COMBAT D’ANIMAUX
(Provenant de la villa d’Hadrien.)
voit une colombe qui boit et l’ombre portée de sa tête sur l’eau ; d’autres s’épluchent au soleil sur le bord d’une canthare1. » Les colombes que nous reproduisons sont
i. Plinius, Naturalis historia , lib. XXXVI, cap. xxv.
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d’après la mosaïque du musée du Capitole ; elles viennent de la villa d’Hadrien et ne paraissent être qu’une des nombreuses imitations de l’original. Une reproduction de l’autre partie de la mosaïque de Sosus se trouve au musée de Saint-Jean-de-Latran, avec un arrangement et une bordure dont Pline ne parle pas. Les débris du repas sont des os de poissons et de côtelettes, des pattes de crabes, des fruits, des légumes, des coquillages, une souris grignotant une noix, etc. Tous les détails de ce réalisme sont rendus au. naturel avec une habileté qu’on regrette de voir appliquée à un motif aussi vulgaire.
Le type du tableau de genre en mosaïque antique existe au musée de Naples : c’est le Poète tragique. L’auteur assis, un volume à la main, fait répéter des comédiens. La composition est simple, sans perspective, arrangée à la manière des peintures chinoises sur porcelaine de la bonne époque; elle a été trouvée à Pompéi, engagée dans le pavé d’une demeure opulente dont elle était digne cependant d’orner la muraille. Il est à remarquer que, sauf de rares exceptions, la mosaïque antique ne représente pas les occupations de la vie ordinaire, du ressort habituel de la peinture murale, telles que jeunes filles à la toilette, femmes filant er scènes d’intérieur; en revanche, elle montre des motifs étranges, peu compréhensibles souvent, et qu’on est surpris de trouver dans ce monde romain, si délicat dans le choix de la décoration de l’appartement, de la parure, du vêtement et des objets mobiliers.
La mosaïque de Palestrina, célèbre par les dissertations auxquelles elle a donné lieu, nous semble le type du genre, type exempt encore de l’exagération et de
la vulgarité qui ne tardèrent pas à affecter la manière. Elle fut découverte au xvne siècle dans un monument, temple de la Fortune ou maison d’éducation pour les jeunes filles, situé à Palestrina, l’ancienne Preneste, à une dizaine de milles au delà de Frascati. Le cardinal Barberini la fit transporter dans son palais, bâti sur l’emplacement de la cella du temple ; Pierre de Cortone surveilla l’opération. Elle représente une sorte de paysage historique, à sections superposées sans perspective, qui se déroule entre une double boucle du Nil en pleine crue; les premières îles sont chargées de monuments, temples, fermes, villas, berceaux treillagés couverts de plantes grimpantes, où se passent des scènes très animées de la vie civile, agricole, religieuse et des fêtes romaines; le fleuve est sillonné de grands bateaux à voiles et à maisons, de canots en papyrus, de rochers et de roseaux; des crocodiles et des hippopotames sont poursuivis et harponnés; vers le haut, les édifices font place à des rochers remplis d’animaux fantastiques et réels, crocottas, serpents, onocentaures, caméléopards, sangliers, crabes, thoantes, singes, crocodiles, panthères, tigres, lions, chameaux, chiens-loups, tortues et autres; sur les sommets, des chasseurs abattent le gibier à coups de flèches. /A fort peu d’exceptions près, les édifices et les personnages sont romains; cependant quelques types tiennent de l’Egypte; les lignes du fleuve et des terrains sont sinueuses et n’ont rien delà régularité géométrique; les noms des animaux sont en caractères grecs. Il n’est pas de mosaïque qui ait donné lieu à plus de discussions ; tous les savants qui l’ont étudiée lui donnent une interprétation différente; le père Kircher y trouve le symbole
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des revers de la fortune; le père Montfaucon, le cours du Nil; le cardinal de Polignac, le voyage d’Alexandre le Grand à l’oasis de Jupiter Ammon; Du Bosse, une carte géograghique; Winckelmann, la rencontre d’Hélène et de Ménélas, selon la tragédie d’Euripide; l’abbé Barthélemy, le voyage d’Hadrien à l’île d’Éléphantine 1 ; Champy, l’embarquement des grains de l’Égypte pour Rome; Ch. Fea, la conquête de l’Égypte par les Romains; Nibby, les fêtes publiques et les usages du pays sous les derniers Ptolémées ; M. Maspero, un souvenir des peintures égyptiennes interprétées par un mosaïste romain; notre avis se rapproche de l’opinion de l’abbé Barthélémy. Les inscriptions grecques ne prouvent nullement la nationalité de l'artiste; à la cour romaine, on parlait le grec qui était, du reste, la langue officielle en Égypte ; la composition n’a rien de la raideur égyptienne ; au contraire, elle est d’une souplesse de tournure tout à fait romaine; les monuments et les décors sont dans le goût de Pompéi ; au milieu des ruines de la fameuse villa où Hadrien s’était plu à faire construire des pastiches des pays qu’il avait visités, on voyait encore, il y a quelques années, un pavemem dans le goût de celui de Preneste, avec des animaux domestiques étagés sur les degrés d’une montagne. Il paraît donc logique d’attribuer la mosaïque de Palestrina à un artiste romain et de la placer après le voyage d’Hadrien sur le haut Nil. Il est inutile de faire remarquer que la mosaïque décrite ne saurait être celle que
i. Explication de la mosaïque de Palestrina , par l’abbé Barthélemy, garde des médailles du roi. Paris, 1760.
