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CHAPITRE IY

DE LA FORCIPRESSURE OU PINCEMENT DE LA PEAU APPLIQUÉE AU DIAGNOSTIC DE LA MORT RÉELLE

Dans les expériences que nous avons entreprises sur le vivant et sur le cadavre pour prouver que les essences absorbées par la voie hypodermique s’éliminaient, pendant la vie, par les voies respiratoires, nous

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avions soin de comprimer avec une pince hémostatique à forcipressure le point des téguments piqué par l’aiguille de Pravaz, afin de le fermer sûrement et d'empêcher ainsi l’élimination de l’essence par la porte d’entrée, ce qui eût été une cause d’erreur. Or, nous avons observé que les phénomènes constatés du côté du tégument comprimé variaient essentiellement suivant que les pinces avaient été appliquées sur un sujet vivant ou sur un sujet mort, et nous nous sommes demandé si nous ne pouvions pas trouver dans l’examen de ces phénomènes des éléments de diagnostic différentiel de la mort réelle d’avec la mort apparente. Des expériences dirigées dans ce sens nous ont permis de répondre à cette question d’une façon affirmative; notre hypothèse était l’expression exacte de la vérité, ainsi qu’on peut s’en rendre compte par la lecture du simple exposé des recherches que nous avons faites sur ce sujet. Les phénomènes constatés sont de deux sortes : les uns ont trait à des modifications apportées dans l’aspect morphologique du tégument, les autres ont trait à des modifications apportées à l’état de la circulation dans la partie du tégument comprimé.

§ 1. — Modifications apportées par la forcipressure dans l’aspect morphologique des téguments. — Détermination hâtive du parcheminement de la peau.

Mieux que toute description, les figures schématiques ci-après (fig. 4, 5, 6 et 7) donneront une idée de ces modifications. Soit une certaine quantité de tégument A B (fig. 4) que nous saisissons sur un sujet vivant entre le pouce et l’index de la main gauche, de manière à former un pli sur lequel nous appliquons de la main droite une pince hémostatique, pince que nous serrons

Ica.ro. — La mort. - ' 11

assez fortement, mais graduellement, et que nous laissons en place pendant quelques minutes. La compression sera jugée suffisante lorsque nous verrons sourdre

Fig. 4. — AB =; la longueur de la peau saisie par la pince.

des gouttelettes de sérosité de chaque côté des murs de la pince. La figure 5 représente, coupé verticalement,

Fig. 5. — Pli formé à la peau par la compression (coupe verticale); les petits sillons que l’on voit sur les côtés, sont les empreintes des denîs de la pince.

le pli de la peau au moment où la pince est enlevée : jes petits sillons qu’on y voit, sont les empreintes laissées par les dents de la pince; à la partie inférieure sont deux encoches surmontées de deux petits bourrelets, encoches qui se sont formées à la base du pli, à

Fig. 6. — Les deux points AB de la base du pli s’écartent lentement et finissent par reprendre bientôt la place qu’ils occupaient avant la formation du pli.

l’extrémité de la pince ; des bourrelets existent aussi, mais moins prononcés sur les côtés.

Or, toute compression cessant, il arrive que les bases du pli A B vont s’écartant toujours (fig. 6), si bien

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qu’en un temps variant de 10 à 30 minutes, suivant que la peau a été choisie sur une région où elle est plus ou moins tendue et que la compression a été plus ou moins forte, le pli a complètement disparu, la peau a repris la disposition et l’aspect A B de la

FiG. 7. — Cette ligure est exactement semblable à la figure 4 et représente la peau comprimée ayant repris son état normal : il n’y a plus trace de petits sillons ni aucune empreinte do la pince.

figure 4, et, avec le pli, s’effacent et disparaissent peu à peu, à mesure que la circulation se rétablit, les bourrelets et les petits sillons déterminés par la compression de la pince : tout ce qui reste de l’action de cette dernière, ce sont quelquefois de petites ecchymoses qui surviennent lorsque la compression, au lieu de se faire graduellement, a été faite brusquement et comme d'un seul coup.

