En français dans le texte
plus l'oublier, et il la distingue nettement derrière les fleurs. A quoi bon tout cela?
« C'est vrai que j'ai perdu ma vie pour ce » rideau, comme à la bataille. Est-ce pos- » sible ? Que c'est terrible et que c'est bête ! » Non, cela n'est pas possible!... cela n'est » pas possible, mais cela est! »
Il revint dans son cabinet, se coucha et se retrouva seul avec elle, face à face avec elle. D'affaire à traiter avec elle, il n'en avait pas. Il ne faisait que la regarder, et se glaçait.
Gomment ceci arriva à Ivan Iliitch, au troisième mois de sa maladie , ou ne saurait le dire. Car ceci se produisit insensiblement, pas à pas, et sans qu'on s'en aperçût. Mais il advint que sa femme, sa fille et son fils, et ses domestiques et ses amis, et le médecin, et surtout lui-même, savaient que l'intérêt qu'il inspirait aux autres se concentrait sur ce seul point : quel temps mettrait -il à faire de la place, à débarrasser les vivants de sa personne gênante, et à se délivrer lui-même de ses souffrances?
Il dormait de moins en moins ; il prenait de
l'opium et des injections de morphine; mais rien ne le soulageait.
Un accablement apathique qui le prenait pendant ses périodes de demi-assoupissement lui procurait d'abord quelque trêve par sa nouveaulé même; mais bientôt le mal devint encore plus accentué et plus douloureux qu'avant.
On lui préparait des aliments particuliers, conformément à l'ordonnance du médecin; mais ces aliments, il les trouvait de plus en plus insipides, de plus en plus dégoûtants.
Pour ses excréments, on avait pris également des dispositions spéciales. Ce lui était chaque fois une nouvelle torture, tant pour la saleté et l'odeur, que pour l'inconvenance et la nécessité de se faire aider.
Mais justement de ces ennuis si désagréables il surgit une consolation pour Ivan Iliitch.
LA MORT D'IVAN ILIIÏCH iii
C'était Guérassim, le moujik du buffet, qui était chargé de nettoyer après lui.
Guérassim était un homme propre, sain, jeune, bien nourri par l'ordinaire de la ville, toujours épanoui, toujours content.
Rien que la vue de cet homme proprement habillé à la russe, et qui remplissait un si dégoûtant office, faisait honte à Ivan Iliitch.
Un jour, il se leva de son vase, et n'ayant pas la force de tirer son pantalon, il tomba sur un fauteuil, et considéra avec effroi ses cuisses nues dont les muscles ressortaient.
En ce moment, Guérassim entra d'un pas léger et assuré, chaussé de bottes épaisses, répandant autour de lui une odeur agréable de goudron et une fraîcheur d'hiver. Il avait un tablier propre, une chemise de cretonne, avec les manches retroussées sur ses bras jeunes, robustes et nus. Sans regarder Ivan Iliitch,
contenant visiblement, de peur de faire de la peine au malade, la joie de vivre qui éclatait sur son visage, il s'approcha du vase.
— Guérassim! dit faiblement Ivan Tliitch. Guérassim tressaillit, craignant sans doute
d'avoir commis '.quelque faute, et d'un mouvement rapide, il tourna vers le malade son visage bon, frais, simple, jeune, que la barbe commençait à peine à recouvrir.
— Qu'y a-t-il pour votre service?
— Je pense que cela t'est désagréable : excuse-moi, je ne puis pas le faire tout seul.
— Oh î Monsieur 1 fit Guérassim, dont les yeux brillèrent, tandis qu'un sourire découvrait ses dents blanches. Pourquoi ne me donnerais je pas de mal? Vous êtes malade.
Et de ses mains adroites et vigoureuses il s'acquitta de sa besogne habituelle, puis sortit
d'un pas léger. Cinq minutes après, il rentra, en marchant de la même allure.
Ivan Iliitch avait conservé la même position dans son fauteuil.
— Guérassim, fit-il, quand l'autre eut remis à sa place le vase lavé et bien propre, je t'en prie, viens ici, aide-moi.
Guérassim s'approcha.
— Relève-moi ; cela m'est impossible tout seul, et j'ai renvoyé Dmitri.
Le moujik le saisit avec sa main robuste , d'une étreinte aussi légère que son pas; il releva et retint doucement, adroitement le pantalon avec son autre main, et voulut le rasseoir. Mais Ivan Iliitch le pria de le conduire jusqu'au divan. Guérassim, sans effort, sans avoir Pair d'exercer aucune pression , et presque ea le portant, le fit asseoir sur le divan.
— Merci. Gomme tu fais cela adroitement!
m LA MORT
Le moujik sourit de nouveau, et allait se retirer. Mais Ivan Iliitch se sentait si bien avec lui, qu'il ne voulut pas le laisser partir.
— Écoute-moi. Approche, je t'en prie, cette chaise... Non, celle-ci ; mets-la sous mes pieds; je me sens mieux avec les pieds relevés.
Guérassim approcha la chaise, l'installa sans bruit, et y arrangea les jambes d'Ivan Iliitch.
11 sembla au malade qu'il allait mieux pendant que l'autre lui relevait les pieds.
— Je suis un peu mieux, avec mes pieds relevés. Mets-moi ce coussin-là sous les pieds.
Guérassim obéit. Il souleva les jambes et mit le coussin. De nouveau Ivan Iliitch se sentit soulagé pendant que Guérassim tenait ses pieds. Quand ils furent abaissés, la douleur le reprit.
— Guérassim, lui dit-il, es-tu occupé maintenant?'
LA MORT D'iVAN ILIITGH 115
— Nullement.
— Que te reste-t-il à faire?
— Mais que me resterait-il? J'ai tout fait, je n'ai plus qu'à fendre du bois pour demain.
— Alors tiens-moi les pieds un peu plus haut, peux-tu?
— Mais comment donc? Je le peux très bien.
Le moujik leva les jambes plus haut, et il sembla au malade que dans cette position il ne ressentait plus aucune douleur.
— Et le bois, alors, comment faire?
— Ne vous en inquiétez pas. Nous aurons le temps.
Ivan ïliitch lui dit de s'asseoir, et de maintenir ses pieds. Ils causèrent, et, chose étrange! il lui semblait qu'il était mieux depuis que le moujik lui tenait les jambes.
