LES MÊMES. LE VOYAGEUR, LA BRIFARDE
[Le voyageur et la Brifarde rentrent par la porte donnant sur V escalier ; le voyageur est chargé du coffre; la Brifarde V accompagne^ prête à lui porter aide.)
Oh ! j'ai lesbras forts; les bras sont encore très forts ; il n'y a à redouter aucun accident. (// vient déposer le coffre sur la table de droite.) La Brifarde, V aidant malgré lui.
On ne sait pas ce qui peut arriver ; vous n'êtes plus très solide.
Le voyageur, s' asseyant essoufflé.
C'est vrai que c'est lourd ; il me semble que cela devient plus lourd de jour en jour.
— ôl —
La Brifarde, aux autres.
\oM% allez voir un trésor, quelque chose de très précieux, paraît-il.
Le voyageur, se relevant.
Quelque chose de mieux que tous les trésors.
Adélaïde Cet homme est fou.
Claude Voyons.
La Brifarde, avec ilu mouvement de peur. Est-ce dangereux?
La mère Marthe Il vaut peut-être mieux ne pas le montrer.
Le voyageur, ouvrant le coffre.
Regardez.
La Brifarde De la terre I
Claude De la terre !
Adélaïde Pas autre chose que de la terre. Veut-il nous apprendre que Thomme est mortel? Questionnez-le ! Ne voyez-vous pas quïl attend qu'on le questionne?
Claude, avec colère.
Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie?
Le voyageur Il n'ya là, en effet, ^qu'une simple motte de terre. Mais quelle terre ! Ecoutez. J'avais une patrie, ce que Ton nomme une patrie, un coin de terre où l'on est né, qui vous a formé, qui vous a créé une âm.e, une nature, un sang. Il y avait, dans ce coin de terre natale, de grands arbres qui bruissaient au moindre vent et murmuraient à mon enfance des choses que .je ne me rappelle pas sans pleurer. La maison était une vieille demeure où, de génération en génération, une famille avait vécu, dont je sentais la forte et tranquille race se résoudre dans mes veines. Cette antique habitation me paraissait tellement appropriée à ce que je me sentais être, qu'elle constituait comme l'enveloppe extérieure de ma vie, l'expression matérielle pour ainsi dire de mon caractère. Chaque recoin m'en était intimement familier et correspondait cà un recoin semblable de mon âme. Autour de la maison s'étendaient des champs descendant par vallonnements successifs vers la plaine. Là-bas, le ruban gris du fleuve. Puis, à l'horizon, la ville, dont on pouvait distinguer
1p<; fumées et, comme un oiseau blessé, la tlhoue te confuse de la cathédrale.. Comme tout cela était bien à moi, était bien moi Je me pkisais dans ce domaine qui représentait si exacte ment ma personnalité et me donnait le sens de Son existence ; je cultivais avec amour ces Champs, comme 'aurais cultivé mon ame Je me h-ouvais parfaitement heureux, parfaitement cimpS et parfaitement libre. Mais la vie ne va nas sans de multiples et profonds changements. ÏÏeureux celui qui. à travers les plus graves penpïties conserve inaliénable sa personnalité! C 2uerre vint. Un matin, en me réveillant, je . m'aperçus avec stupeur que toute la contrée que vivais sous les yeux avait été envahie par 1 en- ^em lu loin.^de plusieurs côtés des fermes des V liages entiers flambaient. Les chemins regorgeaient de troupes. Un murmure étrange, semblable au bruit de la mer, montait jusqu a moi, coupé de coups de clairon et de grondemen s Œlerle. Vers la ville, la confusion était telle nue l'on ne discernait rien qu'une nuée opaque ^a'uement rougeoyante. Mais l'on sentait ou il s'/ décidait des^hoses terribles.Je ne sais combien de temps je passai à considérer d un œil ta-
rouche ce spectacle. Plusieurs jours et plusieurs nuits, sans doute. Et la nuit, aux lueurs des incendies et aux fulgurations des bouches à feu, le spectacle n'étaitpas moins tragique que le jour. Tout à coup je fus tiré de ma torpeur. La fusillade éclatait dans le bois voisin, tout près, à ma porte. Je bondis comme un guépard surpris. Ils m'attaquaient, moi ! Je sautai sur un fusil ; je courus rejoindre les miens: j'avais recouvré toute ma vigueur, toute ma volonté. Je mesurai aussitôt l'imminence du désastre. Un gros d'ennemis s'avançait avec furie pour s'emparer de la position. Un petit nombre de paysans, combattant sans ordre et médiocrement armés, disputaient pas à pas le terrain. Mais déjà plusieurs de ces braves étaient hors de combat; d'autres avaient été pris et immédiatement fusillés; le reste, battant peu à peu en retraite à travers le bois, brûlait héroïquement, en rapides em.buscades derrière les arbres, de mauvaises cartouches. J'étais perdu. Une centaine d'hommes, débouchant delà lisière, se précipitaient sur ma maison. En un instant, tout fut envahi et mis au pillage. Les bandits s'installaient chez moi I Je n'eus que le temps de me jeter dans un fossé. J'avais reçu deux blés-