Pour constater les phénomènes morphologiques que nous venons d’étudier, point n’est nécessaire d’appliquer la pince sur un pli de la peau ; l’instrument pourra être appliqué sur les lèvres ou sur l’extrémité de la langue et, chez la femme, sur le mamelon. Bien souvent chez des enfants mort-nés, alors que toute tentative de rappel à la vie avait échoué, il nous est arrivé, pour donner plus de sécurité à notre diagnostic, de saisir avec une pince l’extrémité de la langue de manière à rapprocher, à mettre presque en contact la face supérieure et la face inférieure de l’organe. Le lendemain, la dépression et les petits sillons occasionnés par la pince persistaient encore, et la partie comprimée était parcheminée (fig. 8). Ces phénomènes sûrement n’auraient pas été observés si la pince, au lieu d’être appliquée sur un cadavre, avait été appliquée sur un sujet dont la circulation aurait continué à se faire. Et la preuve de ce que nous avançons, nous l’avons dans les résultats variables que nous a donnés

la forcipressure suivant que nous expérimentions sur un animal vivant ou sur un animal mort.

Si la pince, au lieu d’être appliquée sur un sujet vivant, est appliquée sur un cadavre, on observera sans doute dans l’aspect morphologique de la peau les mêmes manifestations; mais dans ce dernier cas, les modifications, au lieu d’être temporaires, sont perma-

Fig. 8. — Schéma montrant, d’après une coupe verticale et antéro-postérieure, le résultat de la forcipressure sur la langue d'un cadavre. S, face supérieure de la langue ; I, face inférieure ; C, partie comprimée et gardant indéfiniment les empreintes de la pince.

nentes; les bases du pli A B peuvent un peu s’écarter, mais les petits sillons, les bourrelets, en un mot toutes les empreintes laissées à la peau par les mors de la pince, persistent indéfiniment.

Bien plus, la compression, en vidant en quelque sorte la peau des gouttelettes de sérosité qu’elle renferme — gouttelettes que l’on voit sourdre à côté des mors de la pince et qui ne sont plus rendues à la peau à cause de l’absence de toute circulation, — la compression^ détermine presque immédiatement le parcli'eminement de la peau. Or, le par cheminement de la peau est un signe de mort des plus précieux; il avait le grave inconvénient d’être un signe éloigné, le pincement de la peau en fait un signe immédiat, et cet avantage joint aux autres nous montre toute l’importance du procédé de la forcipressure.

Les modifications déterminées dans l’aspect morphologique de la peau par la compression ont une très grande valeur au point de vue du diagnostic de la mort, et cette valeur se trouve encore augmentée de

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cette autre tirée de l’examen des modifications apportées dans l’état de la circulation, modifications que nous allons étudier.

§2. — Modifications apportées par la forcipressure à l’état de la circulation du sang dans les parties comprimées.

Les modifications apportées par la forcipressure dans l’état de la circulation s’observent à l’aide de l’éclairage par transparence1 et sur les parties du corps d’une épaisseur assez faible pour pouvoir être traversées par les rayons lumineux : les lèvres, les joues au niveau de la commissure et surtout le pavillon de l’oreille se prêtent à merveille à cet examen. Du reste, si l'on veut avoir recours à l’emploi de la pince ou du petit appareil que nous avons figurés ci-dessous (fig. 9

à fig. 13), l’examen pourra porter sur n’importe quelle partie de la surface cutanée ; on choisira néanmoins de préférence une région peu tendue, comme, par

i. Nous nous sommes servi dans nos expériences d’une petite lampe électrique, laquelle, n’éclairant qu’une partie très limitée de la peau, est très commode pour pratiquer l’examen du point comprimé; on peut néanmoins utiliser toute source lumineuse : une bougie ou simplement la lumière solaire.

exemple, la peau des seins chez la femme, la peau du scrotum chez l’homme.

Cette pince (fig. 9 et 10), grâce à l'incurvation de ses deux mors en forme d’arc de cercle, ne peut s’appliquer sans déterminer un pli à la peau, et ce pli, à l’aide de deux épingles que l’on introduit dans les trous (aa) et qui pincent la peau de part en part, est maintenu sans qu’il soit nécessaire de serrer fortement la pince, de comprimer la peau et d’arrêter par conséquent la circirculation.

Notre pince est évidemment très commode, mais elle n est pas absolument nécessaire et peut être remplacée par un morceau de fil de fer, un crochet à cheveux,

maintenu à l’aide de deux épingles qui traversent la peau de part en part.

auquel on donne la forme incurvée ci-après (fig. 11).

Ce petit appareil est fixé sur la peau au moyen de trois épingles (fig. 12) que l’on introduit dans les ouvertures abc (fig. 11 et 13); ces épingles doivent traverser la peau de part en part et sont retenues du côté opposé par un petit morceau de liège destiné à rapprocher les deux surfaces cutanées. Nous avons imaginé cet appareil ; tout médecin un peu ingénieux pourra en inventer un autre qui remplira le même usage.

