‹ La morteChapitre 4 sur 9 · BERNARD DE VAUDRICOURT · texte numérisé non relu

BERNARD DE VAUDRICOURT

Une heure après je recevais cette carte :

L*ÉVÊQUE DE SAINT-MÉEN Recevra M. le vicomte de Vaudricourt à quatre heures,

A trois heures et demie j'entrais à Varaville par la grande porte. On m'a dit que l'évêque était dans le jardin avec mademoiselle Aliette et qu'on allait les prévenir. J'ai attendu assez longtemps, puis j'ai entrevu, sortant du labyrinthe, la soutane violette et le chapeau à bourdaloue d'or du prélat : Aliette marchait près de lui. Ils ne m'ont pas vu d'abord, car ils

conlinuaienl leur conversation de leur voix ordinaire, et j'ai pu en entendre confusément quelques mots.

— Mon Dieu! c'est pourtant bien délicat... bien terrible, ma chère, disait l'évêque, d'un ton remarquablement vif et brusque.

— Oh! mon oncle, ne revenez pas... ne retirez rien !

— Je ne retire rien... mais nous sommes si exaltés, si romanesques tous deux, ma pauvre enfant!

— J'ai confiance, mon oncle.

— Oui, sans doute... mais en cas de mécompte, tu serais si malheureuse!... et moimême...

L'interruption soudaine du dialogue m'a appris qu'ils m'avaient aperçu. J'ai fait quelques pas au-devant d'eux et je les ai salués. J'ai pu reconnaître qu'Aliette avait beaucoup pleuré et, à ma grande surprise, il y avait aussi des traces de larmes dans les yeux et sur le visage de l'évêque. Ils venaient certaine-

ment de prier et de pleurer ensemble. En voyant leur émotion et en me rappelant les paroles que je venais de surprendre malgré moi, je n'ai pu me défendre de quelques réflexions pénibles, gênantes pour ma délicatesse, et dont on retrouvera tout à l'heure l'impression dans mon entretien avec l'oncle d'Aliette.

Nous avons échangé en marchant quelques politesses banales. Puis, comme nous entrions dans la cour, mademoiselle Aliette nous a quittés avec un léger salut, et l'évêque m'a introduit dans l'appartement qui lui était réservé au rez-de-chaussée du château.

Monseigneur de Courteheuse ne paraît guère avoir plus de cinquante ans; il est assez grand et fort maigre; les yeux noirs et très vivants sont entourés d'un cercle bistré. La parole et le geste sont animés, et parfois comme emportés. Il prend souvent des airs furieux qui se fondent tout à coup dans un sourire de brave homme. Il a de beaux che-

veux argentés qui voltigent en mèches folles sur son front, et de belles mains d*évêque. Quand il se calme, il a une façon imposante de se redresser doucement dans sa dignité sacerdotale. En somme, c'est une physionomie passionnée et dévorée de zèle, mais franche et sincère.

A peine assis, il m'a d'un geste de la main, invité à parler.

— Monseigneur, ai-je dit, je viens à vous, vous le comprenez, comme à mon recours suprême... Ma démarche est presque un coup de désespoir... car il semblerait au premier abord que personne dans la famille de mademoiselle de Gourteheuse ne devrait se montrer plus impitoyable que vous pour les torts qui me sont reprochés. Je suis un incrédule, et vous êtes un apôtre. Et cependant. Monseigneur, c'est souvent chez de saints prêtres comme vous que les coupables trouvent le plus d'indulgence... et je ne suis pas même un coupable, je ne suis qu'un égaré... On me

