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novembre

Coiffée d'un bonnet bleu — plus seyant, ma foi, que mes coutumiers rubans roses — emprunté à une collègue de TOpéra- Comique, avec l'autorisation du très aimable secrétaire Jahyer, j'ai passé' quatre heures, ce soir, à contempler les gens illustres à qui M. Carvalho donnait une hospitalité dont l'amabilité tout écossaise ne saurait surprendre de la part d'un mélomane aussi féru de la Dame Blanche. Il y avait des hommes politiques : M. Floquet, toujours décoratif; M. Bischoffsheim, qui semble trouver le Bruneau de digestion malaisée, et l'illustre monsieur Coquelin aîné ; beaucoup de musiciennes du grand monde, heureuses de constater que l'ex-intransigeant du Rêve massenetise, aujourd'hui, à leur usage, mais un peu craintives

en considérant les cheveux révolutionnaires de Gustave Charpentier, qui signe la critique de VAttaque du Moulin à la place de M. Bruneau, empêché. On mç montre aussi de fort jolies personnes appartenant à l'art dramatique, à l'art musical, ou à des cluhmen que ma discrétion bien connue m'empêche de nommer : Mesdemoiselles Ludwig et Bertiny, Rachel de demain, Amel qui salue au passage, dans le premier acte, pas mal de vieilles chansons utilisées par le collectionneur des Lieds de France ; Sibyl Sanderson, venue, n'est-ce pas? pour applaudir le très brillant début de mademoiselle Leblanc ; Régine Ferney, idem Martial, et Suzanne Devoyod — peste, ma chère, comme vous voilà mise ! — plus fraîche que les roses de son corsage.

Le sujet, vous le connaissez ; l'envahisseur attaque un moulin ; on le reçoit à coups de fusil, et le belge Dominique, en particulier, tue beaucoup de monde aux ennemis ; alors on fusille le meunier son beau-père. U y a des tas de thèmes, celui de la Terre de France qui court dans tout le prélude et reparaît au troisième acte, dit

par un hautbois, celui qui symbolise les fiançailles du belge et de M^^^ Leblanc, un motif du moulin (pas fameux), un autre qui caractérise la Guerre, maudite avec une fureur inutile mais communicative par la vibrante Delna ; il y a enfin une sentinelle qui raconte des calinotades accompagnées d'arpèges, un couteau qui tue ce factionnaire mélomane, un thème dudit couteau, et plusieurs inventions scéniques d'un bête à couper avec le même couteau.

J'ai trouvé charmant le premier décor : la cour du gai moulin que font tourner les eaux chanteuses de la Morelle ; dans les bâtiments, un cellier qui, mieux partagé que la partition, a une grande ouverture ; un orme sous lequel M. Gallet attend les rimes riches. Et de jolis costumes du commencement de la Révolution, et des figurantes en jupes roses, fichus à la Marie-Antoinette, dont la ronde et les chansons courent, en rythmes d'une agreste franchise, autour de Françoise, délicieuse sous son voile.

Plus réussi encore, le décor du second acte : une vaste pièce saccagée « avec un mobilier de csumpagne », dit le programme.

qui a le calembour facile. Les balles ennemies ont ébréché les plats peints sur le mur, et crevé la toile de fond. Tout le monde est triste, le meunier plus que les autres, parce que le compositeur lui a con* fié une phrase d'intonation terriblement ardue : Qui nous eût fait prévoir ce grand deuil du pays, semée de casse-cou dont l'artiste a fait, du reste, tout ce qu'il bouvet ; ce n'est pas à dire que M. Bruneau ne connaisse pas les bons auteurs; une phrase du courageux flamand Dominique : J'ai fait selon mon cœur^ le prouvera aux chercheurs qui ont quelques minutes à perdre et une partition du Roi d'Ys.

Tonnerre d'acclamations après la Rêverie à la fenêtre (dédiée à messieurs les élèves de l'Ecole forestière), où le condamné à mort éynumère toutes les essences des arbres qu'il a connus : La nuit va bercer les grands chênes... Que ce soit sous tes pins, tes frênes, tes ormeaux, etc ; poésie de derrière les fagots que M. Gallet a dû bûcher pour montrer à ses détracteurs de quel bois il se chautfe ; quant à la musique de cette grande romance, les Choudens fe-

ront bien — je suis moins chiche de mes conseils qu'eux de leurs partilions — d'en publier une transcription baissée d'un demi-ton, parce que jamais les tapoteuses qui se pâment à ces roucoulements ne sortiraient de leurs six dièzes. M'^° Leblanc enthousiasme la salle avec l'aimable arioso des Souvenances, où chante le violoncelle, où les harpes aériennes s'envolent.

Il se distille, dans les couloirs del'Opéra- Comique, plus de méchancetés en un soir qu'il ne s'en dit au promenoir de notre Cirque en un an : et sur cette sentinelle munie apparemment d'un fusil-harpe : « Portez harpe ! » et sur la déception causée aux partisans du Rêve par Bruneau-le-fileur;et sur ce moulin qui voudrait bien ressembler à celui de « la Galette », et sur un vers du livret : Frère^ nous te ferons de belles fuiLéraillesI que Victor Hugo, s'il l'avait connu, aurait peut-être demandé pour ses Chants du Crépuscule, probablement afin de l'enclaver dansjl'Ode à la Colonne, sans doute à la deuxième strophe.

24 novembre 1893.

Le concert du Châtelet était plutôt assommant, mais pas mauvais d'exécution, dût cette constatation vous surprendre ; rien de saillant, sauf les abois d'un contrôleur hydrophobe qui, le poil hérissé, gronde avec fureur au nez des abonnés assez imprudents pour lui demander des programmes. Mis en joie par cet intermède cynique, Adolphe Jullien s'installe sur un strapontin à côté de Gabriel Fabre, collaborateur de Texquis japonisant Régamey ; Carolus Duranse carre dans une loge, Henri de Weindel caresse sa barbe d'or, Paul Masson grimpe à l'amphithéâtre, avec, dans sa poche, le manuscrit de Dieu d'après des documents nouveaux ; on s'installe, on se mouche, on commence la crâne ouverture (Je Benvenuto Cellini. Le Borne jouit.

Ce Berlioz avait tout de même plus de vigueur que Widor ! Uallegro deciso, hardi et lier, qui caractérise le fougueux artiste vaut, à lui seul, l'œuvre entier de cet organiste pour mondaines (organum tnundi) ; et comme il court à travers l'ouverture, — à travers l'opéra, — nuancé de mille teintes orchestrales, transformé avec une prestigieuse habileté qu'une demi-douzaine de jeunes wagnériens, ou se croyant tels, devraient bien ne pas se donner le ridicule de contester ! Après la phrase d'amour de Teresa, qui chante sur le murmure infiniment doux des violoncelles, le thème grandiose du cardinal : a A tous péchés pleine indulgence I » est exposé par la basse qui représente ici ce prélat assez peu rigoriste pour couvrir de sa robe rouge le rapt à main armée, l'assassinat, toutes les fantaisies qu'un orfèvre ne serait plus, à notre époque ben venuto à commettre impunément.

Curieux spécimen de l'art d'accommoder les restes, cette Symphonie, d'ailleurs agréable, de Lalo ! Dans le finale, la meilleure partie, un thème se promène qui est allé, depuis, faire un petit tour chez le Roid'Ys.

Quant au scherzo, où les bois, ingénieusement, babillent, — unboisbillage, quoi ! — ce n'est qu'une réduction de certaine peinture à la Fiesque ; attendez, ce n'est pas tout : après avoir représenté, dans cet opéra, une danse avec entrée de conjurés, le complaisant morceau devint, dans le triste Néron hippodromatique, un chœur de chrétiens livrés aux bêtes. Cette symphonie à transformations fut exécutée pour la première fois (le programme d'Edouard a oublié de le mentionner) à l'Eden, par le Patron. Ah .'c'était l'année des symphonistes : Lalo, Chausson, Saint-Saëns, d'Indy, Franck, — je ne les nomme pas par ordre de mérite...