Nous savons maintenant comment nous y prendre pour déterminer un pli à la peau. Or, qu’observe-t-on lorsqu’on examine par transparence un pli cutané, un pli du scrotum par exemple, ou un organe mince tel que le pavillon de l’oreille, les lèvres ou les joues sur

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leurs bords libres ou au niveau de la commissure? On observe deux phénomènes : une teinte rouge rosée et, se dessinant nettement sur cette teinte, des petits vaisseaux qui vont se bifurquant et s anastomosant entre eux sous forme de réseau.

L’intensité de la teinte et le nombre des vaisseaux

varient suivant la richesse sanguine de la région examinée; les vaisseaux sont très nombreux au scrotum, au prépuce, au pavillon de l’oreille; sur ces mêmes régions, ainsi qu’aux lèvres et aux joues, la coloration rouge rosée est très prononcée. En expérimentant sur l’oreille d’un cobaye, d’un lapin, d’un chat ou sur la crête des gallinacées, on se rendra facilement compte des phénomènes que nous représentons dans nos figures.

Ces figures sont un peu schématiques, et c’est à dessein que nous avons forcé la teinte, exagéré le nombre des vaisseaux, afin de mieux faire comprendre les phénomènes observés et d’en rendre la description plus saisissable et plus intelligible.

Si, sur l’oreille du lapin dont nous avons représenté l’aspect dans la figure 44, nous appliquons une pince

hémostatique que nous laissons en place pendantdeux ou trois minutes environ, nous observons, à l’endroit occupé par les mors de la pince, un espace blanc (a)

Fig. 14. — Aspect présenté par l’oreille d’un jeune lapin àl’examen par transparence.

Fig. 15. — Aspect présenté par l’oreille du même lapin immédiatement apres l’application de la pince à forcipressure.En (a) le sang a été chassé par la pression de la pince, et la teinte- rouge rosée ainsi que les vaisseaux ont disparu.

qui tranche nettement sur le fond coloré du reste de l’organe (fig. 15).

Mais bientôt on voit la circulation se rétablir peu à peu. D’abord apparaissent les gros vaisseaux dont les deux bouts s’avancent dans l’espace vide (a) et finissent

Fig. 16. — Les gros vaisseaux sont les premiers à apparaître :

on voit leurs extrémités avancer dans l’espace vide (a) et se diriger à la rencontre l’une de l’autre.

Fig. 17. — La circulation s’est complètement rétablie dans les gros vaisseaux : ceux-ci coupent de part en part l’espace vide (a) alors que les petits vaisseaux commencent à peine à poindre dans la limite de cet espace.

par se rencontrer, coupant ainsi complètement cet espace, alors que les autres vaisseaux, plus petits, commencent à peine à poindre : les figures 16 et 17

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donnent une idée assez exacte de ce curieux phénomène.

Le courant sanguin , poussé par la vis a tergo, marche toujours, et la circulation lentement se rétablit dans les petits vaisseaux comme elle s'est rétablie dans les gros vaisseaux. Bientôt l’oreille reprend sa coloration rosée et présente l’aspect que donne la figure 18. Cette figure est exactement semblable à la figure 14 : tout est rentré dans l’ordre et si ce n’étaient quelques petits sillons déterminés par les mors de la pince, sillons qui n’ont pas encore disparu, mais qui disparaîtront dans quelques minutes, on dirait que l’oreille du lapin n’a été l’objet d’aucune expérimentation.

Fig. 18. — La circulation est complètement rétablie, et l'aspect présenté par l'oreille du lapin est exactement semblable à l’aspect présenté par la même oreille avant l’application de la pince à forcipressure.

Tels sont les phénomènes déterminés par la forcipressure sur un sujet vivant; sur un cadavre, ces phénomènes peuvent-ils s’observer? Certains phénomènes, oui! mais les phénomènes dont l’apparition est liée au rétablissement de la circulation, évidemment ne s’observent pas. Les vaisseaux et la teinte rosée apparaissent sur le cadavre : cette teinte néanmoins estmoins prononcée que sur le sujet vivant; elle est toujours moins vive, moins écarlate. L’application de la pince à forcipressure détermine sur le cadavre le vide (a) représenté dans la figure 15, mais ce vide est permanent; et l'espace blanc qui l'indique reste indéfiniment; cet espace n est pas envahi par les vaisseaux, par la teinte rosée; il ne disparait pas comme sur le sujet vivant.