refuse la main de mademoiselle votre nièce parce que je ne partage pas sa foi... la vôtre... Mais, Monseigneur, l'incrédulité n'est pas un crime, c'est un malheur... Oh! je sais ce qu'on dit souvent : « Un homme nie Dieu quand il s'est mis par sa conduite dans le cas de souhaiter que Dieu n'existe pas... » On le rend ainsi coupable et responsable en quelque sorte de son incrédulité... Pour moi, Monseigneur, j'ai consulté ma conscience avec la plus entière sincérité, et quoique ma jeunesse ait été mauvaise, je suis certain que mon athéisme ne procède d'aucun sentiment d'intérêt personnel. Tout au contraire, je puis vous dire avec vérité. Monseigneur, que le jour où j'ai senti ma foi s'anéantir, le jour où j'ai perdu l'espoir en Dieu, j'ai versé les larmes les plus amères de ma vie. — Je ne suis pas, malgré les apparences, un esprit aussi léger qu'on le croit. Je ne suis pas de ceux chez qui Dieu disparu ne laisse point de vide; on peut être, soyez-en sûr, un homme

de sport, un homme de club, un homme d'habitudes mondaines, et avoir pourtant ses heures de réflexion et de recueillement. Dans ces heures-là, pensez-vous qu'on ne sente pas le malaise affreux d'une existence sans base morale, sans principes, sans but au delà de la terre?... Et cependant. Monseigneur, que faire?... Vous me diriez à l'instant même, avec la bonté, avec la compassion que je lis dans vos yeux : « Confiez-moi vos objections contre la religion, et je vais essayer de les résoudre, d — Je ne saurais que vous répondre... Mes objections se nomment légion... elles sont sans nombre comme les étoiles du ciel... elles nous arrivent de toutes parts, des quatre coins de l'horizon, comme sur l'aile des vents, et elles ne laissent en nous, en passant, que ruines et ténèbres... Voilà ee que j'ai éprouvé, moi comme bien d'autres, et cela a été aussi involontaire que cela est irréparable.

— Et moi, Monsieur, m'a dit brusquement

révêque en me jetant un de ses regards les plus furieux, est-ce que vous croyez que je joue la comédie dans ma cathédrale?

— Monseigneur I...

— Non... c'est qu'à vous entendre, nous en serions venus à une période du monde où il faut de toute nécessité être un athée ou un tartufe I... Or personnellement j'ai la prétention de n'être ni l'un ni l'autre,

— Ai-je besoin de me défendre sur ce point, Monseigneur? Ai-je besoin de vous dire que je ne suis pas venu ici pour vous offenser ?

— Sans doute... sans doute... Eh bien!

Monsieur, j'admets, — non sans de grandes réserves, notez bien... car on est toujours plus ou moins responsable du milieu où l'on vit, des courants qu'on subit, du tour habituel que Ton donne à ses pensées... mais enfin j'admets que vous soyez victime de l'incrédulité du siècle, que vous soyez tout à fait innocent de votre scepticisme... de votre

athéisme, puisque vous ne craignez pas les gros mots, n'en est-il pas moins certain que l'union d'une fervente croyante comme ma nièce avec un homme comme vous serait un désordre moral, dont les conséquences pourraient être désastreuses ? Croyez-vous que mon devoir comme parent de mademoiselle de Gourteheuse, comme son père spirituel, comme évêque, soit de prêter les mains à un pareil désordre, de présider à l'union effrayante de deux âmes que l'étendue des cieux sépare ? — Croyez-vous que ce soit mon devoir, Monsieur..., répondez-moi ?

Le prélat, en me posant cette question, tenait ses yeux fixés ardemment sur les miens.

— Monseigneur, ai-je répondu après un moment d'embarras, vous connaissez aussi bien et mieux que moi l'état du monde et de notre pays, en ce temps-ci... Vous savez que je n'y suis pas malheureusement une exception..., les hommes de foi y sont rares... et souffrez que je vous dise toute ma pensée,

Monseigneur, si je devais avoir l'inconsolable amertume de renoncer au bonheur que j'avais espéré, êtes-vous sûr que Thomme à qui vous donnerez un jour ou Taulre mademoiselle voire nièce ne serait pas quelque chose de pire qu'un, sceptique et même qu'un athée?

— Et quoi donc, Monsieur?

— Un hypocrite, Monseigneur. — Mademoiselle de Courteheuse est assez belle et assez riche pour éveiller des ambitions qui pourraient être moins scrupuleuses que la mienne... Quant à moi, si vous savez que je suis un sceptique, vous savez aussi que je suis un homme d'honneur..., c'est quelque chose.

