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CHAPITRE Y

VALEUR DE NOS PROCÉDÉS. PREUVE EXPÉRIMENTALE : MORT APPARENTE CHEZ LES ANIMAUX

A l’aide de divers artifices de laboratoire, nous avons mis un très grand nombre d’animaux dans un état de mort apparente ou tout au moins dans un état se rapprochant de celui-ci et pouvant en imposer, ù un examen superficiel, pour la mort réelle. Chaque fois, il nous a été permis, par l’emploi de l’un de nos procédés, d’établir un diagnostic certain, diagnostic que nous avons vérifié par l’autopsie ou par d’autres moyens de contrôle infaillibles. Nous avons répété nos expériences maintes fois et sur des sujets différents ; quel que lut l’animal choisi, le succès toujours a été le même.

Sans doute, il n’est pas absolument logique, dans le problème qui nous occupe, de conclure de l’animal à l’homme. Mais il s’agit ici d’étudier des procédés qui ont pour but de mettre en évidence la persistance de la circulation sanguine; or, cette fonction, chez la plupart des animaux, s’exerce dans les mêmes conditions

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que chez l’homme; les résultats de nos expériences sont donc très précieux et d’autant plus concluants qu’ils se trouvent confirmés par des faits cliniques indiscutables.

Nous ne reproduisons ici que l'expérience type. Nombreux sont les animaux sur lesquels nous avons tour à tour expérimenté : l’efficacité de nos procédés a été constatée sur des chiens, des chèvres, des chats, des lapins, des cobayes, des marmottes, des salamandres, des grenouilles, des têtards, des poissons, des sangsues, des vers de terre, etc. Pour déterminer la mort apparente, nous avons employé successivement :

1° Le curare. — Le curare jouit de la singulière propriété, étudiée surtout par Claude Bernard et Vul pian, de faire la séparation physiologique des muscles d’avec les nerfs : il frappe d’inertie les extrémités périphériques de tous les nerfs moteurs avec lesquels il est mis en contact. 11 résulte de cette propriété que, chez un animal curarisé, les excitations des nerfs moteurs ne peuvent plus se transmettre aux muscles : l’animal se trouve donc paralysé de tous ses mouvements volontaires et réflexes, il est comme mort; mais l’emploi d'un des moyens que nous avons préconisés suffit à démontrer que cette mort n’est qu’apparente.

Nous laissons pendant quelques instants un têtard de grenouille dans une solution de curare à 1 pour 1000 : le têtard devient absolument inerte et aucun vestige de vie ne semble persister. Or, si nous injectons à une extrémité une petite gouttelette d’une solution très légère de ferrocyanure de sodium, il nous est permis, à l’aide d’une petite incision et du réactif ferrique, de constater à l’autre extrémité la présence du ferrocyanure : donc la circulation continue toujours et la vie n’est pas éteinte. La circulation continue si bien que, si nous plaçons le têtard sur le porte-objet du microscope, nous pouvons examiner directement et tout à notre aise, au niveau de l’expansion caudale transpa-

rente, tous les curieux phénomènes dont s’accompagne la progression du sang dans les vaisseaux.

a Une sangsue curarisée, dit Claude Bernard *, parait absolument morte; cependant, comme les sangsues mortes, elle ne se recouvre pas d’un mucus épais, elle n’entre pas en décomposition, et l’excitation galvanique la fait remuer; toutes les fonctions de la vie de relation sont abolies, la circulation continue cependant, et les glandes situées sur le côté du corps, glandes qui donnent un mucus visqueux, continuent à sécréter d’autant plus abondamment qu’on les excite davantage. Si la sangsue n’a pas été complètement empoisonnée, elle revient au bout de quinze ou vingt jours de cette existence, de laquelle semblent avoir complètement disparu les phénomènes de la vie de relation. » A l’instar de Claude Bernard, nous avons curarisé des sangsues, et chaque fois la réaction bleu de Prusse obtenue à l’extrémité opposée à celle où nous avions injecté une goutte d’une solution de ferrocyanure nous a averti de la persistance de la circulation et partant de la vie. Par contre, nous n’avons jamais constaté aucune réaction lorsque nous injections une sangsue après l’avoir laissée séjourner pendant un certain temps (une demi-heure environ) dans du vinaigre ou une solution forte d’acide acétique. C’est que, dans ce dernier cas, la sangsue était réellement morte et ne présentait aucun des phénomènes de vie signalés par Claude Bernard.