Sylla fit faire à Preneste, après sa victoire sur Marius le Jeune et dont parle Pline, sans cependant entrer dans les détails de sa composition. Il est bien connu, du reste, qu’à ce moment les décorateurs romains furent pris de la passion de faire de l’égyptien, comme, à d’autres époques, on s’est adonné au chinois. La mosaïque se ressentit nécessairement de la mode : on vit alors des eaux noires remplies d’amphibies terribles, hippopotames à gueules béantes, poissons monstrueux se dévorant, combats de taureaux et de lions, pygmées moins grands que les grues contre lesquelles ils luttaient sur les limites de l’Éthiopie, monstres humains colorés au hasard d’un dessin incorrect, et toute une ménagerie que le bon goût repousse. On éprouve de l’étonnement et même quelque répulsion à la vue de ces figures sauvages; rien n’est plus faux que de fixer sur un sol constamment piétiné l’image d’après le naturel de l’homme et des animaux, car il y a inconséquence et embarras à marcher sur un tableau qui représente des êtres en action. Nous avons dû insister sur ces étranges productions, parce qu’elles forment l’un des caractères de la mosaïque antique et qu’elles sont le point de départ de ces lithostrotes que la religion chrétienne n’a pas réprouvés et qu’on retrouve jusque vers le xne siècle sur le sol des églises1. Ne peut-on pas voir aussi une réminiscence du règne d’Hadrien dans la coutume bizarre, usitée de nos jours dans les pays les plus civilisés, de représenter sur les tapis de pied des lions et des tigres en mouvement ?
i. Voir page 100 le dessin du pavement de l’église de Lescar.
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CQ
(Musée de Naples.)
A côté de ces extravagances on rencontre heureusement de véritables œuvres d’art dans toute l’acception du mot, telles que la célèbre mosaïque du musée de Naples. Le tableau représente une bataille qui, selon les conjectures, est la bataille d’Arbelles, gagnée en 33 1 avant notre ère par Alexandre sur Darius. On a retrouvé, dans un bas-relief en marbre représentant un épisode de la lutte, une figure semblable à celle de la mosaïque, ce qui a permis de fixer l’opinion avec quelque certitude. L’auteur de la composition a pris le parti, adopté depuis par les peintres de toutes les époques, de résumer la bataille dans le fait principal, au moment de la phase décisive de l’action. Alexandre, à cheval, vient de percer de sa lance un satrape de l’armée persane ; celui-ci, une main cramponnée à l’arme de son adversaire, tombe de son cheval déjà atteint d’une sanglante blessure; l’armée asiatique voit sa défaite dans la chute de son chef et se prépare en toute hâte à opérer sa retraite. L’intention est marquée par un cavalier à pied saisissant la bride de son cheval pour le faire rétrograder et par le mouvement d’ùn char attelé de quatre chevaux que le conducteur a obligés de faire demi-tour; les chevaux se cabrent et écrasent des blessés, mais un chef debout dans le char, entouré de quelques soldats, se retourne vers l’ennemi auquel il a décoché sa dernière flèche l’instant d’auparavant et regarde avec terreur le combat singulier des deux généraux. Cependant la troupe en seconde ligne ne semble pas avoir conscience du désordre; elle résiste encore et tient scs lances en arrêt; le sof est jonché d’armes, il est parsemé de quelques rochers
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tête d'un soldat persan. * (Bataille cTArbelles.)
arides et d’un arbre sans feuilles; le ciel est clair et uni.