— Un homme d'honneur, Monsieur, un homme d'honneur..., a murmuré l'évêque avec un peu d'humeur et d'hésitation, mon Dieu! je le crois...

— Non, vous en êtes certain. Monseigneur, ai-je repris vivement, car, permettez-moi de vous le rappeler, si j'avais eu moins de loyauté,

je serais aujourd'hui le fiancé de mademoiselle Aliette.

Il s'est redressé sur son fauteuil avec dignité, et a dit simplement :

— C'est vrai.

Il m'a regardé ensuite jusqu'au fond des yeux pendant quelques secondes.

— Eh bien! Monsieur, sur cet honneur dont vous êtes si fier, oseriez-vous m'affirmer que les croyances de ma nièce ne souffriraient par votre fait aucune altération, que vos habitudes de langage, vos persiflages malveillants, ou même vos ironies involontaires, ne jetteraient pas dans cette jeune âme charmante la tristesse, le trouble... et peut-être même un jour le doute? Croyez-vous qu'elle veuille s'exposer et que je veuille l'exposer moi-même à de pareils hasards?

— Monseigneur, je vous répondrai nettement que je me regarderais comme un drôle si je ne respectais pas avec scrupule la croyance de ma femme. Jamais un mot de rail-

lerie sur les choses religieuses n'est sorti de mes lèvres. Je suis un incroyant, je ne suis pas un impie. Jamais je n'ai insulté ni n'insulterai ce que j'ai adoré. Je comprends trop bien qu'on puisse perdre la foi, mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'un homme qui, dans son enfance, s'est agenouillé devant la croix à côté de sa mère ne respecte pas à jamais dans cetke croix son enfance et sa mère !

J'avais parié avec quelque chaleur. Les yeux du prêtre se sont mouillés, et j'avoue que son émolion m'a un peu gagné.

— Allons! Monsieur, m'a-t-il dit doucement, vous n'êtes pas si désespéré que vous le croyez. Ma chère Aliette est une de ces jeunes enthousiastes par qui Dieu fait quelquefois des miracles...

— Monseigneur, quoi qu'il puisse m'en coûter au moment où je sens votre cœur s'ouvrir pour moi, je vous dirai la vérité jusqu'au bout..., je ne veux pas, je le répète, devoir mon bonheur à un mensonge. Je veux vous

avouer que j*ai entendu tout à l'heure, malgré moi, quelques mots de votre conversation avec mademoiselle votre nièce : j'ai cru comprendre, et je crois comprendre mieux encore, que l'espérance de me ramener à la foi, de me convertir enfin, serait le motif qui pourrait déterminer votre consentement à tous les deux... Eh bien ! Monseigneur, je vous ai dit ce que vous n'auriez pas à craindre de moi ; je veux vous dire de même ce que vous n'avez pas à en espérer. Je sens que les croyances surnaturelles sont détruites en moi pour jamais, que les racines mêmes en ont péri..., qu'il n'y a pas enfin un rocher de la mer Rouge qui soit plus rebelle à toute végétation que mon âme à tout germe de foi.

— Puisque vous le pensez. Monsieur, a répondu l'évêque, il est honnête de le dire... Mais Dieu a ses voies.

Il s'est levé.

— Mon fils, a-t-il repris d'une voix grave, je vais finir par une parole que j'emprunte à

un saint pape : — La bénédiction d'un vieillard ne peut jamais faire de mal... Voulez- ^ous recevoir la mienne ?

Je me suis incliné profondément, 11 a tracé dans l'air les signes mystiques. — Je l'ai salué de nouveau et je me suis retiré. Il m'a rappelé comme j'allais sortir :

— Monsieur de Vaudricourt, ne vous en allez pas. Veuillez nous attendre au jardin.

Ici se termine ce journal avec la crise particulière de ma vie qui m'en avait suggéré la fantaisie. — Mademoiselle de Gourteheuse, avec l'agrément de sa famille, veut bien m'accorder sa main. Je la reçois avec une profonde reconnaissance, et je ferai tout mon possible pour que ma femme soit une femme heureuse, comme elle est une femme aimée, honorée et charmante.

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