‹ La morteChapitre 3 sur 9 · AMIRAL BARON DE COURTEHEUSE · texte numérisé non relu

AMIRAL BARON DE COURTEHEUSE

Si je comprends bien l'amiral, on paraît désirer à Varaville que je ne donne pas l'éveil à la malignité provinciale, par un départ précipité. On veut que nos relations n'aient pas l'air de se rompre, mais de se dénouer naturellement. Soit. Je vais annoncer dans le voisinage que je compte retourner à Paris dans une quinzaine de jours, et, d'ici là, je me ferai voir de temps en temps chez les Gourteheuse

sur le pied ordinaire. Les bruits vagues d'un mariage projeté se dissiperont ainsi d'euxmêmes.

Peut-être aussi veut-on me prouver, en montrant cette indifférence sur la durée de mon séjour, qu'on ne redoute point ma présence pour la tranquillité de mademoiselle de Gourteheuse, et que son cœur est intact. — Nous verrons.

7 octobre.

J'arrive de Varaville. J'y étais entré en bon garçon, sans façon, en revenant de la chasse. L'amiral a été convenable; mais les femmes, moins maîtresses de leurs passions, n'ont pas su se contraindre : madame de Gourteheuse était gourmée et glaciale; sa sœur, madame de Varaville franchement maussade, mademoiselle Alielte triste et silencieuse. Sa tante affectait ridiculement de se tenir entre nous pour la préserver du contact impur. — Quant au petit frère, il est retourné à Gherbourg.

Je suis sorli de là exaspéré.

— Je l'épouserai î — Je l'enlèverai, s'il le faut : mais par le Ciel, je Tépouserai !.. — et elle sera heureuse, et je leur prouverai qu'un homme qui ne croit à rien peut être un homme de cœur et d'honneur et faire un aussi bon mari qu'un autre !

Aliette me plaît. Je puis même dire, — autant que je suis capable d'un sentiment de ce genre, — que je suis amoureux d' Aliette. J'adore le retroussis de ses cheveux cendrés et lustrés qui fait penser à une fine quenouille de fée... Mais quand même j« n'aimerais pas Aliette, je l'épouserais encore pour me procurer la jubilation de vexer sa mère et de consterner sa tante. La mère, majestueuse et pincée, ressemble à cette insupportable madame de Maintenon. La tante ressemble à une imbécile. Jamais idées plus plates et dévotion plus étroite ne se sont logées dans les méninges d'une vieille fille.

Quels moyens emploierai-je pour satisfaire

à la fois mon amour et ma haine? Je n'en sais absolument rien. Mais je dois réussir parce que mon flair, assez subtil en ces matières, me dit que j'ai des intelligences dans la place, qu'il y a un traître dans la garnison. — C'est Aliette. Sa tristesse est significative. Malgré tout ce qui nous sépare, elle a un faible pour moi. J'ajoute que je n'en suis pas surpris. Elle est pieuse, elle est honnête, elle est parfaite, mais elle est femme, et qui sait si le mal qu'on lui a dit de moi pour la détacher n'a pas produit un effet contraire? Les femmes aiment les mauvais sujets et elles ont extrêmement raison, attendu que les mauvais sujets sont beaucoup plus aimables que les bons.

La chose indispensable, c'est de voir Aliette seule : tel est évidemment l'objectif vers lequel doivent tendre désormais mes remarquables facultés. Ma première idée a été naturellement de lui écrire : mais cette idée m'a fait hausser les épaules. Dans les circonstances difficiles,

quand un homme écrit au lieu d'agir, c'est un littérateur et rien de plus.

1Î2 octobre.

Je suis retourné deux fois chez les Gourteheuse. J'y ai été reçu la première fois avec froideur, la seconde avec horreur. Madame de Courteheuse et sa vieille sœur m'ont fait l'accueil qu'elles feraient à l'Antéchrist s'il avait l'aplomb de se présenter chez elles. Quant à mademoiselle Miette, elle n'a point paru; je suppose qu'on Ta confinée dans sa chambrette et qu'elle y restera tant que je serai dans le pays.

C'est très bien.

