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DU CIRQUE D'ÉTÉ

Les fins-becs ne manquent jamais de s'inviter chez les amis où Ton a somptueusement banqueté la veille: ruines de pâtés démantelés, débris de volailles embaumant la truffe, fioles à demi pleines encore, lendemains succulents I Le public de gourmets musicaux qui applaudissait ferme, aujourd'hui, le concert franco-russe de Colonne, partage à coup sûr cette manière de voir, et a beaucoup goûté les restes, accommodés fort galamment, de notre grand Festival de dimanche dernier. A défaut de la pièce

montée — Pierné fecit — qu'on n'a pu, malheureusement, nous resservir, le maîtrequeux du Châtelet nous a régalés d'assez copieux morceaux provenant du précédent festin, reliefs savoureux, et qui n'en manquent point (de relief).

La deuxième symphonie en si mineur de Borodine (tenez-vous à savoir que la première est en mi béTuol^ et que la troisième est inachevée ?) la deuxième, dis-je, n'a pas déplu ; la phrase initiale est d'une belle vigueur fruste, Vandante, surtout, sl caressé au bon endroit les auditeurs, charmés du vieux chant mélancolique des 6ayans dit par les bois, puis confié aux cors rêveurs et qui, sur des arpèges cristallins, sur des trémolos de violons assourdis, languissamment murmure. Pour moi, j'avoue préférer le finale, ses brusques cassures de rythmes, et ses triangles joyeux, et ses pizzicati danseurs de guzla, et l'allégresse de ses tambours de basque.

La Cavatine pour violon f de César Cul, je ne voudrais pour un enfpire vous révéler ce que j'en pense, son auteur étant général et professeur de fortifications. « Qui le berne

ne saurait être qu'un escarpe », affirmait un Bleau, calé en permanente; je dirai donc seulement qu'écrite à trois-quatre, elle a, grâce aux coquettes notes de harpe placées sous le deuxième temps, raflé tous les applaudissements disponibles. L'exécutant, M. Marsick, sait tout; il ne lui reste plus qu'à apprendre un peu de simplicité. Qu'il prenne exemple sur notre petite amie Marcella Pregi, — peste! ma chère, comme vous voilà mise I Vous avez donc fait un héritage pour porter des épaulettes pareilles, si délicieusement vert-cosse -d'amande-àpeine-mùre? — En voilà une qui ne fignole pas et dit à la bonne Franckette la splendide Procession de César Franck, comme la gentille Myrto de Léo Delibes, sans chercher m4di à quatorze heures, sans se préoccuper des pieds de supplément qu'elle adjoint aux vers chantés par elle. Aux cantiques des hommes, oiseaux, m.êlez vos chants, aujourd'hui, ça pourrait s'appeler un vers libre; du temps de Brizeux, on appelait ça un vers faux. Bah ! qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on applaudisse?

Je sors, avant la fin de la Kamarinskaïa

(c'est un joli nom à donner à une enfant), parce que la persistance sautillante de ce motif chatouilleur me donne envie d'aboyer ; on jurerait que les archets vous frottent la plante des pieds. Pendantrentr'acte, j'aperçois pas mal de têtes connues : Le Borne qui vient de jeter sur la tombe de Gounod quelques fleurs trempées dans le vinaigre; le diabolique Poujaud, non loin de Tiersot qui a profité de ses vacances bressanes pour prendre du corps : quelle belle Bresstance! le colonel Reyer, du cadre de réserve, et Gaston Paulin, sous-lieutenant d'avenir ; puis, bouquet de confrères : Stoullig, plongé dans la lecture du Précis de musique russe^ confectionné par l'aimable et vespertin Soubies; Thouroude, mélomane socialiste ; Straus, rédacteur en chef de la Revue du XX^ Siècle (qu'est-ce que cette publication peut bien « revoir » dans le siècle prochain?) ; Adolphe Jullien, très en retard, que je dénonce au grognon Patinot son patron des Débats ; puis, des bârines de marque : Paul Masson, dont on traduit en russe VHistoire des peintres aveugles; le très aimable Raoul Pugno-Pugnowitch ;

Gabrielski Marie, en parlance pour Moscou, et Bourdais, architecie du Trocadéroff.

On nous a joué, celte fois-ci, les quatre parties (ÏAnta,r intégralement, si bien que les auditeurs, sans oser le dire, trouvaient le temps long et Rimsky-Korsakoff antarissable. C'est pourtant un admirable conte symphonique, original en diable et fougueusement pittoresque, où l'auteur a su peindre la monotonie grandiose du désert de Scliam, trouver un thème hautain et triste pour caractériser son héros, le maître du désert, montrer en d'exquises envolées de harpes l'apparition de la fée Gil-Naza, pardon ! Gul-Nazar, jeter sur sa puissante trame orchestrale des frisselis de flûtes fugaces quand s'enfuit la gazelle enchantée.

M.David, de TOpéra-Comique, est venu chanter, assure le programme, un air des Troyens;ie n'ai pas entendu grand'chose mais je me suis bien amusée. « Rions, dansons, c'est le règne de l'aphonie! » Vers la fin, il a lâché un couac formidable, alors on l'a applaudi ! La prochaine fois, il en lâchera deux, on le rappellera.

