‹ La morteChapitre 9 sur 9 · LA MO HT K · texte numérisé non relu

LA MO HT K

— Monsieur, c'est que Madame, avant de retourner à Dieu, m'a fait jurer sur le crucifix de garder ce secret à jamais.

— Mais pas avec moi, enfin,... pas avec moi I

Et je l'interrogeais à mon tour, les yeux dans les yeux. Elle a hésité, puis elle a balbutié :

— C'est vrai,... pas avec vous,... puisqu'elle croyait, la pauvre petite...

— Quoi! que croyait-elle? Queje le savais?... Que j'étais complice, alors... Dis?

Elle a baissé les yeux et n'a pas répondu.

— Ahl mon Dieu!... est-ce possible, mon Dieu !... Voyons, mets-toi là, ma chère fille..., asseois-toi près de moi... et parle,... dis-moi tout... tout ce que tu sais,... tout ce que tu as vu . . .Quand t'es-tu aperçue de quelque chose?. . . A quel moment?... car elle était réellement malade depuis quelque temps...

— Oui, Monsieur, mais ce n'était rien, ce n'était pas dangereux..., les médecins le disaient, vous savez, — et moi j'avais trop l'ha-

bitude de la soigner pour m'y tromper!... Ah! je sais bien quand le danger est venu... M. le comte doit se rappeler le jour où madame la duchesse arriva à Valmoutiers, et où on envoya chercher mademoiselle Sabine... C'est ce jour-là, Monsieur, j'en suis sûre, qu'elle a commencé à mal faire..., c'est à partir de ce jour-là que les souffrances de Madame ont brusquement augmenté... et qu'il y a eu de grands changements... Je me doutais, etjemesuismise à la surveiller, celte fille... Un soir, cachée derrière un rideau du petit boudoir où on préparait les potions... à côté de la chambre, ... je la vis tirer de sa poche un flacon et en verser une goutte ou deux dans lapotioa de Madame. Je me montrai tout subitement :

» — Qu'est-ce que c'est que ça. Mademoiselle?

> Elle avait beaucoup rougi, mais elle me répondit pourtant avec son grand sang-froid .

» — Ce sont des gouttes que mon oncle m'a recommandé de mêler à la valériane...

» Voilà ce qu'elle me dit, et vous saurez tout à riieure, Monsieur, qu'elle mentait... — Quand je la surpris comme cela, il était trop tard déjà peut-être..., car ce n'était pas la première fois, bien sûr, qu'elle faisait mal,... ma première idée fut de vous prévenir,... mais je n'osai pas... Alors je prévins Madame... Ah ! je crus bien voir que je n'apprenais rien à la pauvre petite,... et pourtant elle me gronda presque durement :

» — Tu sais bien; me dit-elle, que mon mari est toujours là quand elle prépare les pelions,... il serait donc coupable aussi,... plutôt que de croire cela, j'aimerais mieux cent fois prendre la mort de sa main!...

» Et, je me souviens. Monsieur, qu'au moment même où elle me disait cela, vous sortiez du petit boudoir, et vous veniez lui présenter une tasse de valériane... Elle me jeta un coup d'œil terrible, — et but... Quelques minutes après elle se trouva si mal qu'elle crut que c'était déjà la fin... Elle me dit de lui donner

son crucifix, et elle me fit jurer que je ne dirais jamais un mot de ce que nous soupçonnions... Ce lut alors que j'envoyai chercher le prêtre... Quand tout fut fini, M. Tallevaut... qui avait été si frappé en arrivant, vous vous rappelez, Monsieur?... M. Tallevaut m'interrogea; je lui dis que les gouttes qu'il avait données à mademoiselle Sabine pour mêler aux potions de Madame m'avaient paru lui faire beaucoup de mal...

» — Quelles gouttes? me dit-il, comme quelqu'un qui ne comprend pas...

» — Ces gouttes que mademoiselle Sabine a apportées dans un petit flacon brun...

» Il devint tout pâle, me regarda un moment d'un air égaré, secoua la tête comme un homme qui ne sait que dire et me quitta subitement,... et quand j'appris le lendemain matin qu'il était mort, je me dis :

» — Ce malheureux homme-là s'est tué !...