La première partie du concerto de Widor est rasante et quelconque, la seconde rasante et religieuse, la troisième rasante et cynégétique ; les idées sédatives de ce morceau au bromowidorure de potassium plongent tout Tauditoire, sauf l'impavide Eymieu, dans une délicieuse somnolence : Maréchal dort, Taskin ronfle et Diémer lui-même, exténué, joue par-dessous la jambe, à la paresseuse. Félix virtus wi-

dormitiva! s'écriait Alcantér de Brahm « arriviste » et latiniste. Béni soit ce sommeil réparateur, dirai-je, après les sensuels fragments à'Hérodiade, après ce jirélude où les harpes frôlent, aguicheuses, où les violoncelles se pâment, après cette danse abdominale des Phéniciennes, bien conduite, bien jouée, bien polissonne, bien dangereuse pour la moelle épinière, semblait dire Fernand Bourgeat, inquiet.

Il avait l'air si ému, le pauvre monsieur chargé des cymbales, chargé de la grosse caisse, chargé du triangle, chargé de famille aussi, peut-être, que je ne mentionnerai pas le tzing / inconsidéré dont, au cours de la marche du Crépuscule, il ponctua le thème des « Malheurs des Waelsungen » gémi par les cors. Si la trompette pouvait souffler avec plus de vigueur la fanfare de Tépée, elle me ferait plaisir.

Au Cirque, de frénétiques acclamations saluent la péroraison de la Symphonie en ré mineur de Franck, où les thèmes de

l'œuvre s'exposent tour à tour sous une pluie étincelante d'arpèges, et s'enchaînent, et se fondent, et jaillissent, combinés en une explosion triomphale. Trois rappels ; tous les franckisles exultent, et les autres aussi : de Bréville et Bagès, Tiersot et Gabriel Marie, Kerval le sourcilleux, Chansarel, Duteil d'Ozanne, Bachelet, Théodore Reinach, Ganne-la-Victoire, le trio violoncelleux Galeotti, Liégeois, Bourgeois, les deux pleyelistes Pfeiffer et Leroux, etc. Pour se mettre au niveau de l'enthousiasme ambiant, un lustre s'enflamme, comme Poujaud lui-même. Il ne reste plus guère de bravos disponibles pour mademoiselle de Gré, — contralto azuré — dontlamassenelade, une Pensée d'Automne^ dirai-je glaireuse? n'est certes pas de ces morceaux qui se font applaudir de Gré ou de force.

26 novembre 1893.

Depuis la première de la Damnation de Faust, — c'était à rOpéra-Comique, quatre ans avant la naissance de mademoiselle Rosita Mauri, « fillette encor nette en cornette », — depuis le 6 décembre 1846, disje, il ne s'est guère passé de semaine sans que M. Colonne ait conduit cette œuvre inégale et puissante ; il Ta dirigée, ce soir, une fois de plus, et une fois de plus, elle a fait recette ; la salle de l'Eden regorgeait, non de gens connus (tout le gratin était embrigandé aux Variétés), mais de mélomanes pas pressés qui sont entrés en faisant la causette, à la papa, doucettement, jusqu'à ce que commençât le choeur de Pâques, hurlé sinistrement par des choristes fétides.

Marguerite, c'était M''« Marcella Pregi

(robe \ieil ivoire) qui doit commencer à savoir le rôle ; je persiste à trouver qu'elle dit avec une netteté trop prégise l'admirable récitatif en do mineur^ oppressé, plein de trouble naïf, Es ist so schwûhl^ qui précède le lied gothique, — point bissé, tiens, tiens ! — En revanche, compliments à l'orchestre pour sa puissante explosion, sous le récit du rêve, de ce chant passionné, qu'on retrouve plus tard dans l'air du Lâchage, mais alors enveloppé d'une pénétrante mélodie confiée aux violons, avec dessins de cors anglais ; ces strophes, la Gretchen des Grands-Concerts les a détaillées non sans art, mais sans charme, sans comprendre, ou du moins sans faire comprendre Tangoisse presque délirante où se débat la pauvrette, pleurant « les caresses de flamme» qui ne la brûleront plus, ce pendant qu'aux soupirs de la délaissée répondent, seuls, les chœurs des lansquenets derrière les cuivres de la retraite qui s'éloigne, et la gouailleuse chanson latine des Studenten gonflés de bière. Si vous aviez été, ô sage mademoiselle I aussi souvent abandonnée que le fut la trop sensible Ou-

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vreuse dont vous affectez de mépriser les conseils, vous sentiriez mieux ces détresses, et cespizzicali des violoncelles, pressés et lourds comme de grosses larmes, et ces plaintes où les violons et les altos divisés serépondent, et cet extraordinaire soi dièze iinal, troublant la tonalité de fa, tout seul, comme un sanglot.

Faust-Engel, lui, se donne tout entier, dans la foudroyante apostrophe à la Nature, et de sa voix immense, inaltérable et fîère, il couvre les déchirements de la tempête orchestrale, les traits grondants au plus profond des contrebasses, les terrifiantes rafales des cuivres ; après la sauvage modulation panthéiste que vous savez... Forêts^ rochers, torrents, je vous adore /... après le cri déchirant où s'exhale son désir jamais assouvi, après ce la aigu que le ténor lance avec une si belle vaillance, sa voix retombe enfin, désespérée, mais, Dieu merci 1 sur l'it^zèze tonique. Ce n'est .pas trop d'un tonique pour se remettre de telles fatigues. Dire qu'on l'a bissé ! C'est cruel ! Dans son enthousiasme, un musicien des hauteurs a flanqué au milieu du Prélude deux énormes

coups de tam-tam que Berlioz n'avait point prévus, j'imagine.

Bis pour la Marche hongroise, la valse des Sylphes, la sérénade de Méphisto (où Lorrain n'est que passable)'. Quel vacarme ! Ils ont bissé partout 1

Plus qu'un mot ; sachez que, dimanche prochain, rue Rochechouart, a lieu le Deuxième Grand Concert d'Harcourt. On entendra la Symphonie en ut mineur, de Saint-Saëns, et le bon Gigout tiendra l'orgue : mesdames Leroux-Ribeyre et Eléonore Blanc chanteront* du Chabrier; Risler en jouera sur un pleyel, et la Conférence sera faite par Catulle Mendès. Pour n'y point assister, il faudrait être lourdement bête.

1"' décembre 1893,

Ah I ma bonne, ma chère, quel encombrement! quelle journée chargée! (si je recevais des lettres comme elle, au moins 1) 11 faut grimper rue Rochechouart, où la conférence de Catulle Mondes déchaîne des tempêtes d'acclamations, puis redescendre au Châtelet, où Colonne »ucre Marie-Magfdeleine, et arriver chez nous avec un retard scandaleux, mais encore à temps pour faire une révérence à Saint-Cère qui s'esquive, entendre les bassons nasiller le si initial de la Symphonie d'Indyque sur un chant montagnard français. Au fait, pourquoi français ? Ce thème cévenol pourrait sans inconvénient être qualifié alpestre; ça n'a pas de nationalité, les chants montagnards, pas plus que les chands d'habits. Mais je vous détaillerai

tout à l'heure ce que je me contente ici d'Indyquer.

Laissez-moi d'abord vous dire que le Massenet fut exécuté par Edouard avec une certaine pompe, pompe à double effet, puisque, refoulant le public loin de l'Eden- Dereribourg, elle l'aspire violemment à rintérieurdu Châtelet; public nombreux; rares bravos, surtout au début: choristes alarmantes; Lorrain-Judas pas capable de donner le la grave de V Univers fappartient (triste, triste !); mademoiselle Nardi, plus décolletée que Nardi dernier, fait bisser les petits couplets de Marthe; la belle Magdaléenne Pacary a des manches courtes en pongès; Engel-Jésus détaille le Notre Père du deux avec un art infini, de manière à m'ë Pater (iioster). Reyer était là, comme par hasard ; Eymieu ronflait.