22 octobre 1893,

Le concert funèbre pieusement consacré par M. Colonne à célébrer la mémoire de feu Gounod avait attiré un public nombreux peut-être affligé intérieurement, mais qui •n'en laissait rien paraître. Foule aux balcons, foule aux stalles d'orchestre, foule à l'amphithéâtre, foule place du Châtelet. C'est à peine si Ton peut trouver un strapontin 011 M. Adolphe Jullien s'efforce de placer une partie de lui-même ; impossible de faire asseoir le chajisonnier « arriviste » Alcanter de Brahm qui, debout à l'entrée des fauteuils de gauche, flanqué de Straus, promène, mélancolique, sur l'assistance, un monocle revenu des choses de ce monde ; le docteur Pelet prend le parti de s'installer sur les genoux obligeants d'une grosse dame; Paul Masson, auditeur au Collège

de France, se glisse dans les coulisses, grâce à un copieux pourboire opportunément octroyé à une ouvreuse (celles du Cirque-d'Eté, seules, sont incorruptibles). Et les gounodiens continuent à affluer, bien qu'à partir de deux heures ils me fassent songer aux valeurs italiennes, tant ils sont d'un placement malaisé. /

PoutV Hymne à sainte Cécile, d'une élégance un peu facile, avec une très jolie modulation au mitan, chacun a fait de son mieux ; un cor trop zélé nous a même gratifiés»d'une appoggiature surérogatoire qui a fait ouvrir de grands yeux au sympathique J. Durand, vite consolé, d'ailleurs, en songeant que Choudens, et non lui, édite toutes ces œuvres de religion mondaine. Mais voici venir madame Krauss, majestueuse, point émaciée ; sur son corsage gris-perle, plastronné de dentelle écrue, scintille une petite lyre en brillants, de façon que l'auditeur le plus fermé au Symbolisme comprenne que l'ex-Sapho de l'Opéra va chanter la célèbre invocation: Orna lyre immortelle!... Précaution utile, car personne ne pourrait se vanter d'entendre une syllabe des vers

honnêtement poncifs d'Emile Augier. On applaudit avec respect cette voix qui fut si belle, mais les plus courtois s'étonnent de voir apporter sur la scène (pourquoi ?) une hotte de fleurs inattendue, — à propos de hotte.

Troisième morceau de Gounod, mais celui-ci déplorable, Jésus de Nazareth, rocailleux, encombré de grosses caisses maladroites, massif, et que la diction du baryton Auguez ne risque pas d'alléger. C'est là-dedans que M. René de Récy, bellaigue de la Revue bleue, affirme retrouver l'éclatant « Glaubensthema » de ParsifaL Ah ! zut ! On applaudit toujours ; alors Pennequin se lève, blond, ému, modeste et ponceau, un plaintif harmonium gémit, et le premier violon du Châtelet perle le connu, très connu Ave Maria écrit sur un prélude d'un certain Bach dontjene suis pas fâchée d'apprendre l'existence au rédacteur des programmes (sur lesquels le nom de ce collaborateur trop modeste n'a pas été jugé digne de figurer); quand Pennequin a fini, 'madame Krauss soupire à son tour la môme phrase ; et puis elle salue, et puis elle fait saluer son pre-

mier violon confus de tant d'honneur, et puis, au lieu de se replier en bon ordre, elle manifeste l'intention de réitérer.

Dame 1 ça n'a pas été tout seul ! Il y avait là haut, aux places à quarante sous, des mélomanes pressés de rentrer dîner qui vociféraient : « Assez I » avec l'énergie du désespoir ; mais ils ont eu le dessous et l'on a recommencé cette petite fête, et, cette fois-là, Pennequin a reçu une solide poignée de main de l'éminente cantatrice; vous pensez s'il était fier! Il balbutiait, il pleurait d'attendrissement, il disait au violoncelliste Barretti : « Mon vieux, cette main, cette main qu'elle a touchée je la garderai toute ma vie ! » Brave garçon, va I

Elle est toute gracieuse et charmante, cette musique du FaZ/on, même écrasée par Auguez qui vous pousse ça comme la Marseillaise, mais je ne suis pas convaincue qu'elle ajoute grand'chose aux beaux vers de Lamartine (Mais la, nature est Ik,,. Plonge-toi dans son sein qu'elle Vouvve toujours...) un gars qui n'avait pas attendu pour faire de la poésie panthéiste (et de la

très belle, monsieur, madame !), la venue de Leconte-Delille, bibliothécaire-pasteur d'éléphants, comme l'appelle Laurent Tailhade. Encore un mot : la ritournelle du Vallon ressemble exagérément à la phrase : « O mon Pippo, mon p'tit Pippo ! » de la Mascotte, C'était bien vilain à Gounod de filouter ainsi les mélodies du petit Audran 1

Somptueusement belle dans sa robe Empire, Mademoiselle Lina Pacary joue plus encore qu'elle ne chante le : « Plus grand dans son obscurité », de la Reine de Saba, que Berlioz déclarait « sans os ni muscles », avec infiniment de raison. Pour finir, Gallia, exécutée sans encombre, quoique avec un peu d'indécision de la part des choristes qui ont manqué de netteté au début de Tintroduction en rai pleurard mineur. Le grand finale, Jérusalem/ empoignant pour ceux qui aiment ce genre de musique, produit son impression coutumière ; madame Krauss lance courageusement un si que je n'aurais pas espéré, et dont elle semble elle-même stupéfaite.