Depuis, Ivan Iliitch appelait Guérassim de temps à autre. Il le priait de lui prendre les pieds sur ses épaules, et causait volontiers avec lui.
Le moujik montrait une complaisance, une bonté simple, une adresse, et des précautions qui attendrissaient profondément Ivan Iliitch.
La santé, la force, l'exubérance de vie chez tous les autres offensaient Ivan Iliitch. Seules la force et l'exubérance de vie de Guérassim, loin de le chagriner, le tranquillisaient.
Ce qui le tourmentait le plus, c'était le mensonge, ce mensonge accepté partout le monde, qu'il n'était que malade, et non pas mourant, qu'il devait se rassurer, continuer son traitement, qu'il en sortirait quelque chose de bon. Il savait bien, lui, que de tout ce qu'on pourrait faire, il ne sortirait rien que des souffrances encore plus douloureuses, et rien que la
LA MORT D'IVAN ILIITCH ii7
mort. Ce mensonge le torturait. Il souffrait de se voir cacher ce que chacun savait, ce qu'il savait lui-même; il souffrait de se sentir associé à ce mensonge. A la veille de sa mort, ce mensonge qui tendait à rabaisser cet acte redoutable et solennel de la mort jusqu'au niveau d'une affaire de visites, de rideaux, d'esturgeon, oppressait cruellement Ivan Iliitch. Et, chose étrange ! plusieurs fois, quand ces genslà lui mentaient ainsi en face, il était à un cheveu de leur crier : « Assez mentir! vous » savez bien, et je sais bien que je me meurs. » Cessez donc de mentir de la sorte! » Mais il n'avait jamais assez d'énergie pour s'y résoudre. Le fait si terrible de sa mort, il le voyait relégué, par son entourage, au rang d'un ennui accidentel, non sans inconvenance (tel un homme qui, en entrant dans un salon, exhalerait autour de lui une mauvaise odeur). Toujours
cette « convenance » qui avait été le culte de toute sa vie. Il voyait que nul ne le prenait en pitié, car nul ne voulait même comprendre son état. Seul, Guérassim le comprenait ; seul, il avait pitié de lui. Et voilà pourquoi Ivan Iliitch ne se trouvait à son aise qu'avec le moujik.
Il se sentait heureux, lorsque Guérassim passait des nuits entières à lui tenir les pieds sans vouloir se coucher, et lorsqu'il lui disait :
— Ne vous inquiétez pas, Ivan Iliitch; j'aurai bien le temps de dormir.
Ou bien lorsque, poussant la familiarité jusqu'à tutoyer son maître, il ajoutait :
— Si tu n'étais pas malade... encore ! Mais puisque tu l'es, pourquoi ne te servirais-je pas?
Guérassim seul ne mentait pas. On voyait bien que lui seul comprenait son état, que lui seul ne croyait pas nécessaire de le cacher
et qu'il se bornait à avoir pitié du barine malade. Il dit même, une fois qu'Ivan Iliitch voulait l'envoyer se reposer :
— Nous mourrons tous, pourquoi ne prendrais-je pas delà peine pour toi? fit-il, voulant exprimer par là que le travail' ne lui pesait pas, justement parce qu'il le faisait pour un mourant, et qu'il espérait un jour être soigné de la sorte.
En dehors, ou à cause de ce mensonge, ce qui faisait le plus souffrir Ivan Iliitch, c'était que personne n'avait pitié de lui, et il aurait tant aimé qu'on eût pitié de lui ! Par moments, après de longues souffrances, ce qu'il désirait le plus, quoiqu'il eût eu honte de l'avouer, c'était qu'on eût pitié de lui, comme d'un enfant malade. Il eût voulu qu'on le choyât, qu'on l'embrassât, qu'on fleurât sur lui comme on caresse et comme on console les enfants. Il savait qu'il était
un haut magistrat, qu'il avait une barbe grise, •que c'était donc impossible ; mais il le voulait quand même. Dans l'attitude de Guérassim à son égard, il trouvait quelque chose d'approchant, et c'est là ce qui le consolait.
Il voudrait pleurer, il voudrait qu'on le caresse, qu'on pleure avec lui; et voilà que survient son collègue Schébek: au lieu de pleurer e d'être dorloté, Ivan Iliitch prend une mine grave, austère, pensive, et, entraîné par la force de l'habitude, il donne son opinion sur la portée d'un arrêt de la Cour d appel, et s'obstine à la< é^ndre. Ce mensonge qui l'enveloppe, et qui l'envahit lui-même, empoisonne, plus que tout le reste, les derniers jours de la vie d'ivan liiileh.
C'était un matin, c'est-à-dire que Guérassim venait de parlir,etque P.otr, le laquas, l'avait remplacé.
Celui-ci éteignit les bougies, tira les rideaux, et arrangea tout sans bruit. Etait-ce le matin? Était-ce le soir ?Était-ce un vendredi? Était-ce un dimanche? Cela importait peu ; toujours la même chose : le même mal douloureux, lancinant, qui ne s'apaisait pas un seul instant, la conscience d'une vie qui s'en va irrémissiblement, mais qui n'est pas encore partie ; toujours lamême mort effrayante et maudite qui s'avançait, — la seule réalité ! — et toujours le
même mensonge. Comment, alors, se rendre compte des semaines, des jours et des heures de la journée?
— Me commandez-vous de vous : servir du thé?
« Il lui faut de l'ordre; il a besoin que son » maître prenne du thé tous les matins ! » pensa-t-il.
Et il dit simplement :
— Non.
— Voulez-vous aller sur le divan?
« Il a besoin d'arranger la chambre, et je le » gêne. Je suis la malpropreté et le désordre » mêmes, » pensa-t-il. lise borna à dire:
— Non, laisse-moi.
Le laquais s'agita encore un peu. Ivan Iliitch étendit la main. Piotr s'approcha avec empressement.
— Qu'ordonnez-vous ?
— La montre!
Piotr prit la montre et la lui donna.
— Huit heures et demie. On n'est pas encore levé, par là?
— Non, Wassili Ivanovitch (c'était son fils) est parti pour le collège, et Praskovia Fédorovna a ordonné de la réveiller si vous la demandez. L'ordonnerez-vous?
— Non. Ce n'est pas la peine...
« Prendrai-je du thé? » pensait- il.
— Oui, du thé ! apporte.