» Voilà, Monsieur, ce que je sais, ce que ai vu de mes yeux,... et je vous jure, sur mon

Dieu, que je ne vous ai pas dit un mol qui ne soit la pure vérité!...

Elle a cessé de parler... Je n'ai pu lui répondre..., j'ai saisi ses vieilles mains ridées et tremblantes, j'y ai appuyé mon front, et j'ai pleuré comme un enfant

Que je vive ou que je meure, il faut que ma fille soit préservée à jamais du contact de cette misérable. Si ma vie se prolonge, je m'en charge; si je mourais, il faut que quelqu'un s'en charge après moi. Je prends les précautions les plus sûres pour que ces pages soient réunies, quandje ne serai plus, entre les mains de monseigneur de Gourteheuse, grand-oncle de ma fille, ou, à son défaut, dans celles du commandant de Gourteheuse, frère de sa mère. Ges lignes et celles qui précèdent les instruiront assez de ce que j'attends d'eux.

Par mon contrat de mariage avec Sabine Tallevaut, j'ai pourvu largement à son aisance

sa vie durant, lui assurant la jouissance viagère d'une moitié de ma fortune personnelle, dont j'ai laissé, d'ailleurs, la nue propriété à ma fille déjà très riche du chef de sa mère. Je n'avais donc pas cru léser sensiblement les intérêts de ma fille. Cependant, cédant à ma fatale passion, j'ai ajouté dans le contrat une clause par laquelle ma fortune reviendrait en teute propriété à Sabine Tallevaut si ma fille décédait sans s'être mariée. Ce n'est donc pas seulement contre la contagion morale d'une femme perverse qu'il s'agit de garder ma fille, c'est aussi contre la main d'une femme criminelle...

Quant au premier crime qu'elle a commis, je dois expliquer pourquoi je n'en poursuis pas le juste châtiment par la loi. Mes souvenirs personnels, le témoignage si précis de la vieille Victoire, la mort soudaine et mystérieuse du docteur Tallevaut, et, enfin, la connaissance que j'ai acquise des instincts et des principes de Sabine Tallevaut ne me permettent plus de

SOO LA MORTE

garder le moindre doute sur la réalité du crime. Si cependant je le laisse impuni, ce n'est pas que je recule (quelque affreuse que soit cette pensée) devant l'accusation de complicité que la coupable ne manquerait pas de faire peser sur moi, c'est qu'en mon âme et conscience je suis persuadé que les preuves du crime sont, au point de vue légal, insuffisantes. Le poison, — puisqu'il faut prononcer ce mot sinistre, — a été assez savamment choisi pour ne laisser aucune trace. Le témoignage de Victoire, si attachée à ma première femme, et, naturellement, si hostile à l'autre, serait suspect. Quant aux motifs particuliers de ma conviction personnelle, si puissants qu'ils soient, ils ne sauraient servir de base à une accusation criminelle. Le procès, si on l'intentait, ne ferait que provoquer un effroyable scandale sans autre résultat que de déshonorer mon nom, — le nom de ma fille.

Ce qu'il faut obtenir, — et je dirai : à tout prix ! — c'est que cette femme s'éloigne pour

toujours de Paris et de la France. Il ne faut pas craindre de faire pour atteindre ce but quelque sacrifice d'argenl considérable. Elle aime l'argent. En y joignant la menace, je pense qu'on la décidera. Je compte, au reste, tenter l'épreuve moi-même dès que j'aurai repris assez de force et de sang-froid pour affronter sa présence.

. . . Cette infâme échappera à tout châtiment. . . et bien d'autres qu'elle, sans doute, y échappent... Bien d'autres surtout y échapperorJ dans l'avenir... A mesure que les passions humaines, — et entre toutes, les passions terribles de la femme, — rompent leurs digues anciennes et ne reconnaissent plus d'autre loi ni d'autre frein que le code, — les progrès de la science multiplient à l'infini les moyens de tromper le code et d'aveugler la justice !

