FAMILLE
Ah ! dame, nous ne sommes pas habitués, au Cirque, à voir pareil public ! Les ouvreuses du Gymnase, si coquettes sous leur petit bonnet à nœud azuré, m'ont complaisamment nommé les belles personnes qui fleurissaient la salle hier mercredi, 31 janvier. Il y en avait toute une gerbe, mesdames Angèle, Chassang, Froment, Mary Gillet, Jeanne Granier, Hayet, Mayran, du Minil, Nina Pack, Suzanne Pic.
Et remarquez que je les cite par ordre alphabétique; ah! j'ai toutes les délicatesses I
Or toutes ces charmantes femmes riaient du meilleur cœur, comme il sied quand on peut sans crainte exhiber d'impeccables
perles scintillant dans le rouge écrin des lèvres. D'ailleurs le moyen de ne pas rire quand le bon gros Torin — potache plus soucieux de porter ses dictionnaires à bras tendu que de les consulter, assez dénué d'amour-propre pour confier à son valet de chambre William le soin de traduire ses versions de Milton, assène des réflexions sur le drame historique massives comme un coup de poing de Corbett, et développe ses théories sportives de champion du Lendit, devant sa famille outrée, sans souci du Len-dira-t-on.
Plus légers, plus fins, délicieusement « boulevardiers » au sens exquis du mot, les traits que décoche en artiste de race M. Noblet ont tous porté; quand, après avoir cité à la jolie Huguette-Yahne, si mignonne en son allure discrètement yahnacréontique, un peu de Victor Hugo : Si tu veux, faisons un rêve... il ajoute, plein de flegme : « Ce que j'aime dans la poésie, c'est qu'elle m'autorise à tutoyer les personnes avec qui je ne me permets pas ces familiarités en prose », toute la salle s'est esclaffée et M. Sarcey a poussé un éclat de
rire dont lu joyeuse vigueur a fait sursauter son voisin, Télégant Ganderax.
Je m'en voudrais d'oublier Numès, toujours expert dans l'art de composer un personnage typique, et désopilant dans son rôle de Valmajour vaguement espagnol qui, non content de ténoriser dans les salons, fait encore chanter les jeunes filles assez imprudentes pour lui accorder d'innocents rendez-vous dans le parc Monceau, où elles flirtent avec les petites mines de rigueur (Monceau-les-mines, quoi !).
La scène est charmante, où le drôle, démasqué par le frère de la pauvrette, le prend d'abord de très haut, puis se trouble, et cane finalement, contraint de confesser qu'il n'est pas plus Espagnol que ténor, — on Tavait entendu, dans la coulisse, sucrer une romance avec un franc organe de baryton, — et, reconnu pour Belge, mue insensiblement son chevaleresque accent madrilène en intonations que ne désavouerait point un habitant de, la rue Montagneaux-Herbes-Potagères.
Les spectateurs soucieux d'éviter des conjonctivites feront bien de se munir de
lorgnons fumés avant de contempler les toilettes — ce coruscântes », déclarait un poète symboliste — des artistes du Gymnase. C'est une Famille où l'on se met bien. La sortie de bal de madame Henriot, les dentelles de mademoiselle Demarsy, sociétaire affectée à la récitation des Petits Lapins roses, l'adorable costume pâle de garden-party avivé de coquelicots porté par mademoiselle Darlaud, autant de merveilles sur lesquelles les lorgnettes féminines restaient incessamment braquées.
Pour être complète, je devrais mentionner aussi les élégants vestons du boursieramateur Lucien qui doivent faire sensation sous la colonnade, les roses dont fleurit ses jaquettes M. Maugé, protecteur de Francisquine, — désirable Francisquine à la loterie de l'amour, — le monocle porté avec tant de maestria par M. Colombey, et même le complet matinal, sobre et chic, du frère aîné, le méchant Maurice.
Ce dernier (M. Calmettes) n'a trouvé personne pour le plaindre, quand, à la fin du deuxième acte, son frère, agacé de ses méchancetés sournoises, lui campe une gifle
à renverser la Tour Eiffel. Tout au contraire, la salle entière a éclaté en bravos qui n'en finissaient plus ; on a dû relever trois fois le rideau ; jamais gifle n'eut autant de succès depuis celle de M. Abraham Dreyfus.
Un mot des décors. Le premier — un salon riche et fraîchement décoré (comme M. Jean Rameau) — est très réussi ; le second également, qui représente une serre,, à Croissy, une serre fleurie, délicieuse, où l'Anglaise énamourée — madame Vernières, sculpturale en sa robe smaragdine — ne demanderait qu'à suivre en compagnie de son darling, Maurice, le judicieux précepte des Ecritures : <c Croissy et multipliez ».
Pas une avarie, pas un accroc, des bravos continuels, un ouragan d'acclamations quand Noblet est venu jeter au public le nom d'Auguste Germain ; la seule chose que je déplore, et Tout-Paris le regrettera comme moi, c'est que cet article consacré à Famille n'ait pu être écrit par M. Tout-le- •Monde.
P. S. — L'incendie de la rue Richer ayant rôti
pas mal de décors, les journaux d'éditeurs de musique réclament tous une réfection immédiate, mais ils ne sont pas d'accord sur les œuvres qu'il urge de remonter.
C'est ainsi que VArt musical s'inquiète de Tabarin avec un sérieux que l'ombre du bon Alphonse Leduc ne peut, j'en suis sûre, s'empêcher de trouver réjouissant; quant au Ménestrel, il exige qu'on s'occupe du Cid sans tarder, et veut qu'on nous reserve au plus tôt Francesca di Rimini (ah !) ou le Mage (oh 1).
Notre deuxième séance du jeudi a réussi très gentiment-, mais j'ai eu beau chercher, il m'a été impossible de découvrir plus de trois ou quatre de ces têtes connues qui font l'orgueil et la joie de nos concerts dominicaux; une demi-douzaine de prêtres, quelques lieutenants d'infanterie, trois cents élégantes jeunes personnes, élèves de Diémer ; René Benoist, délégué par le Moniteur ; le compagnon Charles Chatel, qui me promet le service — ophtalmique, s'entend, — de la Revue libertaire, et le peintre G. d'Espagnat (un nom à réjouir Chabrier) dont l'envoi a soulevé un véritable enthousiasme au vernissage de la Plume, J'allais oublier Paul Masson, juif errant du promenoir, qui cherche en vain un endroit tranquille pour y lire la revue de Deschamps.