Ainsi se termine ce Festival-Gounodpour

lequel ou avait mobilisé un orgue supplémentaire, un Pleyel pas fameux, et qualre harpes — le bal des Quat'z'Harpes, chuchotait un ami du pudibard sénateur Bérenger. Dire qu'on pouvait aussi nous infliger les exercices delà famille Palicotl Rien qulà y songer, j'en ai des sueurs froides! Reyer était là (parbleu !), et Diémer, en chapeau rond, et Gabriel Fabre qui orchestre un roman de Paul Adam, et mon ami Alfred Ernst, dont VArt de Richard Wagner se vend aûpsi bien qu'une conscience de politicien, etToutchatout-Bienvenu, et madame Pauline Savari, et Joncières qui n'embellit pas. Après ça, vous me direz qu'il aurait trop à faire.

Quant au Chasseur Maudit de Franck, il a galopé par-dessus toutes les difficultés, et les cuivres ont robustement lancé la phrase farouche deTanathème. Mais, hélas! toujours les cloches clochent.

On avait commencé par l'exquise Rapsodie norvégienne de Lalo où, si joliment, une phrase des bois reprise par les violons, soutenue par les pizzicati des altos et les harpes, ponctuée de tambours de basque

frémissants, se déroule et chante, chante, chante.

Longs applaudissements après les deux airs de ballet des TroyenSy coupés à l'Opéra- Comique je ne sais trop pourquoi, car le premier est d'une charmante langueur orientale, et le thème du second, d'orchestration brillante, se recommande par une vulgarité qui ne saurait manquer de séduire le public.

29 octobre 1893.

Te voilà donc enfin revenu I Quen'ai-je un troupeau de veaux gras pour les immoler afin de fêter ton retour, Patron prodigue 1 Salut, Cirque chéri, salut, public aimé, facile aux pourboires ! Froh ! grûss^ ich dich, geliebter Raum! Salut Charles! Sei mir gegrûsst, sei mir gegrûsst! Mes yeux se mouillent, les rubans de mon bonnet rose voltigentpassionnéraent, monsein se gonfle d'émotion et Ulysse Bessac, qui s'en aperçoit, quitte un instant son contrôle pour me bombarder de compliments à double détente. Tous nos fidèles sont là. Léon Reynier, revenu d'Evian pour assister au great Evian de l'année musicale, Hallays qui ne maigrit point, — on les nourrit bien, aux Débats ! — Chevillard, dont la présence n'est pas pour m'étonner; Stoullig, qui me

pince les mollets d'une main sournoise ; Chabrier, non loin du promenoir où Tiersot du plafond atteint le faite, et combien d'autres ! Pas un n'aurait voulu manquer notre réouverture. Et leur exacti^-ude est d'autant plus méritoire que le programme de début, entre nous, ne présente rien d'extraordinairement nouveau.

L'Ouverture de Coriolan, vous ne l'ignorez pas, fut composée pour accompagner une tragédie allemande d'un sieur Collin dont je me fiche comme Tampon. Elle est tout bonnement admirable, et c'est aussi d'une façon tout bonnement admirable que nous avons exécuté cette page symphonique tour à tour implorante et rude, selon que Beethoven y veut peindre la soif de vengeance du chef des Volsques, ou les supplications de sa mère Volumnie, une bonne grosse dame très Volumnieuse, assure l'histoire.

Comme le patron avait commencé cinq minutes après l'heure (c'est la première fois de la saison), il a voulu rattraper ce retard en jouant d'une haleine la symphonie en ré mineur ; vous voyez d'ici le nez des schumanniens inexacts, qui ont dû attendre

quarante minutes derrière la porte le trait ultime, emporté jusqu'à la furie, du Finale; pas un repos: à peine Y Introduction terminée, les hautbois unis aux clarinettes soupirent, soutenus par les violoncelles, la phrase si délicate et si pure de la Ro* mance, que des pizzicati étoilent; et tout de suite c'est la joie martelée du Scherzo ; puis, sans arrêt, l'éclatant appel des trombones annonçant le dernier morceau où les instruments à cordes ont réussi leur entrée canonique, avec une netteté et une précision telles que le Patron pourrait bien, hél hé I être appelé à remplacer M. Goron, comme chef de la... Sûreté.

