‹ La mort réelle et la mort apparenteChapitre 53 sur 78 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

VALEUR DE NOS PROCÉDÉS (SUITE). PREUVE CLINIQUE : MORT APPARENTE CHEZ L’HOMME

Mort apparente : sa fréquence et ses causes. — La

mort apparente n’a pas besoin de définition, elle se définit elle-même : c’est la me sous les dehors de la mort réelle. Elle est caractérisée par une diminution telle de l’activité de toutes les fonctions que celles-ci ne se manifestent par aucun signe appréciable et paraissent complètement abolies.

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Cet état de vie latente a donné lieu à de fréquentes erreurs, et bien des personnes ont été incinérées ou inhumées comme étant véritablement mortes qui se sont éveillées sur le bûcher ou dans le tombeau pour mourir enfin réellement de la plus affreuse et de la plus terrible des morts. La crainte d’une pareille méprise a toujours vivement préoccupé les esprits, elle se traduit dans les testaments par des dispositions bizarres exigeant, avant les funérailles, l’application de certaines épreuves aussi inutiles que cruelles ayant pour but, dans l’idée du testateur, d’établir la certitude du décès. Les uns demandent qu’on leur coupe un doigt, d’autres qu’on leur fasse une incision profonde ou qu’on les brûle avec le fer rouge, etc. La peur d’être enterré vivant n’est-elle pas pour quelque chose dans la faveur dont semble jouir à nouveau la crémation? Un avocat de nos amis nous a prié, dans le cas où il viendrait à décéder avant nous, de lui injecter une forte dose d’acide prussique afin d’éviter le danger d’une inhumation précipitée, et nous eûmes quelque peine, tant son appréhension était forte, à lui faire comprendre qu’il n’était pas permis de s’exposera tuer quelqu’un pour avoir la preuve certaine de la réalité de sa mort.

On trouve dans Platon des observations de morts revenus à la vie ; des faits semblables sont aussi rapportés par Héraclide du Pont et par Plutarque. Apollonius reconnut, dit-on, plusieurs cas de mort apparente. Ces erreurs paraissent avoir été si fréquentes chez les Grecs qu’un mot fut inventé pour désigner ceux qui avaient échappé aux horreurs d’une sépulture trop tôt ouverte pour eux : on les appelait ucTepd7roTfxoi, c’està-dire « ceux qui reviennent après avoir été morts ». Celse nous raconte comment Asclépiades, arrêtant un convoi mortuaire, se rendit célèbre en prouvant que ’on portait en terre une personne encore vivante, et îous a conservé toutes les péripéties du fameux débat

qui s’éleva entre ce médecin et Démocrilc, auteur du traité Ilepi aTrvou, écrit a l’occasion d’une femme qui resta pendant sept jours dans un état de mort apparente : Démocrite prétendait qu’il est impossible de distinguer par des signes certains la vie d’avec la mort, Asclépiades répondait que la faute en était non aux signes, mais àceuxqui étaient chargésde lesinterpréter, nec protinus crimen arlis esse , si quod professoris est.

A Rome, Acilius Aviola, personnage consulaire, et les préteurs Tuberon et Lamia, jugés morts par les médecins et les gens de leur maison, furent portés sur le bûcher funéraire; ranimés par les flammes, ils revinrent à la vie, mais ils furent asphyxiés avant qu’on pût leur porter secours. Ces erreurs, paraît-il, se renouvelaient assez souvent, même parmi les grands et les riches, pour que Pline, dans son Histoire naturelle, crut nécessaire d’écrire sur ce sujet un chapitre qu’il intitula : De his qui elaii revixerunt , « de ceux qui ressuscitèrent durant leurs funérailles », chapitre où nous lisons cette phrase : « Telle est la condition des mortels, et nous sommes à un tel point le jouet de la fortune, que nous ne sommes sûrs de rien, pas même de la mort d’un homme. »