Jamais de ma dégrafée de vie, comme dit une de nos collègues, ex-danseuse qui a beaucoup rôti le ballet, jamais je n'entendis plus belle interprétation de l'éblouis^

saiite suite en trois parties sur un seul motif orograpliique écrite par Vincent (avec quelle maîtrise !) pour orchestre (le nôtre) avec piano principal (quel Pleyel!) Jamais les mouvements ne furent plus sûrs, l'allure générale plus nerveusement pittoresque, le coloris plus intense ; jamais, même aux jours glorieux de mars 1887, alors que le patron offrait la virginité de cette œuvre aux abc5nnés de l'Eden... avec le premier acte de Tristan... et que l'ami Bellaigue vitupérait les incertitudes du développement, déplorait l'obscurité de la seconde partie, et regrettait la Dame blanche. La loge des Bonnières semble enchantée, où l'on admire Poujaud le ténébreux, le très délicat poète Henri de Régnier et Ferdinand Hérold, disciple de bon vouloir ; Gaupillat applaudit comme son ami Bruneau, Tattaqué du Moulin, comme le critique wagiiérien de la Libre Parole, toujours prêts à grimper dans les Aubans du V aisseau- F antôme ; comme le blondulant Stiegler, voisin d'A. Sorel (A = Albert, non Agnès) ; il nous manque pas mal d'habitués, car plus d'un, pour applaudir Men-

dès à Montmartre, comme un dard court ; mademoiselle Devoyod, à peine VHéroïque terminée, s'enfuit, et Le Borne la remplace, meilleur compositeur, sans doute, mais inférieur, comme plastique, à la gracieuse fugitive.

Sur des tenues du quatur con sordiniy le cor anglais du pâtre Dorel fait entendre le chant montagnard; puis, c'est aux bassons d'apporter un thème, sur des arpèges ciselés par madame Jossic, qui Texpose, avec autant de netteté, tout autant, que faisait, jadis, mademoiselle Jaeger. Hommage à Reine, pour ses sons bouchés, quand le lied cévenol soupire aux cors, et à van Waeffelghem dont l'alto le murmure avec tant de pénétrante douceur, et à tous nos musiciens qui le savent faire jaillir de ce prodigieux Finale en forme de valse tourbillonnante quand le rythme galopeur à trois-huit se hache d'insidieuses mesures à deux-quatre, même à deux-huit^ où j'aimerais voir patauger Colonne.

C'est un cocasse et presque lubrique cauchemar musical cette Valse de Méphisto, de Liszt; l'orchestre montre d'abord, dans

le cabaret d'un village allemand, un danseur tournoyant avec sa Allasse tôt grisée par d'ardentes paroles, puis le couple s'enfuit vers la forêt complice. L'auteur du poème estLenau, mais l'orchestre est leno (il faut bien parler latin pour faire entendre certaines choses !) Sur un fouillis de rythmes d'une sardonique et basse gaité, je ne sais quel emportement lascif brame... "Suffît ! Si le père Bérenger La Pudeur était venu au Cirque aujourd'hui, il aurait pu en cuire au Patron !

On sort ; je fais une risette ésotérique à Mallarmé, j'embrasse les éditeurs Durand, venus à dessein d'applaudir Houfflackdans le Prélude raccourci du Déluge, et je tourne le dos à leur confrère Hamelle qui, pour avoir droit à mes bonnes grâces, aura bon besoin de s'Hamelliorer.

Dimanche, 3 décembre 1803. -

« Nous l'avons eu, votre Charles charmant! Il a tenu dans notre Cirque... » Ainsi débute sur l'air du Rhin allemand la lettre que m'envoie une collègue lyonnaise du cirque Rancy, toute fîère d'avoir contemplé le Patron « autoritaire, impeccable et grassouillet », et autour de lui, notre incomparable orchestre, galamment accouru sur la demande des « Femmes de France » ; paraît qu'on les a lorgnés ferme, nos exécutants: « roses frimousses d'éphèbes », — ça doit être le bruyant Bretonneau ; — « visages corrects de jolis garçons » — Lederer sans doute ; — « joues empourprées » — à toi, Dorel ! — « faciès aux élégantes pâleurs w, — je parie pour Houfflack, — etc., etc. L'ouvreuse lyonnaise n'a pas tardé à reconnaître le don du comman-

dément de Lamoureux Ténergique. Oyez:

« Moins amène que notre Auguste, votre Charles ! Ah I son bâton n'est pas qu'un symbole ! Les contrebasses, sournoises, ne lui faisaient point face; il a couru, entre deux chefs-d'œuvre, rectifier leur position, et vertement, ma fille ! Un chien fourvoyé sur la piste s'est enfui avec des hurlements affolés, brûlé par le feu de ses regards foudroyants ; et moi-même, qui m'attardais, gracieuse, à des offres de petits bancs, il m'a terrorisée d'un Psst l dont je tremble encore. Ahl Patron, quelle méchanceté^ mon belin !

» L'exécution, une merveille. Tout l'orchestre dans la main du Maître, dans le creux de sa main. Des finesses à se pâmer, des murmures de rêve mourant, et des explosions puissantes, « à ne plus Santander » disait un Espagnol. A peine, dans le « poco Sostenuto » de la Symphonie en la, quelques mesures un peu flottantes. C'est ensuite la puissante 7a/se, rauque et lascive de Méphisto et le cher Peer Gynt, ce bijou Scandinave, fin comme un article de Paris. Après la sanglotante « Mort d'Ase », quelle

résuiTection gaillarde alors que, dans le frisson des sistres (huml sistres ?)la « Danse d'Anitra » s'éveille et se trémousse 1 Mais vous n'êtes point folle de Grieg, pardonnez ces ferveurs provinciales.

» Et voici que, tout en chantant, l'orchestre monte au Venushergy parmi le vol des baisers, les cris d'amour, les pâmoisons, tout le déchaînement des voluptés caressantes ou furieuses. — Dorel, dans le prélude de Tristan, a soupiré sa plainte avec beaucoup de grâces, et presque trop. — Au tour des cuivres : ils clament la C/ievauchée sauvage et divine. 0 ma poulette, j'en ai la chair de poule! Ces Walkyries m'épouvantent délicieusement, et j'ai senti passer sur les cheveux fous de ma nuque le vent farouche de leur course, comme un baiser qui mordrait.

)) Onze heures : avec deux danses de Brahms, plutôt connues, mais dont j'apprécie encore, chère Ouvreuse de Paris, les balancements et les heurts voluptueux, le Patron clôt la séance, brièvement salue sans sourire, et sort, pressé de reprendre le train. »

Hé ! hé 1 elle a du bon, cette petite L5:onnaise. Et ne pas insérer ses noies eût été lui faire un vilain gnafron.

7 décembre 1893.

Le patron joue le d'Iiidy avec une perfection telle que l'auteur reconnaissant de la Symphonie montagnarde eût désiré, en retour, faire exécuter par V « Association artistique de Valence » — la Valence 1 la belle Valence ! — quelque œuvre de Lamoureux ; malheureusement, la modestie rougissante de notre cher capellmeistercompositeur refuse même les propositions d'Iiamelle. (Dire, pourtant, que cet éditeur savoureux, dans une explosion — à l'Hamellinite — d'enthousiasme, a offert de lui publier sa grande marche funèbre Cirque vos non vohis, gratuitement: « A Toeil, mon bon Charles ; vous n'aurez qu'à m^en prendre cinq cents exemplaires au prix fort, payables d'avance ; ce sont les conditions que je fais aux jeunes d'avenir ».)

Bourrelé d'Indy cibles regrets, Vincent le Cévenol s'est rabattu sur l'Ecole russe et, il a dirigé dans la salle du Grand-Théâtre Valencien, avec un de ces succès auquel toute la Drôme adhère, la Cavatine à cinq galons du colonel Cul, et plusieurs œuvres septentrionales dont on a goûté la slavéhémente Bojétsaracrânerie, entre autres VIdylle orchestrale de Glazounow où les tenues obstinées du cor, se répercutant en sons clairs au-dessus de vagues et troublantes harmonies, semblent un dernier rayon de soleil dorant encore les nuages tandis que la plaine enchiffrenée s'abîme dans les brumes de cerveau.