Je me demande quelle autre bande que la nôtre pourrait se tirer des casse-cous orchestraux, fumisteries symphoniques et autres accumulations de quasi-impossibilités instrumentales accumulées par Bourgault-Ducoudray dans sa Rapsodie cambodgienne ; cet excellent homme, qui veut du nouveau à tout prix, est si décidé à s'affirmer original qu'il force les violons à jouer avec le dos de l'archet, mademoiselle Taxy à souffler dans sa tiarpe, le préposé aux cym-

baies à pincer de son instrument. Dans ce déluge d'excentricités, c'est à peine si l'on a remarqué le petit accident d'un cor, classique éperdu de ce romantisme balochard, et les mésaventures d'un timbalier qui a autant de mal à accorder sa grosse machine que le ministère à m'accorder les palmes académiques. La flûte de Bertram représente le Génie des Eaux (ne pas imprimer Génie des Os, on croirait qu'il s'agit d'Yvette Guilbert) ; les harpes joignent leurs supplications aux prières des Cambodgiens inondés, — ahl je reconnais que ce n'est pas très clair, — un Glockenspiel savoureux spielt de toutes ses Glocken, et deux mélomanes grincheux sifflent aigrement.

C'est un couple de slavophiles qui, depuis la visite de l'amiral Avellan, ne veulent plus entendre que l'hymne russe. Pour leur complaire, M. Bourgault-Ducoudray aurait dû intituler ça Cambodge Tsar a Krani..,

Après ce tripatouillage amusaut mais forcené, quelques instants pour souffler un peu : j'en profite et je note la présence de Madame de Soultzbach, Texquise canta-

triée mondaine, incomparable dans l'interprétation des mélodies perversement charmeuses de Fauré. Et l'on attaque le Venusberg. Quelle musique décolletée ! Il y a surtout un polisson de thème, celui de l'instinct passionnel, do dièze, ré, ré dièze, ml, sol, assez analogue au Sehnsuchtsmotiv, et que je n'ai jamais pu entendre sans devenir cramoisie.

Vertigineuse, et toute nouvelle, et parfaite exécution de Napoli. Tous les anarchistes de la musique, dans Textase, poussent des vociférations admiratives : les compagnons Saint-Pol-Roux du Mercure de France, Kerst du Petit Journal, Mercier du Père Peinard, sans oublier le violoncelliste Bourgeois dont la trépidation enfiévrée contraste avec le calme diplomatique du silencieux compositeur Gabriel Fabre-Bouche close. Joly, trop enrhumé pour crier, tape avec entrain sur le chapeau de son voisin. Et, dans une première loge, Alphonse Allais, ivre d'enthousiasme, embrasse le docteur Pelet, qui ne se défend pas.

.J'allais oublier la suite de Grieg, pour

Peer Gynt, plus applaudie que jamais bien que — ou parce que — nullement adéquate, en sa joliesse élégante, à la formidable étrangeté du poème d'Ibsen. C'est, je crois, la première fois que l'on joue chez nous la dernière partie, In der Halle des Bergkœnigs^ ingénument nommée sur la réduction à quatre mains éditée chez Durand Dans la halle (/) du Roi de (!) Montagne. Elle donne une idée peut-être insuffisante de ce Royaume des Gnomes dont il ne faudrait aborder la fantastique peinture qu'en étant bien sûr de soi : Gnômi seauton !

Au Châtelet, peu de têtes connues :

Georges Lecomte dont on parle de reprendre la Meule (tous mes compliments), Eymieu qui a quitté, sans esprit de retour, la magistrature (tous mes compliments), Roche, substitut à Vienne (tous mes compliments). Succès pour le tenorino Warmbrodt, qu'après son air pastoral de Sapho personne n'avait envie d'envoyer pâtre. Dans VAve Maria pour lequel le programme condescend enfin à reconnaître la collaboration de Bach (merci!), Paganini-

Pennequin remporte un triomphe et madame Krauss une veste.

Ce soir je vais ouïr, chez d'Harcourt, un inquiétant Festival-Gounod assaisonné de « quelques mots » sur Tillustre défunt, dits par le wagiiérophobe Arthur, si fier de palabrer en public que le roi n'est pas son Pougin.

5 novembre 1893.

Vous ne pouvez pas avoir oublié la triomphale audition du 26 février 1888 — Dieu .' que j'étais jeune alors, et naïve ! — et quelles acclamations retentirent quand, pour la première fois, éclata, au Goncert- LamoureuXj cette trilogie tumultueuse et splendide, WMensteinlM. Colonne vient de nous la resservir avec beaucoup de bon vouloir et de fausses notes ; les auditeurs du Châtelet ne se sont pas aperçu de cellesci, lui ont tenu compte de celui-là, et tout le monde a été content, même l'auteur qui, terré dans sa chère Ardéche (quelle Ardèche, mon empereur !), n'a pu entendre les loufoqueries d'un piston forain ni les romantiques bouffonneries du Tragaldabasstuba.

