‹ La morteChapitre 8 sur 9 · SUITE DU JOURNAL DE BERNABD · texte numérisé non relu

SUITE DU JOURNAL DE BERNABD

Paris, février 188..

Ma vie aura été inconlestablemenl une des plus extraordinaires de ce temps !... Si j'en étais le simple spectateur, elle m'intéresserait déjà vivement : en étant le principal acteur, elle m'intéresse encore davantage. Aujourd'hui, comme il y a dix ans, ma destinée traverse une crise : cette crise est piquante, et je cède au désir de me formuler à moi-même les impressions qu'elle me suggère : peut-être,

mûri par l'âge, poiirrai-je en outre enrichir ces pages de quelques réflexions philosophiques d'une certaine valeur.

Deux mots seulement du triste passé, dont je ne parlerai jamais qu'avec respect. Je n'ai pas été heureux avec ma première femme, et elle n'a pas été heureuse avec moi : j'ai même le regret profond de pouvoir supposer que sa jeune existence a été brisée par le chagrin. Cependant que pourrais-je me reprocher? Elle avait la foi, et je ne l'avais pas. Rien de plus. Mon tort véritable avait été de ne pas prévoir ce qui devait fatalement arriver de l'union de deux êtres qui jugeaient la vie à un point de vue opposé, l'un la regardant comme un don de Dieu, l'autre comme un don du hasard; l'un comme une épreuve et une préface, l'autre comme une jouissance viagère et une aventure sans lendemain. Il est évident que l'usage que l'on fait de la vie, suivant l'un ou l'autre de ces points de vue, doit être fort différent.

MORTE

N'en parlons plus.

* Si ma première femme m'affligeait, la seconde m'amuse prodigieusement. Je me permettrai de dire, — pour me servir en passant d'une locution populaire, — que ce n'est pas la religion qui l'étouffé. Ce serait plutôt la science. Elle sait infiniment de choses : mais j'ai peur qu'elle ne les ait insuffisamnïent digérées. Je suis assez de mon temps, et j'ai assez lu ou du moins parcouru mes auteurs pour la suivre dans ses théories philosophiques. Mais il me semble qu'elle en abuse et qu'elle en pousse la logique un peu loin. Elle a toujours un argument scientifique à l'appui de ses actions, de ses goûts et de ses dégoûts. — Je rirai, je crois, jusque dans ma tombe de la réponse qu'elle me fit très peu de temps après notre mariage, quand je lui exprimais mon désir d'avoir un fils : — car quelques-unes de ses façons m'avaient, je l'avoue, un peu étonné.

— Mon ami, me dit-elle, ne comptez pas sur

moi pour cela. La maternité est -une de ces servitudes que la nature nous impose pour sa satisfaction particulière, et dans l'intérêt de son œuvre. Or, vous savez que je suis à l'égard des lois naturelles une révoltée. Mes principes, — qui du reste ressemblent beaucoup aux vôtres, je pense, — consistent à ne prendre autant que possible que les joies de la vie et à en repousser les souffrances. La nature a généralement attaché un appât quelconque à chacune de ses lois oppressives afin de nous les faire accepter. C'est ainsi qu'elle a inventé la volupté comme un appât à la maternité. Le fait d'un esprit émancipé est de saisir l'appât et de laisser le reste. Vous me direz que si chacun pensait comme moi, le monde finirait. Je vous répondrai que cela m'est tout à fait égal. La nature n'a, vous le savez, qu'un souci, c'est de conserver l'espèce : elle a du reste le mépris de l'individu... Eh bien ! j'ai comme elle le mépris de l'individu, mais- de plus qu'elle, j'aif^ le mépris de l'espèce I

268 LA MOPvTE

Elle ajoyta, il est vrai, avec sa grâce féminine et son admirable sourire à fossettes :

— Et puis, mon ami, maternité est ruine de beauté, et puisque vous me trouvez belle, je veux le rester !

Et elle est restée, en effet, fort belle; mais j'ai tout lieu de craindre que ce ne soit plus uniquement en mon honneur et gloire. Déterminé plus que jamais à voir toutes les choses de ce monde sous un jour plaisant, j'aborderai avec enjouement cette matière si délicate qu'elle puisse être.