... Donc, le Patron conduit comme un dieu la Symphonie sur un « chant montagnard » d'abord exposé par le cor anglais du rose Dorel qui sait en faire valoir l'originalité rêveuse, puis par la flûte de Bertram aux cheveux diaboliquement touffus (déjà de Bréville sourit avec béatitude, Poujaud se penche par-dessus l'entrée, au risque de choir, pour mieux ouïr, et René Benoist réfléchit à poings fermés). Ensuite un basson s'empare de la phrase orographique ; une

clarineUe la pleure à son tour et la cède à madame Jossic qui la triture nerveusement sur l'ivoire de son Pleyel pour la rétrocéder au cor solo de Reine, et enfin à la clarinette basse. Quand il a suffisamment passé par ici, furet orchestral, le chant cévenol, Mesdames, la flûte soupire, fiancée au cor selon le rite verlainien, un thème nouveau, une caresse, en si pour elle, en do bémol pour la harpe, — chacune a sa petite armature personnelle, ça flatte, — mademoiselle Taxy détache ses notes avec une vigueur qu'aurait enviée le roi David, si bien que le ridicule suspendu à son pupitre se balance à trois temps, suivant le rythme (une noire vaut 96), tandis que le piano fait entendre des batteries légères — iJu quatre-vingt de campagne, murmurait un officier d'arti — et que nos incomparables violons, Houfflack en tête, chuchotent des triples croches, archipianissimo. Oh 1 les sonorités exquises de la harpe et du piano échangeant des arpèges par mouvement contraire comme s'il en pleuvait I Oh î les sonorités moins exquises de l'horrible mélange d'instruments, violoncelle, hautbois

clarinette basse, cor (tant pis si j'oublie quelqu'un de ces dévorants), se disputant entre eux les lambeaux meurtris de la mélodie initiale, reste affreux du thème cévenol. A ce moment, j'ai vu le proprio de la jRevue hebdomadaire tourner des yeux inquiets vers les frères Tannery dont l'attention satisfaite a rassuré cet ancien X, bientôt rasséréné tout à fait par le charme étrange des trémolo en sourdines qui, page 39 de la partition du Patron (on a de bons yeux), bruissent mystérieusement aux violons, aux altos et aux violoncelles divisés, — divisés pour régner. J'en aurais encore long à vous dire sur les deux autres parties, et même sur la première où je n'ai pas seulement eu le temps de vous signaler un thème assez animé, franc, net, martelé et cévenoloïde. Mais quoi 1 le public distrait ne songe qu'aux bombes ! Je m'en suis plainte au secrétaire de la Revue anarchiste, placé aux premières, le compagnon Chatel, qui m'a consolée de son mieux, tout en me déclarant que les explosions ne lui déplaisaient pas. Des coups et des douleurs on ne peut disputer.

LA MOUGHK DES^ GROGMES 75

On applaudit copieusement Lamourcux, après le vertigineux finale d'Indyque, celui que VArt musical croit à six-huit et dont les dernières pages m'ont plutôt semblé écrites à deux-quatre^ bien que le piano s'obstine dans son joyeux rythme à trois temps qu'il ne veut pas quitter avant les grands accords de la fin en soî, auxquels l'orchestre réplique par d'inattendus mi bémol, histoire de rire. Tonitruante ovation après le Waldwehen^ le Walkûvenritt les Meisierssenger von Nûrnberg et le Fliegende Hollaender, malgré un couac dont Hlie, Amie et Joly frémissent. — Dans la salle, les Durand qui éditent et le Duran qui gaigne avec ses pourtraictures moult carolus ; Diémer, semblant quelque marquis poudré à frimas ; Paul Masson, penseur bouddhiste, l'Yoghi de Maupassant de Tapophtegme fin-de-siécle. Et puis un Cyrard, deux élèves de Bleau, des collégiens joufflus (potache de santé, dirait Blowitzj, un prêtre, un cabot de riz-pain-sel, un logis de cuirassiers, tous ces uniformes empêchent notre Cirque de le paraître.

Au Châtelet, Colonne exécute la. Damnation de Faust; il me semble que j'ai déjà entendu ça... Il bisse tous les morceaux, sans provocation de la part du public ; alors celui-ci, trouvant la fête trop prolongée, s'esbigne avant la fin ; et les berliozomanes pas pressés île dîner hurlent : « Assis ! Chut ! Silence ! » avec un tel fracas qu'ils couvrent la voix des choristes : c'est toujours autant de gagné. Pendant l'entr'acte, Alcanter de Brahm pose sur l'estrade, à côté du violoniste Roillet, une pile d'exemplaires de l'Arnuis^e, destinés à l'orchestre. S'il procède ainsi chaque dimanche, l'édition finira par s'épuiser.

P. S. — Pendant la « Marche funèbre » de Vlléroïque personne ne se trouve mal ! Les bonnes traditions se perdent.

10 décembre 1893,

Le petit théâtre de la petite Galerie-Vivienne vient d'effectuer sa petite réouverture avec un petit spectacle auquel assistait un petit public.

La nouvelle direction nous promet de faire défiler sur cette scène exiguë, l'un après l'autre, les opéras-comiques vieillots dont furent charmés nos aïeux. Jean de Paris ouvrait la marche, hier soir, gentiment joué, gentiment applaudi. Derrière lui viendront la Tante Aurore, et Fanchon la Vielleuse, et Camille {ou le Souterrain) et toute la procession de ces beautés ancestrales dont les grâces fanées consolent M. Arthur Pougin et quelques professeurs de piano, en province, du succès (i malsain » que Ton veut faire à ce chaudronnier de Wagner.

Pour attirer les spectateurs que n'allécheraient point suffisamment ces exhumations, à chaque antiquité sera jointe une nouveauté menue ; telle la gentille opéretteprologue de notre confrère Lénéka, Vieil Air, Jeune Chanson, qu'on applaudissait hier soir, accompagnée d'une élégante partitionnette de M. Francis Thomé.

De la musique de Boïeldieu, rien à dire; si vous l'aimez, usez-en. On la chante, Galerie-Vivienne, avec beaucoup de bon vouloir : Jean ténorise, plein de vaillance, le sénéchal barytonne cotonneusement, et la princesse de Navarre, grassouillette, risque dans son air d'entrée, emmi quelques cocottes — musicalement parlant — des ré suraigus.

D'ailleurs Schumann appelait Jean de Paris a un grand opéra ». Cet Allemand mourut fou.

l^i décembre 1803.

Ah ! ma bonne, ma chère, j'en ai les sangs tournés ! quel aria ! Figurez-vous qu'avant l'ouverture de'Tannhaûser, deux parquets tout ce qu'il y a de bien, un décoré et sa dame, me demandent leur vestiaire ; je leur-z'y donne, mais v'ià-t-il pas que ces gens trop pressés veulent partir après la grande phrase vénérienne en mi, qui pourtant n'avait pas été jouée trop lentement, je vous en réponds! Ils se lèvent, malgré M. l'inspecteur qui se méfiait du coup, patatras! M. Lamoureux qui a la plus fine oreille de Paris, entend remuer leurs chaises, 162 et 164, il se retourne, flanque sur son pupitre un coup à le fendre en quatre et s'arrête. Bien vite, on pousse dehors les audacieux, — sans doute des habitués du Châtelet, — un monsieur crie ;

«C'est des compères! » mais toute la salle rugit «Bravo! » On reprend, on termine, on applaudit.