On a rappelé cinq fois, oui, cinq fois, M. Diémer après la Rscpsodie hongroise, qu'il a jouée, d'ailleurs, avec une verve... ah ! quelle verve I Pranzini ne pouvait en avoir une plus grande. Ce marquis du clavecin, aux cheveux poudrés, n'a pas volé le chèque (je me trompe I), le skake-hand que lui a concédé le patron. Il a également fanatisé son public avec le concerto en sol mineur de Lalo, vous savez bien, celui que traversent de patriotiques souvenirs de l'Hymne russe; dans la seconde partie, les bois ont délicieusement soupiré le thème mélancolique et doux que suit le petit solo en triolets perlé, par Houfflack, et M. Diémer nous a gratifiés d'un trille qui dura sept minutes trois-quarts. Modestie incompréhensible ! il ne nous a pas joué une seule de ses œuvres ; je mentirais si je prétendais les adorer toutes, mais la moins bonne vaut toujours mieux, n'est-ce pas ? que cette nigaude petite Fileuse, de Gojamin Bandard !
Un peu ficelle VAndunte pour cordes du Tchèque Dvorak, mais gentil tout de môme. Quand tonna le « Cortège de Bacchus »,
LA MOUCHE DKà CUOCHES
tiré de Syima, mademoiselle Déflaux, — artiste de genre, — amoureuse du grand air, et qui en avait assez de jouer les Sylvia Pellica, sortit avec un furieux tapage, sans que mes collègues éperdues réussissent à l'arrêter ; qui saura mettre un frein à ta fureur, Déflaux? Le patron lui lançait des regards torves, l'air aussi mécontent que le père Ambroise Thomas, le jour où il apprit que la décoration demandée par lui pour Delaborde venait d'être octroyée à Emile Pessard.
F. S. — Le Guide musical s'affirme défenseur imprévu de Juda-Edouard contre l'Ouvreuse. Soit, causons. La feuille colonniale éciût : « L'orthodoxe Ouvreuse feint d'ignorer que les coupures faites par M. Colonne au finale du premier acte de Parsifal ont été indiquées par Wagner lui-même. . . Faisant modestement trop bon marché de l'érudition que Francisque Sarcey lui concède dans un récent feuilleton, la spirituelle Ouvreuse dit que le finale de Parsifal se donne généralement dans ces conditions aux concerts d'Allemagne, de Belgique, de Hollande, sans qu'on y ait jamais trouvé à redire... » et patati, et patata.
Avocat, il s'agit d'un lapin — que nous pose
Colonne — non point de l'Allemagne ou bien de la Belgique ; au lieu de vous échauffer, venez entendre au Châtelet ce finale charcuté sans miséricorde, et vous verrez si jamais Wagner a autorisé les amputations qu'on y inflige gaillardement à son œuvre ; par la même occase, vous entendrez le motif du Gral servir de conclusion aux luxurieuses invites des Blumenmœdchen^ vous vous rappellerez les indications formelles données à ce sujet par Wagner (que vous n'êtes point seul à lire, croyez-le bien), vous regretterez voire éloquence dépensée en faveur de ce Procuste sémite, et vous inviterez à profiter sur un verre de gueuze lambic votre petite crotje parisienne.
Oh 1 l'admirable séance, où furent augmentés le renom de Lamoureux, Tire du Ménestrel (qui, déclarant le Prélude de Parsifal « fort ennuyeux », déplore « le caractère scolastique et massif de la Verwandlungsniusik), l'admiration dii public pour Wagner, la quinte du motif de la blessure, la température de la salle et le prix des places I Aussi vrai que le cirque était plein comme un Polonais, je me dispenserai de noter les petites faiblesses, les menus accrocs, le flottement qui, par deux fois, m'a étonnée pendant TAllegro final de la Sym. phonie rhénane^ et dont le schuman niaque Chevillard a du cruellement souffrir ; je ne révélerai pas non plus que la marche funèbre de Titurel aurait besoin d'être un peu moins marche et un peu plus
funèbre, prise avec des mouvements trop lents, plus arrachés, si je puis ainsi dire ; Colonne ne me comprendrait pas, mais avec le Patronnons nous entendons à demimot. Faut-il insinuer encore que vers les dernières mesures, alors que, sur les têtes de chevaliers perdus dans l'extase, Parsifal élève le Gral étincelant, tandis que les soprani au plus haut de la coupole — id est derrière la batterie — murmurent le lointain la bémol qui finit leur hymne de rédemption, faut-il dire que celte mystique allégresse pourrait se traduire par un majestueux élargissement, plutôt que par un accelerando imprévu? Non, j'aurais l'air de chercher au patron des grals d'Allemand. Mieux vaut vous citer les têtes illustres assises — mince de trope ! — sur nos gradins éblouis : Stéphane Mallarmé (à tout poète, tout honneur), dédicataire d'E/eusis, ardent livre de foi idéaliste prié par Camille Maucluir ; puis Henri de Régnier a qui trois ou quatre termes suffisent pour « borner une relation symbolique de son rêve vu en transpareilce » ; George Vanor dont les périodes musicales s'enlaceront samedi aux
mélodies de Le Borne ; poète aussi, ce délicieux Raymond Bouyer — où se cachaitil ? — qui en son Paysage s'élève au grand art avec le los des cieux du Poussin, et « de sa main juvénile étreint les cieux sublimes ».