A la suit,e de notre voyage de noces, pendant lequel je dois confesser que l'intelligence rare et très ouverte de Sabine m'avait donné de vives satisfactions, nous vînmes nous installer à Paris, où j'étais personnellement très heureux de faire ma rentrée. Mais je craignais que ma femme ne m'y suivît par pure complai- ) sance, et qu'elle né s'habituât difficilement à ce train de la vie parisienne auquel son existence sérieuse et retirée semblait l'avoir mal

préparée. A cet égard, j'éprouvai une surprise qui me fut d'abord pleinement agréable.

Sabine était entrée dans le milieu parisien comme dans son élément naturel. Je trouvai môme bientôt qu'elle y apportait une fougue un peu excessive, que je ne pus m'empêcber de comparer mentalement à l'ardeur d'une nonne échappée de son couvent, et qui dévore à belles dents un fruit longtemps rêvé et longtemps défendu. Je me rappelai alors, — peutêtre un peu tard, — avec quelle singulière curiosité mademoiselle Tallevaut m'interrogeait jadis, au milieu de nos promenades dans les bois, sur les plaisirs et les distractions des heureux habitants de Paris. Elle goûtait maintenant pour son compte ces plaisirs et ces distractions, et s'en gorgeait comme si elle eût voulu les épuiser. Dîners, bals, théâtres, courses, comédies de salon, fêtes mondaines de toute sorte, — toutes les circonstances enfin de la vie parisienne qui peuvent intéresser l'espiit, les sens ou la vanité, elle les

rechercbait avec la même passion infatigable, el elle y suffisait et elle s'y suffit encore. Ce n'est pas l'affolement slupidc de la Parisienne vulgaire : c'est une résolution systématique de connaître et de savourer, dans son passage sur cette planète, toutes les sensations agréables ou curieuses qu'on y peut rencontrer, résolution soutenue par des nerfs d'acier et une volonté de fer. Ma femme est un sphinx. Elle est aussi un document, et ce document, je l'étudiai dès le premier jour avec un intérêt qui, — osons en convenir, — n'était pas toujours exempt d'inquiétude. Car je n'étais pas sans avoir remarqué que cette étonnante personne, au lieu de puiser dans l'étude et dans la science, comme son excellent et malheureux tuteur, une sorte de foi supérieure et de haut mysticisme, n'y avait puisé que d'amères négations avec un profond sentiment de dédain et de révolte contre toute espèce d'entrave naturelle ou surnaturelle, contre toute espèce de loi divine ou humaine. Je me demandais ce

que deviendrait, dans sa logique effrénée, cette passion féminine lâchée en liberté à travers le monde. Je me demandais où s'arrcterait cette curiosité insatiable... Je me demandais surtout si, en fait d'amour, elle s'arrêterait à moi?

Ce fut ma femme elle-même, qui, allant audevant de mes vœux, voulut bien répondre à cette question.

La chose arriva à propos d'un incident insignifiant. On donnait une première représentation avec Sarah Bernhardt, et ma femme, qui ne manque aucune des solennités de ce genre, m'avait chargé, suivant son usage, de lui avoir une loge à tout prix. Je ne pus avoir la loge. J'avoue que je n'y avais pas mis de zèle : ma femme mène un (el train de jour et de nuit que je commençais à éprouver, tout vieux mondain et noctambule que je suis, une vague lassitude. Mon médecin me conseillait môme d'enrayer un peu. .le n'étais donc pas fâché de passer une soirée chez moi, et sur-

tout de la passer avec ma femme, dont la terrible beauté, malgré ses mélanges, —peut-être, hélas! à cause de ses mélanges! — n'avait pas cessé de parler fortement à mon imagination.

Après le dîner, où elle s'était montrée mécontente et silencieuse, je la suivis dans le boudoir, où pétillait un joli feu d'amoureux, et, tout en lui offrant gracieusement une cigarette :

— Vous n'allez nulle part ce soir, ma chère amie?

— Où voulez-vous que j'aille? Tout Paris est à cette représentation, excepté nous!...