A la sortie, on ne parlait que de cet incident, d'ailleurs renouvelé trois ou quatre fois chaque année; le D' Pelet, filleul du Néerlandais Heitner (venu aux frais du gouvernement espagnol étudier l'exécution de la musique allemande en France), s'affirmait enthousiaste de la vigueur patronale; il est vrai que nous le choyons toutes^dans notre Cirque; ainsi je lui avais fait quitter son promenoir pour l'installer aux premières oii H y avait quelques vides provenant, je pense, du Faust schumannesque célébré au Concert-d'Harcourt. D'ailleurs tout le monde semblait de l'avis du docteur : Adolphe JuUien, doublement satisfait, puisqu'on lui avait servi une Symphonie de Brahms et un acte d'énergie, Bourdel résolu à faire commenter le fait par Dukas dans sa Revue hehdomsidaire, Leroux intéressé à ce que notre public conserve des habitudes de docilité silencieuse (d'ailleurs madame Ribeyre est de celles qu'on n'interrompt pas), Saléza marri que les spec-

lateurs de l'Opéra ne soient pas dressés comme ceux du Cirque-d'Eté, CœliO'divi féroce dès qu'on parle de Wagner sans se mettre à genoux, des Rotours aux moustaches de Brenn opinant comme les personnes du sexe, toujours férues des gars à poigne, madame Pierson, en velours violet, une Anglaise aux cheveux anarchiquement épars, et l'érémitique comtesse Viviane de Brocelyande.

Après la puissante introduction du troisième acte de Lohengrin, crânement enlevée (notre trompettomane était cramoisi à force de pousser des ré)^ on entame la deuxième Symphonie de Brahms; le public a de la peine à y mordre,- bien que le compositeur hambourgeois, pour égayer un peu la première partie, y ait intercalé ce motif de la Mascotte, dont les retours amusent : « Mon cher, que vous êtes naïfl » Reine fait des merveilles, et son co-cor Boiivoust desgaffes; délicieux effet de sonorité quand, à la fin du morceau, les bois chantent sur des pizzicati à contre-temps de toutes les cordes ; les gracieusetés de VAl' legretto ont été mieux comprises, ainsi que

le finale, exécuté en perfection ; mais, pendant l'Adagio, ils dormaient tous du sommeil de l'ignorance, et pourtant nos violoncelles s'exténuaient à noblement dévider leur grande phrase initiale ; Paul Masson — jaloux des lauriers cueillis par son homonyme — rêvait d'un Frédéric II et les hommes; Chassaigne de Néronde somnolait sur Tépaule de René Benoist ; Chabrier songeait à Gwendoline, et Maurice PoLtecher à la République française ; Joly se désolait de voir madame Héglon substituée à madame Moltl; moi, je m'en consolerai vite, mon vieil ami!

George Vanor conférencie, mentalement, sur les Ames solitaires.

Bien mise, la remplaçante : jupe de satin noir bordée de guipure blanche, retenue par des choux de velours bleu pâle comme les manches; corselet de guipure blanche ; gants noirs cerclés de bracelets ; diction excellente ; broche saphir et diamants. Cette ballade de Victor Hugo musiquée pour orchestre et timbales principales a ravi l'éditeur Durand et son voisin Charles Miilherbe^ barbe d'argent et

barbe d'or : je voudrais bien savoir pourquoi Saint-Saëns a prosodie : « Pour porter les ten... dres messa...a...ges! »; charmante entrée de harpes avant la strophe : « Mes sœurs, à vous parer si lentes » ; belle explosion de cuivres au défilé des timbaliers ; Bretonneau cymbalise éperdument ; succès. Quant à Tair d'Orphée, Gluck disait :

« Changez-y la moindre nuance d'accent, vous en ferez un air de danse. » Nous faillîmes danser. Mais le triomphe du Waldweben emporte tout. Hurrah pour Wagner!

hurrah pour Lamoureux ! c'est deux lapins.

Au Châtelet, la Damnation de Colonne ; madame Pacary au balcon, les chœurs paradisiaques glapissent des notes infernales; l'arriviste Alcanter de Brahm est tenu en laisse par une dame arrivée.

11 décembre 189 k.

Savez-vous bien que, dimanche 17, madame Héglon avait fait un tour de force en lançant impromptu, au gosier levé, auf gut Gluck (Christophe-Willibald), la plainte d'Orphée ? Les délicats — si malheureux ! — avaient constaté une fâcheuse incompatibilité de mouvements entre l'orchestre de notre Cirque et la cantatrice; est-ce le lapin-Lamoureux qui avait commencé? estce l'Héglon? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que rien n'égala la douleur de l'expropriétaire d'Eurydice quand le patron lui demanda, trois minutes avant le concert, de remplacer madame Mottl-Standhartner, aphone pour avoir poussé des cris trop persans dans le tristanesque Fûrst und Saenger, de son capellmeister-compositeur de mari. Hier, grâce à quelques répétitions

conciliatrices, tout désaccord avait disparu et l'exécution était d'une homogénéité que je qualifierais de minisLérielle si je désirais .être palmée académiquement le l®'" janvier. Quant à la Ficcncée du Timbalier (robe princesse bleu pâle recouverte de tulle brodé, avec pli Watteau), je goûte la tendresse de sa voix, et son explicatif sourire, à la première modulation de mi bémol en sol : « L'un d'entre eux est mon fiancé ». Le timbalier Larruel a bigrement chaud.

C'est une véritable première audition que celle de la Chasse troyenne de Berlioz, non seulement pour nos habitués, mais aussi pour le public des théâtres de musique, car la plus grande indulgence que l'on puisse montrer pour la criminelle a reprise » des Troyens à l'Opéra-Comique, c'est d'oublier ce déplorable fait divers. Le Patron songe à nous confier les rôles de nymphes. — Maurice Lefèvre, J.-L. Croze, le chansonnier Ferny, le major Heitner, le caissier du Diable-au-Corps belge réfugié à Paris, Auriol et Rivière de la chatnoiresque Vie drôle^ Clairin, le Brazilien Romain Coolus, le rampiste Alphandéry et les éditeurs Du-

rand, père et fils, se sont fait inscrire hier par Chevillard, pour jouer les satyres. -^ Ça sera gai, surtout si on baisse les lustres. Quoi qu'il advienne ou qu'il arrive, cette pantomime des Troyens est étonnante, réserves faites sur la bizarrerie de la conception et le choix des moyens qui l'expriment. Le début, qui figure aux imaginations bien douées un lever de soleil dans une forêt vierge de l'Afrique, est d'une couleur à la fois charmante et grandiose, et la chasse proprement dite, avec Torage qui l'interrompt, ne ressemble pas, je vous jure, aux bêtises cynégético-tempêtueuses que pondirent tant de musiciens estimables et décédés, moralement ou matériellement, Guiraud, Duvernoy et Scie. Si j'en crois le programme, pendant que, dans la grotte, Didon et Énée oublient Sichée, complètement, un Sylvain tient la torche ; en ce temps-là, il n'y avait pas de chandelle. L'ouverture de Tannhseuser est menée avec une furia si française que le Patron en déchire sa partition. Raymond Bouyer s'esclaffe.

Au Châtelet, Damnation de Faust ^ n** 69, L'exécution a marché bouci boula.

J'estime fort M. d'Harcourt, assez courageux pour monter à grands frais le Faust de Schumann, assez intelligent pour comprendre que des conférences de Mondes attireront toujours le public, assez naïf pour confier la rédaction de son journal-programme Do, Mi, Sol, à un styliste montépinard, qui narre Thistoire de Schumann dont « la vocation entendit les concerts de Moscheles », etc., etc. Il coule dans ce Faust des torrents de génie et des ruisseaux d'embêtement ; suggestive conversation de Lémures escaladant celui de la vie privée de Faust pour creuser la tombe de ce maudit, admirable chœur mystique, — Bordes a passé par là — M. Chais dit avec charme, aussi à Taise que chais lui, la pénétrante invocation du docteur Marianus qui s'élève parmi les douceurs des hautbois mariés aux harpes frémissantes ; mademoiselle Brun s'affirme une Margue-

rite vaillante ; raadame Colombel montre du bon vouloir dans le personnage secondaire du Souci (dévolu en 1880, chez Pasdeloup, à madame Rose Caron qui n'a pas mal mené sa barque). Nivelte-Méphisto est un Pater profundus dont la vox est profunda- Conclusion : encourageons d'Harcourt, sans souci des attaques aliboronesques de certains critiques aux longues oreilles, indulgents aux seuls charbons broutés chez Colonne, et que toute nouveauté trouve Rétyfs.