Nous injectons sous la peau d'une grenouille une solution de curare : quatre minutes après, l’animal est immobile et flasque, avec toutes les apparences de la mort réelle. Une injection d’iodure de potassium, de ferrocyanure de sodium, l’examen hémato-spectroscopique de la membrane interdigitale nous démontrent

1. In Leçons sur les effets des substances toxiques et médica menteuses, p. 363. Paris, 1857.

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que la circulation persiste et que la vie, par conséquent, n’a pas cessé. Du reste, chaque fois que nous avons porté le diagnostic de vie, nos grenouilles, après une mort apparente variant de huit à dix jours, sont revenues spontanément de leur stupeur. Le curare paralyse les fonctions pulmonaires, mais n’a aucune action directe sur le cœur, et c’est ce qui explique la longue survie des grenouilles, la quantité d’oxygène absorbée par la peau étant suffisante chez ces batraciens pour entretenir l’hématose.

Un cobaye est curarisé : nous avons soin de pratiquer la respiration artificielle pour empêcher l’asphyxie et par suite l’arrêt du cœur qui résulterait de la paralysie des mouvements respiratoires. Une injection de fluorescéine, d’iodure de sodium, de ferrocyanure de sodium, une injection d’essence parfumée (pervenche), l’examen direct de la circulation par la forcipressure appliquée à l’oreille et sur un pli de la peau, l’examen hémato-spectroscopique, l’emploi de chacun de ces moyens donne, sur ce cobaye et sur d’autres cobayes curarisés, des résultats absolument concluants et nous fournit la preuve certaine que nous nous trouvons chaque fois en présence d’un animal en vie.

Si, sur d’autres cobayes curarisés, nous négligeons d’entretenir la respiration, les mouvements respiratoires s’arrêtent, bientôt suivis d’un arrêt des mouvements du cœur : il n’y a plus de circulation, c’est la mort. En vain nous avons recours à chacun de nos moyens de diagnostic : tous ne donnent que des résultats négatifs et ne nous laissent aucun doute sur la certitude de la mort.

2° Le chloroforme. — Nous injectons sous la peau du dos d’une grosse grenouille un centimètre cube d’une solution saturée de chloroforme à 1 pour 100. L’anesthésie est complète au bout de six minutes : rien ne révèle la persistance de la vie, nous la diagnostiquons par l’emploi d’un de nos procédés. L’examen direct

des vaisseaux à l’aide du microscope nous permet de constater que la circulation se fait régulièrement, et cette constatation directe de la vie donne raison à noire diagnostic. L’anesthésie, du reste, ne dure que cinquante minutes, et, deux heures après l'injection, la grenouille recouvre son état normal.

Une autre grenouille est plongée dans une solution saturée de chloroforme étendue de son propre volume d’eau, soit une solution à 1 pour 200. L’anesthésie et la résolution complète se produisent au bout de quatre minutes et durent environ une heure. Pendant ce temps, nous avons la preuve certaine de la persistance de la circulation en injectant dans une des pattes postérieures quelques gouttes d’une solution de ferrocyanure de sodium, produit que nous retrouvons, deux minutes après l’injection, dans une des pattes antérieures.

Nous avons chloroformisé des chiens, des chèvres et de nombreux cobayes. La chloroformisation chez ces derniers était obtenue en plaçant devant les narines une éponge imbibée de chloroforme, ou mieux en mettant l’animal sous une cloche dans laquelle nous dégagions des vapeurs de la substance anesthésique. Nous portions notre diagnostic à l’aide d’une injection de fluorescéine ou par l’examen de la salive et de l’urine après injection d’une solution d’iodure de sodium, ou encore par l’examen du sang (procédé du fil, section de la peau) après injection d’une solution concentrée de ferrocyanure de sodium. Chaque fois que le chloroforme donné à dose toxique avait engendré la mort, les résultats de l’injection ont été négatifs et notre diagnostic toujours a été reconnu exact par l’ouverture du péricarde et la constatation directe de l’arrêt du cœur.