sures en défendant mon bien. Et comme je continuais à envoyer sur les envahisseurs de féroces coups de fusil, ils détachèrent après moi cinq ou six des leurs pour me déloger et me capturer. Une autre troupe était arrivée avec des pièces d'artillerie ; on commençait à démolir et à construire unfortin. Alors, je n'eus plus qu'une idée: la liberté ! la liberté ! Je laissai là mon arme, désormais inutile ; je me glissai, je rampai le long dft fossé où j'étais caché : et tandis que j'entendais les cris des brutes qui me cherchaient, je réussis à gagner un petit pavillon, qui servait de remise aux outils, et qui se trouvait dans une partie de ma propriété que les drôles avaient dédaignée jusqu'ici. Maître de moi 1 Mes tempes battaient encore d'émotion, mais une allégresse immense gonflait mes veines. Je bandai rapidement mes blessures. Il fallait être sur le qui-vive, fuir, saisir l'occasion, échapper à la servitude ou à la mort. J'étais assez conscient de moi-même poursentir qu'en sauvant ma personne, je n'abandonnais rien à l'ennemi, en réalité, rien, sinon une matière inerte aussitôt que je n'étais plus là. Mais quitter ce domaine, qui avait été ma représentation si précise, me déchirait néanmoins le
cœur. En conserver quelque chose, ne fût-ce qu'une parcelle, ne fût-ce qu'une motte de terre... Oh I je sentis qu'il le fallait, que je ne pourrais pas partir sans cela I La nuit tombait. Je me glissai hors du pa^idllon; je tenais une pioche à la main, et j'avais trouvé ce vieux coffre que vous voyez là. Je regardai le ciel : les étoiles commençaient à se montrer timidement. Je regardai ma maison : l'ennemi bivouaquait, chantait, s'enivrait. Oh ! ma terre! ma bonne terre ! Avidement, je me courbai sur le sol. Et comme jadis le seigneur féodal vaincu qui fouillait hâtivement, avant de fuir, un coin de son domaine afin d'en retirer le trésor qu'il y avait caché, j enfonçai ma pioche dans le plus pur de mon champ : mais mon trésor, ce n'était ni de l'or, ni de l'argent, c'étaient quelques pelletées de terre libre, de terre que n'avait pas encore foulée la botte de l'envahisseur ! Chargé de ce précieux fardeau, avec des ruses d'indien et des hardiesses de fou, mais l'àme pleine d'une noble fierté, je parvins à franchir les lignes ennemies. Deux jours après, j'étais en sûreté. Quant au pays où j'avais passé ma jeunesse, il est demeuré la proie de l'étranger. Il a perdu son autonomie. Ce pays n'existe plus. Il ne reste
plus rien de lui que cette simple motte de terre. Comprenez-vous maintenant ? Comprenez-vous pourquoi ce peu de terre vaut plus pour moi que toutes les richesses? Il représente mon indépendance, ma personne morale, mon âme restéelibre et fière à travers les pires catastrophes. Possesseur d'un pareil talisman, je n'ai jamais bronché dans la vie. J'ai beau voyager, passer de lieu en lieu, me frotter à mes semblables, sous une telle sauvegarde je ne perds rien de moi-même. Et il me semble toujours plus que cette motte déterre fait partie de moi, qu'elle et moi c'est la même chose. Ne renferme-t-elle pas sous cette simple forme ma personnalité tout entière ? D'ailleurs, nous ne sommes tous qu'un peu de terre, n'est-il pas vrai ? Moi. je suis un peu déterre libre, voilà la différence. Je suis content. Je ne demande rien d'autre à la vie. Je ne désire plus qu'une seule chose : c'est que quand je mourrai on m'ensevelisse dans cette terre qui aura été moi. Et qu'on ne la jette pas simplement sur mon cercueil, comme cela se fait ordinairement : je veux qu'on la verse dans ma bière, directement sur mon cadavre, avec lequel elle finira par se confondre. Il n'y en aura peut-être pas suffisamment pour me
couvrir tout entier : il y en aura toujours assez pour couvrir ma tête, qui n"a jamais rêvé que de vraie liberté, et pour couvrir ma poitrine, où mon cœur n*a jamais battu que pour de nobles causes. Voilà.