Je n'hésite pas à déclarer que dès ce moment je me regarde comme en état de guerre avec la famille de Courteheuse, et que je compte user de tous les droits que l'état de guerre comporte. Mes motifs ne sont point vils. Je ne prétends pas séduire AUette, mais l'épouser, et si le mariage m'offre au point de vue de l'intérêt quelques avantages, ils ne dépassent

pas ceux que mon nom et ma situation me permettent d'espérer. Je lutte donc simplement pour mon amour, pour la justice et le bon sens contre le fanatisme de trois vieilles femmes (car l'amiral lui-même ne mérite pas d'autre qualification). Pour une pareille lutte, toutes les armes, toutes les surprises et toutes les ruses de l'amour militant, y compris l'escalade, me paraissent parfaitement légitimes.

16 octobre.

J'ai consacré quelques jours à observer les allures habituelles de mademoiselle Aliette; sous prétexte de chasse, je n'ai cessé de rôder dans les champs et dans les bois qui environnent le château à tourelles où cette malheureuse jeune fille est prisonnière. Si elle en sort, si elle va à l'église ou au village, c'est avec sa mère ou avec sa tante. Si elle monte à cheval, son oncle l'accompagne et un domestique la suit. L'aborder dans ces condi-

tions serait inutile. Je me contente de la saluer avec grâce; je tire cependant dans la plaine et dans la forêt une quantité innombrable de coups de fusil sur un gibier imaginaire. J'entretiens ainsi chez mademoiselle de Courteheuse l'idée troublante de ma persévérance et celle de ma proximité. C'est quelque chose, mais ce n'est pas assez. Je compte faire mieux.

17 octobre.

Le seul endroit du monde où je puisse espérer de la rencontrer en tête-à-tête, c'est le jardin du château. Là elle est moins surveillée. On ne craint pas de l'y laisser seule» parce que ce jardin lui-même est une prison. Il faut, pour y pénétrer, traverser la cour et passer sous les fenêtres de l'habitation. Il est vaste, mais entouré à droite et à gauche de murs élevés : au fond se trouve une sorte de labyrinthe de charmilles à la vieille mode, dont les détours comphqués accèdent à une

terrasse également encadrée de charmilles. Au centre de la terrasse s'élève en forme de dôme une de ces grandes tonnelles qu'on appelle encore en province des salles de verdure. Le tout est séparé des bois contigus par un fossé ou saut-de-loup rempli d'eau, et large d'environ quatre mètres. C'est uniquement par là qu'on peut avoir quelque chance de s'introduire dans les jardins sans être aperçu. C'est la voie que j'ai choisie... Hier matin j'ai laissé mon chien à la maison et mon fusil dans le bois, et m'aidant d'un baliveau coupé à cette intention, j'ai franchi le sautde-loup, car je suis leste et hardi. Je savais que la grande tonnelle de la terrasse est pour mademoiselle de Courteheuse un lieu de promenade et de retraite favori. Elle y vient souvent lire, travailler ou rêver, car c'est une jeune personne romanesque. Je le suis moins qu'elle, et cependant il m'eût été infiniment agréable d'entrevoir sa tête blonde à travers ie feuillage dans la pénombre de ce bosquet.

Mais je n'eus pas cet avantage. La tonnelle était déserte.

Je n'avais pas risqué de me rompre la colonne vertébrale pour m'en tenir là. Je me glissai donc de charmille en charmille à travers les allées tournantes avec la prudence d'un Mohican. J'eus bientôt en vue la partie découverte du jardin : ce jardin n'est, en réalité, qu'une sorte de grand potager où les arbres fruitiers se mêlent aux fleurs dans les plates-bandes à bordures de buis. Du premier coup d'œil j'aperçus, par-dessus la haie touffue derrière laquelle je m'abritais, mademoiselle de Gcurteheuse elle-même, que je reconnus à la couleur de ses cheveux et à sa fraîche toilette du matin; car autrement son attitude était si singulière qu'il m'eût été difficile de constater son identité. Elle était comme prosternée sur ses genoux à l'angle d'une allée, devant une plate-blande, le corps incliné et la tête penchée presque jusqu'à terre. Ma première pensée fut qu'elle s'était trouvée

mal subitement et qu'elle était tombée là, au milieu de sa promenade, succombant aux émotions trop vives d'un amour contrarié. Il me sembla même d'abord, à certains mouvements de sa tête, qu'elle sanglotait. Mais une observation plus prolongée me démontra que mademoiselle de Gourteheuse faisait simplement son premier déjeuner. Agenouillée devant un groseillier, elle en cueillait les dernières grappes, à demi confites par l'automne, et s'en régalait en mordant alternativement dans un gros morceau de pain de cuisine.

