‹ La motte de terre; un acteChapitre 7 sur 8 · CLAUDE, ADÉLAÏDE · texte numérisé non relu

CLAUDE, ADÉLAÏDE

[Silence^ pendant lequel Claude suit des yexix Adélaïde ^ qui examine les curiosités de la pièce.)

Adélaïde Qu'est-ce que cela?

Claude Un chamois que j'ai tué dans ma dernière excursion de montagne.

Adélaïde Ces bétes qui sautent de roc en roc, et qui meurent lorsqu'on les tient en captivité ?

Claude La légende veut, en effet, qu'elles meurent en captivité ; mais elles sont comme les hom.mes : pourvu qu'on mette dans leur enclos deux ou

trois petits rocs où elles puissent sauter et s'imaginer qu'elles sont libres, elles s'accommodent bien de leur prison.

Adélaïde Tu n'iras plus à la chasse au chamois : c'est dangereux de courir les hauteurs.

Claude Je me contenterai de mes promenades sur les collines voisines.

Adélaïde Des promenades solitaires, non. Nous nous montrerons de temps en temps en beaux habits sur la place du village. {Regardant un portrait.) Oh ! qu'est-ce que c'est que ce petit sauvage?

Moi à l'âge de quinze ans.

Adélaïde Quelle figure décidée 1 quels yeux farouches ! Je n'aime pas ce portrait. INous ferons faire notre photographie la main dans la main, la veille de notre mariage. Ce sera bien mieux.

Claude, san^ enthotisîasme.

Ce sera bien mieux.

Adélaïde, s' arrêtant devant le buffet de service. Tiens, un dessin gravé au couteau ! Qjfest-ce

qu'il représente? Ah ! une flèche lancée à travers un vol d'oiseaux. C'est toi qui as fait ça?

Claude C'est moi.

Adélaïde Où va-t-elle ? On ne sait pas. Se perdre dans les nuages ? Pendant ce temps, les oiseaux effrayés se dispersent de tous côtés! Ta me feras un autre dessin. Tu me feras un cœur percé d'une flèche. C'est moi qui suis la flèche.

Claude Et moi le cœur?

Adélaïde, s approchant de Claude.

Tu n'es pas content d'être le cœur? Mais ne me répètes-tu pas sans cesse que c'est bon d'aimer... de m'aimer ?

Claude J'ai peur.

Adélaïde De quoi ?

Ah ! tu es adorable ! je suis fou de toi I Ton gazouillement d'oiseau, tes mouvements de chatte, tes jeux de papillon me remplissent la tète d'un délicieux vertige. Mais qu'est-ce que je deviens ?

Mon Dieu, qu'est-ce que je suis devenu ?x\h! oui, tu ne Tas que trop deviné, et je l'avais oublié, et tu insistes, et les événements insistent de telle façon que je commence à me souvenir. J'étais libre, entends-tu ! Il n'y avait que moi. Q.u'as-tu fait de cet être qui ne savait de la vie que juste assez pour croire qu'il en était le maître ? Quel étrange poison as-tu versé dans ses veines, pour le rendre craintif et lâche comme un esclave? Je t'aime trop ; je ne puis vivre sans toi ; je dépends de ton sourire. Dis-moi^ pourquoi me dominestu ainsi ? Crois-tu que je t'aimerais moins si tu me donnais de la force, au lieu de me donner de la faiblesse ?

Adélaïde, lui donnant sa main à baiser.

Embrassez votre maîtresse !

Claude, prenant la main et la baisant.

Oh ! cette petite main, elle est plus puissante pour m'assujettir que toutes les chaînes des prisons ! Elle tient mon cœur comme un étau, et suivant qu'elle serre ou desserre, ce sont les angoisses de la mort où les palpitations du bonheur ! [La rejetant presque avec colère.) Non, il ne faut pas qu'elle me tienne ainsi !

Adélaïde, ïc regardant les yeux dans les yeux. Et mes yeux ?

Q.ue veulent-ils ? Q.u"ordonnent-ils ? Je sens que je ferais tout ce qu'ils me demanderaient. Je commettrais un crime. C'est affreux.

AoÉLAmE Eh bien, sais-tu ce que je veux ?

Claude, avec terreur.

Quoi?

ADÉLAmE

Je veux que tu me donnes un éventail.

Claude

Ah !... un éventail?... oui... oui...

Adélaïde, battant des mains et sautant' de joie.

J'aurai un éventail !

Claude, se levant y très agité ^ et se prenant le. front avec les mains.