{7 oîùs ont écouté ce récit dans le plus profond silence^ au milieu d'une sorte de solennité. Comme expressions particulières., clie:^ Adélaïde., une espèce de joie victorieuse, qui croit à mesure q^é avance le récit; che^ Claude., un trouble grandissant., comme s'il sentait quil n aurait pas été capable des hauts sentiments et de la fière conduite du narrateur.) Claude, à Adélaïde, tandis que le voyageur reste plongé dans ses pensées.
Pourquoi me regardes-tu avec ces yeux ?
Adélaïde Tu capituleras, toi !
Claude, avec angoisse.
Capituler ? quoi? je ne te comprends pas.
Adélaïde Tu me comprends!... et tu m'aimes!
Claude Je t'aime... oui... Oh î est-ce que je t'aime?...
Adélaïde Oui, Claude, tu m"aimes.
Claude Malheur à moi î
Adélaïde Pourquoi? L'amour est une douce conquête.
L'amour est une douce conquête... mais c'est aussi une conquête.
Adélaïde Victoire!
Claude M'aimes-tu ?
Adélaïde Victoire !
Claude, lui saisissant le poignet.
M'aimes-tu?
Adélaïde Victoire !
Claude, au voyageur.
Avez-vous jamais aimé ?
Le voyageur Jamais.
La mère Marthe C'est un homme.
La Brifarde, humble m eut, à Claude.
Voulez-vous que je vous aime, maître ?
Adélaïde, violemment.
Quelle est cette femme ?
La mère Marthe Celle qui aime.
Adélaïde Et moi?
La mère Marthe Celle qui prend.
Adélaïde, à Claude. Tu vas me chasser cette servante.
Claude, à la Brifarde.
Tu t'en iras, ma pauvre enfant, tu ne pourras rester ici.
La Brifarde, doucement .
Je m'en irai.
La mère Marthe, à son fils.
Et moi?
Claude, à Adélaïde.
Et elle?
AntLAiD^., avec coquetterie. ■ 4
Nous lutterons à qui des deux saura le mieux te prendre. Mais je suis bien sûre d'être la plus forte !
Le voyageur Le soleil est depuis longtemps couché. Il commence à se faire tard. J'ai besoin de prendre du repos avant de continuer ma route, et je pars demain de grand matin. Ma chambre est-elle prête? La Brifarde Je m'en vais monter avec vous et disposer tout ce dont vous aurez besoin.
Le voyageur Et tu m'aideras à transporter ce coftre. Je me sens un peu faible pour remonter. C'est la première fois que je consens à ce que quelqu'un m'aide.
La mère Marthe Xe pourriez-vous pas le laisser ici jusqu'à demain matin?
Le voyageur Je ne m'en sépare jamais. Allons, la Brifarde! (// charge le coffre^ que la Brifarde soutient par derrière.)
La mère Marthe Bonsoir, monsieur.
Le voyageur Bonsoir.
{Ils sortent par la porte donnant sur V escalier.)
La Brifarde, poussant un cri, alors qu'elle et h voyaoreur sont déjà engagés dans V escalier , Ah!
La mère Marthe, effravée.
Q.u'ya-t-il?
La Brifarde Rien. Ses genoux se sont dérobés, mais je l'ai retenu.
La mère Marthe Le pauvre homme, il ne portera pas bien longtemps sa bonne terre d'Alsace.