De toutes nos expériences, une des plus concluantes est sûrement celle-ci. Nous avions chloroformisé à fond un chien de 15 kilogrammes: l’anesthésie était com-

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plète, et une injection d’une solution concentrée de fluorescéine nous avait donné la coloration caractéristique, donc notre chien était encore en vie. Pourtant la mort nous paraissait bien réelle; le cœur, examiné par le Dr Charras et par nous, ne laissait percevoir aucun battement, et, malgré tous nos soins, nous ne parvînmes point à ranimer l’animal. Sans plus ample examen et sans avoir recours à une injection d’autres substances qui nous eût permis de porter un diagnostic certain, nous pensâmes que le chien, encore vivant au moment où nous avions injecté la fluorescéine, était actuellement bien mort, et nous l'abandonnâmes comme tel. Or, quel ne fut pas notre étonnement, lorsque, le lendemain, en retournant à notre laboratoire, nous entendîmes des aboiements; le chien que nous avions cru mort et que l’emploi d’un de nos procédés nous avait indiqué comme étant vivant, était spontanément revenu du sommeil anesthésique pendant la nuit.

3° L’étlier et le bromure d’ctliyle. — Une grenouille reçoit sous la peau deux centimètres cubes d’une solution d’éther au vingtième. L’anesthésie arrive au bout de dix minutes : le diagnostic de mort apparente que nous portons est confirmé par le retour de la grenouille à son état normal vingt-cinq minutes environ après l’injection.

Nous plongeons une grenouille dans une solution d’éther au vingtième : anesthésie et résolution complète au bout de trois minutes. Nous portons le diagnostic de mort apparente : retour de la grenouille à son état normal une heure environ après l’injection.

Si, au lieu de laisser la grenouille pendant deux minutes, nous la laissons une heure dans la même solution, nous n’obtenons par l’emploi de nos procédés que des résultats négatifs, et nous portons le diagnostic de mort réelle. La grenouille est mise en

observation, et le retour à la vie n’est constaté à aucun moment, ce qui confirme notre diagnostic.

Nous avons aussi expérimenté sur des cobayes et des jeunes chats. Les résultats obtenus sur ces animaux, tant avec l'éther qu’avec le bromure d’éthyle, ont été très concluants et tous en faveur de notre méthode.

4° L’hyilrale de chierai. — Dose injectée SUT de grosses grenouilles : 3 à 5 centigrammes. Cessation de tout réflexe, mort apparente durant plusieurs heures : diagnostic affirmatif contrôlé par la constatation directe, à l’aide du microscope, de la persistance de la circulation.

Si nous portons à 30 centigrammes la dose de chloral injectée, le diagnostic est négatif. Le microscope nous montre l’arrêt complet et définitif de la circulation, et la grenouille ne revient plus à la vie.

Dose de chloral injectée sur un lapin : 1 gramme. Sommeil profond, absence de tout réflexe. Diagnostic affirmatif, retour à l’état normal.

Dose injectée sur un autre lapin : 3 grammes. Sommeil rapide, profond, absence de tout réflexe, refroidissement graduel, arrêt des mouvements respiratoires. Diagnostic négatif, confirmé par l’arrêt du cœur et la persistance de l’état de mort.

Un chien de 7 kilogrammes reçoit en injection 5 grammes de chloral : anesthésie complète, absence de tout réflexe. Nous injectons profondément dans le tissu cellulaire 30 centigrammes d’essence de pervenche en solution huileuse. Elimination rapide et très prononcée de l’essence par les voies respiratoires; nous portons le diagnostic de mort apparente, diagnostic confirmé par l’examen du cœur et la persistance du pouls.

5° La morphine. — Une injection de 1 à 2 centigrammes de chlorhydrate de morphine chez une grosse grenouille provoque une immobilisation et une résolution musculaire complètes qui durent plusieurs heures et même plusieurs jours, suivant la dose de narcotique

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injectée. Les résultats obtenus par des injections de lluorescéine, d’iodure, de ferrocyanure, par l’examen hémato-spectroscopique ne laissent aucun doute sur la persistance de la vie : notre diagnostic est confirmé par l’examen direct de la circulation à l’aide du microscope.

Résultats positifs constatés également chez des cobayes, des jeunes lapins et des chats nouveau-nés : le sommeil anesthésique avait été obtenu par l’injection d’une dose de morphine variant de 1 à 2 centigrammes, suivant le poids de l’animal.