Piotr allait sortir. Ivan Iliitch s'épouvanta à l'idée de rester seul. « Gomment le retenir!... » Ah oui ! le médicament. »
— Piotr, donne-moi le médicament.
« Qui sait ? peut-être m'en trouverai-je » bien! »
11 prit une cuiller et but.
« Non, c'est inutile d'espérer encore. C'est
» une sottise, » une illusion volontaire, se dit-il en se sentant dans la bouche ce goût connu et désespérant.
« Non, je ne puis plus boire. Mais la dou- » leur, pourquoi cette douleur? Qu'elle se taise » au moins pour un moment! »
Et il se mit à geindre. Piotr revint.
— Non, va-t-en. Rapporte-moi du thé.
Piotr sortit. Ivan Iliitch, resté seul, se mita gémir, non pas tant par l'effet de ses souffrances, malgré leur intensité, que par l'effet de son chagrin. « La même chose, toujours la » même chose 1 ces nuits et ces journées inter- » minables... que cela finisse au plus tôt!... » Quoil au plus tôt? La mort, l'obscurité!... » Non, non! tout plutôt que la mort! »
Quand Piotr revint avec le thé sur le plateau, Ivan Iliitch, tout bouleversé, le regarda longtemps, sans comprendre qui il était, ce
qu'il était. Le laquais se troubla sous ce regard. Ce trouble rappela Ivan Iliitch à luimême.
— Oui, dit-il, le thé? c'est bien. Pose-le là. Aide-moi seulement à faire ma toilette et à mettre une chemise propre.
Et Ivan Iliitch commença à se débarbouiller. Il se lava, avec des pauses, les mains, la figure, les dents, se coiffa et se regarda au miroir. Il s'épouvanta surtout à la vue de ses cheveux collés à son front pâle.
Tandis qu'on lui changeait de chemise, il savait que sa terreur redoublerait s'il regardait son corps amaigri, et il se gardait bien de jeter les yeux sur lui. Sa toilette achevée, il passa une robe de chambre, s'enveloppa dans un plaid et s'assit dans le fauteuil pour prendre le thé. Il se sentit un moment rafraîchi ; mais aussitôt qu'il trempa ses lèvres dans le thé,
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le même goût, le même mal reparurent. Il se força à finir la tasse, puis se coucha en étendant les jambes, et laissa partir Piotr.
Toujours la même chose! Tantôt brillait une lueur d'espérance, tantôt un océan de désespoir se déchaînait, et toujours la douleur, toujours la douleur, toujours la désolation, toujours la même chose. Il languissait terriblement tout seul. Il eût voulu appeler quelqu'un, mais il sentait que devant, quelqu'un tout irait de mal en pis.
« Si au moins on m'administrait encore de la » morphine, pour oublier 1... Je lui dirai, au » médecin, de m'inventer encore quelque re- » mède. C'est impossible, c'est impossible de » demeurer ainsi ! »
Une heure, deux, se passent de la sorte. Mais la sonnette retentit. C'est le médecin, peutêtre. C'est en effet le médecin. Frais, fleuri,
gras, gai, avec un air de dire : « Vous pouvez » avoir peur tant que vous voudrez, nous ar- » rangerons tout cela. »
Le médecin sait que cet air-là n'est guère de mise ici; mais il se l'est appliqué sur le visage une fois pour toutes, et il ne, peut plus s'en défaire, comme un homme qui a mis son frac dès le matin pour s'en aller en visites.
Le médecin se frottait joyeusement les mains pour rassurer son malade.
— Je vous apporte le froid. Il gèle dur. Laissez-moi me réchauffer un peu, dit-il avec une expression qui signifiait clairement qu'une fois réchauffé, il allait « arranger tout » cela. »
— Eh bien l comment ça va-t-il ?
Ivan Uiitch sent que le médecin voudrait lui demander comment vont les petites affaires, mais le médecin lui-même comprend que cela
ne peut pas se dire, et il demande au malade comment il a passé la nuit.
Ivan Iliitch jette au médecin un coup d'œil interrogateur :
« N'auras-tu donc jamais honte, semble-t-il » vouloir dire, de mentir ainsi? »
Mais le médecin ne veut pas comprendre la question.
Et Ivan Iliitch lui dit :
— Tout cela est si effrayant ! Le mal ne cède pas, ne disparaît pas. Si vous me donniez au moins quelque chose?
— Voilà bien les malades. Toujours les mêmes!... Je crois maintenant que je suis assez réchauffe. Même la minutieuse Praskovia Fédorovna ne trouverait rien à redire, et ne craindrait pas que je vous refroidisse. — Eh bien, boujour...
Et ils se serrent la main.
Puis, laissant là sa gaîté de tout à l'heure, le médecin, d'un air grave, examine le malade, son pouls, la température de son corps ; l'auscultation et les petits coups recommencent.
Ivan îliitch sait très bien que tout cela n'est que simagrée et duperie. Mais quand le médecin, agenouillé, se penche vers lui en appliquant son oreille tantôt en haut, tantôt en bas, et exécute devant lui, avec une mine solennelle, différentes évolutions gymnastiques, Ivan I iitcli se laisse embobiner, comme jadis par Lîs plaidoiries des avocats, bien qu'il sût pertinemment qu'ils cherchaient à lui en imposer, et le pourquoi de leurs mensonges.
Le médecin, toujours à genoux sur le divan, continuait à l'ausculter encore, lorsqu'on entendit à la porte le froufrou de la robe de soie de Praskovia Fédorovna, et les reproches qu'elle
adressait à Piotr pour ne pas l'avoir prévenue de l'arrivée du médecin.
Elle entre, embrasse son mari, et se met aussitôt à démontrer qu'elle était levée depuis longtemps, et qu'un malentendu seul l'avait empêchée de se trouver là lorsque le médecin était arrivé.
Ivan Iliitch la regarde, l'observe ; intérieu rement il lui reproche et son teint clair, et la propreté de ses mains, de son cou potelé, et le brillant de ses cheveux, et l'éclat de ses yeux débordants de vie. Il la hait de toutes les forces de son âme, et son contact porte cette haine au paroxysme.