Dimanche 2'k décembre 1893

Pour célébrer son Noël belge, la gothique collégiale de Sainte-Gudule a eu recours à un petit « Fransquillon », Le Borne, dont le chef d'orchestre Fischer a dirigé avec beaucoup de conviction la Messe solennelle. Cette audition, faisait remarquer un journaliste brabançon, est un hommage à la perspicacité de Gounod qui déplorait (suivant M. Le Borne lui-même) la voie où celui-ci s'engageait. Appréciation plus drôlement rosse qu'exacte. Certes, le Credo est haché trop menu^ hésitant, l'écriture des chœurs trop cahotée, l'orchestration trop scrupuleusement wagnérienne, l'allure générale trop flambarde pour une messe, mais le Gloria, est d'une jolie couleur, depuis

l'éveil des pâtres jusqu'au chant des anges annonçant la bonne nouvelle, et le Magnificat a de la branche.

Compliments, Fernand!

26 décembre 1893.

Ce n'est pas un succès, c'est un triomphe. Les gantiers doivent une fameuse chandelle à Mendès et Chabrier ; en ont-elles déchiré ce soir de six et de six et quart, les jolies applaudisseuses de l'Opéra I Jamais, ni à Bruxelles où pourtant le farouche Bérardi effrayait délicieusement les abonnées de la Monnaie, ni à Carlsruhe où Mottl le tristanesque a montré qu'il savait diriger le Chabrier comme le Wagner, ni au Théâtre- Royal de Munich que le parsifallacieux capell-meister Hermann Lévi veut rendre égal au temple de Bayreuth, jamais Gwendoline ne souleva pareil enthousiasme. Ils ont eu bien raison de s'abstenir, les anarchistes dont on nous promettait les explosives facéties ; leurs bombes, dans cette tempête de bravos, seraient restées piteu-

sèment inentendiies. Sujet : Ilarald, le pirate danois, et Gwendoliae, fille du saxon Armel, s'adorent. Mariée de mauvaise grâce par son père, frémissant encore de rancunes anciennes, l'épousée apprend que le soir même de ses noces on a tout préparé pour une surprise de mort. Le signal du meurtre est donné. Égorgés au milieu des fêtes, les Danois fuient, Harald est blessé d'un coup de hache et Gwendoline se poignarde pour ne pas lui survivre.

Les applaudissements crépitent dés l'ouverture, truculente et formidable, traversée par les rafales des trom.bones qui rugissent le farouche appel des pirates danois : Nous sommes les grands loups voraces^ auquel succède, délicieux repos, la douce phrase d'Harald qui, bientôt transformée, de ré bém,ol en ut^ de douze-huit à six-quatre, tonne aux cuivres implacablement. Tout de même (j'en appelle à M. Lamoureux, que j'avais installé dans un excellent fauteuil d'orchestre, du côté des numéros pairs, pour qu'il ne perdit pas une note des trompettes), tout de même à notre Cirque l'effet est plus grandiose encore ; certes, le chef

d'orchestre de l'Opéra s'est tiré à merveille de la périlleuse partition de Chabrier, mais ce n'est pas encore le Patron, pas vrai? Et puis je le trouve un peu trop doux, trop menu ; sous prétexte qu'il s'appelle Mangin, il a quelquefois l'air de conduire avec un crayon.

Le décor du un représente une heureuse vallée de la Grande-Bretagne, auprès de la mer, hérissée de rocs, fleurie de rhododendrons empourprés, et où des maisons de bois non écorcé s'étagent. On voit tout de suite, bien que la rampe soit baissée, que l'action ne se passe pas sous le règne de la gracions Queen que God save, mais aux temps barbares ; et barbares aussi sont les intervalles du chant réveille-matin conûé aux jeunes filles qui seraient excusables de détonner un peu en gazouillant, au- saut du lit, des modulations aussi riches en casse-cou ; par bonheur, le jour se lève, la tonalité de ré se dessine, et une bénigne mélodie, L'air léger où Vaube na,it, rassure les trompes d'Eustache. Annoncée par le hautbois pastoral, voici Gwendoline, seize ans, enrubannée de rose, pleine de grâce et

de Gemuth wagnérien, « sentamentale », dirais-je, si je m'adressais à des lecteurs connaissant bien le Vaisseau-Fantome; les hommes filent vers la mer, et elle avec son rouet, mais triste, rêveusement, effrayée par un songe qu'elle conte à ses compagnes incrédules, et que les auditeurs applaudissent, comme il est écrit, con impeto. Vive curiosité quand les Djnois font irruption, hideux, roux, coiiCfés de têtes de phoques et abondants en phoqualises triomphales ; Harald Renaud, couvert d'une peau d'ours, les bras nus cerclés de fer, déclame avec vigueur ses strophes de guerre, en fa mineur^ si j'ai bonne mémoire, et pimentées de violents la bécarre ; je lui en veux un peu de ne pas respecter davantage le texte de Mondes, mais il a de bien belles notés, dans le haut surtout ; on lui bisse avec frénésie l'élégant arioso : Peut-être l'heure était venue, dont la péroraison est ponctuée de trois notes de harpe la bémol, solj sol bémol, du plus délicieux eifet ; on applaudit avec le même entrain le lied gracieusement mélancolique de la fileuse, et la grondeuse obéissance d'Harald amené, par

les mignardes prières de la suppliante Gwendoline, à filer le Rouet malgré lui (Enoch et Costallat, éditeurs). A ce moment, l'ingéniosité délicate du compositeur a ramené le motif pour ainsi dire prophétique des fillettes saxonnes, chantant, au début de Pacte, la douceur d'aimer un furieux qui s'incline.

Si j'avais un peu plus de place, j'aimerais vous dire combien le Prélude du deuxième acte me semble wagnérien au sens excellent du mot. Ce vieil hypocrite d'Armel réussit à capter la confiance du public comme celle d'Harald, si bien qu'on lui fait recommencer sa bénédiction traîtresse et que, la seconde fois, il émet un si bémol moins pur que Pâme de sa fille, mais perdu dans l'hyménéenne allégresse. Véritable ouragan de bravos après le grand duo d'amour, d'une exaspération de désir qui me rendait cramoisie, surtout quand la blondinette bégayait d'éperdus consentements et se laissait pousser vers la couche nuptiale recouverte de peaux de bêtes, par les traits en tierceschromatiques montant de l'orchestre, tandis qu'un violon-solo s'enlaçait, éperdu

d'extase, aulour des amants pâmés, lèvre à lèvre... ce qu'on pourrait appeler une tenue de lèvres en partie double.

Et je vous jure que je tremblais d'émotion quand toute la salle, debout, réclamait à grands cris les noms des auteurs, frémissante, enQévrée par ce dénouement de splendeur tragique : Gwendoline et Harald mourant ensemble, aux accents magnifiés des thèmes d'amour, devant l'épouvante extatique des Saxons, dans la rouge apothéose des vaisseaux ennemis incendiés qui ne permettront plus aux envahisseurs de regagner ce qu'on appelle, en boucherie, le gîte à Danois.

28 décembre 1893.

Pour enterrer dignement Tannée, j'ai passé l'après-midi du 31 décembre au Conservatoire où l'on psalmodiait trois chœurs ^'Israël en Egypte, extrêmement funèbres. Certes, j'aurais entendu .avec ivresse le Festival d'Indy, mais le directeur du Concert-d'Harcourt, sans doute froissé de mes critiques, — pourtant bénignes, — m'a coupé mon service, me dégageant ainsi... (Froissez I coupez! dégagez I On se croirait salle Mimiague).

Donc, sous la conduite de Taffanel^ bonne conduite s'il en fut, on exécuta en perfection la première jSymp/ionee de Schumann, le larghetto largement, Vallegro animato e grazioso avec animation et grâce. On sait que le choral majestueux de Vandante se transforme pour devenir le motif initial de

BIELIOTHLCA

Y allegro; on sait aussi que, dans le scherzo les gazouillis délicats de la flûte — après le duetto des cors — excitent toujours un frém issement approbateur, et que le bel Hennebains-au-crâne-miroitant en rougit de plaisir.

