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avec les premiers symptômes de la première Renaissance ; lorsque les peintres de profession composent les modèles, les tons augmentent en quantité; cependant au xvie siècle les mosaïstes de Saint-Pierre ne dépassent pas encore huit tons au maximum. En mosaïque comme en peinture, les carnations présentent plus de difficultés que les draperies; aussi lorsque la carnation se fait avec six variations , la draperie n’en exige que trois ; quelques traits d’or en lumière, dans les ornements ou les accessoires, rehausseront aussitôt l’effet général. Comme les végétations sont conventionnelles , deux tons suffiront pour un palmier et deux verts pour une prairie, qui sera égayée au moyen de quelques brindilles et corolles franchement accusées.

Nous avons dit que, pour donner aux fonds bleus un aspect transparent, il suffit de mélanger au hasard des cubes bleus de deux tons, mais la transparence n’est pas toujours aussi facile à produire , et souvent elle exige une science véritable. Au xme siècle, Torriti a voulu donner à la longue chevelure noire du Christ de l’abside de Saint-Jean-de-Latran l’aspect fluide et vaporeux des cheveux vivants, et pour cela il a dû composer un mélange de smaltes que nous pouvons citer comme un exemple du procédé. Nous avons étudié sur place cette belle figure et essayé de reproduire dans le dessin 1 la dimension proportionelle et la disposition des cubes ; en se reportant à cette gravure , on remarquera que la chevelure est divisée comme par des mèches étroites et longues de largeur égale ; celles qui sont' données en

i. Voir page 1 37.

L’ART

noir sont réellement noires dans la mosaïque , les autres selon la teinte sont brunes ou bleues; quelquesunes ne sont pas homogènes, mais coupées par opposition de cubes rouges ou bleus ; de près, les couleurs sont nettes et distinctes; de loin, la masse est noire et transparente. Le talent du mosaïste se montre dans cette chevelure: s’il s’était borné à employer le noir parce que le modèle était peint en noir, son rendu était manqué; il obtenait une masse lourde, opaque et morte, comme celle d’une chevelure postiche ; par un mélange calculé de cubes bleus, rouges et bruns, il a fait circuler l’air dans les cheveux, tout en leur laissant la nuance noire marquée dans le modèle. Il est vrai de dire que, dans le cas présent, Torriti est en même temps l’auteur du modèle et celui de la mosaïque; mais la combinaison des couleurs n’en est pas moins le fait spécial du mosaïste et témoigne de .l’extrême habileté du maître.

Nous pourrions multiplier les exemples ; ils prouveraient que jusqu’à l’époque où la mosaïque fut réduite au rôle subalterne d’imiter les tableaux peints, la sobriété dans l’exécution et la simplicité des moyens ont été la règle des maîtres ; elle est commandée par la nature spéciale des matériaux, qui sont d’une force de couleur et d’une intensité que les moyens dont les peintres disposent ne peuvent jamais égaler. En toutes choses la force exige le calme, à moins de tomber dans la trivialité ; plus la matière a d’éclat, plus elle doit être employée avec discrétion, sous peine de présenter un aspect commun, sans élégance et sans harmonie ; les émaux vitrifiés que le mosaïste emploie ont des reflets métalliques et vibrants dont l’accumulation ne peut que nuire à l’effet moral du

sujet, en éblouissant le regard et en détournant l’attention. Si donc la sobriété n’était déjà commandée au mosaïste par le caractère même de son art essentiellement décoratif, elle le serait à cause de la puissance naturelle des matériaux, et on peut dire qu’en mosaïque comme en tapisserie les progrès de la science chimique n’ont eu qu’une influence fâcheuse ; les couleurs et les tons ont été multipliés à l’infini, l’artiste les a employés, il a abandonné l’à-plat pour les dégradations successives, il est arrivé au modelé et à l’imitation du modèle peint, il n’a plus fait ni tapisserie ni mosaïque, mais des tableaux en laine ou en émaux, ce qui n’est pas le but, car alors mieux vaudrait mettre en place le modèle même ou une copie en peinture. Du reste, l’histoire de l’art et de la science atteste que ces deux manifestations du génie humain sont sans corrélation ; pour parler à l’âme Raphaël et Mozart n’ont pas eu besoin des perfectionnements scientifiques modernes; l’architecte de Notre-Dame de Paris ignorait l’emploi du fer dans la construction, et les tapissiers des Flandres n’ont pas attendu, pour tisser leurs chefs-d’œuvre, les formules du contraste simultané des couleurs.