Voici une flopée de musiciens, dont quelques-uns ont du talent ; je ne dis pas cela pour Joncières que je vois, tout baba, signaler à son voisin Hartmann réclosion, parmi la musique qui doit accompagner le déroulement de droite à gauche du décor, d'un thème de Tannhàuser. (Il y a bien d'autres réminiscences que ce motif du repentir, Môssieur, dans ce Parsifal qui se souvient de la Walkûre et de Tristan, et où Ton trouve même un rappel du « Tarnhelm ». Hélas! nous connaissons de la musique, ô Dimitri, ô Chevalier Jean, où les souvenirs wagnériens abondent plus nombreux encore et qui n'en vaut pas mieux pour ça !) Autres croque-notes : Bruneau, dont le Guide musical bêche la dernière œuvre avec une maestria qui va navrer le Moulin des Choudens;Chabrier, pour la Gwendoline duquel Tout Paris a les yeux
d'Harald ; Hiie partout à la fois, l'hiiebiquiste I Silvio Lazzari, dont je souhaite applaudir quelque dimanche le fier Concerto; Serpette qui vaut mieux que sa musique, Paul Puget, et Jacques Durand qui comprend bien que sa place ne serait pas là si je citais les musiciens par ordre de mérite. Qui encore? Henry Baiier, plus satisfait de l'exécution de Parsifal que d'autres esthètes en bas âge remplaçant le savoir par la sévérité ; Saint-Auban qui se réjouit d'entendre Engel chanter un texte remanié, de plus rigoureuse prosodie que celui de nos programmes; Saint-Cére installé sur la première chaise du premier rang; le D"" du Tillet, cardiologue spécial pour les Cœurs d'Actrices ; André Hallays, sévère aux journalistes qui n'ont pas suivi le cercueil de Léonide Leblanc ; le svelte Stoullig, le massif Blowitz, le rêveur Pottecher, le vibrant Ernst, le somptueux Adolphe JuUien, cravaté de blanc; le caustique Paul Robert, qui a moins souvent le pinceau que la nou- . velle à la main ; le chatnoiresque Pelet, expliquant les leitmotifs à Gabriel Marie, lemice-térieux Paul Masson, le noir Poujaud,
le brun René Benoist, le blond Berardi, le barbu Pierron, le glabre d'Argis, le Tunisien de La Blanchère, le Temporaire Lautier, l'Adolphe Aderer, le major Heitner, le poète voyageur Romain Coolus, auteur d'Exodes et Ballades, et les bailleurs de fonds de la Revue blanche ; Téditeur Rothschild et l'éditeur Gedalge ; Henri Amie (ce fervent de l'au-teur d7ndiana est tout sand dessus dessous) ; Tavernier au fleuret rapide, Le Senne fourré comme un fondant, Joly au teint basané, Lyon porteur d'une indiscrète jumelle photographique ; Bagés, le Tamberlick dessalonswagnériens; Bidault de l'Isle, magistrat mélomane ; M*^^ Devoyod porteuse de seize partitions, et Kerval l'impénétrable.
Mirifique interprétation du Prélude parsifalesque, héroïques trompettes, mystérieux frémissement des contrebasses, ovations, triomphe. Dans l'Enchantement du Vendredi saint, le hautbois de Dorel chante la phrase exquise et pure delà Dlumenaue, et quand la clarinette à son tour la soupire, Engel-Parsifal prodigue les caresses de sa voix et dit la grâce des fleurs emper-
iO.
lées de rosée matinale, leur suavité innocente, la grâce de leur langage, doucement familier. — Hélas I je n'ai plus de place, mais je vous dirai la prochaine fois comment, au Cirque, grondent les terribles tempêtes des cuivres parmi le déchaînement de l'orchestre où gémit la plainte de douleur filiale, parmi les sonorités en deuil que scande un funèbre glas. Et je vous dirai aussi le merveilleux éblouissement du thème de Parsifal magnifié, lancé dans le ton éclatant de re, solennel, grandiose, quand le jeune guerrier-prêtre apporte à l'assemblée sanglotante la confiance, la force, et, signe éclatant du pardon divin, la lance sacrée.
Mais il se fait tard, j'ai juste le temps de ramasser mes derniers programmes (le nom de Judith Gautier s'y additionne d'une H inutile) et de fuir aussi vite que détala, poursuivi pav le fidèle Bessac, un électeur assez audacieux pour distribuer, à la porte de notre Cirque, des programmes du Concert-d'Harcourt.
4 février 180 k
Dites donc, Patron, ça n'est pas sérieux, ces séances du Jeudi! En dépit des « Deux heures de musique » promises par vos fallacieux programmes, Torchestre du Cirque n'a fonclionné que pendant une heure trente-cinq. Il y a des gens qui n'aiment pas rester sur leur appétit, et Paul Masson est de ceux-là : il ne m'a donné que deux sous de pourboire, au lieu de ses quinze centimes coutumiers. A la vérité, si le menu était peu copieux, il a paru délicat, et le talentueux pianiste portugais qu'on nous a exhibé — José Vianna da Motta, Commandor da Ordem de S. Thiago — n'a qu'un défaut, celui de trouver toute la musique de son maître Lisztbonne.
Foin du Concerto de cet abbé piaffeur ! Je reconnais avoir eu pour lui, jadis, des
faiblesses, j'en suis revenue ; il est en tni bémol, c'est vrai ; le senhor pianiste Ta exécuté avec beaucoup de fougue nerveuse, c'est encore vrai ; j'y ai remarqué d'agréables phrases confiées aux bois, c'est toujours vrai. Mais quelles grossières poussées de cuivres 1 Quel triangle encombrant 1 Quelle affolante incohérence ! Petit, mince, élégant, brun, chaussé de vernis étincelants (ça touche un. cœur de femme, ces pieds-là), le bel étranger a décroché un tel succès que j'osais (Vianna) à peine en croire mes oreilles : trois rappels, petits piaulements admiratifs des connaisseuses, crépitements approbateurs des archets sur le dos des violons, on n'a refusé à ce Lusitanien aucun avanTage.
Maintenant que je l'ai couvert de fleurs, je lui veux redire que ses trois machines de Liszt pour Erard seul m'ont largement embêtée : l'Etude de concert — fade promenade Dans les bois pendant quTintérêt n'y est pas — aussi bien que- les Rêves d'amour, cauchemardants, qui voudraient être du Chopin et font songer au filandreux Niedermeyer. Quant à la carnavalesque
Soirée de Vienne, elle vient deux jours trop tard, musique de chien Liszt 1 D'ailleurs, applaudissements forcenés.