L'attitude de PraskoviaFédorovna à l'égard de son mari et de sa maladie n'avait pas changé. De même que le médecin avait adopté, vis-àvis de ses malades, une ligne de conduite qu'il ne pouvait plus modifier, de même elle s'était
forgé un point de vue à elle. Da:js sa pensée, s'il était malade, c'était qu'il ne faisait pas ce qu'il eût fallu faire, il était seul coupable; elle le lui reprochait amicalement: Et cette conviction, Praskovia Fédorovna ne pouvait plus la déraciner de son âme. k
— Mais vous savez, il n'écoute personne; il ne prend pas ses médicaments en temps utile ; surtout il affectionne une posture qui lui est certainement nuisible, — les pieds en l'air.
Elle raconta comment il obligeait Guérassim à lui maintenir les jambes levées.
Le médecin sourit d'un sourire affable et dédaigneux, « Que faire? semblait-il dire. Ces » malades ont toujours quelque lubie; mais on » peut bien leur passer cela. »
Quand il eut fini son examen, le médecin regarda sa montre. Praskovia Fédorovna déclara alors à Ivan Iliitch qu'elle allait, aujour-
d'hui même, qu'il le voulût ou non, envoyer chercher le célèbre docteur, et qu'il viendrait l'examiner de concert avec Mikhaïl Danilovitch (c'était le médecin ordinaire de la maison).
— Ne dis pas non, je t'en prie... C'est pour moi, ajouta-t-elle ironiquement, en donnant à entendre qu'elle faisait au contraire tout cela pour lui, et qu'il n'avait pas le droit de s'opposer à ce qu'elle voulait.
Il gardait le silence, et fronçait les sourcils. Il sentait que ce mensonge dont on l'enveloppait se compliquait tellement qu'il devenait impossible de s'y retrouver. Elle ne s'occupait de lui que dans son intérêt à elle : ce qu'au fond elle faisait pour elle-même, elle disait en effet le faire pour elle-même; mais elle le disait d'un ton à lui faire comprendre, à lui, que c'était le contraire qui était vrai.
En effet, vers onze heures et demie, arriva le
LA MORT D'IVAN 1LI1TCH i33
célèbre docteur. Les auscultations recommencèrent, de graves conférences s'engagèrent devant lui ou dans la chambre voisine, à propos de sa rate, de son pylore ; demandes et réponses affectaient un tel air d'importance, qu'on oubliait la question de vie ou de mort qui seule se dressait déjà devant Ivan Iliitch. Il résultait de la discussion que rate et pylore se comportaient tout de travers; mais Mikhaïl Danilovitch et la célébrité allaient, sans plus attendre, tomber sur les organes réfractaires, et leur intimer l'ordre de rentrer dans le devoir.
Le célèbre docteur prit congé avec la mine sérieuse, mais non pas désespérée. A la question timide que lui posaient les yeux d'Ivan Iliitch, « s'il y avait chance de guérison ? » il répondit qu'on ne pouvait rien affirmer, mais qu'il y avait des chances. Le regard d'espé-
13i LA MO RI
rance qu'Ivan Iliitch lança au médecin inspirait tant de pitié, qu'en l'apercevant Praskovia Fedorovna elle-même se mit à pleurer en sortant du cabinet pour remettre ses honoraires au docteur célèbre.
La confiance engendrée par les bonnes paroles du médecin ne dura pas longtemps. De nouveau, la même chambre, les mêmes tableaux, ces rideaux, ces tentures, ces flacons, et son corps toujours malade et souffrant abatliren' Ivau Iliitch, qui se remettait à geindre. On lui fit une injection, et il s'engourdit.
Quand il revint à lui, il commençait à faire sombre. On lui apporta à dîner. Il eut peine à prendre un peu de bouillon, et de nouveau la même chose, et la nuit qui de nouveau s'avançait.
A sept heures, après le dîner, Praskovia Fédorovna entra dans sa chambre en robe de
soirée, sa' gorge forte relevée et sanglée dans son corset, de la poudre de riz sur son visage.
Ce matin encore elle lui avait annoncé qu'elles iraient le soir au théâtre, où jouait Sarah Bernhardt en tournée. Elles avaient une loge qu'Ivan Iliitch avait tenu à leur faire prendre.
Mais il l'avait oublie, et cette toilette le choqua. Il n'en laissa pourtant rien voir, en se rappelant que lui-même avait exigé qu'elle louât une loge et s'y rendît, car c'était là pour les enfants un plaisir à la fois esthétique et instructif.
Praskovia Fédorovna, contente d'elle, mais embarrassée comme une coupable, s'assit, lui demanda des nouvelles de sa santé, plutôt pour dire quelque chose — il s'en apercevait de reste — que pour apprendre du nouveau : qu'y aurait-il eu à lui apprendre ? Elle dit ce qu'elle devait dire, à savoir que pour rien au
monde elle n'irait ce soir au théâtre, si elle n'avait pas le coupon de loge, et s'il n'était impossible de laisser partir seuls Hélène, sa fille, et Petrichtchev (le juge d'instruction fiancé àLisanka).
Elle aurait tant désiré pourtant lui tenir compagnie ! Qu'il suive au moins en son absence les prescription du docteur.
— Oui, Petrichtchev voulait entrer avec moi. Gela se peut-il ? Lisa aussi.
— Qu'ils viennent 1
Sa fille apparut en toilette de soirée, ses jeunes épaules décolletées, ces épaules qui le faisaient tant souffrir. Elle les étalait. Grande, bien portante, visiblement amoureuse, elle s'irritait contre la maladie, les souffrances et la mort qui empêchaient son bonheur.
Petrichtchev entra aussi, en frac, coiffé à la Gapoul, son cou long et veineux serré dans un
col immaculé, avec un grand plastron blanc, ses fortes cuisses moulées dans un pantalon noir collant, un seul gant blanc et un claque.
Le petit collégien se faufila derrière eux, dans son uniforme flambant neuf, ganté, le malheureux, les yeux cernés d'un bleu dont Ivan Iliitch connaissait la signification.
Il avait toujours pitié de son fils, dont le regard effrayé et attendri lui faisait compassion. En dehors de Guérassim, il lui semblait que Vassiaseul le comprenait et le plaignait.
Tous s'assirent. On s'informa encore de sa santé. Use fit un silence. Lise demanda à sa mère où était la jumelle. Unediscussion s'éleva • entre elles ; elles s'accusaient mutuellement de l'avoir égarée. Elles prenaient bien leur temps!
