PRÉFACE
La décapilion est-elle un supplice barbare, la souffrance et la conscience survivent-elles à la section du cou ? Ou bien la tête, séparée du corps, a-t-elle pendant un temps, si court qu'on le suppose, conscience des impressions internes ou extérieures ? Telles sontles questions que M. Paul Loye a voulu élucider. 11 a volontairement laissé de côlé tout ce qui relève de la sentimentalité et du droit qu'exerce la Société de priver de la vie un être humain. Il a maintenu la discussion sur le terrain scientifique ; il n'a pas craint d'assister à l'exécution de quelques condamnés, de noter chacune des modifications qui succèdent à la chute de la tête: renseigné sur ce point, il a cherché dans le laboratoire l'exphcation des faits dont il avait été le témoin, il a voulu déterminer leur valeur physiologique.
Cette méthode a été fructueuse. Elle a permis d'expliquer un certain nombre de faits qui avaient plus spécialement troublé les philosophes et les législateurs. Elle a montré que si, par les procédés de l'anesthésie, l'animal est plongé dans Finconscience avant la décapitation, les contractions de la face, les grimaces, qui semblent indiquer la violence de la douleur, se produisent avecleur régularité et leur physionomie
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ordinaires. Ce ne sont donc pas des phénomènes conscients témoignant de sensations perçnes, ce sont des actes automatiques, inconscients.
Je ne veux pas analyser dans ces quelques lignes l'ouvrage lui-même. Les faits recueillis et commentés par M. Paul Loye sont nombreux, très scientifiquement précisés : ils éliminent, je crois, du débat un certain nombre de points jusqu'ici controversés. Nous devons être reconnaissants à l'auteur des etîorls qu'il a accomplis : la Société a le devoir, au moment oii elle frappe un condamné, de savoir si à la privalion de la vie du criminel, ce qui est son but, elle n'ajoute pas une horrible torhu-e comme on l'en a accusée.
Cette étude a permis à M. Paul l.oye de pousser plus loin notre connaissance de quelques questions de physiologie humaine, notamment de modifier, à propos de l'homme, les idées que Flourens, à la suile d'expériences sur le chien, avait rendues classiques sur le rôle et l'étendue du nœud vital.
Pour ma part, je suis parliculièrement reconnaissant à M. Paul Loye de cette étude. Elle servira au médecin légiste lorsque celui-ci sera consulté sur les conditions de la mort de certaines victimes après seclion des parties molles du cou et parfois même après décollation criminelle. Nous sommes, en effet, Irès mal renseignés sur les causes réelles et sur le moment de la mort de ces victimes. Ce moment précis est difficile à déterminer car les tissus et les dilférenls organes ne meurent pas en même temps. Ces lacunes nous empêchent quelquefois de résoudre les questions de survie qui se posent quand plusieurs personnes
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sontalteintes presque eu même temps par des blessures plus ou moins analogues.
Une dernière considération me touche très vivevemeiit. Aujourd'hui la science est souvent invoquée par des personnes insuffisamment initiées à ses méthodes. Chacun cherche dans les affirmations scientifiques les arguments qu'il peut faire servir à la thèse qui lui est chère. Or, dans ce livre, rien n'est livré au hasard. Nous pouvons, comme hommes, être partisans de la peine de mort ou souhaiter qu'elle soit abolie : nous n'avons pas, au nom de la science, à nous souvenir de nos préférences ou de nos opinions. IVous n'avons pas à savoir si les conclusions expérimenlales favoriseront telle ou telle thèse : nous devons fournir avec le plus de précision possible la solution scientifique et exclusivement scientifique du problème posé.
C'est en ce sens que ce livre est conçu. L'auteur a éliminé les arguments douteux : il est resté sur le terrain hmité de l'expérimentation. Je ne pense pas qu'il y ait heu de s'en repentir. Les conclusions se dégagent avec une netteté parfaite. Il est permis de dire, eu terminant cette lecture, que si la peine de mort doit contin\ier à être inscrite dans nos Codes, la décapitation est le mode de supplice qui supprime le plus complètement les douleurs résultant de l'application de la peine et môme celles qui ont pour cause la maladresse des exécuieurs.
P. Brouârdel.
La conscience survit-elle à la décapitation? La tête, brusquement séparée du corps, peut-elle encore penser, encore vouloir, encore souffrir? Le malheureux, qui -vient de payer sa dette à la justice, ressent-iU'horrible blessure produite par le glaive de l'exécuteur?
Oui, disent certains adversaires de la peine de mort, quelques partisans de la suppression de ]a guillotine, ceux qui regardent l'application de la peine capitale « comme un grand crime social qui n'en a jamais prévenu aucun autre ». La décapitation n'amène pas, ajoutent-ils, cette mort immédiate rêvée par les philosophes humanitaires, cette mort douce qu'ont si éloquemment réclamée pour les criminels nos législateurs de 1791 et qui doit consister dans la simple privation de la vie sans addition d'une torture quelconque. La tête du guillotiné ressent longtemps encore, d'après les uns, pendant quelques minutes, d'après les autres, la terrible douleur provoquée par la sec-
lion (lu COU : elle se trouve ainsi soumise à un supplice épouvantable el indescriptible dont la durée reste peut-être inconnue, mais dont la férocité place le justicier du XIX" siècle au niveau du sauvage.