Il n'y avait, dans la salle, que le docteur Pietri, — pour soigner l'exécution, — René Benoist aux cheveux d'ébène, Maurice Varret, critique novoséculaire, et Siebel Beleys, dans les yeux de qui j'aime à me mirer (Ah ! je ris, de me voir Siebel, en ce miroir î) quand le patron, trois minutes avant l'heure, déchaîna les ouragans de l'ouverture du Vaisseau Fantôme, « le plus bel opéra de Wagner », prétend le paradoxal Wyzewa, celui, tout au moins, qui contient le plus de mesures de trémolo, puisque Soubies et Malherbe en ont compté jusqu'à 1,336 ; vérifiez, si le cœur vous en dit. Pendant que le rauque aboi des cuivres sur la quinte annonçant le Hollandais maudit se mêle au chant des matelots norvégiens, puis à la coda de la ballade de Senla (une coda où nul venenum ne gît), on bavarde derrière la porte d'entrée ; Serpette instruit une de mes compagnes, admirative : « Ecoutez, voici un rappel des rythmes du chœur des Pileuses, une imi-
tation de quantité » ; on parle du merveilleux concert donné par mademoiselle Madeleine Ten Hâve ; on annonce que, vendredi soir, celui du violoncelliste Vandœuvre — avec le concours de mesdames Goetz-Lehmann et Marthe Storell — sera également très couru ; on se promet d'applaudir, le 10, à la Bodinière, George Vanor expliquant TAmoitr trahi, de Le Borne (orgueil de la maison Leduc); on prétend aussi que le patron songe à diminuer noire cautionnement. Chimères!...
Bravo, Dorel, pour le prélude de Tristan, moins langoureusement roucoulé que de coutume, dit avec plus de vigueur fruste, bravissimo ! Deux rappels remercient Lamoureux, cet ange, de sa mirifique Chevauchée des Walkyries, rugie par les trompettes, les cors, les trombones, quatorze cuivres, ma chère, que ponctuent les cymbales à Bretonneau. Et j'ai vu, pendant les fragments des Maîtres chanteurs, Pottecher pensif, Saint-Auban rêveur (lui qui sut merveilleusement comprendre « le rire wagnérien »), mesdames Pierson et Devoyod enthousiastes... Tavernier, exul-
tant quand loiirdement résonne la massive Marche dos Maîtres, suivant d'un pas tranquille et lourd la bannière portée par l'Erzphilisler Kotliner, le pelletier Vogelsang, Nachtigall le tonnelier, Pogner à qui il sera beaucoup pardonné parce qu'il est le père de la gente Eva, et Beckmesser, rédacteur au Ménestrel.
8 février 189^.
P. S. — Mercredi, au Concert-d'Harcourt, on nous a sorti la Marche d'un M. Bérou, que je ne goûte ni peu ni bérou, et une Légende de Pfeiffer pour piano, orgue, orchestre, tout quoi! Œuvre convenable et rasante ; des appels de cuivre qui voudraient être tragiques, des effets de cloches, des unissons de cordes, des trémolos d'intention dramatique, l'auteur a mis dedans ce qu'il sait, et aussi ses auditeurs, qui pensaient s'amuser et crevaient d'ennui.
Conduite par le monstre lui-même, la Weber'Ouverture de Weckerlin est vomitive. Conduite par un autre, elle le serait tout autant.
On ne devrait jamais incarcérer de financiers les jours de première ! L'arrestation du baron de Soubeyran a tenu tant de place dans le journal, hier, que je n'ai pu dire un seul mol delà musique éciito pour Yanthis par l'ami Pierné, musique plus que yantille, très fine etméme botticellique, comme la charmeuse Dorsy elle-même. J'ai surtout prise — attendez donc ! ne croyez point que l'Ouvreuse se bourre le nez de tabac — j'aiprisé, donc, law Chanson parlée», délicat solo de flûte en sol courant, moqueur, sur des arpèges égrenés par mademoiselle Taxy ; et aussi le lamento triste et las (mineur) dont la plainte accompagne la mort de Tadorable princesse aveugle qui fera applaudir les vers de Jean Lorrain pendant quinze-vingts représentations.
Mais venons au Concert du Cirque ; on s'y écrasait; la chaleur était si violente qu'une ex-cantinière des- tirailleurs soudanais disait à son mari : « J'aime mieux Tombouctou! » D'ailleurs, comme le faisait remarquer un interlocuteur de l'ancien patron du Voltaire, placé au premier rang des premières, « Qui n'entend qu'un Klotz n'entend qu'un son. » Beaucoup de monde, et du chic ; au parquet : Léon Daudet et la petite-fille d'Olympio venue pour entendre Bertram a et sa flûte vantée )), comme disait l'aïeul ; Reynier que j'aurais cru soucieux d'écouter, chez Colonne, son confrère espagnol Sarasate ; Galeotti,' qui fit merveille à la Bodinière, samedi soir, dans la sonate pour piano et violon de Le Borne, aigrement verjutée par Pennequin ; et Ganne qui s'étonne de n'avoir point reçu l'ordre de Saint-André en récompense de sa Tsarine. Puis, çà et là, les bandeaux de Moreno, exquise dans Bérénicey et qui semble la Phénice des hôtes de ce Cirque ; Chabrier, somnolent; Millaud, ténor goûté dans les derniers salons où l'on cause pendant qu'on fait de la musique; Saleza, pro-
fessioiinel ; les mathématiciens Tanuery frères et Humbert ; Raymond Bouyer, paysagiste en prose ; Paul Fournier, tout remué par notre exécution de Parsifal ; le compositeur Henry Kerval, aux yeux étincelants sous de méphistophélétiques sourcils ; maître Fay, notaire, rue Saint-Florentin (j'ai beaucoup connu^ jadis, un clerc de fcon étude, un beau brun, séduisant et volage, hélas!), enfin, le poète Ilaraucourt, conservateur donjuanesque, qui m'engage à le venir voir dans son bureau du Trocadéro ; il y aura du madère et des amabilités, un « five o' plott )>, disait l'éditeur Tignol.