Dans la première partie, Vincent suivant

Schiller {passibus œquis) a brossé un puissant tableau de ces bandes de reîtres qui composaient l'armée impériale pendant la guerre de Trente Ans, soldats « cuirassés de buffle » — n'y avait qu' du buffle à c'te époqu'-là — et thème guerrier pétillant allegro giusto dans tout l'orchestre, danses furibondes avec les ribaudes sur un rythme sauvage e sempre staccato confié aux clarinettes, hautbois et altos, capucinade lardée de quolibets et de citations latino-culinaires ingénieusement représentée par une goguenarde fugue en si mineur, liaroque et giocosa^ qui court des bassons au piston : (ah I le misérable piston, comme il nous l'a poussée faux, quand elle lui est arrivée en ré). Puis l'altier motif de Wallenstein, rugi par les trombones, domine ce merveilleux fouillis orchestral, et, magnifiquement, s'impose.

Raoul Pugno donne le signal des applaudissements, en même temps qu'Alexandre Georges, — deux admirables barbes, allons, tais-toi, mon cœur 1 — Ernst et Poujaud se félicitent de voir que l'œuvre résiste aux trahisons de l'interprétation; George Vanor

plie mélancolique sous cette avalanche de fausses notes auxquelles, fervent de notre Cirque, il n'est point accoutumé encore ; Burguet, le Bargy du Gymnase, bat lamesure avec sa tète, à contre-temps d'ailleurs ; Saint- Auban sourit sans parler, et Coquard parle sans sourire; Jahyer me donne une troisième galerie pourl'Opérâ-Comique, un baiser derrière Toreille et l'assurance qu'il a quitté V Art musical; Corneau contemple avec surprise l'étrange silhouette de Paul Masson, auteur du Dictionnaii-e des poètes morts de faim ; l'élégant Mazel, statuette vieux saxe, se réjouit d'être revenu de Nîmes, comme J. L. Croze d'Auvergne, comme José Engel du régiment, comme Engel père d'Amérique, comme Pierre de Bréville de Constantinople; ce dernier, devenu tout à fait Turc, me promet une robe en otloman et constate que le succès de Wallenstein va en croissant.

Hugues Imbert, qui a toujours été imbert pour moi, veut bien me servir de guide musical à travers la seconde partie (les Piccolomini) et me fait remarquer avec douleur que le dessin choisi pour représenter

l'idée de fatalité est fatalement bousillé par les cors. Us se rattrapent en présentant sans .encombre le thème de Max; alors l'enchanlement commence : Bœllmann et mademoiselle Galitzin, compétents en violoncelles, s'épanouissent quand ceux de Colonne chantent (vraiment bien, soyons franche) Tadorable motif féminin ; et lorsque module de si en sol, soupirée par les instruments à vent, amoureusement enlacée au thème de son Max chéri, la phrase de Thécla, plus d'un applaudissement théclate. Vive sensation; Georges Hue est si ému qu'il me glisse, pour aller chercher son vestiaire, une pièce de cent sous ; il est vrai qu'elle est fausse, je m'en suis aperçue après le départ de ce musicien subtil ; quant à Gustave Kahn, poète symboliste mais altéré (comme la pièce en question), il court à la buvette s'ingurgiter des boissons exotiques, car seuls les liquides étrangers plaisent à son palais nomade, — la jeune littérature me comprendra. Massiac semble rajeuni de trente ans ; Julien Tiersot soupire ; ah I les soupirs de Tiersot !

Je VOUS parlerai, la prochaine fois, de la dernière partie, la Mo?'^ de Wallenstein, la plus belle peut-être, et de ses fameux accords sidéraux, car on la redonnera certainement dimanche prochain, et, comme le bon vin, elle ne peut que gagner à attendre. Et puis, d'ici là, peut-être Torchestre, affermi par quelques répétitions indispensables, méritera-t-il plus d'éloges. Ils ne demanderaient qu'à bien jouer, ces braves gens, si seulement on les faisait travailler davantage; ainsi, dans le prélude du troisième acte de Tristan, M. Longy, cor anglais apprécié dans le quartier, s'est montré bien meilleur la seconde fois ; car on Ta bissé, que Godard m'embrasse si je sais pourquoi ! Des goulus voulaient bisser aussi la Danse macabre^ mais il s*est trouvé des rossards qui, rassasiés d'avoir entendu le Rouet d'Omphale, puis Phaéton, et sûrs de bénéficier également de la Jeunesse d'Hercule, sont restés insaintsaënsibles à ces réclamations et ont conspué les quémandeurs : « Zut ! vous l'entendrez dimanche prochain 1 Allons dîner ! etc. » Pennequin-la-Mort reluquait ce tumulte d'un

air morose, cependant que ricanait, à trois mètres de lui, son ennemi Bernède, par lequel le premier violon du Châteiet est accusé d'avoir un son tel qu'on en pourrait obtenir en grattant un fil de fer avec un peigne. Colonne explique, à voix douce, qu'à cinq heures il faut avoir vuidé les lieux, et que le tem.ps presse. Le calme renaît. Le peintre Prinet éternue.

On s'en va; quelques wagnériens assurent que le premier Prélude de Tristan, conduit avec cette vélocité, fournirait une valse très sortable, et les dames contemplent, admiratives, Topulente pelisse emmi laquelle Michel Delines se rit de la froidure, — la pelisse de sûreté.

