et soudain elle apparut à travers l'écran, et il la vit. Elle apparut. Il espérait encore qu'elle allait disparaître; mais, malgré lui, il épiait son mal : toujours la même chose, hélas ! la même douleur lancinante, et il ne peut

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