— Eh bien! lui dis-je, je n'envie pas tout Paris et tout Paris doit m'envier puisque je suis près devons.

Elle s'était jetée sur sa chaise longue; elle se redressa à demi, et, me mesurant de son regard le plus froid et le plus haut :

— Pardon î mon ami, me dit-elle, est-ce que vous m'aimez encore?

Et comme j'ouvrais de grands yeux pour toute réponse :

— Vraiment? reprit-elle. Vous m'étonnez beaucoup... Moi, je ne vous aime plus du tout.

Et se recouchant tranquillement sur sa chaise longue, elle ajouta :

— Je vous dis cela, mon ami, parce que je m'aperçois depuis quelque temps que vous devenez jaloux, et je veux vous épargner ce ridicule... De plus, je remarque que vous vous fatiguez à m'accompagner partout comme mon ombre... il me semble même que votre santé en souffre. Maintenant, après cette franche déclaration, vous allez pouvoir vous reposer un peu.

— Je vous remercie de votre bonté I lui dis-je. Mais ayez l'obligeance de vous expliquer plus nettement encore... Voulez-vous dire que je doive renoncer, dès ce moment, à l'honneur de vos bonnes grâces?

— Je vous en prie !

— Et que vous ayez l'intention de manquer à la fidélité que vous me devez?

— La fidélité que je vous dois?... En vertu de quoi, mon ami? Est-ce en vertu du serment que nous avons prêté l'un et l'autre devant l'autel d'un Dieu auquel nous ne croyons ni l'un ni l'autre?... Allons donc! Vous n'êtes pas un enfant, et vous savez très bien que nous n'avons fait que remplir, ce jour-là, une formalité de convention et de convenance!... La société, jusqu'à nouvel ordre, n'admet aux bénéfices du mariage que ceux qui ont passé par cette formalité... C'est à cette condition seulement qu'elle leur fait accueil, qu'elle leur accorde une place dans ses salons et un rang dans le monde... il fallait donc nous y soumettre,... mais, du reste, voyons, mon ami, qu'est-ce que le mariage entre gens comme vous et moi? Vous savez bien que c'est une simple association en vue d'avantages communs et généraux... qui débute sans doute quelquefois par un certain attrait réci-

proque, mais qui ne saurait être fondée sur l'absurdité contre nature de l'amour éternel du même homme pour la même femme et de la même femme pour le même homme I

— Ma chère Sabine, lui dis-je, il n'y a vraiment pas moyen de s'ennuyer avec vous.

Quand on avance en âge comme moi, on s'endort quelquefois le soir au coin du feu... C'est un inconvénient auquel j'échapperai certainement tant que vous m'honorerez de vos réjouissantes communications.

— Je vous sais gré, mon cher Bernard, me répondit-elle, de prendre gaiement celle que je viens devons faire... Un sot se serait fâché... J'avoue, au surplus, que j'ai été un peu dure dans la forme... mais j'étais furieuse d'avoir manqué ce spectacle... Pourquoi m'avez-vous gâtée !

— Ainsi, ma chère, je dois considérer comme une plaisanterie tout ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire et de me prédire ce soir?

— Mais, non, mon ami, pas du tout... Je n'ai rien à en retirer... que la mauvaise liumeur qui était de trop... Autrement, vous sentez bien que je vous ai dit la vérité et que le mariage doit être pour nous ce qu'il était pour les libres esprits du siècle dernier, un pavillon respectable sous lequel chacun garde son indépendance!... Nous sommes amis, et j'espère bien que nous le resterons... mais amants?... toujours?... Est-ce naturel?... Estce possible?... Vous savez bien que non... Eh bien ! quoi, alors?... Nous tromper réciproquement avecdes cachotteries misérables?... Non, il n'y a vraiment qu'une conduite qui soit raisonnable et digne de nous deux, c'est de continuer à jouir des privilèges que le mariage nous assure dans le monde, et de profiter en même temps des agréments d'une mutuelle liberté... Voyezvous, mon ami, la vraie théorie de la vie, c'est d'en user avec la société comme avec la nature, c'est-à-dire de prendre les avantages qu'elle nous offre, tout en répudiant les

servitudes qu'elle prétend nous imposer.