Parfaite, l'ouverture d'Obéron, où Reine a délicieusement murmuré sa phrase de rêve ; moins heureux, un autre corniste, son voisin de droite, s'est accordé un petit couac dans la Symphonie beethovenienne, en cet adagio que Berlioz assurait « avoir été soupiré par Tarchange Michel, un jour où, saisi d'un accès de mélancolie, il contemplait les mondes,, debout sur le seuil de l'Lmpyrée ». Je veux bien, moi.
En vérité, je ne vois pas ce qu'on pourrait
reprocher ànotre interprétation orchestrale, ardente et fidèle, de Parsifal, qui a valu à M. Lamoureux une ovation frénétique.
Quant aux chanteurs, peuh ! Engel, seul, sait phraser ; merveilleusement il élance l'action de grâces : (« Oh ! quel miraculeux bonheur 1 Du fer qui ferme ta blessure, je vois, un sang sacré découle... ») Et sa voix pénétrante s'enlace à la ûoraison mélodique des motifs sacrés — phrase auguste de la Cène, thème adorant de la Sainte- Lance — qui s'épanouissent à l'orchestre. Mais, avec Fournets, c'est le Désenchantement du Vendredi-Saint ; sur la pure caresse des violons, chuchotant en sourdine la beauté innocente de la prairie purifiée, ce Gurnemanz détonne. Etcet Auguez, comme il détaille avec quiétude les tortures du désespéré qui sent sur lui Tombre de la mort, qui clame en une horrible angoisse les souffrances de sa blessure maudite! Insoucieux de l'orchestre qui sanglote, et des dissonances affolées, et des gémissantes quintes augmentées, le tranquille baryton nous révèle un Amfortas qu'ennuierait — oh I pas beaucoup ! — un bénin rhume de cerveau.
Au Châtelet, beaucoup d'auditeurs et de faudses notes ; je ne nommerai que les premiers : AmlDroise Thomas, chenu; Mazel en fleur, Delsarte à la mèche célèbre, Léon Durocher, chantre de la Muse uer^e, Ernest Legrand, massenetique d'avenir ; Paul Masson, qui prépare, pour réfuter Hamon, une Psychologie du civil professionnel, et cinq cents Navarrais, Maures et Castillans, venus acclamer Sarasate, qui le mérite, bien qu'il ait déposé, au milieu du Concerto de Beethoven, un vilain point d'orgue qui sentait bien mauvais ! Les cuivres de Parsifal ont maintes fois bafouillé, comme aussi les voix dans la coulisse: pour Margared Deschamps-Jehin, j'ai compté en tout d'Ys amis de Lalo qui applaudissaient.
11 février 189 ^i.
Malepeste I Quel concert, pour clôturer nos matinées du jeudi ! Le Prélude, l'Enchantenient du Vendredi-Saint, enfin le dernier tableau de Parsifaly voilà un programme qui m'interdit tout Parsiflage. Et tous les lustres allumés, et les auditeurs comme les lustres, et l'orchestre au complet, et des chevaliers du Gral en espalier de chaque côté de l'estrade, et deux programmes dont l'un blasonné du portrait de Wagner et l'autre de citations d'Ernst, et tout là-haut, derrière la place du sympathique triangle BreLonneau (éditeur de musique 13, ru,e d'Orsel)^ un bouquet d'élégantes dames chantant « au plus haut de la coupole» parmi les frémissements ailés des harpes, parmi les flûtes qui murmurent les motifs de foi, l'hymne de Rédemption. Avec
de tels éléments de succès, — défalckation faite du pianiste Falcke, — rien d'étonnant qu'un grand nombre de contemporains illustres soient venus installer leurs ischions sur les chaises du parquet à 6 francs ou les stalles des premières à cent sous.
Au hasard de la lorgnette : le yoghi Paul Masson un peu gaga(Yoghibollard), Loiseau qui fut critique au Jour et que j'y voudrais lire encore, car il se montrait doux pour l'Ouvreuse, René Benoist aux yeux troublants, Joly, plus cuivré que ne le sera Loti au retour de sa croisade en Palestine ; le directeur du Figaro^ homme d'excellentes magnard et de mirifiques pourboires ; Edouard Noël, connu à cause de StouUig ; Baronnet, dont le mutisme gros de menaces inquiète notre orchestre ; un puéril et charmant conclave de six fillettes en rouge jasant au cinquième rang des premières, « six belles » disait Beleys ; le pianiste Galeotti au faciès lunaire ; son confrère Vianna da Motta, triomphateur de jeudi dernier et de dimanche prochain ; Delcourt, romancier populaire ; mademoiselle Régina Ferney, port de reine et sourire voltairien comme
ses noms l'indiquent ; madame Pierson, dont je porterais sans honte le jabot coquille fraise écrasée, car le crime fait la honte et non pas les jabots.
Le pianiste Falcke — moustaches blondes, élégant sifflet, bien peigné, un lorgnon — ressemble à Lucien Miihlfeld, l'Anatole France de Isl Revue blanche ; mBLlgré son réel talent, il n'a pu imposer le crevant Concerto eu ré mineur, de Rubinstein, joué avec plus de grâce que de force, et accueilli comme scie comme ça ; je l'avais vu plus chaleureusement applaudir au Gewandhaus, de Leipzig, ce jeune homme ; mais aussi, pourquoi réserver aux Prussiens la bonne musique et nous jeter en pâture cette longue phrase gnangnan, rondouillarde et coGO, du Moderato ? Et pourquoi ne pas prévenir les amis trop zélés qu'à vouloir, malgré l'ennui du public, rappeler deux fois un soliste, on risque de faire éclore des protestations et siffler des Chut 1 indépendants, — l'Ouverture du frei Chut. Succès pour une fantaisie de Moszkows ki porte le nom, si mondain, d'Etincelle !