Petrichtchev demanda à Ivan Iliitch s'il avait déjà vu Sarah Bernhardt. D'abord Ivan Iliitch
ne comprit pas sa question, puis il répondit :
— Non î Et vous, l'avez-vous déjà vue?
— Oui, dans Adrienne Lecouvreur.
Praskovia Fédorovna déclara qu'elle était
surtout merveilleuse dans une certaine pièce. La fille n'était pas de son avis. Une conversation s'engagea sur la grâce et la vérité de son jeu, cette éternelle conversation qui est toujours la même.
Au cours de la causerie, Petrichtchev jeta un regard sur Ivan Iliitch , et se tut. Les autres le regardèrent aussi, et se turent à leur tour. Ivan Iliitch, visiblement en colère contre eux, roulait des jeux flamboyants. Ils auraient voulu réparer leur maladresse, mais il était trop tard pour le faire. Il fallait pourtant rompre ce silence pesant , mais nul ne s'y décidait, et tous se sentaient effrayés à l'idée
LAiMOiiT D IVAN IL1ITCH 139
que ce mensonge de convenance allait se dissiper, et que la vérité apparaîtrait.
Ce fut Lise qui se dévoua la première. Elle voulait cacher ce que chacun sentait , et ne réussit qu'à tout découvrir.
— Pourtant, si nous devqns aller, allons!1 dit-elle en consullant sa montre, un cadeau de son père; puis, adressant au jeune homme un signe imperceptible et compris d'eux seuls, elle lui sourit, et se leva en faisant bruire sa robe.
Tousse levèrent, dirent adieu, et partirent.
Quand ils furent sortis , il sembla à Ivan Iliitch qu'il allait mieux ; le mensonge était sorti avec eux. xMais la douleur restait, toujours la même douleur, toujours le même effroi ; rien ne l'affectait plus; il empirait à vue d'œil.s
De nouveau se succédèrent les moments, les heures : toujours la même chose, interminable-
i40 LA MORT
ment, et, toujours plus atroce, la certitude de la fin inévitable.
— Envoyez-moi Guérassim, ordonna- t-il Piotr.
Assez tard dans la nuit, sa femme revint chez lui, sur la pointe des pieds. Mais il l'entendit. Il ouvrit les yeux et les referma presque aussitôt. Elle voulait renvoyer Guérassim pour veiller elle-même à sa place.
Il rouvrit les yeux et murmura :
— Non. Tu peux t'en aller.
— Tu souffres beaucoup?
— Qu'importe?
— Prends del'opium î
Il y consentit et en prit. Elle partit. Jusqu'à trois heures du matin, il resta plongé dans une douloureuse torpeur. Il rêvait qu'on
le fourrait violemment dans un sac noir, étroit et profond, et qu'on le poussait, qu'on le poussait sans parvenir à l'introduire. Et cette effroyable secousse le torturait. Il avait peur, il eût voulu tomber au fond, et pourtant il résistait, et sa résistance ne faisait que le pousser davantage.... Voilà qu'il se dégage soudain, et tombe. Il revientà lui. Toujours le même Guérassim à ses pieds , sur le lit, assoupi, tranquille et patient.
Et lui est là gisant, ses jambes amaigries sur l'épaule du moujik ; toujours la même bougie avec son abat-jour, et toujours cette douleur interminable.
— Va-t-en, Guérassim, murmura-t-il.
— Gela ne fait rien. Je vais rester.
— Non, va-t-en.
Il retira ses jambes, se coucha sur le côté, sur sa main, et il eut pitié de lui-même.
Il attendit que Guérassim l'eût quitté: alors il ne se contint plus, et pleura comme un enfant. II pleura sur sa situation désespérée, sur son affreuse solitude , sur la cruauté des hommes, sur la cruauté de Dieu, sur l'absence de Dieu.
«Pourquoi as-tu fait tout cela? Pourquoi )> m'as-tu créé ? Pourquoi, pourquoi me tor- » tures-tu si atrocement? »
Il n'attendait pas de réponse, et pleurait de ne pas obtenir, de ne pouvoir obtenir de réponse. Le mal s'aggrava encore; mais il ne bougea plus, n'appela plus. Il se disait:
« Eh bien ! encore , eh bien ! frappe ! Mais » pourquoi? Que t'ai-jc fait ? Pourquoi? »
Il se tut, cessa non seulement de pleurer, mais même de respirer et devint tout attention : il semblait écouter, non pas une voix qui articulait des sons , mais la voix de l'âme , et
épier le cours des penséesqui L'envahissaient. i — Que voudrais-tu? semblait exprimer la première dos pensées qu'il entrevoyait.
— Que voudrais-tu? Que voudrais-tu ? se répétait-il à lui-même. Quoi? — Ne plus souffrir, vivre! répondit-il.
Et de nouveau il tendit sou attention , au point qu'il en oubliait sa douleur.
— Vivre? Gomment vivre? reprit la voix intérieure.
— Oui, vivre, comme je vivais avant: bien et agréablement.
— Comme tu vivais avant, bien et agréablement? lit la voix.
Il se mit à repasser dans son esprit les pins heureux moments de sa vie heureuse. Mais, chose étrange, ions les meilleurs moments de celle vie heureuse , il i(*s voyait maintenant d'un tout autre œil qu'alors, tous, excepté les
souvenirs de sa première enfance. Là-bas dans son enfance, il reconnaissait quelque chose de vraiment agréable , dont- le retour embellirait la vie. Mais cet homme qui avait (■prouvé ces impressions de bonheur, il n'existait plus : c'était comme un souvenir dé quelque autre.
Dès qu'il entamait la période d'où était sorti rivan [liitch d'aujourd'hui, aussitôt toutesses
joies de jadis s'évanouissaient, maintenant
transformées en quelque chose de vil et de nul.
Plus ii s'élojgnait de son enfance, plus il se rapprochait du présent, plus nulles, plus incertaines devenaient ces joies.
Cela commençait à l'Ecole de droit, iiyavaii, encore là quelque chose de vraiment hou, la gafté, l'amitié, l'espérance ; mais déjà, dans ses classes supérieures, ces bons moments étaient
ii»
m LA m OKT
plus rares. Puis, pendant ses fonctions auprès du gouverneur, les bons moments revenaient de nouveau, C'étaient des souvenirs d'amour. Puis ionise brouillait, et le nombre des heures heureuses allait diminuant davantage è mesure qu'il en venait è l'âge mûr.