La décapitation serait donc à supprimer au nom de la morale et de l'humanité. Et, comme aucun autre procédé de supplice n'ofîre plus de garanties, la peine de mort elle-même devrait être rayée de nos Codes puisqu'elle ne peut être appliquée dans les conditions prévues parla loi, puisqu'il est impossible d'arracher ia vie sans torturer le condamné.
Assurément les anecdotes ne manquent pas, les témoignages abondent pour déclarer que la décollation n'éteint pas subitement la conscience. Des hommes très érudits, des savants distingués, des médecins fort recommandables affirment à chaque occasion que la mort par décollation n'est pas instantanée, que la perception ne disparaît pas au moment oii la peine capitale est appliquée de par la loi.
On comprend le parti qu'un avocat peut tirer de pareiUes affirmations en présence d'un jury facile à émouvoir: on conçoit l'importance d'une telle arme entre les mains des adversaires de la peine de mort. Le législateur embarrassé demande à la science ce que valent toutes ces déclarations et les savants répondent en se contredisant les uns les autres. Au nom des théories les plus solennelles, des médecins éminents s'efforcent de démontrer que, dans la tête séparée du corps parle glaive de la guillotine, le sentiment, la personnalité, le moi, subsiste pendant un
certain temps et ressent l'arrière-douleur dont le cou est affecté. D'autres, plus hardis, assurent même que, dans le tronc ensanglanté, la sensibilité existe tout entière.
Il ne saurait être question, dans ce livre, d'examiner si la peine capitale doit ou ne doit pas être supprimée de nos Godes. Sans doute, chacun de nous regrette que les législations ne puissent trouver d'autres moyens de prévenir les crimes ; et, comme le dit Sœmmering, « le médecin, dont l'unique objet est de prolonger la vie par tous les moyens de l'art, ne conçoit pas comment un homme peut s'arroger le droit de priver de la vie son semblable ». Mais, nous sommes bien obligés de le reconnaître, nous ne pouvons appoi'ter ici que des vœux: notre compétence cesse devant celle du législateur. Et que demande ce dernier? Il veut simplement savoir si le procédé de supplice usilé dans notre pays n'est pas celui qui réalise le mieux les indications données par l'Assemblée de 1791 : il cherche à connaître si véritablement la souffrance succède à la décapitation.
Eh hien, si respectables que puissent être les efforts des adversaires de la peine capitale, si généreuse que soit leur thèse, il ne faut pas qu'une science complaisante leur fournisse des arguments douteux ou erronés. Oui, la science peut aider à l'abolition du dernier supphce, mais c'est en apportant à la société des armes puissantes pour empêcher le crime : ce n'est pas eu diminuant son autorité par des disser-r
talions senlimentales. C'est sans parti pris, sans idée préconçue que la question de la survie de la conscience après la décapitation doit être étudiée: certes, cette question est déjà assez complexe sans qu'elle vienne encore se mêler à des considéi'ations d'ordi-e moral ou philanthropique. Voici, du reste, comment elle se pose dans toute sa rigueur :
Quelles sont les modifications apportées dans l'organisme par la décapitation ? Quel est, en particulier, l'état de la conscience après la section brusque et immédiate du cou? La mort intellectuelle, la seule dont s'occupe la loi, est-elle réellement inslantanée?
C'est le plus souvent en prenant pour guide une théorie préconçue, et non pas à la suite d'une observation exacte, que les différents auteurs ont répondu. Que les discussions aient eu lieu dans le public, dans la presse ou dans les sociétés savantes, qu'elles aient été soutenues par des philanthropes, par des journalistes ou par des médecins, elles ont presque toujours eu pour seules bases des légendes plus ou moins suspectes et des hypothèses plus ou moins invraisemblables.
La question n'est-elle donc pas assez grave pour exiger des arguments d'une précision absolue? Qu'importe telle ou telle manière de voir? 11 ne s'agit pas de déclarer que, d'après ce que l'on suppose, les choses ont dû se passer de telle ou telle façon : il faut dire comment elles se sont passées, et, pour le dire, il faut l'avoir vu.
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Aussi, parmi les nombreux documents qui ont trait à l'étude de la décapitation, ceux-là méritent la première place qui ont été recueillis par des physiologistes ou par des médecins sur le lieu même de l'exécution. Les dissertations, si brillantes qu'elles soient, ne doivent occuper que le second rang; l'important est d'obtenir tout d'abord des éléments certains de dissertation.