L’esprit reste frappé d’épouvante à la lecture des observations qui nous ont été laissées par Terilli, Forestus, Lancisi, Zacchias, Heister, Win slow, Cooper, Julia Fontenelle, Thiéry, Amatus, Lusitanus, Pineau, Durande, Pechlin, Falconnet, Hondorff, Kirchemayer, Fischer, Louis, Bruhier, H. Chaussier et bien d’autres encore. La seule dissertation de Bruhier : Sur l'incertitude des signes de la mort (Paris, 1759), renferme 181 observations de personnes qui furent enterrées vivantes. De nouveaux faits, en ces derniers temps, ont été rapportés par Josat, Deschamps, Ganal. M. Leguern 1 estime qu’à sa connaissance, en douze ans,

1. Leguern, Du danger des inhumations précipitées, Paris, 1 83 , el 1848.

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46 inhumations précipitées ont été sur le point de se faire et n’ont dû de ne pas avoir lieu qu’aux retards dans les derniers apprêts des funérailles ou à des accidents tout à fait fortuits. C’est surtout dans les temps d’épidémie et sur les champs de bataille, alors que l’on se hâte de se débarrasser des cadavres, que des inhumations précipitées sont à craindre.

Sans doute, le danger a été considérablement augmenté, et il semble que les auteurs qui ont écrit sur la matière n’avaient qu’un but : porter l’épouvante dans l’esprit de leurs lecteurs. Beaucoup d’observations résultent d’erreurs commises par des personnes étrangères à la médecine; d’autres, et c’est le plus grand nombre, sont des observations que l’on a qualifiées avec raison de fantaisistes, de mensongères et de romanesques. Il nous faudrait encore un volume si, les croyant exactes, nous avions voulu donner toutes les observations inédites qui nous ont été racontées durant l’enquête que nous avons entreprise dans le but d’éclairer notre religion et de savoir à quoi nous en tenir sur la fréquence des inhumations précipitées. Le danger néanmoins existe, M. Brouardelle reconnaît dans son dernier livre : « Nous savons que la mort apparente, dit-il, peut durer un temps plus ou moins long et que, dans trois cas au moins, les pendus de Boston et de Perth et l’inhumé du Dr Boger, des personnes considérées comme mortes ont été rappelées à la vie. » Nous avons rapporté dans le cours de notre étude (p. 90) plusieurs cas d’autopsie où, à l’ouverture du cadavre, on avait constaté la persistance des battements du cœur.

Mais que nous importe, du reste, le grand nombre ouïe petit nombre des observations! Ne suffit-il pas, xinsi que l’a fait. judicieusement remarquer Chaussier, l’un seul cas d’inhumation prématurée bien certain :>our que l’humanité impose le devoir d’employer tous es moyens propres à constater la mort d’une manière ndubi table?

Or, les moyens que nous préconisons sont capables — nous venons de le voir — de déceler la mort apparente chez les animaux et nous avons la preuve expérimentale de leur excellence, mais sont-ils aussi capables de déceler la mort apparente chez l'homme, et avons-nous la preuve clinique de leur efficacité et de leur supériorité sur les autres moyens employés jusqu’ici? Nous croyons avoir cette preuve, et l’étude succincte que nous allons faire des principaux états de mort apparente va nous démontrer que nos procédés sont également bons dans tous les cas, aussi bien chez l’homme que chez les animaux, puisque les lois de physiologie qui leur servent de bases sont les mêmes et s’exercent dans les mêmes conditions chez tous les êtres animés d’ordre supérieur.

Zacchias n’admettait que trois causes de mort apparente : Très præcipue morbos esse in quibus solei homo aUqucindo cibsque ullo sensu et motu permanere, et mortuo simillimus cipparere : hoc est apoplexiam , syncopam , uleri suffocationem. Cette étiologie n’est pas complète, et les causes de mort apparente sont évidemment plus nombreuses, mais quelle que soit la cause, dans aucun cas de mort apparente, la circulation sanguine n’est arrêtée d’une façon complète pendant un temps très long; elle n’est qu’affaiblie, ralentie dans son mouvement, et peut-être, dans certains cas que nous indiquerons, momentanément supprimée. Nos procédés ayant pour but de diagnostiquer la vie ou la mort en mettant en évidence la persistance ou l’arrêt définitif de la circulation, il nous suffira de prouver que, dans tel cas de mort apparente, la circulation continue pour affirmer que ce cas est justiciable de nos procédés.