Les phénomènes représentés par les figures 16 et 17 s’observent seulement sur le sujet vivant, et jamais sur le cadavre.

Nos expériences n’ont pas porté seulement sur des animaux; nous les avons répétées sur nous-même, sur plusieurs de nos amis et sur un très grand nombre de cadavres à l’ampbiteâtre de l’École de médecine. Faites, du reste, la petite expérience suivante, et vous constaterez quelles indications précieuses peuvent être fournies par l’emploi de la forcipressure.

Examinez attentivement l’espace vide (a) (fig. 16) déterminé par la pression de la pince hémostatique sur l’oreille d’un cobaye vivant, et lorsque la circulation se sera rétablie dans les gros vaisseaux et que vous la verrez commencer à reparaître dans les petits vaisseaux, c’est-à-dire lorsque l’aspect de l’oreille examinée par transparence sera celui représenté par les figures 16 ou 17, à ce moment sacrifiez brusquement l’animal; immédiatement vous serez averti de sa mort par la constatation de l’arrêt de la circulation ; vous ne verrez plus les vaisseaux progresser , ni d'autres vaisseaux apparaître dans l’espace vide (a); quelque temps (pue vous attendiez , vous ne constaterez pas la réapparition de la teinte rosée. L’aspect représenté par les figures -J 6 ou 1 7 persistera indéfiniment , et vous n aurez jamais l’aspect présenté par la figure i 8.

L’examen à l’aide du microscope permet de constater directement l’arrêt ou la persistance de la circulation chez certains animaux, comme la grenouille et la chauvesouris. Nous déclarons l’examen par transparence et pratiqué suivant les règles que nous venons d’indiquer, aussi précieux et aussi sûr que l’examen direct à l’aide du microscope : l’emploi de la forcipressure appliquée sur un pli de la peau et surtout sur une région très riche en sang, comme le pavillon de l’oreille, le prépuce, le scrotum, les petites lèvres, détermine de telles modifications dans l’état de la circulation et aussi dans

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l’aspect morphologique des parties comprimées, qu il est facile, par la simple constatation de ces modifications, d’affirmer, sans crainte de se tromper, qu’un sujet est mort ou vivant, à la condition, bien entendu, que l’expérience se prolonge pendant un certain temps, pendant plusieurs heures, s’il le faut. Si l’on voit la circulation se rétablir, évidemment le sujet est vivant, tout le monde en conviendra! Mais si la circulation ne se rétablit pas, pourra-t-on affirmer que le sujet soit réellement mort? Le cœur ne peut-il pas battre assez faiblement pour ne pas influencer la circulation capillaire? Nous ne le pensons pas, car si la circulation était supprimée dam tous les capillaires , elle le serait aussi dans les gros vaisseaux, l’ensemble des premiers n’étant que la continuation des seconds. Seuls les capillaires de la peau, dans le cas exceptionnel de mort apparente déterminée par le froid, par suite de la contraction de leurs parois ou de la congélation des liquides, peuvent se trouver imperméables, mais cette imperméabilité ne dure qu’un certain temps; avec la chaleur la circulation sanguine réapparaît sous la peau.

Et du reste, notre examen ne porte pas sur des capillaires, il porte sur des vaisseaux nettement apparents, comme ceux que nous avons représentés dans nos figures, vaisseaux d’une dimension souvent plus forte que celle d’une épingle ordinaire. Cette remarque nous explique les avantages de la forcipressure aidée de l’éclairage par transparence et nous donne les raisons de la supériorité de ce procédé sur la ligature circulaire, sur l’application de ventouses scarifiées et autres épreuves dont nous avons parlé dans la première partie de ce travail, épreuves excellentes, ayant pour but de mettre en évidence la persistance de la circulation du sang, mais sujettes à de nombreuses causes d’erreur susceptibles de fausser le diagnostic. C’est pour éviter ces causes d’erreur que nous avons inventé notre pro-

cédé, e L, si l’on veut bien répéter les expériences que nous venons de décrire, on verra combien nous avons pleinement réussi.

Nous n’accordons pas évidemment à la forcipressure toute l'importance de nos procédés par injection hypodermique; nous la considérons comme un procédé de contrôle ou mieux comme un procédé de complément destiné à confirmer un diagnostic déjà établi par nos autres procédés.

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