Cependant, il faut bien l'avouer, ces documents que l'on va chercher au pied de la guillotine ne sauraient suffire pour une élude complète et rigoureuse de la décapilation. On a beau vaincre des répugnances très légitimes (et cela n'est pas aussi facile que quelques personnes se l'imaginent), on ne regarde pas tuer un homme sans éprouver un douloureux serrement qui modifie beaucoup la puissance de l'observation. Aussi ne doit-on pas compter sur un examen détaillé et minutieux comme celui qu'on pratique au lit d'un malade ou dans le coin d'un laboratoire. L'attention est vivement appelée sur un point et néghge presque complètement les autres : et même, ce n'est pas du premier coup que l'on peut suffisamment maîtriser son émotion pour étudier l'œuvre de la guillotine avec toute la rigueur de la méthode scientifique.
Voilà pourquoi l'observation des suppliciés, si délicate qu'on la suppose, ne saurait permettre de déterminer exactement le mécanisme de la mort par la décapitation. Aussi, c'est à l'expérimentation sur les animaux qu'il faut demander secours; c'est dans le
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laboraloire de physiologie, là où sont réunis tous les appareils dont on dispose actuellement pour l'étude <3es diverses fonctions animales, qu'il faut chercher à connaître les modifications apportées à l'organisme par la section du cou.
Dans quelle mesure les résultats observés chez l'animal, chez le chien, par exemple, sont-ils apph- ■cables à l'espèce humaine ? Je n'ai pas à le dire ici. Mais, assurément, il est aussi légitime détenir compte des expériences du laboratoire, quand il s'agit d'un •décapité, que lorsqu'il s'agit d'un noyé ou d'un pendu.
Donc, d'un côté, observation directe et immédiate sur les suppliciés ; de l'autre, expérimentation sur les animaux; tels sont les deux procédés qui peuvent nous permettre d'apprécier les etïets de la décollation. Les renseignements fournis par l'un et par l'autre doivent nécessairement se compléter.
La question de la survie delà conscience chez les décapités n'est du reste pas la seule qui puisse nous intéresser. J'ajoute même que, pour le physiologiste habitué à Texamen des manifestations organiques plutôt qu'à l'analyse des actes intellectuels, cette question, si passionnante pour le public, devient presque secondaire. Toutefois elle se présente d'une façon si sérieuse qu'il est bien difficile de ne pas l'aborder sérieusement. Mais, ce qui doit nous préoccuper également à un très haut degré, ce qui a inspiré cet ouvrage, c'est surtout l'étude des modifications apportées dans toutes les parties de l'individu par la section
du COU, c est la recherche des causes de la mort, c'est la connaissance des troubles survenus dans l'exercice de chaque fonction. 11 est, en efîel, du plus haut intérêt scientifique de savoir exactement ce qui se passe quand un homme bien porlant, quand un animal supérieur en pleine santé, passent subitement de vie à trépas ; et la mort brutale provoquée par la décollation peut fournir sur ce sujet des renseignements d'une incontestable valeur. Envisagée de cette manière, l'étude de la décapitation se rattache aux questions les plus élevées de la biologie : aussi, dans son livre immortel sur la vie et la mort, notre grand Bichatl'avait-il pressentie comme une source de documents précieux pour établir les lois de l'existence.
La décollation produit, en effet, plusieurs lésions rapidement fatales. L'œuvre du physiologiste est de démêler la part qui revient à chacune d'elles dans le mécanisme de la mort, de déterminer quelle est celle qui prédomine et qui frappe le plus subitement l'individu. Aussi est-il essentiel d'examiner séparément tous les changements provoqués par la séparation brusque de la tête.
Voilà pourquoi cette étude est un travail de pure physiologie.
D'ailleurs, je dois le déclarer dès maintenant à mes lecteurs, ce hvre n'est pas le roman de la guillotine. Ceux qui l'ouvriraient pour y chercher de fortes émotions, pour y trouver la description de scènes horrii)les, pour y lire des légendes saisissantes, ceux-là
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seraient rapidement déçus. Ce livre est écrit pour ceux qui s'intéressent aux grands problèmes des condilions de la vie et des causes de la mort : il n'a donc pas sa place chez ceux qui se plaisent au spectacle de la dernière agonie et à la narration des préparatifs écœurants d'une exécution capitale.
J'ai simplement voulu réunir les documents disséminés jusqu'ici sur la décapitation. J'ai pensé qu'en utilisant mes observations sur les suppliciés et mes expériences sur les animaux détronqués, je pourrais écrire pour la décollation une monographie semblable à celles que certains physiologistes, que certains médecins légistes ont pubhées au sujet de la pendaison, delà strangulation et des différentes formes de mort rapide.
Tel a été mon programme, telle a été ma seule ambition.
Toutefois, je n'aurais jamais osé livrer ces feuilles à la publicité si je n'y avais été encouragé par des maîtres bienveillants qui ont diminué mes scrupules. 11 y a, semble-t-il, des choses dont on ne doit pas parler, même sous le couvert de la science ; et l'application de la peine de mort paraît être de celles-là. Mais, en présence des nombreuses discussions dont l'étude de la décapitation a été récemment l'objet dans les sociétés savantes et dans la presse, en présence des propositions visant à changer le mode de supphce actuellement employé en France, j'ai pensé qu'il n'était peut-être pas inopportun de réunir tous les faits et d'examiner la valeur de toutes les opinions.