Au Cirque, ovation tonitruante déchaînée en l'honneur de Chabrier, qui salue la main sur son cœur, après l'ouverture de Gwendoline, exécutée comme on n'exécute que chez nous. Deux rappels après Roméo et Juliette, deux autres après la. Pastorale^ ne suffisent pas à. fléchir le patron qui se re-

fuse obstinément à bisser Peer Gynt, réclamé par Eymieu (lequel est un Peer pour nous) à cor et à grieg. Le violoncelliste belge Van Goënz n'en revenait pas. Voilà comme nous sommes à Paris, pour une fois! Vive Lamoureux, savez-vous !

Je ne parlerai pas de la fantaisie procuslienne qui consiste à ne jouer qu'un seul morceau d'une Suite algérienne îovmdLïit un tout indivisible; c'est toujours l'histoire d'Arlequin portant sous son bras une grosse pierre comme échantillon delà maison qu'il voulait vendre.

12 novembre 1893.

Enorme affluence au Cirque d'Eté, où, pour applaudir enfin la glorieuse Symphonie franckiste en ré mineur, la Société nationale de musique avait convoqué le ban, Tarrière-ban, mes fidèles payeurs de petits bancs, ses amis, ses débiteurs, les bâtards de son apothicaire, tous, tous ! La Ligue des césariens, au grand complet, était sous les armes. (Qui vive? Franck!) Et Texécution a marché comme sur Déroulède. Il y avait là le blond StouUig et le brun Jacques Saint- Cère, l'enthousiaste Alfred Ernst, le sévère Dukas, enface de son patron de la, Revue hebdomadaire ; Natanson et Télégant Muhlfeld, arborant des gants aussi blancs que sa Revue; le peintre Cottet qui sait bien mener sa barque (de Boutteville), le masher Herment, — Eddy, Paddy, Dandy,

— le philosophe Spronck, le folkloriste Tiersot, le mage Schuré, rantisémite Pou- ' jaud, tenu en laisse par Saini-Auban ; René Benoist qui remplaçait auprès du farouche Adolphe Jullien le fugace Boisard, égaré chez Colonne; Carlos Schwabe, primitif des Batignolles; Lalo fils, l'édileur Durand père, GouUé, critique solaire ; l'Angevin Bordier, de Bréville et Della-Sudda (je commence à croire que j'aurais plutôt fait de nommer les sommités absentes de chez nous !), Silvio Lazzari dont un éditeur intelligent devrait bien publier la Sona/e, si belle, pour piano et violon; et puis, en bloc — je pourrais dire en bloc-notes puisqu'il s'agit de compositeurs et de mélomanes, — le Rose Bonheur, Alphonse Combes, président de la Société de chimie et homme de beau physique, et aussi, et surtout, Gabriel Parés, chef de musique de la garde républicaine. Ah ! que j'aime les militaires!

Depuis longtemps, depuis la mort de Franck, Lamoureux désirait faire entendre cette Symphonie qu'il a, hier, si magnifiquement exécutée; par malheur, Textraor-

dinaire éditeur Hamelle en avait égaré riiarmonie. « Je vais vous envoyer les parlies des cordes, proposa-t-il au patron, c'est tout ce qui me reste. Vous pouvez bien vous passer des instruments à vent, personne ne s'en apercevra. » Dieu merci ! on finit par retrouver ces parties qui recouvraient des pots de confiture, car cet hurluberlu a un appétit gigantesque, de Garghamelle.

Au risque devons étonner, je vous confie que cette symphonie en ré mineur débute par un thème en ré mineur^ grave et lent, exposé par les altos, les violoncelles et les contre-basses, qui se transforme en un court allegro. Ça marchait à merveille, Goquard dodelinait de la tête, de grosses dames dormaient déjà, quand soudain tout s'arrête, et tout recommence, Vallegro comme le lento, mais en /a mineur : « Paraît que votre Charles il s'avait trompé le premier coup », insinue le pompier de service. A quoi bon expliquer à ce garde-feu qu'un tel procédé a du moins l'avantage de fixer l'idée principale dans les cervelles les plus récalcitrantes, et celui de nous régaler deux fois de l'admirable passage où le

thème gronde sourdement (basson, cor et clarinette basse), sous le trémolo des cordes? J'aime mieux m'enivrer de l'adorable cantabiie en fa, qui me remplit d'une de ces Béatitudes infinies dont il semble d'ailleurs un reflet... Si Fra Angelico chantait en peignant, c'était à coup sûr des mélodies pareilles, et non point, malgré sonnom, des airs de Don Giovanni. Continuons : l'exposition de ce chef-d'œuvre se termine, non comme celle de 1889, par un feu d'artifice, mais par une phrase ardente et passionnée; prestigieuse combinaison de la première et de la troisième idée qui dialoguent à la façon des bergers virgiliens ; merveilles orchestrales ; canon de toute beauté que j'attendais, haletante. «Tu étais à l'affût de cette pièce », me souffle un petit lieutenant d'artillerie qui me veut du bien. C'est vrai 1 les salves des trompettes répondent aux coups des trombones-Armstrong soutenus par les contrebasses-Krupp. L'obusier-tuba tonne, et le premier thème sert de munition... Feu partout!