^ Elle formait peut-être ainsi un joli tableau. C'est possible. Mais ce tableau contrastait si violemment avec les idées dont j'étais occupé et dont je la croyais occupée elle-même, que j'en fus profondément choqué. — Gomment! au moment où je la supposais fatiguée par la passion et épuisée par l'insomnie, elle déjeunait tranquillement au pied d'un groseillier I — Manquerait-elle de cœur?

Quoi qu'il en soit, je vis la transition si forte et si difficile entre la scène dont j'étais témoin et celle à laquelle je m'étais préparé, que je renonçai à profiter de l'occasion que j'avais tant cherchée et qui semblait m'être offerte. — Je repris, non sans mélancolie, le* chemin du saut-de-loup et je le franchis de nouveau, mais avec moins d'entrain que la première fois. — Il m'a paru plus large.

Je ne recommencerai pas ce tour de force. Outre que je n'aime pas à être ridicule, ne fût-ce que devant moi-même, je sens que je suis mal à l'aise dans les voies obliques. Je suis né décidément pour les chemins droits et pour les armes loyales. — Je m'en félicite.

La situation est compromise. Elle n'est pas perdue. J'ai mon projet. Je vais attaquer franchement l'obstacle.

18 octobre.

Mon projet était de partir ce matin pour Saint-Méen, qui est à une quinzaine de lieues

d'ici. C'est le chef-lieu épiscopal et la résidence de monseigneur de Courteheuse, frère de Tamiral et oncle d'Aliette. C'est, dit-on, un bon prêtre et un esprit assez large, quoique un peu ardent. On assure, — et cela est naturel, — qu'il exerce une influence prépondérante dans sa pieuse famille. Il est tout à fait invraisemblable qu'on ne l'ait pas tenu au courant de mes prétentions à la main de sa nièce et de tous les incidents qui ont marqué nos relations. Il a pour Miette, si j'en crois mon oncle, une tendresse paternelle. Gagner ce prélat, ce serait, suivant toute apparence, gagner ma cause. L'entreprise ne doit pas être aisée. Mais quand on paye bravement de sa personne, j'ai vu souvent qu'on obtient l'impossible.

Au moment où j'allais monter en voiture pour me rendre à la gare, mon oncle est accouru, et avec cet air égaré qui ne le quitte plus depuis que nos affaires se sont gâtées, il m' a annoncé que monseigneur de Courteheuse

venait d'arriver à Varaville. Il a ajouté qu'il y avait été certainement appelé d'urgence, parce qu'il n'est pas dans ses habitudes d'y venir à cette époque de l'année. Après deux minutes de réflexion, j'ai répondu à mon oncle que je regardais l'arrivée de l'évêque comme une de ces circonstances que nos pères appelaient providentielles : en premierlieu, parce qu'elle m'épargnait le voyage; et secondement, parce qu'elle me paraissait un excellent symptôme en notre faveur.

Mon oncle s'est récrié :

— Il me semble, a-t-il dit, que c'est tout le contraire, et que l'évêque vient porter le dernier coup à nos espérances!

— Éloignez, mon oncle, lui ai-je dit, ce sombre pessimisme. On n'eût pas dérangé l'évêque s'il y eût eu un accord pariait dans la famille sur la question qui nous intéresse. Puisqu'il y a des dissentiments, puisqu'on sent le besoin d'un arbitre, c'est que la partie n'est pas définitivement perdue pour nous,

comme nous pouvions le craindre... Voulezvous toute ma pensée, mon oncle? Je suis persuadé que c'est Aliette qui a mandé l'évêque.

— Et quelle conclusion en tires-tu?

— J'en tire la conclusion que mademoiselle de Courteheuse n'est ni aussi résignée, ni aussi indifférente qu'elle m'avait paru l'être hier matin au pied de son groseillier.

J'avais raconté à mon oncle ma mésaventure de la veille.

Je suis remonté chez moi et j'ai rédigé ce simple billet.

« Monseigneur,

» J'apprends votre arrivée au moment où je me disposais à partir pour Saint-Méen, afin de solliciter de Votre Grandeur un moment d'audience. Puis-je espérer qu'elle voudra bien me l'accorder pendant son séjour à Varaville? A la veille de quitter ce pays probablement pour toujours, ce serait pour moi un éternel

regret de n'avoir pu vous entretenir des sentiments dont j'ai le cœur pénétré.

» Ils sont inséparables de la profonde vénération et de l'absolue déférence dont je prie Votre Grandeur d'agréer la respectueuse expression.

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