Et voilà !... et voilà!... Elle veut un éventail, cette petite chose, cette chose insignifiante... Et demain, elle me demandera une extravagance, une monstruosité, un attentat contre moi-même ou contre les autres, avec la même légèreté et la même exigence qu'elle me demande maintenant un éventail. Et si je lui refuse la monstruosité,

elle se mettra en colère contre moi avec la même apparence de raison que si je lui refusais son joujou. Mais pourrais-je la lui refuser ? Xon, pas plus les grandes choses que les petites choses. Elle aura tout, tout. Oh ! cet éventail ! il prend à mes yeux une importance considérable. Je ne vais plus penser qu'à cela, jusqu'au moment où elle Taura. Cela devient un souci énorme. Et si par quelque impossibilité, invraisemblable pour un si mince objet, mais probable lorsqu'il s'agira d'autre chose, je ne parvenais pas à satisfaire son désir, il me semble que ce serait un malheur terrible, dont je resterais terrassé. Elle est comme la souveraine, oui bouge gracieusement son petit doigt, et qui ne sait pas que tout un monde est suspendu à ce petit doigt, tout un monde qui frissonne, qui tremble, qui s'effare au moindre mouvement de ce petit doigt. (// essjjc de se reconquérir violemment.) Assez ! assez ! je suis un homme, à la fin î L'homme doit commander, et la femme doit obéir. L'homme a la force. J'ai la force. Peut-être que si j'use de ma force brutale, je reconquerrai ma force morale. // la prend par les poignets.) Viens 1 viens !... (// l'enlace et Vembrasse plusieurs fois violemment.) Tu

seras à moi d'abord... Ensuite, noQS verrons!... Adélaïde, lui échappant et se sauvant en riant par la chambre.

Ah ! ah ! tu ne m'attraperas pas I...

Claude Adélaïde !

Adélaïde, le narguant .

Non, non 1...

Claude, la poursuivant.

Ne joue pas avec moi, je suis fou.

Adélaïde, se salivant, sans autre inquiétude. Ah ça I est-ce une bête sauvage que je vais épouser ?

Claude Déjà tu ne me fais plus souffrir, tu m'excites. Adélaïde, chantant pour se t7ioquer de lui. Tralala, tralala !

Le bon Dieu l'a bien puni, Ce méchant petit mari !

Claude, l'attrapant.

Je te tiens !

Adélaïde, voulant se dégager^ dépitée.

Ah ! finis I Claude, la secouant et plongeant ses yeux dans

les siens.

Mais sais-tu que je commence à douter que tu

sois vierge, tellement tu t'entends à torturer le cœur d'un homme.

Adélaïde Tu dis que je te torture ? Comment est-ce que je fais pour cela ?

Claude Tu le fais inconsciemment, parce que tu es une femme et que je t"aime. Voilà ce qu'il y a de terrible. [Brutalement.) Mais tu vas plier ! Adélaïde, criant nerveuse ni eut.

Ah 1... tu me fais mal !... (Elle s affaisse, comme si elle allait s'évanouir. )

Claude, la retenant, et dans un revirement soudain de tout son être.

Adélaïde !... Adélaïde !,.. Par pitié !...

Adélaïde Où suis-je?

Claude Mon Dieu !... je l'ai eiïrayée... je suis un misérable...

Adélaïde C'est toi, Claude?

Claude Mon amour... ma chérie... mon enfant... Oh ! pardonne-moi !...

Adélaïde, 56' relevant^ s" écartant de lui et s" essuyant les yeux avec mutinerie.

Comme tu es méchant !

Claude, désespéré.

Q.ue faut-il faire pour que tu me pardonnes? Adélaïde, se rapprochant . autoritaire et frappant

du pied.

Pardon! pardon!... Oui, tu crois qu'il n'y a qu'à demander pardon, et qu'à ce compte tu peux faire tout ce que tu veux I C'est commode, vraiment, c'est très commode. Mais ne t'y fie pas. Tu ne sais pas ce dont je snis capable. [Se touchant le front.) Tu ne sais pas ce qu'il y a là-dedans : je ne le sais pas non plus. Pense donc à ce qui pourrait arriver ! Je suis une bonne petite tille, moi ; il n'y en a pas de meilleure au monde ; j'ai le cœur sur la main^ je suis reconnaissante, j'aime ceux qui m'aiment : mais gare, gare ! les plus douces se gâtent, lorsqu'on exige trop d'elles. Tu voulais demander pardon : à genoux, donc, à genoux ! [Claude se met à genoux. Adélaïde continue en riant. ^^ Ah ! ah ! il se met à genoux ! Oui ! plus bas ! plus bas !

Claude, à ses pieds.

Je t'adore ! je suis ton esclave î

Adélaïde

Mon esclave, certainement, tu es mon esclave. Ah ! tu demandes bien pardon, maintenant ! Je te tiens là... sous mes pieds. [Elle met un pied sur lui.)

Claude

Oh ! oui, sous tes pieds I... marche sur moi !... enfonce tes talons dans ma poitrine l...Je t'aime!... je t'aime I...

Adélaïde, montant sur Claude et riant.

Comme je suis grande !... Ah î ah ! ah ! ah! ah!...

[A ce moment, à Vétage supérieur^ on entend un grand hruit, comme quelque chose qui s'écroule avec fracas ; ce bruit est accompagné de la chute lourde d'un corps. Adélaïde saute à bas de Claude^ effrayée; Claude se relève vivement ; ils se regardent^ anxieîtx.)

Claude

Qu'y a-t-il ?

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