La deuxième partie, comme Rosa-Josépha, comme le Cœur de Marcel Schwob,

est double. D'abord un allegretto expressif, doux et un peu triste, confié au cor anglais ; ce n'est pas Dorel qui le joue, sans doute parce que le ton de si bémol mineur lui déplaît; plusieurs thèmes secondaires lleurissent ensuite et nous conduisent, par des chemins tout parfumés de roses, au scherzo que nos admirables violons ont murmuré, con sordini, comme savent murmurer les violons de Lamoureux. Et, après une mélodie épisodique (dont je suis moins folle que du reste), le thème rêveur du début reparaît au cor anglais et à la clarinette basse, pour se superposer au scherzo; je vous jure que c'est une merveille, cette mélodie presque religieuse sous laquelle frémit ce fouillis d'instruments à cordes où Ton perçoit les pizzicati des harpes. Mademoiselle Taxy se distingue ; le patron est acclamé. Je l'embrasserais bien, si j'osais!

La Notice analytique et thématique distribuée par mes collègues et moi à chaque auditeur, n'a point eu l'heur de plaire au Récydiviste de la Revue-Ferrari qui la juge sévèrement: «Elle ne brille, déclare-t-il,ni parla netteté ni par l'exactitude: elle ne

nous enseigne rien que l'audition ne doive forcément nous apprendre ; par contre, elle pourrait nous induire en erreur en nous donnant pour des motifs distincts de simples variantes, en nous laissant ignorer Tétroite filiation des thèmes, chose aussi essentielle à connaître que difficile à découvrir du premier coup. » Je rappelle discrètement que cette notice confuse, inexacte, et le reste, fut écrite par César Franck lui-même, — et je me tords !

La place me manque; je remets à dimanche prochain le plaisir de vous parler de la troisième partie, la plus applaudie de ce concert dont on a tout applaudi : les fragments du berliozien Roméo où j'aurais désiré, peut-être, pour s'imposer plus superbement au tumulte instrumental de la « Fête chez Capulet », plus de vigueur chez le mol trombone au doux sourire (plus on est flou, plus on rit) qui clame la phrase désespérée de l'amant de Juliette; — le Rouet cfOmphale perlé à ravir, malgré un tout petit accroc de cor, et que l'éditeur Durand junior écoutait, avec des yeux attendris ; '— le premier Prélude de Tristan^ divin et

divinement joué, n'est-ce pas, Vanor? — la tumultueuse ouverture de Gwendoline, après laquelle Messager s'esquive pour se faire soigner la trompe d'Eustache, ce pendant que le bon Chabrier salue Tauditoire en délire ; — enfin deux danses de Brahms dont la seconde recèle un coquin de petit motif, quadrillant et chahuteur, qui semble moins du Tzigane que du PHit Ganne.

Au Châtelet, concert meilleur que de coutume : bonne exécution des quatre poèmes symphoniques de Saint-Saens; le cor anglais de Longy est trop pâmé, trop roucouleur pour rendre cette amère tristesse du prélude breton de Tristan; on fait recommencer au jeune Warmbrodt le Repos de la Sainte-Faraille, mais les anodes de la coulisse distillent autour de l'enfance du Christ « des Alléluia » au verjus. Eymieu soupire, mélancolique. Encore qu'égayée par des quintes de flûtes atrocement fausses, la Tempête dans un verre de laudanum de Tschaikowski vient à bout des plus fiers

courages. L'éditeur Ricliaut dort comme un juste; il ne saurait dormir autrement.

P. S. — Notes griffonnées sur le carnet de M. René de Récy. (L'original est aux bureaux de la Revue Bleue, 19, rue des Saints-Pères).

Symphonie de Franck très serrée, vigoureuse; mais œuvre de forgeron plus que de statuaire, faite de pièces battues à froid, soudées et repoussées au marteau. Deux parties sur trois, vraiment magistrales ; dans la dernière, un peu d'indécision et de remplissage après un exorde alléchant. De belles pensées; quelques pages d'un sentiment profond ; un allegretto qui est une perle. La facture résume les qualités et les défauts ordinaires de l'école : style très habilement travaillé, grande cohésion, quelque pesanteur, nulle préoccupation deménagerlesressources. A peine un peu moins de modulations que chez Wagner, mais avec plus de recherche et de complication apparente ; bon nombre d'harmonies « parsifalesques » ; de continuelles dissonances qu'il faudrait au moins sauver, comme Wagner, par le fondu et le glissement des timbres, au lieu d'appuyer de toute la force de l'instrumentation. L'orchestre toujours en action du haut en bas (M. César Franck n'aime pas les instruments qui comptent despauses) ; trop de temps d'arrêt

et de points d'orgue ; un faux départ très contrariant (sic) au début du premier morceau. Au demeurant, toutefois, ces imperfections rachetées par la sincérité, le sérieux, la profondeur, le mouvement et l'énergie. »

On me télégraphie de Lille que, sous la direction du compétent franc-comtois Emile Ratez, la glorieuse Chaminade vient de donner un Concert extraordinaire, égayé d'un programme plus extraordinaire encore, où s'étalait la plus exhilarante biographie de la pianiste-compositeur! Mademoiselle Cécile Chaminade est née à Paris et y a travaillé la musique dès l'âge le plus tendre. (On lui avait fabriqué un biberonclarinette, pour qu'elle pût faire des gammes en tétant). Elle avait huit ans lorsqu'elle commença à composer [Callirhoë doit dater de cette époque-làl) Elle étudia la composition avec Benjamin Godard (Pauvre petite! Faut-il qu'il y ait des parents sans pitié, tout de même). Elle s'est exercée dans tous les genres (y compris le genre en^ nuyeux), etc., etc.