Le mariag >. .. si fortuit, si gros de désillusions..! L'odeur de 1q peau de sa femme, et la volupté, et l'hypocrisie \ et cette carrièrç morte, et ces soucis d'argent; et ainsi une année, el deux, etdixv et vingt, cl toujours ta môme chose. ESt plus le temps passait, plus sa vie semblait morte.
.« C'est comme si l'avais descendu la pente, », en croyant la remonter. C'est ce qui est ,. arrivé. Dans l'opinion publique, i<i moulais, » mais d'autant la vie glissait sous moi... Et )» voila que Je suis au bout. .. Meur • ! »
« Eh bien! qu'est-ce donc? Pourquoi? Non,
la MOUT D'i \ an lui i en r«7
>> c'est itnpossiblc, c'est impossible <ill(î 'a vi€ » soit si nulle, si dégradante I Et m elle est, en >> effet, et nulle et dégradante, pourquoi mourir » et mourir en souftVant? Pourquoi n'en » avoir qu'au moment de mourir la doulou- >> reuso conscience? il y a là* quelque chose " que je ne peux m'expljquor.
« Peut-être n'ai-je pas vécu ainsi qu'il le fui- » lait? » pensa-t-il brusquement. Mais corn- )< ment n'aurais-jepas vécu ainsi qu'il le fullait,
» puisque j'ai toujours laite»; que je croyais >> être mOU devoir? » se (lisail-il.
Et aussitôt il repoussa cette unique solu
lion du problème de la vie- et (h; la mort,
comme quelque chose d'absolument imposable.
« Que veux-tu donc, maintenant? Vivre?
>> Gomment vivre;? Vivre comme tu as vécu au >' Lribunal, lorsque l'huissier annonçait: « Le
» jugement vient... H » Le jugement vient! » Il vient, le jugement ! Le voilà, le jugement! ... » Mais je ne suis pas coupable ! s'écria-t-il » avec colère. Pourquoi ? Pour quelle raison? »
Il cessa de pleurer, et, tournant son visage contre le mur, il roula dans sa tète cette unique pensée : « Pourquoi, pourquoi tant d'horreur? »
Mais quoiqu'il examinât la question sous toutes ses faces, la réponse ne venait pas. Et quand cette idée se dressait devant lui, que tout cela provenait de n'avoir point vécu ainsi qu'il l'eût fallu, il se rappelait aussitôt la parfaite correction de sa vie, et il chassait cette idée
1. Formule consacrée pour annoncer l'entrée du tribunal dans la salle de ses séances.
Quinze jours se passèrent encore. Ivan Uiitch ne se levait plus de son divan. Il ne voulait plus se mettre au lit. Le visage presque toujours tourné vers le mur, il ressassait solitairement ses douloureuses et insolubles pensées.
« Qu'est-ce donc? Est-ce véritablement la » mort?»
Et la voix intérieure répondait:
— Oui, c'est elle!
« Mais pourquoi ces souffrances ? »
— Mais pour rien. Parce que!...
Il ne put obtenir d'autre réponse. Depuis le commencement delà maladie, lors-
ioO LA MOUT
au'Ivan Iliitcb s'était rendu pour la première fois chez le médecin, il vivaitdans des alternatives de confiance et d'accablement : c'était lantôtle désespoir, l'appréhension d'une mort eiîVoyable et mystérieuse; tantôt l'espérance et l'attachante étude de ses facultés organiques. Tantôt il ne voyait que la rate et l'intestin, qui pour un temps manquaient à leurs devoirs; tantôt surgissait devant lui, remplissant sa pensée hantée, la mort terrifiante et mystérieuse.
Ces deux alternatives se succédaient d'abord à intervalles à peu près égaux. Mais plus la maladie avançait, plus ses idées sur la rate perdaient de leur assurance, et plus s'accentuait l'appréhension d'une mort prochaine. Il n'avait qu'à se reporter à trois mois en arrière, comparer ce qu'il était alors avec ce qu'il était à présent, et se rappeler avec quelle
LA MORT D'IVAN ILIITCH loi
régularité il avait descendu la pente, pour que toute chance d'espoir s'évanouît.
Dans les derniers temps de sa solitude, — alors qu'il vivait le visage tourné contrôle dossier du divan, de cette solitude telle, au milieu d'une cité populeuse, de sa famille, de ses nombreux amis, que nulle part ou n'eût pu en trouver d'aussi complète, ni sous la terre, ni au fond de la mer, — Ivau Iliitch ne vivait plus que par les souvenirs de son passé.
Ces tableaux de sa vie passée défilaient devant lui. Cola commençait toujours par les époques les plus récentes, pour remonter jusqu'aux plus lointaines heures de son enfance. Ces prunes cuites, qu'on venait de lui servir, lui rappelaient les pruneaux français de son premier âge, avec leur goût spécial, et l'abandance de la salive lorsqu'on arrivait au noyau; et ces souvenirs du goût évoquaient toute une
152 LA xMORT
série d'images du temps : sa bonne, ses frères, ses joujoux... « Il ne faut pas songer à ces » choses-là... c'est trop pénible ; » se disait Ivan Iliitch, et il se transportait de nouveau dans le présent.
« Le bouton du dossier du divan, et les plis y> du maroquin... ce maroquin est cher et pas » solide. Il y a eu une discussion à propos de » lui... Je me rappelle un autre maroquin, et » une autre discussion, — quand nous avons » déchiré le portefeuille du père, et qu'on » nous a punis. Et maman apporta du gâ- » teau. »
Et de nouveau il fit une halte dans son enfance, et de nouveau il se sentit péniblement affecté. Il s'efforça d'écarter ces rêveries et de penser à autre chose.
Avec ces souvenirs lui revenaient en tête les phases de sa maladie. Là aussi, plus il remon-
LA MOUT D'IVAN 1LI1TGH lo3
tait, pins il trouvait de vie et de bonheur ; là, le bonheur et la vie ne faisaient qu'un.
« Gomme mes tortures vont en augmentant » sans cesse, ainsi toute ma vie n'a fait » qu'empirer de jour en jour, » pensait-il. « Un point lumineux, là-bas, au loin, tout » au commencement de la vie, et puis... tou- » jours plus noir, toujours plus noir, toujours » plus vite, toujours plus vite, en raison in- » verse du carré des distances de la mort. »
Et cette image de la pierre tombant avec une vitesse proportionnellement accrue se gravait dans sa tête. La vie, cet enchaînement de souffrances, vole de plus en plus rapide vers sa fin, — la suprême souffrance...