10 mai.

Elle est morte en me croyant coupable !...

C'est une idée épouvantable... Je ne peux pas m'y faire !.. Un être si faible, si doux, si délicat!.. Oui, elle s'est dit : « Mon mari est un meurtrier,... ce qu'il me donne là, c'est du poison, et il le sait!... » Et elle est morte sur cette pensée,... sa dernière pensée !... Etja^ mais, jamais elle ne saura que ce n'est pas vrai,... que je suis innocent... que cette idée me torture !... que je suis le dernier des misérables!... Ah ! Seigneur Dieu tout-puissant, — si vous existez, — vous voyez ce que je souffre. . . Ayez pitié de moi !

... Ah ! que je voudrais croire que tout n'est pas fini entre elle et moi,... qu'elle me voit.,., qu'elle m'entend,... qu'elle sait la vérité!...

Mais je ne peux pas ! je ne peux pas I

1" juin.

Je sais ce qu'on dit de la prière, — qu'ellb est inutile, — qu'elle est toujours et nécessairement inefficace, parce que Dieu, — s'il

est et quel qu'il soit, — n'intervient jamais dans les faits de ce monde par une action particulière, qu'il ne gouverne pas par des miracles, qu'il ne dérange jamais l'ordre général pour un intérêt individuel... Sans doute, mais cela me paraît bien rigide et bien absolu. D'abord, celui qui croit en Dieu et qui le prie, doit se sentir en communication plus directe avec lui, et doit trouver dans ce sentiment môme un soutien et des consolations incomparables... Mais ensuite, est-il donc si certain que la prière soit toujours inefficace? Qu'en sait-on? S'il y a des prières vraiment folles, parce qu'elles ne pourraient être exaucées sans troubler l'ordre divin de l'univers. Dieu ne peut-il réserver, entre ses lois immuables, un champ libre à la prière? Sans contrevenir à ses propres lois, et sans faire de miracles, ne peut-il agir sur la pensée et sur la volonté de celui qui l'implore?.. Une mère qui prie pour son enfant malade ne peut-elle donc espérer que son enfant sera sauvé, non

par un miracle, mais par ses propres soins, providentiellement inspirés et dirigés?... Un homme qui demande à Dieu de lui donner la foi, de l'éclairer de sa grâce, lui demande-t-il de troubler Tordre de la nature, et ne peut-il espérer de recevoir la lumière qu'il invoque?...

Juin.

... Sa dernière pensée a été que j'étais un criminel!., et jamais elle ne sera désabusée...

... Tout a l'air si bien fini quand on meurt!.. — Tout retourne aux éléments... Comment croire à ce miracle de la résurrection personnelle?... et pourtant, en réalité, tout est miracle et mystère autour de nous, au-dessus de nous, en nous-mêmes!... L'univers tout entier n'est qu'un miracle qui dure.

... La renaissance de l'homme du sein de la mort serait-elle donc un mystère plus étrange, plus incompréhensible que sa naissance du sein de la femme?...

Ces lignes sont les dernières qu'ait écrites fîcrnard de Vaudricourt. Sa santé, dès longtemps altérée par le chagrin, ne résista pas aux émotions de la terrible et suprême épreuve qui lui avait été imposée. Un mal à peine déterminé, dont le symptôme extérieur fut un anthrax à la gorge, prit en quelques jours un caractère mortel.

M. de Vaudricourt, se sentant perdu, fit appeler monseigneur de Courteheuse. Il voulut mourir dans la religion d'Alietté.

Vivante, la pauvre enfant avait été vaincue : morte, elle triomphait.

P.-S. — Il est inutile de dire que ce récit, composé d'après des documents authentiques dont on a conservé avec soin les lignes principales, a dû cependant, à cause de la gravité de certains faits, subir des modifications de noms, de dates et de lieux. On comprendra même qu'il n'eût jamais été publié si la personne qui figure dans la seconde partie sous le nom de madame de Vaudricourt n'avait depuis assez longtemps disparu de la scène parisienne pour aller terminer loin de la France sa carrière aventureuse.

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