‹ La motte de terre; un acteChapitre 4 sur 8 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LA MÈRE MARTHE, puis CLAUDE et ADÉLAÏDE

La Mère Marthe, les suivant des yeux.

Ce n'est peut-être qu'un vieux fou/mais il y a dans son regard, plus que dans ses paroles, des choses sensées.

[La tête lT Adélaïde apparaît à la fenêtre^ et derrière elle celle de Claude.)

Adélaïde, de dehors, à la fenêtre.^ riant. Ah! ah ! ah! ah 1 ah I ah ! ah !

Claude, joyeusement.

Ce sont les fiancés, mère, qui viennent te surprendre et rire à la fenêtre.

La mère Marthe Entrez, entrez, mes enfants.

Claude, ouvrant la porte.

Entre, Adélaïde, tu es chez toi.

Adélaïde, entrant en courant et venant embras-

scr la mère Marthe.

Chez moi 1 chez moi I est-ce vrai que je suis chez moi ?

La mère Marthe Quand Claude voudra.

Claude Quand tu voudras, Adélaïde !

Adélaïde Je veux I je veux !

Claude Nous publierons les bans dimanche.

Adélaïde Oh ! j'ai toute la joie du printemps dans le cœur ! Ne me trouvez-vous pas radieuse comme le beau soleil qui dore Thorizon ? Je voudrais avoir dans les mains une pluie de fleurs à laisser tomber autour de moi ! C'est un peu triste ici, c'est trop triste : il faut de la lumière, des choses claires, des éclats de rire. (La mère Marthe se met à pleurer doucement ; elle tire son mouchoir et s' essuyé les yeux.) Avez-Yous entendu parfois le rossignol prendre possession du bois pendant Tobscu-

rite delà nuit? Lavoixdurossignoléclate commeun feud"artifice,elle prend tout, envahit tout, emporte tout ; il n'y a plus qu'elle ; et les branches les plus cachées frémissent ; les feuilles se tendent comme pour boire le cristal ; le bois mystérieux semble soudain inondé de clarté. Nous avons dansécomme des fous I II ne voulait pas d'abord, il avait peur de danser, mais je l'ai entraîné, j'ai sul'entraîner; il ne résistait plus que pour la forme, un peu, si peu, et puis il a été plus fou que moi, et c'est lui qui me faisait tourner, tourner, tourner... Oh !... Mais n'entendez-vous pas ? Des bouffées de musique arrivent jusqu'ici. Encore un tour de valse! encore un tour de valse !... Ah ! ah ! ah ! [Elle se met à danser autour de la salle. En passant près de la mère Marthe, elle lui enlève légèrement son mouchoir et continue à danser en agitant le mouchoir au-dessusde satête.Piiis, après quelques tours^^elle va tomber à la place oit le voyageur était assis pour dîner. Pendant tout ce temps ^ Claude la regarde avec adoration.)

Claude

Eh bien, mère I

La mère Marthe

Eh bien^ Claude !

Adélaïde s^ éventant avec le mouchoir.

De reau,du vin, quelque chose à boire !

Elle a soif. Q.u'est-ce que nous lui donnerons pour la rafraîchir ?

La mère Marthe La Brifarde a déjà prononcé cette phrase.

Claude Il faut te dire, mère, que malgré son amour de la danse, elle a consenti à quitter le bal pour venir ici. J"ai pensé quetu serais heureuse de la voir, aujourd'hui qu'elle est si joliment habillée ; je te l'ai amenée. Il faut aussi qu'elle apprenne le chemin de la maison. Elle viendra maintenant chaque jour, et je la reconduirai chez ell-e... jusqu'au jour où je ne la reconduirai plus. Comme elleestjoliel

Adélaïde J'ai soif ! j'ai faim !

Claude, à sa mère.

Tu vas nous préparer à souper. [S' approchant de la tahle, où se trouve encore une partie du couvert.) Qui est-ce qui a dîné ici ?

La mère Marthe Le voyageur arrivé ce matin.

Claude Cet homme morose ?

La mère Marthe Un original. Il prétend que tu manques de caractère.

Claude, troublé.

Il prétend cela ?

Adélaïde Quoi, tu as du caractère ? Je ne m'en serais jamais doutée : tu fais tout ce que je veux.

Tout, non.

Adélaïde Oh ! si je le veux bien, tu feras pour moi même ce qui te déplaît.

Claude Adélaïde, tu es la seule qui puisses me faire faiblir.

Adélaïde Je le sais bien.

Claude N'en abuse pas, Adélaïde, n'en abuse pas !

Adélaïde Un homme fort est donc à la merci d'une faible femme ?

ôo

La mère Marthe Un homme réellement fort, non.

Claude Ne m'accable pas, mère; si je ne l'aimais pas...

La mère Marthe Si tu ne l'aimais pas, la belle afïaire 1 C'est en l'aimant sans faiblesse que tu prouveras ta dignité.

Claude Mais si je ne suis pas faible quelquefois, où sera l'amour ?

La mère Marthe Tais-toi 1 tu es déjà indigne.

Adélaïde, se levant^ à la mère Marthe.

Ah ça ! prendriez-vous parti contre moi ? Voulez-vous faire son malheur ?

Votre bonheur à tous deux: vous vous préparez un martyre de toutes les minutes.

Adélaïde^ allant embrasser Claude.

Claude, réponds I

Claude Que tes lèvres sont douces I

xA-DÉLAÎDE, à la mère Marthe.

Vous voyez I

La mère Marthe

Je vois.

Adélaïde

Kous aurons la vie la plus délicieuse. Je me lèverai vers huit heures ; on m'apportera mon chocolat, tandis que je ferai ma toilette du matin. J'irai faire le tour du jardin, je cueillerai les fruits mûrs et je prendrai les fleurs écloses. Puis j'inspecterai la maison, je verrai si l'on a exécuté mes ordres. Je descendrai ici, dans la salle, je prendrai place au comptoir... (Regardant autour ifclle.] II ny a pas de comptoir! Mais il faut un comptoir... je'veux un comptoir, où je puisse trôner et recevoir l'argent.

Claude

Tu auras un comptoir.

ADÉLAmE

L'après-midi, vers quatre heures, je m'habillerai, de manière à être belle pour le moment où arrivent en grand nombre les clients; le soir, il y aura beaucoup de lumières, et le dimanche, delà musique : il faudra construire une tonnelle dans le jardin, et les jours de fête on dansera ; on viendra non seulement du village, mais de tous les environs. Comme je m'amuserai! Je vois déjà les

ôD

amoureux me harceler !... Madame Adélaïde parci , madame Adélaïde par-là 1... Mais il n'y en aura que pour mon bon Claude... Il n'y en aura que pour toi, tyran !

La mère Marthe Que de changements ! Tout sera organisé à sa fantaisie!

Adélaïde A ma fantaisie.

Claude Sa petite âme est ardente, elle part, elle voltige...

La mère Marthe Et tu auras bien à faire à lui courir après. ,

Claude Oui, ce sera mon occupation.

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