— Ma chère enfant, lui répondis-je, vous présumez un peu trop de mon estomac quand vous le croyez capable de digérer toutes les vingt-quatre heures vos théories sur la nature et ses servitudes... Je suis un homme trop simple pour essayer de combattre des doctrines qui s'appuient sur de si fortes études... C'est pourquoi je vous demande la permission de vous baiser les mains et de vous souhaiter le bonsoir.

Sur quoi, je me retirai. — Je crois pouvoir dire que ma retraite, dans une situation embarrassante, ne manquait ni d'à- propos ni de dignité. Mais je n'en suis pas plus fier.

Tel a été le ton de nos relations dans le cours de cette charmante soirée, et tel il est demeuré depuis. Il y a de part et d'autre une hostilité sourde, et comme qui dirait une haine naissante qui se dérobe plus ou moins sous les formes d'une aimable ironie. L'existence commune n'en reste pas moins possible,

jusqu'ici, grâce à la diversion mondaine qui en abrège beaucoup les instants. Quoi qu'il en soit, il y a dès ce moment une vérité qui s'impose, c'est que mon second mariage menace d'être aussi malheureux que le premier, peutêtre davantage... Mais cette fois j'ai l'heureuse consolation d'avoir en face de moi un adversaire qui a de la défense : je n'ai pas affaire, comme autrefois, à une créature si sensible et si délicate qu'on se sentait cruel rien qu'en la froissant. Puisqu'il est dit que le mariage est fatalement un combat, encore doit-on se croire favorisé quand on le livre à armes égales. Gela soutient, cela excite... Ce n'est pas du bonheur, je le veux bien, mais c'est de la vie !

30 mars.

Je me suis bien amusé hier soir... Mais procédons par ordre.

A la suite des déclarations si nettes de ma femme, j'ai dû m'attendre que j'aurais un

jour OU Tautre à soutenir la lutte, non pour la vie, mais pour Thonneur. J'ai bien essayé de me convaincre, comme ma femme m'y avait engagé, que nos charmants ancêtres du siècle dernier étaient dans le vrai quand ils se passaient mutuellement et même quand ils se confiaient leurs fredaines conjugales. Bien que soulagé de beaucoup de préjugés, je ne puis me hausser à ce degré de philosophie. J'avoue qu'en bonne logique ma femme a raison dans ses théories sur le mariage. Elle a raison de dire que l'amour unique et perpétuel du même homme pour la même femme, et réciproquement, est une absurdité contre nature. Il est certain que les croyances spiritualistes ont seules qualité pour éterniser la fidélité conjugale, par la raison qu'elles ne consacrent pas seulement dans le mariage l'attrait passager -^ de deux corps et de deux esprits, mais qu'elles prétendent unir deux âmes immortelles. Il est encore certain qu'entre deux francs matérialistes comme ma femme et moi, le mariage,

perdant sa base religieuse, n'est plus qu'une convention sociale, et qu'il paraît raisonnable de s'entendre amicalement entre époux pour jouir de ses avantages et pour en répudier les sujétions. Oui, tout cela est parfaitement scientifique. Mais il faut croire que les procédés de la science ne sont pas applicables à toutes les choses de ce monde, et en particulier aux choses de l'ordre moral... Quant à moi, je conviens que j'en étais arrivé, il y a une quinzaine de jours, à force de logique, à me persuader que les théories de ma femme étaient légitimes, et que je ferais preuve, comme elle, d'une conception supérieure delà vie en acceptant le pacte d'indépendance réciproque qu'elle m'avait proposé. Mais, comme j'ouvrais la bouche pour lui communiquer ma résolution, les paroles me restèrent dans la gorge, parce que, malgré toute la logique du monde, je sentis que j'allais commettre une lâche infamie. Il y a décidément quelques préjugés dont je ne me déferai jamais, et je demeurerai