6° La narcotine. — Claude Bernard injecta sous la peau d’une grenouille 2 centigrammes de narcotine. Il survint de la raideur des membres, puis une extension générale avec petits soubresauts : la grenouille fut laissée pour morte; cependant le lendemain elle était revenue. Nous avons répété l’expérience de Claude Bernard, et nous avons réussi chaque fois, par une injection d’iodure ou de ferrocyanure, à démontrer la persistance de la vie. Lorsque la dose de narcotine injectée était forte, 3 centigrammes ou seulement 2 centigrammes et demi, le plus souvent l’animal ne s’éveillait pas, et nous avions la preuve certaine de la mort réelle dans l’absence complète de toute réaction colorée sur le buvard imbibé de sérum.

7° Le nitrite d'amyle. — Un lapin pesant 1 ldlog. 50 est soumis à une inhalation de 1 gramme de nitrite d’amyle. Résultat négatif obtenu par l’emploi de chacun de nos procédés nous démontrant que la mort est réelle : nous contrôlons le diagnostic par l’ouverture du thorax et la constatation directe de l’arrêt du cœur.

8° La nicotine. — Nous n’avons expérimenté avec ce poison que sur des grenouilles. La dose de nicotine nécessaire pour déterminer chez ces animaux un état de mort apparente est très relative, et on ne peut l’obtenir que par tâtonnement : une goutte de nicotine pure suffira le plus souvent pour créer un état de mort apparente sans exposer l'animal au danger de la

mort réelle. L’empoisonnement est caractérisé : 1° par une période convulsive d’une durée de deux à trois minutes, s’accompagnant de convulsions irrégulières disséminées dans tous les muscles; 2° par une période de calme, d’immobilité avec conservation des mouvements réflexes; 3° par une période de paralysie aboutissant à une résolution musculaire complète au bout d’une heure. La grenouille paraît alors réellement morte, pourtant elle ne l’est pas, puisqu’une injection de ferrocyanure de sodium dans une des pattes postérieures donne la réaction bleu de Prusse dans une des pattes antérieures, et elle est si bien en vie que, si on la laisse dans un lieu frais et humide, le lendemain ou le surlendemain, on la retrouve complètement revenue à son état normal. Lorsque la dose de nicotine avait été trop forte, la paralysie atteignait tous les muscles, y compris le muscle cardiaque; la mort était bien réelle, et nous n’obtenions aucune réaction.

9" Autres substances. — Nous avons tour à tour employé sur différents animaux la plupart des produits toxiques. Quelle que fût la substance choisie (strychnine, atropine, physostigmine, muscarine, pilocarpine, vératrine, aconitine, digitaline, alcool), chaque fois que la dose injectée a été mortelle, les résultats obtenus par l’emploi de nos procédés ont été négatifs; ils ont été par contre affirmatifs et nous ont averti de la persistance de la vie toutes les fois que le poison, injecté à très faible dose, n'avait pas déterminé la mort. Il convient d’ajouter, il est vrai, que, dans ces derniers cas, il existait d’autres signes apparents qui ne permettaient pas un instant d’hésitation; mais nous ne tenions aucun compte de ces signes et nous ne basions notre diagnostic que sur les résultats fournis par l’emploi de nos procédés.

Nous aidant des magnifiques travaux de MM. Cadéac et Meunier sur l’alcoolisme et les essences, nous avons expérimenté avec ces dernières sur des lapins, des

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cobayes, des chats et des chiens. Nous nous sommes surtout servi des essences classées parmi le groupe excito-stupéfiant et le groupe stupéliant. Dans ces dernières expériences, comme dans les autres, nous n’avons pu une seule fois surprendre nos procédés en défaut.

10° Asphyxie par submersion. — En tenant un animal sous l'eau pendant un temps variable suivant le poids, l’espèce et l’àge du sujet en expérience, on détermine la mort réelle ou un état de mort apparente que l’on réussit à dissiper par les procédés ordinaires de la respiration artificielle et mieux par le procédé des tractions rythmées de la langue. Nous avons successivement immergé des lapins, des chats et des cobayes. Dès que l’animal était retiré de la cuve, immobile, sans réflexe ni mouvement respiratoire appréciable, il recevait profondément dans le tissu cellulaire une dose relativement élevée d’une solution de ferrocyanure de sodium, et en même temps nous nous mettions à l’œuvre pour le rappeler à la vie. Or, il arrivait souvent que l’animal ne respirait pas encore d’une façon sensible et n’avait encore donné aucun signe de vie, que déjà nous avions diagnostiqué l’absence de la mort réelle par la coloration bleu céleste que prenaient sous la réaction de quelques gouttelettes d’acide azotique ou de perchlorure de fer les lèvres d’une incision intéressant le derme et pratiquée loin du point d’injection. Lorsque sept à dix minutes après l’injection la coloration révélatrice de la vie ne se manifestait pas, c’est en vain que nous prolongions la respiration artificielle ou les tractions rythmées de la langue : l'animal était bien mort. L’autopsie, pratiquée séance tenante, faisait constater les lésions ordinaires observées chez les noyés, et donnait raison à notre diagnostic.