Art. I. — Syncope.

De toutes les causes de mort apparente, la syncope est la plus importante; c’est elle qui sûrement possède

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à son actif le plus grand nombre de cas, et plusieurs des observations que nous rapporterons plus bas sous une autre rubrique, en dernière analyse, devraient trouver ici leur place. La syncope est le plus souvent le résultat d’une lésion de l’appareil circulatoire; elle peut aussi être produite par un accès d’angine de poitrine, par un accès d’hystérie, par une hémorragie abondante, par une inanition prolongée, par une vive émotion agréable ou pénible, par l’impression de certaines odeurs, par la vue de certains objets.

Zacchias rapporte que dans l’hôpital du Saint-Esprit, à Rome, un jeune homme attaqué de la peste tomba dans une syncope si complète qu’on le crut mort. Son corps fut mis au nombre de ceux qui, décédés de la même maladie, devaient être incessamment enterrés. Pendant que l’on transportait les cadavres sur le Tibre dans la barque destinée à cet usage, le jeune homme donna quelques signes de vie, ce qui le fît rapporter à l’hôpital. Il revint tout à fait de cet accident, mais deux jours après il retomba en syncope. Réputé, cette fois, mort sans retour, on se disposait à l'enterrer lorsqu’il revint encore à lui. De nouveaux soins lui furent donnés, et il fut guéri. Zacchias ajoute : « Nous savons que, dans cette peste, on a enterré à Rome d’autres personnes comme mortes quoiqu’elles ne le fussent pas. »

Tous les auteurs parlent de la malheureuse aventure qui survint à Yésale. Bien que le fait ne soit pas très authentique, nous le citerons tel qu’il est rapporté par Dézeimeris 1 : « L’histoire dit qu’un gentilhomme espagnol mourut, en 1564, à la suite d’une maladie dont les causes avaient échappé à Vésale. Il sollicita de la famille la faculté de faire l’autopsie, ce qui lui fut accordé, non sans difficulté; or, au moment où le cadavre fut ouvert, les assistants crurent voir le cœur

1. In Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne.

palpitant encore. Saisis (l’épouvante et sans examen aucun, ils coururent chez la famille du défunt. Bientôt Yésalc comparut devant le tribunal de l’Inquisition, accusé d’homicide ou d’impiété, et des juges impitoyables ou fanatiques prononçaient contre lui la peine de mort. Ce ne fut que parles prières de toute la cour, et surtout par l’autorité de Philippe (et du grand inquisiteur, dont il était le médecin) qu’on obtint que la peine fût commuée en un voyage expiatoire en Terre sainte. »

Au dire de certains auteurs, l’abbé Prévost aurait été aussi victime de la méprise d’un chirurgien qui, le croyant mort, l’aurait tué en l’autopsiant. Pendant la guerre de la sécession américaine, un colonel qu’un évanouissement prolongé, causé par un éclat d’obus, avait fait regarder comme mort, revint à lui pendant l’opération de l’embaumement h

Dans ces observations, comme dans toutes celles où il est dit que la sensibilité s'est réveillée sous le tranchant du couteau ou sous l’influence d’une violente excitation, il est certain que la circulation du sang continuait à se faire; très probablement aussi cette même fonction n’était pas supprimée chez le malade de Zacchias, qui spontanément donna des signes de vie et dont le cœur n’avait pas été examiné. Mais en -est-il de même pour tous les cas, et la circulation du sang continue-t-elle toujours dans la mort apparente par syncope? Nous avons déjà répondu à cette question et nous avons donné les raisons qui nous permettaient de croire que la circulation dans la syncope est simplement ralentie et non arrêtée d'une façon complète. Aux autorités sur lesquelles nous nous sommes appiuœ, nous ajouterons ici celle d’Erichsen. « Dans la syncope, dit cet auteur 2, l’impression première porte sur le système nerveux; le cœur et l’appareil circulatoire

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