toujours à quelques égards un esprit l'aibk. Il y avait donc hier soir chez la vieille duchesse une représentation théâtrale qui se composait de tableaux vivants où ma femme devait jouer plusieurs rôles. Sa beauté sculpturale se prête merveilleusement à ces sortes d'exhibitions. Je ne l'accompagne plus dans le monde aussi assidûment qu'autrefois; mais, je l'y suis encore cependant assez souvent pour ménager les bienséances, et aussi pour me tenir au courant. Depuis l'avertissement qu'elle avait eu l'obligeance de me donner, je ne pouvais guère douter qu'elle n'eût un amour en tête, et je me préoccupais avec un intérêt facile à comprendre d'en connaître l'objet. Cela ne me fut pas difficile. Ma femme, qui m'a vu fort amoureux d'elle et qui, en conséquence, me méprise passablement, n'a pas cru qu'elle eût à se gêner beaucoup avec moi. — Il y a dans une des grandes ambassades en résidence à Paris, un jeune prince d'une remarquable beauté dont les attentions

auprès de madame de Vaudricourt ne sont, depuis quelque temps, un mystère pour personne. Les rencontres au bois, au théâtre, au bal et même à ma propre table, étaient trop fréquentes pour échapper même à l'œil d'un mari. Toutefois, autant que je puis avoir de compétence en ces matières, les choses se maintenaient dans les limites de la coquetterie. Je dois dire que je n'aime pas le prince. Tout sentiment de jalousie à part, il me déplaît ; c'est un grand homme brun avec de gros yeux de scarabée, et de longues moustaches retombantes, dont il semble particulièrement fier : il montre ses dents à la façon des danseuses de ballet dans un sourire perpétuel. Sa satisfaction de lui-n^ême est indiscutable.

Le prince figura dans plusieurs tableaux où sa belle prestance, ses costumes superbes, e. ses dents éblouissantes sous ses moustaches noires, recueillirent tous les suffrages. — v Enfin, il parut avec ma femme dans un groupe

à deux personnages représentant Judith et Ih)lopherne. Au moment où le rideau se levait, Judilh saisissant son sabre d'une main, s'appuyait de l'autre sur la couche d'IIolopherne, et se penchait sur lui pour s'assurer, avant de frapper, qu'il était endormi. — Ils étaient vraiment fort beaux à voir tous deux dans cette situation, ma femme étalant sa main blanche sur la peau d'ours qui couvrait la couche, et attachant ses grands yeux sauvages sur le visage de sa victime : — Le prince, les lèvres entr'ouvertes par le sourire d'un doux rêve, avec ses disques d'or aux oreilles, et sa barbe tressée à la mode assyrienne. — On redemanda le tableau.

J'étais dansles coulisses où je faisais les fonctions de régisseur et de metteur en scène. De cette place privilégiée, je crus m'apercevoir, à tort ou à raison, qu'à l'instant où le rideau se baissait, le visage de Judith et celui d'Holopherne déjà fort rapprochés dans le cours du tableau, se rapprochaient encore davantage.

J'eus le bonheur, la minute d'après, de pouvoir rendre un petit service au prince. Il s'agissait de l'aider à se défaire de sa barJ)e assyrienne, qu'il avait dû fixer avec un appareil de cordons très compliqué. Je saisis avec empressement une paire de ciseaux, et je coupai les cordons : mais en même temps, par je ne sais quelle distraction, j'eus la maladresse de couper une des longues moustaches du prince. Je lui en fis aussitôt toutes mes excuses. Mais il avait une mine si plaisante avec l'unique moustache qui lui restait que je ne pus m' empêcher de mêler un éclat de rire à mes excuses. Il ne les accepta pas. — Nous nous sommes battus ce matin à Meudon, et je lui ai donné un coup d'épée qui lui a traversé l'épaule. L'aventure divertit beaucoup le public, et paraît mortifier un peu ma femme.

10 avril.