« Je vole... »
11 tressaille, il s'agite, il veut résister, mais il sait que déjà toute lutte est impossible, et de ses yeux, fatigués de regarder et qui ne
i5't LA MORT
peuvent pas ne pas regarder, il regarde le dossier du divan, et attend, attend cette chute épouvantable, ce choc, cette destruction.
« On ne peut pas lutter, se disait-il, mais » au moins je voudrais comprendre le pourquoi; » et cela aussi est impossible. On pourrait » l'expliquer en disant que je n'ai pas vécu » ainsi qu'il le fallait; mais il est absolument » impossible d'admettre cela, » se disait-il en songeant à la légalité, à la correction, à la convenance de sa vie.
« C'est impossible d'admettre cela, » continue it-il avec un sourire aux lèvres, comme si quelqu'un eût pu le voir et se laisser prendre à ce sourire.
« Point d'explication possible ! La torture, » la mort... Pouiquui ? »
LA MORT D'IVAN ILIITCI1 loa
Ainsi se passèrent quinze jours. Pendant ce temps s'accomplit l'événement souhaité par Ivan Iliitch et sa femme. Un soir, Petrichtchev demanda formellement la main de Lisa. Le lendemain, Praskovia Fédorovna entra chez son mari en cherchant dans quels termes elle lui annoncerait la nouvelle. Mais cette même nuit, précisément, l'état du malade avait empiré. Sa femme le trouva sur le même divan, mais dans une nouvelle position. Etendu sur le dos, il gémissait et regardait fixement devant lui.
Comme elle parlait des médicaments, il jeta les yeux sur elle.
Elle lut dans ce regard une telle haine qu'elle n'acheva pas.
— Par le Christ, laisse-moi mourir en paix! dit-il.
Elle voulut sortir ; mais en ce moment survint la fille qui voulait lui dire bonjour. Il jeta ce même regard sur Lisa, et, à ses questions sur sa santé, il répondit sèchement que bientôt il les débarrasserait tous de lui. Toutes deux se turent, restèrent encore un peu et se retirèrent.
— Mais en quoi est-ce notre faute ? demanda Lisa à sa mère. Comme si c'était nous qui l'avions rendu malade ! Je regrette bien papa, mais pourquoi nous tourmente-t-il de la sorte ?
A l'heure habituelle, le médecin arriva. Ivan Iliitch répondait par oui et par non, sans
perdre son expression de haine ; il finit p ir éclater :
— Vous le savez bien que vous ne m'êtes d'aucun secours. Laissez-moi donc, alors.
— Nous pouvons soulager vos souffrances, fit le médecin.
— Vous ne pouvez pas même cela. Laissez. Le médecin sort dans le salon et annonce à
Praskovia Fédorovna que cela va très mal et qu'il n'y a plus qu'un seul remède — l'opium — pour apaiser ses souffrances, qui doivent être intolérables.
Le médecin avait raison de dire que les souffrances physiques d'Ivan Iliitch étaient intolérables. Mais combien plus intolérables encore étaient ses souffrances morales ! c'est là que gisait le mal.
Ces souffrances morales provenaient d'une pensée qu'il avait eue cette nuit, en considé-
rant le visage ensommeillé, bonasse, aux pommettes saillantes de Guérassim.
« Qu'arrivera- t-il si, en effet, toute ma vie, » ma vie consciente, n'a pas été ce qu'elle » devait être? »
Il se prit à songer que ce qui se présentait à lui comme une hypothèse inadmissible, à savoir qu'il n'avait pas bien vécu, pouvait bien être la vérité, et que ses anciennes velléités de lutte contre ce que le haut monde considérait comme bon, velléités insensibles qu'il rejetait aussitôt bien loin de son esprit, pouvaient être le vrai, et que tout le reste ne l'était pas. Et sa carrière, et les arrangements de sa vie matérielle, sa famille, tous ses intérêts de société et de profession, tout cela pouvait n'être que mensonge.
Il essayait de défendre ses anciens principes ; mais il sentit soudainement toute la fai-
blesse de ce qu'il défendait. Et il ne lui resta plus rien à défendre.
« S'il en est ainsi, se disait-il, je quitte la » vie avec la conscience d'avoir perdu sans g aucun recours tout ce qui m'avait été donné. » Alors, comment faire? »'
Il se mit sur le dos, et repassa dans son esprit sa vie entière.
Le matin, en apercevant le laquais, puis sa femme, puis sa fille, puis le médecin, chacun de leurs mouvements, chacune de leurs paroles le confirma dans cette terrible vérité qui venait de lui apparaître cette nuit. C'était lui-même qu'il retrouvait en eux, tout ce qui avait composé sa vie, et il voyait clairement que tout cela n'était qu'un mensonge effro\ cb \ énorme, et qui dissimulait et la vie et la mort. Cette découverte augmenta, décupla ses souffrances physiques. Il geignait, il s'agitait, déchirait ses
habits : il lui semblait qu'ils l'oppressaient, qu'ils l'étouffaient. Et voilà pourquoi il haïssait.
On lui administra une forte dose d'opium. Il s'engourdit, mais à l'heure du dîner, la crise le reprit. Il chassait de chez lui tout le monde, et se démenait furieusement.
Sa femme vint à lui et lui dit :
— Jean, mon ami, fais cela pour moi (pour moi?). Cela ne peut pas te faire de mal; et cela soulage souvent. Qu'est-ce donc? Ce n'est rien ; même les gens non malades s'y prêtent.
Il ouvrit ses yeux tout grands.
— Quoi? l' extrême-onction ? Et pourquoi faire ? Je n'en veux pasl Et pourtant..
Elle fondit en larmes.
— Oui, mon ami , je vais appeler le nôtre. Il est si charmant !
— Excellent! Parfait! fit-il.
Quand le prêtre fut là, il administra le ma-
LA MOilT D'IVAN ILIITCH 16'
lade. Ivan Iliitch se calma, sentit diminuer ses doutes, et, par suite, ses souffrances : il eut une lueur d'espoir. Il recommença à songer à son pylore et à la possibilité de le guérir. Il reçut Pextrême-onction avec des larmes plein les yeux.