A présent, la vraie musique î Fermons
les yeux ; avec une suavité infinie, les flûtes, les clarinettes, les hautbois soupirent le thème adouci de la Foi, et Parsifal en sa blanche robe d'apôtre répand sur la tête de Kundry, abîmée dans son muet repentir, Teau du baptême ; tandis que la forêt et la prairie brillent dans la lumière matinale, un merveilleux épanouissement de mélodies jaillit de Torchestre,' les motifs qui disent l'incomparable éclat du Gral vivifiant, la sainte Lance reconquise, la joie innocente de la création rendant grâces au Créateur ; l'imploration ardente s*élève encore que nous ont enseignée les pèlerins de Tannhàuser, et la caresse mélodique recommence toujours, passant des bois aux violons, la Blumenaue^ le murmure des fleurs dont la rosée scintille comme scinlillent les larmes repentantes dans les yeux de Kundry...
Auguez lui-même se pique au'jeu. C'est avec une passion que je ne lui croyais pas qu'il gémit le désespoir d'Amfortas et supplie les chevaliers de lui donner la mort. « Trempez vos épées profondément, jusqu'à la garde.,. » Haut les armes! Haut
LA MOUClIb: DES CROCIIKS 191
les notes I II lance des fa dièze, un sol même, il est ma foi très chic, et fait oublier sa veulerie de diruanche dernier, où il eût mérité que tous les diables Tarafortas.
15 février 189 it.
Mais c*est chez d'Harcourt qu'on se distingue ! Fidelio, ni plus ni moins I avec mademoiselle Blanc, délicieuse. C'est rempli d'éblouissantes beautés, il faut le dire; avec quelques passages un peu embêtants, ça, vous ne me le feriez pas avouer pour un sourire du Patron.
Au premier acte, le duetto entre Marceline et le guichetier m'a paru un de ceux qui a-guichet le plus les auditeurs naïfs de la rue Rochechouart ; il est simple, alerte, un peu grêle, et, comme l'ariette en ut mineur gazouillée par la jeune personne, fortement teinté de Mozartisme.
Mais, dès la fin de l'acte, la « patte » du vieux lion se montre, et l'air farouche du gouverneur, — point banal et même un peu pizarre — est d'une déclamation vigou»
reuse, d'un accent beethovennien rigoureux dans la Bonn acception du mot.
Quant au chœur des prisonniers, sa grâce inquiète et son orchestration touchante m'engeôlent.
L'admirable Prélude symphonique de l'acte suivant, plein de terreur, a produit une impression énorme, (en très gros œil, me souffle un typo pas sérieux) ; et l'air est saisissant du prisonnier d'État condamné à mourir d'inanition par un gouverneur assez cruel pour ne reculer devant aucun moyen (( Qui veut la faim... » D'ailleurs, la voix de M. Fursty a, par deux fois, chevroté, en dépit du proverbe Non bique in idem.
« Il y a sans doute des beautés dans Fidelio ; que les initiés les découvrent. Quant à moi, je ne prétends pas déchiffrer ce formidable grimoire ; je n'ai nulle envie de faire des ronds dans le puits de l'Apocalypse pour eu sonder la profondeur. » Signé: Paul de Saint-Victor.
« Plus j'entends cet ouvrage et plus je le trouve digne d'admiration. » Signé :^ Hector Berlioz.
LA MOUCIIK DES CnOClIKS 195
« Vous voyez combien Beethoven se trouvait ici à Télroit, combien il étouffait, sans parvenir à déployer sa puissance originelle. » Signé : Richard Wagner.
« L'orchestre de M. d'Harcourt a rendu avec chaleur l'Ouverture proprement dite de Fidelio, celle que Beethoven composa pour la reprise de 1814. » Signé ; Adolphe Jullien.
« L'opéra a été exécuté avec l'Ouverture écrite pour la première représentation du 20 novembre 1805- » Signé: André Gresse.
Il pleut des truismes, la Critique est fraîche ! Signé : Canrobert.
17 février 189k.
Adieu, Parsifal ! Les aspirants wagnériens soucieux de retrouver un écho des splendeurs que leur dévoila le Patron devront fréquenter assidûment la Bodinière où l'on exhibe de jeunes partitions wagnérisées jusqu'aux moelles : telle l'œuvre, point banale, de Le Borne^ VAmom^ trahi (Leduc éditeur, Vanor conférencier), dans laquelle un monsieur remercié pleure son lâchage sur le motif de la Heilands' klage.
Hier, M. Lamoureux nous exhuma les Bolides, si copieusement sifflées jiu Châleau-d'Eau, il y a une douzaine d'années, que le Patron — bien moins doux alors qu'en l'an de grâce où nous vivons — en
conçut une effroyable haine, non pour les merles réfractaires
Aux brises flottantes des deux, Du beau printemps douces haleinçs, Qui, de baisers capricieux, Caressent les monts et les plaines,
mais pour Fauteur méconnu Depuis que ce " dernier est mort, le malentendu s'est dissipé.
Cette musique de rêve, qui se passerait des accentuations de chaque temps fort, propres à casser le vol de la phrase mélodique, mademoiselle Kara Chatteleyn l'applaudit, maia moins que la Fantaisie hongroise de Liszt, vertigineusement enlevée par Vianna da Motta, moins aussi que le chœur des fileuses du VaissesiU fantômey célèbre pour son ronron de rouet imité par des sextolets continus d'altos qui passionnent les habituées du Cirque. Très bien jouée, Texquise ballade en la bémol de Berlioz, Mort d'Ophélie (où M. Reyer a péché tout ce qu'il a de mieux, notamment sa petite affaire des fleurs de Sigurd), paroles de MM. Ernest Shakespeare et Wil-
liam Legouvé, mâchonnées par des dames anonymes.
Qui ? Bagès, Boisdeffre, Bonnières, Boutarel, Bréville, Bruneau (que de B !), le dessinateur Montégut, mesdames Soultzbach et Hellmann, le pianiste Moreau, le wagnériste Hugues Imbert et madame Pierson, pierre angulaire de la Comédie-Française.