11° Asphyxie par l’oxyde de carbone. — Le même succès a couronné nos expériences avec l’oxyde de carbone ; les sujets (lapins et cobayes) étaient intoxiqués

par un séjour de quelques minutes dans une caisse d'un mètre cube environ, dans laquelle nous brûlions directement du charbon ou dans laquelle nous faisions dégager, à l’aide d’un tube, l’oxyde de carbone donné par la combustion du charbon placé en dehors dans un réchaud.

12° Congélation. — Une grosse grenouille, enfermée dans une petite cage, est maintenue pendant trois heures environ au milieu de la masse d’un mélange réfrigérant composé de deux parties de glace pilée et d’une partie de sel marin : la température moyenne durant l’opération a été de — 15 degrés. A la fin de l’épreuve, l’animal est absolument congelé et dur comme un morceau de bois. L’aiguille de la seringue de Pravaz détermine en pénétrant dans les tissus des petits craquements comme si elle s’enfoncait dans un glaçon; il nous est impossible de pousser l’injection. Nous procédons au réchauffement graduellement et avec lenteur; la grenouille devient flasque, noirâtre, ses yeux sont opaques. Une injection de ferrocyanure de sodium, par les résultats négatifs qu’elle donne, nous indique que la vie est complètement éteinte. Pour confirmer le diagnostic nous ouvrons la poitrine et nous constatons l’arrêt du cœur.

Une autre grenouille de même grosseur que la précédente est soumise à l’action du froid : elle est maintenue non au milieu du mélange réfrigérant, mais simplement sur la surface. Au bout de dix minutes, l’animal se raidit, il ne fait plus un mouvement; il n’a néanmoins été que surpris par le froid, il n’est gelé que superficiellement; l’aiguille pénètre dans l’épaisseur des tissus, le ferrocyanure est absorbé, et sa diffusion dans toutes les parties du corps nous permet d’affirmer que la mort n’est qu’apparente. La grenouille est réchauffée graduellement et, en quelques minutes, elle recouvre ses mouvements.

Répétées sur des sangsues et des lombrics, ces expé-

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riences nous ont donné les mêmes résultats : réaction négative dans la mort réelle, réaction affirmative dans la mort apparente.

13° Commotion cérébrale. — Nous frappons violemment contre le rebord de notre table la tête d’un congre (anguille de mer) pesant 350 grammes et mesurant 55 centimètres. La commotion détermine une résolution complète : saisie par le milieu du corps, l’anguille pend inerte, sans le moindre mouvement. Cependant la mort n’est qu’apparente, ainsi que nous l’indique une injection de ferrocyanure de sodium, et bientôt l’animal, remis dans l’eau, secoué légèrement, s’agite et se déplace.

14° Léthargie hibernale (marmottes et tortues), a.

Marmottes. — Il nous a été impossible, habitant le littoral, d’expérimenter nos procédés sur des animaux hibernants dans leur pays d’origine. Nous n’avons même trouvé aucun confrère qui ait pu nous rendre ce service; mais les expériences qu’il nous a été impossible de faire dans les Alpes ou dans les Pyrénées, nous les avons faites chez nous, tout à notre aise, grâce à l’obligeance de notre ami, le naturaliste Nourrit, dont les marmottes sont célèbres à Marseille, et qui a bien voulu mettre à notre disposition quatre de ces animaux apportés de Ghamonix dans les Alpes.

Nous avons expérimenté durant l’hiver rigoureux de 1895 et principalement en janvier, par une température moyenne de 1 à 3 degrés au-dessous de zéro. Nos marmottes étaient en léthargie complète : absolument immobiles et insensibles, elles ne réagissaient sous aucune excitation ; toute personne non instruite des phénomènes curieux du sommeil hibernal les eût considérées comme étant réellement mortes.

Or, l’emploi de nos procédés montrait, de la façon la plus certaine, que la mort n’était qu’apparente, puisque la circulation continuait à se faire.