Lorsque après la cérémonie on le recoucha, il se sentit mieux sur le moment, et l'espoir de vivre refleurit en lui. Il se mit à réfléchir sur l'opération qu'on lui proposait.
« Je veux vivre, je veux vivre i se disait-il.
Sa femme vint le féliciter, et lui dit les paroles d'usage en pareil cas. Elle ajouta :
— N'est-ce pas que tu vas mieux?
Sans la regarder, il répondit :
— Oui.
Les habits de Praskovia Fédorovna, son attitude, l'expression de son visage, le son de sa
voix, tout lui criait cette seule chose. « Ce
» n'est pas cela ! Tout ce dont tu as vécu, tout » ce dont tu vis encore, tout n'est qu'un nienw songe, une hypocrisie qui cache à tes yeux la » vie et la mort. »
A cette pensée, sa haine lui revint, et avec elle ses souffrances physiques, et avec ses souffrances, la certitude d'une mort prochaine et inévitable.
Quelque chose d'insolite se passait en lui.
Une vis lui trouait, des coups de fusil lui broyaient les entrailles : la respiration lui manqua.
Il avait pris, en prononçant ce « oui », une physionomie vraiment terrible. En articulant ce « oui », en regardant sa femme droit dans les yeux, il se retourna, avec une énergie extraordinaire pour sa faiblesse, et lui cria :
— Allez-vous-en! Allcz-vouscn ! Laissezmoi !
LA MORT D'IVAN 1LI1TCH i63
De ce moment, commença ce cri qui ne cessa pas de trois jours, et si effrayant, qu'entendu à travers deux portes il remplissait l'âme de terreur. Lorsqu'il apostropha sa femme, il se voyait déjà perdu : impossible d'en revenir : c'était bien la fin, cette fois; et le problème de sa vie restait insoluble.
— Ou-ou-ou ! criait-il avec des intonations différentes.
Il commençait par crier : Ne khotchou ! (Je ne veux pas !) et son cri se prolongeait sur le son final : ou-ou-ou... !
Trois jours durant, il cria ainsi. Il se tordait dans ce sac noir où le poussait invinci-
blement une invisible puissance. Il se démenait comme un condamné à mort entre les mains du bourreau auquel il a perdu l'espoir d'échapper. À chaque instant, en dépit de ses efforts désespérés, il se sentait emporté de plus en plus vers ce qui le terrifiait. Il souffrait horriblement de se voir pousser dans ce trou noir, et encore plus, de ne pouvoir le franchir. Ce qui l'en empêchait, c'était l'idée que sa vie n'avait pas été un mensonge ; c'était cette justification de sa vie qui l'accrochait, le tirait en arrière et qui le torturait le plus.
Tout à coup une force le frappa dans la poitrine et le flanc, le suffoqua ; il était précipité •dans le trou noir : et là, au fond, quelque chose s'illuminait. 11 lui arrivait ce qui arrive parfois en chemin de fer, quand on s'imagine avancer alors qu'on recule, et
qu'on reconnaît brusquement la direction réelle.
« Oui, ce n'était pas cela! » se disait-il . « Mais cela ne fait rien. On peut, on peut en- » core faire cela. Quoi, cela? sedemanda-t-il.»
Et il se tut.
C'était à la fin du troisième jour, une heure avant l'agonie. A ce moment, le petit collégien se glissa furtivement dans la chambre de son père et s'approcha du lit. Le mourant continuait à crier en agitant les bras. Sa main rencontra la tète de son fils. Le petit collégien la saisit, la porta à ses lèvres et fondit en larmes.
C'était précisément l'instant où Ivan Iliitch, précipité, voyait la lueur, et comprenait soudain que sa vie n'avait pas été ce quelle devait être, mais qu'il avait encore le temps de racheter, l'instant où il se demandait « Quoi,,
» cela ? » et, dans l'attente, se taisait. C'est alors qu'il se sentit baiser la main. Il ouvrit les yeux et aperçut son fils. Il eut pitié de lui. Sa femme s'approcha aussi; il jeta les yeux sur elle. La bouche ouverte, des larmes coulant sur sonnez et sur ses joues, désespérée, elle le regardait. Il eut pitié d'elle.
« Oui, je les torture, pensa-t-il. Ils ont pitié » de moi; mais il vaut mieux pour eux que je » meure. »
C'était ce qu'il voulait leur exprimer; mais la force lui manqua.
a Du reste, à quoi bon parler; il faut agir, » pensa-t-il.
D'un regard il désigna son fils à sa femme, et dit:
— Amen!... j'ai pitié... et de toi aussi...
Il voulait ajouter: « Prosti ! (pardonne!) » mais il dit: «Propoustil (laisse passer !) » et,
n'ayant plus la force de se reprendre, il laissa tomber sa main avec désespoir, sûr detre compris par qui de droit.
Et soudain il vit clairement que le problème qui l'obsédait s'éclairait sous toutes ses facjs.
« J'ai pitié d'eux. Je voudrais les voir souf- « frir moins , l*& délivrer, et me délivrer mo> « môme de mes souffrances. Gomme c'c^t « bon, et comme c'est simple ! pensa-t-il. Et « mon mal, où est-il?... Où es-tu, mon « mal ? »
Et il tendit son attention.
« Ah oui! le voilà. Eh bien, tant pis!...
« Et la mort, où est-elle? »
Il cherchait sa peur accoutumée delà mort, et ne la trouvait pas.
« Où est-elle ? quelle mort ? »
Il n'avait plus peur, car il n'y avait plus de mort.
Au lieu de Ja mort, il y avait de la lumière.
— Ah ! voilà donc ce que c'est 1 fit-il à haute voix. Quelle joie!
Tout cela se passa en lui dans un seul instant; mais cet instant fut décisif.
Son agonie se prolongea encore deux heures. Quelque chose bouillonnait dans sa poitrine; son corps épuisé tressautait. Puis le bouillonnement et le râle allèrent en diminuant.
— C'est la fin ! fit quelqu'un au-dessus de sa tête.
Il entendit ces paroles et les répéta mentalement. « Finie, la mort! se dit-il. Elle n'existe plus. »
Il fit un mouvement d'aspiration, qu'il n'acheva pas, se raidit et mourut.
25 mars 1886.