Les chœurs de Haendel — il serait hasudélicat de ne pas l'avouer — m'ont paru d'un embêtement sinistre et d'une exécution cotonneuse; pendant le premier, qui parle de Grêle, les voix se sont montrées plus grêles que de raison; pendant le second, où il est question de Ténèbres « chassant le jour » (comme la plupart des ténèbres), l'organe des coryphées a semblé ténébreux ; pendant le troisième : « Les peuples seront tremblants », quelques notes furent tremblantes. M. Samuel Rousseau, chef des choeurs, devait être de mon avis, car il tournait obstinément le dos à ses troupes, pour éviter de leur laisser voir son mécontentement, et profitait de cette situation pour jouer de l'orgue à la satisfaction générale.

Pendant qu'on installe un piano à queue je lorgne la salle ; du monde chic, beaucoup ; des littérateurs, des personnages of-

ficiels, des compositeurs, des magistrats mélomanes, Henri Céard au monocle fouilleur, Halzfeld, successeur de Faguet, Sadi Carnot, la femme d'icelui, la princesse Nathalie de Serbie, Francis Thomé, Ambroise Thomas, Lefuel, Lascoux, ah! j'allais oublier Paganini-Reynier et Téditeur Durand qui fait graver un quatuor de Claude-Achille Debussy, dont je vous dirai un mot tout à rheure.

A 3 h. 15 m., entrée de Raoul Pugno-àla-barbe-d'ébène, dont l'interprétation du Concerto en la mineur de Grieg avait déjà, dimanche dernier, fanatisé des auditeurs, pourtant placides (jusqu'au coma quelquefois) ; belle œuvre , plus musicale que pianistique, Dieu merci! d'une élégante écriture, exécutée divinement. Un roulement de timbales; une jolie phrase à quatre temps, dite par la clarinette, puis par le violon, est perlée délicieusement par Raoul qui, du coup, conquiert tous les cœurs féminins ; à 3 h. 18 m., le cantabile en ut ravit l'assistance; à3h. 22 m., bien que Pugno le joue une tierce plus bas, l'enthousiasme s'élève encore ; à 3 h. 24 m., cadence (il le

faut) d'ailleurs agréable, suivie d'une reprise de la phrase initiale revue, corrigée, et « augmentée », — vous m'entendez bien; — à 3 h. 26 m., explosion de bravos, mesdames Roger-Miclos et Clotilde Kleeberg applaudissent avec grâce, la princesse Bibesco avec majesté, Risler avec énergie; l'exécutant se lève, ôte son lorgnon, salue, se rassied, remet son lorgnon, est forcé par une nouvelle salve de se relever, resalue, s'essuie le front, se rassied, et Vadagio à trois-huit commence, avec un murmure de cordes.

A 3 h. 29 m., le clavier frémit d'aise sous une caresse digitale en ré hémoly puis si mon oreille est bonne, en /a hémol majeur; reprise du ton de ré hémoU trille exquis, arpège languide, applaudissements chaleureux. Il est 3 h. 33, le Finale est attaqué allègrement, sur un rythme bien marqué, en la mineur ; une mélodie en /'a, délicatement nuancée, le traverse, et traverse aussi les âmes des dames enivrées ; à 3 h. 40, sur des basses saccadées, batifole presto une petite phrase d'allure gaillarde, en la majeur; à 3 h. 42 résonne le la final, l'en-

thousiasme crève, Pugno s'en va content, est rappelé trois fois. C'est fini. Tant pis! (Direz-vous encore que ma critique manque de précision?)

Puisque ces fragments des Saisons d'Haydn sont insupportables, et récoltent, eu tout, trois applaudissements, pourquoi diable les exhumer? C'est imbécile, cette chasse au lièvre, et ce cerf forcé! Et ces hallali, ah! là! là! Heureusement, l'ouverture du Carucival romain nous réconforte, où le cor anglais expose, avec tant de grâce, le chant d'amour de Benvenuto, dans le trio du un; c'est Gillet qui le joue, doux comme miel, Gillet de Narbonne, quoi!

J'aimerais vous conter le triomphe remporté à Nantes par Alfred Ernst ténorisant lui-même, au débotté, pour remplacer un Siegmund aphone, sa belle version de la Wâlkûre et raflant tous les bravos, comme interprète et comme traducteur (quand je pense que de malveillants imbéciles persistent à me prétendre brouillée avec lui !)

Je voudrais aussi, mais la place me manque, parler d'une première à la Nationale, celle du déroutant quatuor de Debussy,

plein d'originalité et de charme (scherzo aux pizzicati délicieux, finale un peu brusque), mais difficile en diable et dont j'avoue n'avoir pas beaucoup goûté le milieu de Yandante. Ysaye et ses trois mousquetaires l'ont enlevé, malgré les innombrables errerurs d'accidents qui émaillaient les parties, avec une imperturbable assurance (cohtre les accidents). Et d'Indy alla aux étoiles : Veni,vidi, Vincent!

Vous ai-je dit que Colonne jouait la symphonie helvète de Poë (de Bâle) et le Patron le ballet de Krain ?

P. S. — Opinion du facétieux Guigues Talavernay : « Le Finale de Debussy m'a paru confusément adéquat à lui-même, à la différence de l'esprit humain, qui, suivant mon professeur de philosophie, renferme inconditionnellement tous les concepts transcendantaux sans lesquels l'être n'a que la relativité virtuelle d'une essence potentiellement métaphysique. Je ne sais si je me fais suffisamment comprendre, mais il me semble que ce quatuor manquait un peu de tout cela. »

Dont acte.

3L décembre 1893.

Chez Colonne, je vois Maréchal, attiré par la musique de ses deux subordonnés, les généraux Cui et Wallensteiii; je vois aussi Falkeiiberg, attiréparle trio de clavecinistes; Reynier, attiré par Marsick, et Hugues Imbert, attiré par moi, du moins j'aime à le croire. Jadisje vous ai parlé des deux premières parties de la trilogie d'Indyque; attaquons aujourd'hui la dernière.

C'est d'abord un mouvement très large où, pianissimo, bruissent, régulièrement alternés, les accords de si mineur et ré mineur, significatifs de la mystérieuse influence des astres sur la destinée des chefs d'armée de la guerre de Trente Ans, et par deux fois le thème inquiet du héros s'élève à la clarinette basse, puis au cor, troublant ces harmonies astrologiques; soudain écla-

tent en re, pour moduler bien vite, empoignant fouillis orchestral, les rythmes brutaux de la Guerre, sous lesquels, obstinément, gronde la seconde partie d'un dessin que j'appellerai, si Vincent m'y autorise, « fataloïde », pour ce qu'il provient du thème de Fatalité lequel constitue — ah! ne l'oublions point! — la deuxième figure rythmique de la phrase de Wallenslein. (Evidemment, la construction de Jean dé Paris est moins compliquée et M. Francisque Sarcey, fervent adorateur de l'opéracomique boïeldivin, doit rire de me voir empêtrée; je l'embrasse et je continue). Bravo pour l'exposition puissante et majestueuse du thème vraiment grandiose de Wallenstein; c'est . de la musique pour tout de bon, ça, aussi vrai que les cornistes à Colonne jouent comme des marchands de robinets 'déprimés par le piccolo du Lundi. Retour du Fataloïde, puis du chahut belliqueux traversé trois fois par le motif wallensteinien; toute la guerrière agitation de l'orchestre s'apaise, s'endort, et, lente, auréolée d'arpèges, la douce phrase de Thécla, soupirée par une flûte dans le grave,

LxV MOUCUl!: DES CllOCIIES 107

nous trouble; à présent, elle murmure aux violons en sourdine, enlacée aux hésitants rappels du cor qui se souvient d'avoir exposé, dans la seconde partie, en ce même ton caressant de mi bémol, la phrase attristée de Max, jadis généreuse et confiante.