Rien de nouveau. Toujours le même délicieux intérieur, embelli par une mutuelle confiance. . Ma femme médite sa revanche avec son calme inquiétant. Elle me lance, pendant nos repas en lête-à-tète, des regards qui ne sont pas tendres. Mais je m'en soucie peu, et je n'en conserve pas moins, surtout devant elle, mon impassible enjouement. Car, à mon tour, je ne l'aime plus du tout. Son cynisme pédantesque, son immoralité par raison démonstrative ont pour moi quelque chose de répugnant qui lui enlève tout charme féminin. Du reste, avec ses passions sans frein, ses curiosités sans loi et son dilettantisme à outrance, elle me prépare, j'en suis sûr, mille surprises intéressantes contre lesquelles une épée ne suffira peut-être pas toujours à me défendre. Je la vois se lier beaucoup avec une Russe dont on ne dit pas de bien. Il faut avouer que j'ai eu une

heureuse idée quand j'ai confié à cette créature mon repos, mon nom et mon honneur.

Valmoutiers, 20 atril.

Sous prétexte de quelques réparations urgentes, je suis venu passer une semaine à Valmoutiers pour y respirer un peu d'air pur.

Par mes ordres, on a tenu la chambre d'Aliette fermée et scellée depuis le jour où elle en est sortie dans son cercueil. J'y suis rentré aujourd'hui pour la première fois... J'y ai retrouvé une vague odeur de ses parfums favoris. .. Pauvre Aliette ! que n'ai-je pu, comme tu le désirais si ardemment, ma pauvre chère enfant, partager tes douces croyances et m'associer à la vie de paix et d'honnêteté que tu rêvais ! — Auprès de celle qui m'est faite aujourd'hui, elle me semble un paradis.

Quelle scène affreuse dans cette chambre ! quel souvenir!... Je vois encore le dernier regard qu'elle attachait sur moi... presque un

regard de terreur!... Comme elle est morte vite!... Et la stupeur de ce malheureux Tallevaut!...

J'ai pris cette chambre pour la mienne. Mais je resterai peu de temps ici. Je compte aller passer quelques jours à Varaville. J'ai besoin de voir ma fille. J'ai besoin de^voir son cher visage d'ange.

Yalmoutiers, 22 avril.

Quel changement dans le monde depuis mon enfance, — et même depuis ma jeunesse ! — Quel étonnant changement, en si peu de temps, dans le milieu moral que nous respirons !... Nous étions alors comme imprégnés de la pensée de Dieu, d'un Dieu juste, mais bienveillant et paternel... Nous vivions vraiment sous ses yeux comme sous les yeux d'un père, avec crainte et respect, mais avec confiance... Nous nous sentions soutenus par sa présence invisible, mais certaine... Nous lui parlions et il

nous semblait qu'il nous répondait... Maintenant, nous nous sentons seuls et comme abandonnés dans Timmense univers... Nous vivons dans un monde dur, farouche, haineux, où la lutte pour l'existence est la loi unique et cruelle, où nous ne sommes plus que des éléments déchaîrrës qui se combattent entre eux avec un égoïsme féroce, sans pitié, sans appel, sans espoir d'une justice finale... Et, au-dessus de nous, plus rien... ou pis que rien, — une divinité insouciante, ironique et barbare... à la place du Dieu très bon de notre heureuse jeunesse !

Valmouliers, 23 avril.

La mère d'Aliette, madame de Gourteheuse, était depuis longtemps souffrante ; une dépêche qu'on me renvoie tardivement de Paris m'annonce sa mort. Je pars pour Varaville. Je ne puis désormais y laisser ma fille. La seule personne de sa famille qui reste là-bas est sa

LA iMORTE ^281)

vieille grand'tante, mademoiselle de Varaville, qui est en enfance. Ma fille va avoir dix ans, jo ne puis l'abandonner aux soins des subalternes . Je suis décidé à l'emmener, soit pour la garder et l'élever près de moi, soit pour la mettre dans un pensionnat ou dans un couvent de Paris. Je m'entendrai à cet égard avec l'évéquc son grand-oncle. La présence de cette enfant m'aidera à supporter bien des choses.

Varaville, 27 avril.

... Un instant, — une minute, — dans celte chambre où je m'enfermais avec l'ombre de la pauvre morte, — une pensée horrible m'était venue... mais je l'avais chassée comme un rcve de folie... et voilà que ce rêve de folie devient une réalité !