Au Châtelet, great attraction, comme on dit en espagnol : travail de don Pablo Sarasate y Navascues, professeur honoraire du Conservatoire de Madrid, directeur honoraire des Conservatoires de Malaga et de Valencia, citoyen honoraire de la ville de Saint-Sébastien, rémunéré par les honoraires de Colonne, décoré de l'Aigle rouge, du Lion de Zœhringen, du Faucon blanc, du Cochon bleu, etc. Mieux traités que les Marseillais (auxquels ce senor imposait récemment un pot-pourri sur Carmen, assez pot, assez pourri pour occasionner une hausse considérable sur le prix des sifflets), nous bénéfir-inmes du Concerto de Mendel-
sohn, dont l'allègre finale en mi, crânement enlevé, a réveillé les auditeurs assoupis par une exécution correcte, sans plus, de l'Andante en ut ; après le Rondo capriccioso de Saint-Saëns, l'enthousiasme s'exalta jusqu'au délire. Brrravo ! Ole ! Un chapeau anonyme dégringole avec fracas du Paradis (ô Milton 1) une ouvreuse frénétique traite de « Brute » le titulaire du fauteuil 119 (historique), et Sarasate y va d'un morceau supplémentaire, de Zarziki, je crois, où il multiplie les notes harmoniques, les doubles cordes, les pizzicati, les degueulando, etc. A Theure où nous mettons sous presse, on le rappelle encore. Léon Reynier, Mademoiselle Galitzin et Delsart, Diémer et Gaupillat semblent aussi satisfaits que Jacques Durand, éditeur de presque tout ce qu'on a joué chez Edouard.
Très applaudie dans le 2' Concerto enso^ mineur de Saint-Saëns, le meilleur décidément (une petite phrase en si bémol du Scherzo, canaille et jolie, a charmé), la pianiste Berthe Marx n'a pas fait avec sa Polonaise un fameux Chopin. Et l'excellent Théodore Dubois s'est avisé d'orchestrer
deux des pièces pour piano-pédalier de Schumann ; ça vaut mieux que d'aller au L:afè. Le bel Adagio en si, malgré son joli canon qui n'a point atteint le but, a semblé froid aux écouteurs de chez Colonne, plus sensibles au basson déluré, qui, dans TAZlegretto également en si (mais mineur) batifole.
Au Conservatoire, devant un public de snobs panachés de virtuoses — depuis Rubinstein jusqu'à Léon Say — on interprète en perfection le Paradis et la Péri. C'est très beau, mais il y en a beaucoup ; passion cérébrale plutôt qu'amour de peau, abondance de marches harmoniques, orchestration minutieusement potassée, feux d'artifices scolastiques. Madame Héglon chante comme un ange, qu'elle représente, d'ailleurs ; mademoiselle Chrétien qui se préoccupe trop de donner cje la voix est une Péri avec laquelle on se plairait : « G Péri, gai séjour... 1 )) M. Vaguet ne saurait être confondu avec l'Islande, car il manque d'Hékla.
Des mélomanes craintives s'étaient juchées aux places les plus hautes, parce qu'en cas d'explosion ce ne sont jamais les personnes du Paradis qui ont péri.
Taffanel a pour cette œuvre beaucoup d'aMoore et la dirige à merveille, toute. C'est la douce phrase en la bémol à sixquatre « Je sais, dans l'enceinLe... » (étrangement ressemblante au petit machin du Pré aux Clercs « L'heure nous appelle ») qu'accompagnent, sur les doubles croches liées des altos, des tierces de clarinette^ et de bassons auxquelles répondent les flûtes ; c'est l'adorable entrée, sur des murmures de harpes, de la Péri venant recueillir le dernier soupir d'un héros tombé pour sa patrie et que célèbre un chant de gloire beau, long, et un peu sévère. C'est, dans la seconde partie, le chœur brillant des Génies du Nil qui prévoient déjà la Chevauchée des Walkyries, suivi des lourds accords persistants de la Peste décrite en vers anapestes, ou du moins qui devraient l'être. La grande scène est admirable, où la jeune fille cherche et trouve la mort dans le dernier baiser de son amant ; le ténor solo, en
une phrase extatique de beauté, célèbre ce dévouement surhumain, et la Péri berce les défunts avec le très connu « Dors noble couple », adorable quand les chœurs célestes viennent l'accompagner de leurs invisibles voix. La troisième partie a moins emballé le public ; poui'tant, l'air (n^ 20) de la Péri déçue « Trompée ! Chassée ! » est d'un sentiment dramatique aPériciable, quand le diable y serait ! Et le chœur double (rien de Marcel Schwob) « 0 saintes larmes du coupable ! » a fait dire à Léonce Mesnard qu'il se figurait Schumann montant dans les régions éthérées pour y retrouver Palestrina, Schiller et Klopstock... (ah ! pas Klopstock, de grâce, ou je m'er^vais 1) En avant, Taffanel, marche, Lalla Route est belle et nos vœux l'accompagnent.
18 février ISOk.
Beau ïûoiide, beau programme, belle exécution au Cirque d'Eté. Dès Touverture du concert, celle du Freischûtz ravit tous les cœurs ; Reine et ses trois co-cornistes soupirent avec beaucoup de « Gemuth »
leur douce phrase rêveuse, en artistes qui se donnent à leur art cor et âme; un violon gaffe, nul ne s'en aperçoit. AU right! — Puis trois crétins antifrankistes chutent les EolideSy bouffée de brises au mélodieux murmure, printanière haleine, caresse qui bruit.
Ce chœur gracieux des fileuses du Vaisseau-Fantôme, dont la chanson court et bourdonne en même temps que les rouets, piquée de notes moqueuses de hautbois, c'est du très joli Waguer pour Parisiennes, et qu'elles entendraient volontiers une
douzaine de fois bon an Daland. La marche funèbre de la Gœtterdsemmerung les requiert moins, pourtantsi puissante! M. Lamoureux vous conduit ça comme un dieu, mes enfants, depuis les sombres coups de timbale en ut dièze jusqu'à l'effacement dans la nuit du sinistre cortège « suivi par les blancheurs plaintives de la Lune » ; pendant que les vassaux de Siegfried gravissent la montagne, portant le cadavre de leur maître couché sur son bouclier de guerre, tous' les motifs s'envolent de l'orchestre, qui disent la jeune gloire du héros frappé par derrière, les malheurs sous lequels gémit sa race, l'amour coupable et si doux de Siegmund pour Sieglinde ; le thème des malheurs des Wœlsungen pleure aux clarinettes et aux bassons, et la trompette lance à toute volée, impérieuse et vibrante, la fanfare de l'épée à laquelle l'ami Ernst — pour so délasser de ses merveilleuses traductions de Wagner — vient de consacrer, dans la Rivista, musicale de Bocca, une centaine de pages, pas plus.