Sempre crescendo e strigendo, les basses s'émeuvent, bouillonnent, font explosion en un imposant maestoso où se peignent l'orgueil dominateur du conquérant et la fatalité qui pèse sur toute sa vie ; brisé, fugitif, un souvenir de Théclas'envole éperdu, et c'est alors le formidable ensemble où, sous les accords sidéraux que vous savez, gronde pour la dernière fois, illuminé par les traits fulgurants du quatuor, l'inéluctable chant de la Fatalité.

Le reste du concert est fourni par le général Oui; des mendelssohneries russes proprement écrites, proprement jouées malgré quelques cui-proquos, pas drôles ; un madrigal du Prisonnier du Caucase n'a pas déplu, celui que le Khan Claeys Aboubeker roucoule, en blésant, aux pieds d'une gente Tcherkesse sa fiancée (amoureuse d'un chrétien sans souci du Khan-dira-t-on)

et dans lequel les différentes reprises du machin oriental en fa, — relevé, à la douzième mesure, de l'inévitable seconde augmentée — sont reliées par des gounodages fâcheusement pommadards. Le début de la première Danse circassienne, après laquelle chacun s'esbigne, ressemble à ÏAveu de Thomé. (3rénéral, vous m'épatez I

Dans une chanson anarchiste de Riche pin, — le (c Porphyre Larton » de la Maison de la Vieille,

Ouvrez la porte Aux petiots qui ont un briquet.

Les petits grincent des dents, Ohé! les durs d'oreille 1 Nous verrons là-dedans,

Bonnes gens, Si le feu vous réveille!

poésie c< flamboyante » comme on voit, Engel remporte un succès qui n'est pas petiot ; en revanche, l'honorable assistance bâille considérablement à la Havanaise, si bien faite, où Saint-Saëns (au piu mosso de la fin), a exigé de Marsick, sur les si dièze de l'orchestre, certain petit si naturel d'un cubain à faire dresser les cheveux d'Ar-

tliur Meyer. N'oublions pas les trois clavecins (c qui sortent de la maison Pleyel » (on fera bien de les y laisser désormais) et sur lesquels MM. Diémer, Niederhofheim (bravo, petit I) et Thibaud ont en vain tenté de faire entendre un peu de Bach, écrasés par le plus hurleur des orchestres.

Chez nous, un passionné des secondes vociféra, traitant M. Lamoureux de « Pasdeloup )), dans le cirque duquel on jouait « mou, honteusement ». Mieux élevé, « le procédé artificiel usité pour imiter le crépitement de la fusillade » a gardé, pendant la Marche funèbre d'Hamlet, un silence du meilleur goût. Albert Montel et Félicien Pascal, O'diteur intérimaire pour le compte de la Libre Parole, en paraissaient navrés; Ernst s'est consolé avec la Fantastique — salade de bals, de prairies, d'échafauds, de sorcières — où, malgré des longueurs douloureuses, d'énormes vulgarités, des harmonies désagréables, laides, irritantes, et des raseries romantiques, il admire l'éclat furieux de la Marche au Supplice, les facéties goyatesques du Sabbat, et huit mesures par-ci et seize mesures

par là, eL un frémissement d'alto, une plainte de hautbois, une note de cor, le je ne sais quoi, enfin, que Berlioz eut toujours et que Joncières (tiens! j'ai oublié de Je signaler au Châtelet) et que Joncières, dis-je, ne soupçonnera jamais, quand il devrait vivre encore soixante ans... (pas de blagae, hé !) Si l'on vous informe que les violons du Patron exécutent quelquefois avec plus de netteté qu'aujourd'hui leur trait de TOuverture des Maîtres Chanteurs^ répondez que vous le saviez déjà.

7 janvier 189 k.

M. Wagner fils, dont le prénom télralogique est Siegfried, vient de diriger, à Berlin, un concert exclusivement composé d'œuvres de son père, c'est un fait acquis. S'est-il bien tiré de ce coup d'essai? A-t-il échoué ? Impossible de le savoir. Tandis que les rédacteurs des gazettes inféodées au wagnérisme paraphrasent le Nunc dimittiSy et s'extasient, avec des larmes heureuses, sur le début génial du jeune capellmeister appelé à faire oublier aux pèlerins de Bayreuthles Mottl et les Hermann Lévi, d'aulres critiques — dont on sait les complaisances pour certaines maisons d'éditions peu wagnériennes — lui font aigrement son procès, raillent son inexpérience et dénoncent les courtes études de cet « archi-

112 LA MOUCHE DES GROCHEvS

tecte », comme ils disent, qui ne s'occupe de musique, en effet, que depuis deux ans, et piocha longtemps Vitruve avant l'œuvre à papa.

Par fortune, j'ai pu joindre, en Bavière, M. Houston Stewart Chamberlain qui, n'exerçant point le métier de critique musical (ce dont je le félicite vivement), n'a que faire de suivre « la ligne » avec laquelle on pèche l'abonné berlinois, et peut, en toute indépendance, porter des jugements dont la compétence ne saurait être discutée.

Esprit plus philosophique, beaucoup plus, que le baron Hans de Wolzogen, musicographe aussi opulemment documenté qu'Alfred Ernst, M. St. Chamberlain a consacré toute sa vie à l'étude de l'Œuvre wagnérien, et l'on pense bien qu'il faut comprendre par là non seulement la série de drames lyriques couronnée par Parsifal, mais les innombrables travaux d'esthétique et de littérature du Maître, qu'il connaît à fond, comme il connaît aussi les gloses de tous leurs commentateurs, depuis le pénétrant et subtil Catulle Mendès jusqu'à Hugo Dinger, béjaune avantageux. Je

voudrais avoir la place de décrire l'originale silhouette de ce très long Anglais, froid, pensif et doux, qui, à force de multiplier ses visites à Wahnfried, parle l'allemand avec une*pureté absolue et sa langue maternelle avec un léger accent bavarois ; je voudrais dire la bonne grâce de son accueil, et comme il sut aimablement me rappeler les joyeux débats artistiques de jadis, au buffet du Festspielhaus de Bayreuth, alors que l'ardeur des discussions esthétiques se revigorait aux coupes emplies de RUdesheimer, jusqu'au moment où les cuivres de l'orchestre, pour annoncer la fin de l'entr'acte, jetaient aux échos de la colline sainte la fanfare des Maîtres Chanteurs ou un fragment de thème tr.istanesque ; je voudrais pouvoir dire, enfin, le passionnant intérêt de sa conversation encyclopédique, courant d'une dissertation ingénieusement subtile sur l'âge exact du vieil époux d'Isolde à l'exposé de ses récentes observations sur l'ascension de la sève, car M. St. Chamberlain, nul ne l'ignore en Angleterre, est botaniste de haut mérite, et l'on m'accordera que cette qualité devait le prédisposer

à particulièrement goûter la création des Filles-Fleurs...

— Le concert, me dit-il, a été donné par Taristocratique Verein « Berlin-Potsdam » (qu'il faut soigneusement distinguer du Verein roturier « Berlin »), avec l'orchestre de la Philharmonie, dont les violons avaient été renforcés, 18 premiers et 18 seconds. Accueil très froid au début, comme il fallait s'y attendre de la part d'auditeurs berlinois, toujours narquois, sceptiques et défiants, mais peu à peu dégelés, et tout flambants d'enthousiasme à la fin de la séance. L'ouverture des FéeSy Siegfried Wagner la dirige divinement, et mieux que Richter lui-même, car celui-ci veut y voir la griffe du lion et fait éclater ces pages, vieilles de soixante ans, en y introduisant, bon gré mal gré, des tendances et des prélenlions dramatiques qu'elles ne contiennent nullcn^ent. Le fils de Wagner, au contraire, fait exécuter telle qu'elle est écrite cette composition de la vingtième année, où se déroulent simplement de belles mélodies douces et pures, si bien qu'il en résulte une délicieuse et rassurante impression d'homogénéité. En rc-

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