C’est bien là un tableau de bataille très complet; rien n’y manque pour l’intelligence du sujet et rien d’inutile n’encombre l’espace ; la composition est excellente, les masses sont bien équilibrées, les motifs s’enchaînent, les personnages sont dans le mouvement, les attitudes sont correctes et les détails soignés. Nous avons employé avec intention le mot tableau, car il nous paraît évident que la bataille est la reproduction d’un tableau peint et non la copie d’un modèle spécialement composé pour un ouvrage en mosaïque. Le peintre, en effet, a mis en usage toutes les ressources d’une palette souple et docile ; il a fait une perspective aérienne, des modelés, des raccourcis ; il a employé une très grande variété de couleurs et de tons ; il a coloré et dégradé avec une liberté de touche et une aisance extrêmes. S’il avait songé que sa composition dût être reproduite en mosaïque, il n’eût pas manqué d’éviter les plans fuyants, les modelés trop accusés et une trop grande variété de couleurs, car il aurait connu les ressources limitées du mosaïste, qui ne dispose que d’une matière dure et rebelle et d’un nombre restreint de tons, ce qui l’oblige à procéder par teintes plates et à choisir de préférence les compositions simples et calmes. Aussi le mosaïste chargé d’exécuter le tableau a-t-il bien compris la difficulté qui s’imposait à lui ; il a taillé ses cubes à trois millimètres au plus, mélangé les marbres et les matières vitrifiées, serré le grain, et ainsi, avec une habileté de main surprenante, est parvenu à rendre les effets de la peinture et à en produire l’illusion. Il se
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peut que le tableau original ait été plus grand que la mosaïque, dont les figures n’ont que les deux tiers environ de la grandeur naturelle ; il est fort probable aussi
BORDURE DÉTACHÉE DE LA BATAILLE d’aRBELLES. (Musée de Naples.)
que la peinture qui servit de modèle n’était qu’une copie. Par la composition, le dessin et le caractère général, la bataille d’Arbelles est tellement supérieure aux autres peintures de Pompéi qu’on peut sans hésiter la regarder comme le travail d’un artiste grec très distingué, peut-être d’Hélène, sœur de Timon, contempo-
jo LA MOSAÏQUE.
raine d’Alexandre. L’œuvre a été trouvée en i83o dans la maison du Faune, l’une des plus riches de Pompéi en objets d’art. C’est grâce à la mosaïque et à l’homme de goût qui habitait cette demeure, qu’est parvenue jusqu’à nous la seule copie épargnée par le temps d’un tableau d’histoire, et que nous pouvons juger aujourd’hui de l’état de la grande peinture dans l’antiquité grecque. Ainsi que le montre le dessin que nous publions, la mosaïque n’est malheureusement pas complète; de toute l’armée grec pie il ne reste guère qu’Alexandre et son cheval en buste. Le désira été souvent manifesté de voir cet ouvrage soumis à une restauration; nous regretterions une semblable mesure: les éléments pour remplir les vides faisant absolument défaut, on risquerait fort de se tromper et de dénaturer la composition. Au bas du tableau se trouvait une bordure que nous reproduisons aussi1; elle a été détachée et mise à part dans le musée. Le sujet n’a rien de commun avec la bataille; c’est un fleuve et une rive peuplés d’animaux et de plantes aquatiques; des canards nagent et se jouent sans se soucier d’un loup et d’un serpent, d’un hippopotame et d’un crocodile qui s’apprêtent à se jeter l’un sur l’autre. Le motif est bien dans la note de certaines mosaïques romaines; nous le retrouverons avec quelques variantes dans les mosaïques chrétiennes du xme siècle ; il est certain qu’il n’appartient pas à l’auteur de la bataille et qu’il ne faisait pas corps avec le tableau peint.
Les décorateurs anciens ne se sont pas bornés à em-
i. Le dessin de la page 29 la donne en trois morceaux, mais dans l’original elle était d’une seule pièce.
L'A NTIQUITE.
ployer la mosaïque comme pavement avec les différentes variétés que nous avons indiquées; ils Pont appliquée comme revêtement de toutes les parties visibles de certains morceaux d’architecture. Le musée de Naples possède quatre colonnes rondes entièrement recouvertes de mosaïque; le décor est circulaire et embrasse la base, le fût et le chapiteau ; le fût est divisé en sept parties; les ornements, en écailles à quatre tons, se répètent avec symétrie dans les zones extrêmes; sur la section du milieu, le mosaïste a dessiné une chasse sur fond bleu ; les chasseurs poursuivent les animaux dans une prairie verte *. Tous les voyageurs ont remarqué encore en place à Pompéi, des fontaines en mosaïque; ces édicules sont mesquins, sans caractère sérieux et d’un goût douteux; ils sont faits uniquement pour flatter l’amour-propre d’un propriétaire assez riche pour les payer. Le modèle est uniforme, avec quelques variantes dans les accessoires. Nous reproduisons une de ces fontaines, qui vraiment excitent plutôt la curiosité que l’admiration1 2. Quelquefois, mais rarement, les mosaïques servaient à décorer les parois des murs et alors, par une singulière contradiction, elles étaient ornementales, tandis que les sujets à personnages étaient toujours réservés pour le sol. Il faut bien reconnaître que les architectes romains, en limitant ainsi ses effets, n’ont pas compris toute la puissance de la mosaïque comme
1. M. Coquart a fourni pour l’École des beaux-arts, dont il est l’architecte, le modèle d’une colonne en mosaïque dans le style de Pompéi; le monument sera bientôt mis en place dans la cour du Mûrier; il est dû à l’atelier du gouvernement.