La mosaïque n’est pas un art d’inspiration ; on n’y peut, d’un coup de pinceau spontané, faire éclater une pensée ; le temps n’a guère d’influence sur les colorations. Avant donc que l’ouvrage soit mis en œuvre, les effets doivent être raisonnés selon le parti et l’approvisionnement complet des matériaux, afin de ne pas en rompre l’homogénéité. En un mot, le travail est lent et demande à être conduit avec calcul, et c'est encore là une obligation imposée.

Nous allons maintenant résumer le rôle tenu par la mosaïque dans Part, quoique déjà le caractère de chaque époque ait été signalé.

Dans l’antiquité, elle n’a pas eu un rang aussi élevé que la peinture et la sculpture ; les monuments grecs n’en avaient aucun besoin ; la polychromie extérieure au moyen de couleurs liquides suffisait sous un ciel clé* ment ; l’intérieur du temple n’était pas destiné comme les églises chrétiennes à contenir les fidèles, les Dieux étaient partout. Mais si le caractère officiel, politique ou religieux lui a manqué, la mosaïque, en revanche, était alors d’un usage particulier plus répandu qu’à aucune autre époque ; les nombreux vestiges que l’on trouve dans les habitations privées en sont le témoignage ; en raison même de cette destination limitée, elle manqua de l’ampleur que sut lui donner plus tard dans ses basiliques la religion nouvelle. Sur un point cependant, la mosaïque antique a rendu aux arts un service inappréciable : c’est grâce à elle que nous connaissons un tableau grec, la bataille d’Arbelles , qui est la plus importante des peintures d’histoire dont la composition figurée soit arrivée jusqu’à nous.

L’opulence etle faste qui accompagnent les fêtes catholiques, l’usage de faire assister le peuple aux cérémonies, déterminèrent les artistes chrétiens à revêtir l’intérieur des églises de brillantes décorations ; ils s’emparèrent de la mosaïque. Mais, pour parler aux yeux et se faire comprendre, ils durent abandonner les symboles usités dans les mystérieuses catacombes, et aborder franchement le style historique ; la mosaïque fut le véhicule dé cette transformation décisive dans l’histoire de l’art. Le Christ

fut représenté sous la figure humaine; les personnages, vêtus comme dans la réalité, deviennent des portraits quand il y a lieu ; les compositions sont empruntées aux livres saints; ce sont des scènes complètes; les mosaïstes prennent à tâche d’enseigner au peuple l’histoire de la religion; les murs de l’église sont illustrés, chacun peut lire et s'instruire. Jusqu’au vie siècle, les artistes conservent les traditions de l’antiquité ; les tableaux de Sainte- Marie-Majeure ressemblent aux sculptures de la colonne Trajane, ceux de Saint-Apollinaire-en-Cita-de Ravenne paraissent copiés sur le bas-relief d’un sarcophage antique ; il est vrai que ces monuments ne sont d’aucun profit pour les siècles suivants, affaissés sous le poids de la misère et de l’état de guerre. Et même en ces temps funestes du vne au xne siècle, où, selon les paroles de Vasari, « la malheureuse Italie avait vu disparaître au milieu d’un déluge de calamités tout ce qui pouvait porter le nom d’édifices, et même tous les hommes qui cultivaient les arts », n’est-ce pas la mosaïque qui seule est restée de tous les arts de la grande décoration ? Sans doute ses productions sont médiocres et froides, l’invention fait défaut, le modèle est presque uniforme, mais les personnages ont une tenue et la composition une dignité que les aberrations du dessin ne peuvent compromettre ; d’une chaîne aux extrémités d’or ce sont les anneaux médians forgés de fer, mais la chaîne se tient. Dès le xiie siècle, c’est dans la mosaïque qu’apparaissent les premiers symptômes de la Renaissance ; de rudes compagnons sont à l’œuvre, on ignore d’où ils viennent, on ne sait à quelle école ils ont puisé l’enseignement, mais, le marteau à la main, ils travaillent en Italie, en Sicile,