Écrirai-je cela?... Oui! je l'écrirai... Je le dois, car dès ce moment, ce journal, si gaiement commencé, n'est plus qu'un testament; si jo venais à disparaître, il ne faut pas que ce

secret meure avec moi. Il faut qu'il soit légué aux protecteurs naturels de ma fille. Il y va de .ses intérêts, sinon de sa vie.

Voici ce qui s'est passé : — Prévenu trop tard, je n'étais pas arrivé à temps pour rendre les derniers devoirs à madame deCourteheuse. La famille était déjà dispersée. Je n'ai plus trouvé ici que le frère d'Aliette, Gérard de Gourteheuse, aujourd'hui capitaine de frégate. Je lui ai communiqué mes projets relatifs à ma fille. Il n'a pu que les approuver. Mon intention était d'emmener avec Jeanne sa vieille bonne Victoire Genest, qui l'a élevée après avoir élevé sa mère. Mais cette fille est très âgée, assez mal portante, et j'appréhendais de sa part quelques difficultés, d'autant plus que son attitude à mon égard depuis la mort de ma femme avait toujours été marquée d'une mauvaise grâce touchant à l'hostihté. C'était même uniquement par respect pour la mémoire d'Aliette que j'avais supporté patiemment son humeur maussade.

Je Tai prise à part dans la chambre de Jeanne, pendant que Tenfant jouait dans le jardin :

— Ma chère Victoire, lui ai-je dit, tant que madame de Gourteheuse a vécu, je me suis fait un devoir de laisser sa petite- fille entre ses mains. Personne d'ailleurs n'était plus capable qu'elle de veiller à son éducation. Mon devoir maintenant est d'y veiller moimême. Je compte donc emmener Jeanne à Paris. J'espère que vous voudrez bien l'y accompagner et rester à son service.

Dès qu'elle avait pu comprendre mes intentions, la vieille femme était devenue subitement très pâle, et j'avais vu ses mains agitées d'un léger tremblement; elle me regarda fixement de son œil gris et ferme, et me dit :

— Monsieur le comte ne fera pas cela I

— Pardon, ma chère madame Genest, je ferai cela... J'apprécie vos qualités de fidélité et de dévouement... Je vous serai très reconnaissant de continuer vos bons soins à ma

(illc... Mais, du reslè, j'entends être seul maître chez moi, et seul maître de ma fille. Elle a posé une main sur mon bras :

— Je vous en prie, Monsieur, ne faites pas cela !

— Victoire... est-ce que vous devenez folle?

— Oh! non. Monsieur, si j'avais pu le devenir, ça serait fait!...

Son regard fixe et rigide ne quittait pas le mien et semblait m'inlerroger jusqu'au fond de l'âme.

— Je ne l'ai jamais cru, murmura-t-ellc : non, jamais je n'ai pu le croire... Mais si vous emmeniez la petite, je le croirais!

— Mais quoi, malheureuse?... quoi donc?

Elle baissa encore la voix :

— Je croirais que vous savez comment est morte la mère... et que vous voulez que la fille meure comme la mère!

— Meure comme la mère !

— Oui,... de la même main !

Mon front s'est baigné de sueur et j'ai senti

comme un soufHe de mort... Cependant, je repoussais encore l'effrayante lumière.

— Yictoire, ai-je dit, prenez garde!... vous n'êtes pas folle, en effet... vous êtes pis que cela... votre haine contre celle qui a remplacé ma première femme, votre haine aveugle vous inspire des paroles odieuses... criminelles!

— Eh bien ! Monsieur, s'est-elle écriée avec une sauvage énergie, — après ce que je viens de vous dire, emmenez votre fdle auprès de cette femme, si vous l'osez !

J'ai fait quelques pas à travers la chambre pour recueillir ma raison, puis, revenant à la vieille femme :

— Mais comment puis-je vous croire? Si vous aviez eu l'ombre d'une preuve de ce que vous me laissez entendre, comment auriez- vous gardé le silence si longtemps?... Comment m'auriez-vous laissé contracter ce mariage exécrable?

Elle a paru plus confiante et sa voix s'est attendrie ;

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