Une injection de fluorescéine colorait les yeux en

vert, et une belle coloration verte était obtenue avec une seule goutte de sang étendue d’eau.

Un morceau d’amadou maintenu pendant un quart d’heure dans la cavité buccale d’une marmotte, après injection d’une solution d’iodure de potassium, donnait, exprimé sur un papier buvard et à l’aide de l’acide azotique, la réaction bleue caractéristique de l’iode sur l’amidon. Nous avons aussi recherché et trouvé dans le sang la présence de l’iodure.

Après injection de ferrocyanure de sodium, nous obtenions, avec de l’acide azotique ou du perchlorure de fer, une belle coloration bleu de Prusse sur les lèvres de toute incision pratiquée loin du point d’injection. La même coloration était obtenue sur un fil que nous passions en séton assez profondément sous la peau du ventre et que nous laissions s’imbiber de sérosité.

Toute essence injectée trahissait son absorption et son élimination par l’odeur parfumée qui s’exhalait des voies respiratoires de l’animal endormi.

Le procédé de la forcipressure, aidé de l’éclairage par transparence, démontrait également la persistance de la circulation : l’espace blanc, déterminé par la pression des pinces sur un pli de la peau du ventre, s’effacait lentement et finissait par disparaître envahi de nouveau par le sang qui, momentanément chassé des vaisseaux comprimés, se remettait à circuler et à gagner peu à peu le terrain abandonné. Le retour du sang, il est vrai, ne s’effectuait qu’avec une extrême lenteur à cause sans doute de la faiblesse relative de l’impulsion cardiaque et du ralentissement du courant sanguin chez les animaux en léthargie hibernale.

L’examen hémato-spectroscopique, pratiqué avec du sang pris sur la lèvre inférieure, nous donnait une richesse en oxyhémoglobine variable suivant qu’à l’aide de nos pinces incurvées nous arrêtions la circulation ou nous la laissions se continuer librement.

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* Donc nos marmottes vivaient encore, et le contrôle que nous faisions chaque fois de notre diagnostic, nous a prouvé que nos procédés ne nous trompaient point lorsque, par leurs résultats affirmatifs, ils nous indiquaient que la circulation n’était pas arrêtée. Celle-ci, en effet, continuait toujours, puisque par la cardiopuncture nous pouvions compter les pulsations cardiaques, pulsations s'élevant au chiffre de 20 à 30 par minute, et la vie était si peu éteinte que ces mêmes marmottes, revenues de leur état léthargique, s’offrent aujourd’hui dans des cages (avril 1893) à la curiosité du public.

b. Tortues. — Nous avons aussi expérimenté sur des tortues terrestres d’Afrique. L’état léthargique de ces animaux (janvier et février 4895) était tel que, ne sachant s’ils étaient morts ou vivants, nous ne nous sommes décidé à les acheter que sur l’affirmation catégorique du marchand qu’ils étaient simplement engourdis par le froid. Tout acheteur doit se tenir sur ses gardes, car il n’est pas rare, nous a-t-on assuré, tant il est difficile de distinguer l’une de l’autre, qu’on vende comme étant endormie une tortue qui est réellement morte. Ce ne fut pas noire cas, et nous pûmes nous convaincre, par une injection de ferrocyanure de sodium, que nos tortues n’étaient qu’en état de mort apparente. L’injection fut pratiquée dans une des pattes, antérieures et nous constatâmes la réaction bleu de Prusse sous l’épiderme corné de l’extrémité des deux pattes postérieures. Par le réchauffement lent et graduel, nos tortues chaque fois recouvrèrent le mouvement. *

Conclusion. — Il n’existe aucun état de mort apparente s’accompagnant d’un arrêt complet et prolongé de la circulation du sang, telle sera encore la conclusion de ce chapitre. Les expériences que nous venons de décrire et sur lesquelles nous nous sommes appuyé pour donner la preuve expérimentale de l’excellence

de nos procédés, nous fournissent un argument nouveau en faveur de cette vérité biologique, vérité que nous croyons, du reste, avoir déjà amplement démontrée. Comme le fait remarquer Vulpian au sujet des grenouilles curarisées ressuscitant après une mort de dix jours, si ces animaux peuvent reprendre toutes les manifestations de l’existence après une léthargie d'aussi longue durée, c’est que, « pendant tout le temps de

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