19 novembre 1893.

Hier la Société des Grands Concerts a ouvert ses portes (non sans quelque difficulté, parce que le bois neuf joue toujours un peu) et, sur le conseil de mon patron Lamoureux, qui m'avait chargée de me rendre compte en sondeuse de la manière dont son concurrent Colonne dirige le Massenet, je suis allée à l'Eden entendre Marie-Magâeleine. Je vous dirai tout de suite qu'Edouard conduit comme à l'ordinaire ; comprenez ça comme vous voudrez ; entre nous, tout à fait entre nous, j'aurais préféré voir le bâton de chef d'orchestre aux mains de Gabriel Marie, mais ce capellmeister cher à mon cœur ayant déjà tàté, rue Boudreau, de la combinaison Verdhurt, puis de la combinaison Porel, ne se souciait guère d'en affronter une troisième ; pas de

ténacité ce garçon-là! M. Lorrain, le Judas de ]a chose, en a plus, bien plus I Son récitatif insidieux du un, Ecoute^ Meryem^ écoute, il l'a entamé faux, oh! mais là, faux comme le sale bonhomme qu'il représente dans cette berquinade théologique I Tout le monde s'en est aperçu, et lui-même, j'en suis sûre ; n'importe, il a tenu bon, je veux dire faux, jusqu'à la petite mazurka rigolando con spirito du mauvais conseiller, où il a daigné rentrer dans le ton, en sol.

A propos de sol, on a exhaussé celui de la salle de 1 mètre 75 cent., mais on n'a pas pensé à faire subir la même opération aux notes de madame Krauss, ce que tout le monde a regretté, elle surtout, j'imagine. N'empêche que si j'avais, pour éblouir les abonnés de notre Cirque, un croissant en diamants aussi cossu que le sien, je me soucierais d'une fausse note comme d'un article de Torchet. Du reste, soyons franche, elle a dégelé le public — qui grelottait éperdument — avec les agréables strophes de is, Désolation : « 0 bien-aimé 1 » qu'elle a déclamées en grande artiste et en do mineur; ce n'est pas sa faute si M-. Mas-

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senet(dit l'aimable) ne peut se défaire exactement de ses manies romançardes et persiste à confectionner des lamentations au pied de la croix dont le maniérisme sirupeux enchanterait les juifs vendeurs de bondieuseries du quartier Saint-Sulpice.

Une seule fois, au cours — au long cours — de sa pastorale sacrée, ce Bouasse- Lebel semble se réveiller un peu; c'est pour tripoter un polisson de chœur à douzehuit {leggierissimOy deux dièzes à la clef, pizzicati à l'accompagnement, joie partout), que j'espère bien retrouver, avec paroles de Toché-Blum, dans la prochaine revue de fin d'année. Encore une beauté, mais celleci due au fécond Gallet : c'est le propos leste du jeune Magdaléen qui, voyant passer « les folles courtisanes », en infère qu'elles ne doivent pas être seules et ajoute, judicieux, que vont aussi « passer les chameliers ». Cet orientalisme égrillard a fait sourire M. Dieulafoy, chevalier de la Légion d'honneur, ainsi que Monsieur Dieulafoy, safemme, chevalier de la Légion d'honneur, enfouis dans leur fourrure et répétant avec

tout le monde : « Quel froid! chacun en gèle î »

C'est lui (vous ne comprenez pas? Engel, voyons 1) quia râflé les bravos, condescendant toutefois, avec sa galanterie exquise, à en laisser un peu à mademoiselle Nardi, une Marthe somptueusement vêtue de satin blanc, tout blanc, — une Marthe zibeline, — pleine de nardiesse dans les imprécations qu'elle lance à l'hypocrisie de Judas. Je reviens à Jésus-Engel, pour vous apprendre, ce qui ne vous étonnera pas, que, plein d'onction dans le « Va, sois illuminé par la grâce d'en haut », soutenu parles violoncelles et les cors, il s'est élevé aux plus hauts sommets de l'Art (mon Dieu oui !) dans le Patei\ qu'il chante devant ses douze apôtres en habit noir. La salle n'a pas croulé sous les applaudissements parce qu'elle vient d'être consolidée ; on s'en aperçoit aux odeurs de peintures qu'elle exhale, si violentes que je m'attends à voir bientôt annoncée, rue Boudreau, une bonne reprise de François le Rechampi.

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