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en Terre-Sainte ; le sentiment et l’expression débordent dans leurs ouvrages: la Vierge prend le type suave de la beauté chrétienne; ce n’est plus une femme ordinaire, et même dans les scènes de la Nativité elle sourit et son visage reste coloré ; le génie italien se réveille à l’aube de ce siècle et prouve qu’il a, en fin de compte, résisté à toutes les influences étrangères. La mosaïque à ce moment devance grandement la peinture, et les Vierges du xiic ont une distinction et une tendresse que Cimabuc n’a pas su leur donner plus de cent ans après Nos maîtres ont forcé le passage, leurs successeurs pratiquent la brèche ; Torriti, Rusuti, les Cosmati ne sont ni peintres ni sculpteurs; ce sont de simples mosaïstes que l’amour de leur art enflamme, ils travaillent en ouvriers; selon leur tempérament, ils élargissent le cadre ou le rendent plus intime. Mais voici Giotto; il est attiré à Ravenne par le Dante en exil, il voit les mosaïques , les admire et les copie. A l’Arcna de Padouc, la pose souple, les plis généreux du vêtement de la femme, dans la Résurrection de Lazare; le mouvement en avant du visage, la bouche lippue du traître Judas, dans la scène du baiser, sont identiques aux traits que le mosaïste du vi° siècle a imprimés à ses personnages. Quelle gloire dans les arts vaut celle d’avoir inspiré Giotto?

Maintenant s’ouvre une phase nouvelle : le même artiste va manier la marteline du mosaïste et le pinceau du peintre. Cavallini et les Florentins exécutent simultanément fresques et mosaïques, puis le divorce a lieu, et bientôt les mosaïstes sont vaincus par les doux rêveurs dont la main délicate a tracé sur les murs des chapelles les figures idéales et vaporeuses entrevues dans l’extase.

La Renaissance professe un superbe dédain pour les œuvres du moyen âge; à Rome, elle laisse du moins briller les mosaïques aux voûtes des basiliques; mais à Venise le Titien en demande l’anéantissement et il l’obtient. Non point qu’il veuille supprimer la mosaïque comme moyen de décoration, mais il entend l’asservir à la peinture ; le mosaïste dès lors n’est plus que le collaborateur en second rang du peintre, et il doit se borner à reproduire aussi fidèlement que possible un modèle qui lui-même pourrait être mis en place; ce modèle cependant a été conçu en vue de la mosaïque, et c’est encore là un dernier hommage rendu à notre art. Le mosaïste, privé de son initiative et de sa liberté dans la composition du sujet, se rejette sur l’ornement, dont il reste le maître, et produit ces éblouissantes parures dont la sacristie de Saint-Marc offre le type accompli.

Les basses époques arrivent ; Saint-Pierre-de-Rome est couvert de figures où le Marcello Provenzale et Calandra mettent encore quelque vigueur; c’est le dernier souffle de la mosaïque décorative, puis elle tombe expirante sous les coups des disciples du chevalier d’Arpin. Un autre genre a déjà surgi, qui va donner à la mosaïque une nouvelle mais factice existence : l’imitation des maîtres excite l’admiration des xvne et xvinc siècles, et de nos jours la réaction contre ce genre faux a peine à faire comprendre qu’un sujet rendu par la peinture ne pourra jamais être traduit dans son intégrité et son esprit par d’autres moyens, par ce motif que les substances employées dans les arts ont des qualités expressives différentes et que la composition, dans chacune des branches de l’art, est soumise à des lois spéciales.

L'ART

Quel est l’avenir réservé à la mosaïque? On ne peut sur ce point que s’en tenir à des présomptions tirées du passé. L’histoire de l’art, et notamment celle de la mosaïque, nous montre de longues périodes d’affaissement et de décadence, mais elle nous enseigne aussi que selon l’expression du poète :

..... d’un siècle barbare

Naquit un siècle d’or plus fertile et plus beau.

Notre sièclen’estpoint barbare, et, mieuxquelesbasses époques de l’antiquité et que les tristes temps qui précédèrent le xiie siècle, il pourra donner lieu à une renaissance de la grande mosaïque décorative. Ce grand art, le plus puissant de ceux de la décoration, ne saurait périr; il se relèvera, comme se sont relevées après leurs éclipses la peinture et la sculpture; et si jamais « un déluge de calamités », selon l’expression de Vasari, vient encore anéantir les arts et ceux qui les cultivent, la mosaïque résistera toujours, et de nouveau ses monuments « formeront ces sommets isolés et restés lumineux, comme les hautes montagnes qui reflètent les derniers rayons du soleil couchant, alors que déjà la nuit recouvre les vallées ». •

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