Avant que le patron entame Parsifal, un coup d'œil sur nos gens : voici le major
LA MULLliE DEa UUULilliS 207
Heituer^ qui serait d'avis de jouer en majeur tout le TrsLuermarsch pour le rendre moins triste; des musiciens : l'ami Georges, ce Mehiiel de l'avenhlie Hoche, Lutz mélancolique, le baron de la Tombelle, aussi calé en bicyclette qu'en contrepoint, Chabrier distrait, Galeotti au visage blanc et rond comme la Lune, Gabriel Marie en train de s'abîmer les paumes, tant il se plaît à serrer les mains amies, — le serrement du jeu de paumes ; — au parquet, Albert Carré mélomane qui finirabienpar quitter le Vaudeville pour rOpéra ; aux premières : l'astronome Maurice Lefèvre qui montre les étoiles aux assidus de l'observatoire- Bodinier; Millaud, ténor salonnier accoutumé à chanter « sur le timbre », tout hardigné, pardon indigné de voir une débutante qui a besoin de ses appointements pour vivre conspuée chez Carvalho, phrynétiquement; Frémine au fré minois, Charles Joly et Chassaigne de Néronde, wagnéristes sans défaillance ; l'opulent F. Ratisbonne; Bourdel-Skobeleff, Talliciante de Mérode accourue s'édifier en Parsifal au sortir de la Madeleine où sa grâce de Forain boLticellique a fort
aguiché les dévots de la messe de midi. (Je vous dirai quelque jour un distique dédié à cette gente ballerine qui n'a de plats que les bandeaux.) Qui encore? Paul Masson, décidé à mettre en aphorismes la Journée parlementaire de BsiVTQS ; lefélinigre Henri Rivière, l'anarchiste Chatel qui me bombarde... de déclarations ; Maître Jullemier, ^mule de Jullefavre ; une plantureuse artiste aux dents éblouissantes, si ressemblante à Rachel Boyer que ce doit être elle ; enfin Saint-Pol Roux,- séduit par la Danse macabre, lui qui sut peindre les fossoyeurs sculptant des parallélogrammes de vide (ou parallélipipèdes, peut-être) où enfouir les reliquaires du néant.
Ouragan d'enthousiasme après Parsifal :
le Patron, trois fois rappelé, revient saluer en se faisant des anses avec Auguez et Fournets ; chapeaux brandis, baisers féminins lancés à travers l'espace, cris : « Vive Charles! » Moi, je pleurais d'émotion dans un coin. Admirable d'intensité, l'expression donnée au sol de la Schmerzensfigur du Thème de la Cène d'où provient la Heilandsklage; mais les connaisseurs n'ont
pas besoin qu'on leur explique cela, et les autres n'y comprendraient rien. « Mon impression ne varie pas, déclare Barbedette, la résultante pour moi, c'est l'ennui. » Qu'est-ce qu'on pourrait bien trouver pour t'amuser, petit difticile, petit sénateur? des marcheuses?...
Chez Colonne, madame Marx — manches courtes, cheveux courts, concerto long — enlève crânement la sixième Rapsodie de Liszt, et la re commence après, tout entière ; diable! Prestigieuse, TEtude-Valse en ré bémol de Saint-Saëns! Sarasate est criblé de bravos après l'allégro en la mineur un peu mince du Caprice de Guiraud. Malgré son bon vouloir, Colonne ne peut bisser l'enlr'acte de YArlésienne; La, Nuit et VAmour, d'Holmes, c'est agréablement banal, et banalement agréable. Quant au prélude de la Reine Berthe, je n'en parle pas, par décence.
25 février i89k.
Dùt-on croire TOuvreuse soudoyée par Colonne (il s'est bien trouvé un polygraphe assez vaseux pour prétendre ses Lettres payées par Lamoureux), je n'iiésite pas à dire que l'Edouard du Châtelet fait œuvre pie en exhumant des pages comme le Requiem berliozien; si ses choristes mâles braillaient moins férocement, je serais encore plus contente de lui, mais on ne peat pas trop demander à la fois. Seulement, ce que ce concert mortuaire a donc dû, a dû donc, raser les rigolos du Ménestrel et le daim de l'Evénement! Que va dire le vieux folâtre dénommé Barbedette, qui déclare la Marche funèbre de la Gœtterdeemmerung peu faite pour réjouir son âme de patachon indestructible? Que va penser le jobard, dissimulé sous le pseudonyme rabelaisien de
Torchet, qui s'embête aux Béatitudes^ et s'en vante, et m'accuse d'avoir parlé de tonalités qui n'existent qu'en son imagination farceuse, et me morigène, et cite Pascal, et veut faire l'ange? Mais laissons ces pauvres critiques dont les idées logent en garni, et qui n'auront jamais opinion sur rue. Je n'ai déjà pas tant de place, à peine assez pour mentionner l'énorme succès remporté le 27 février au Cirque par l'Eu- 4erpe — Schuré, directeur — qui nous a fait entendre l'austère et beau Requiem de Schumann, dirigé par Duteil d'Ozanne, un blond pas commode, hein, mesdames les choristes?
Venons à l'autre Requiem^ celui de Berlioz; il a valu à Colonne des ovations sans fin et un public des plus flambants. Quelques transfuges : Chabrier et Bonnières ; un poète : Laurent Tailhade, que le souci de ses imminents palabres à la Bodinière n'empêche point d'admirer les déhanchements du chef d'orchestre : « Qu'importe, si le geste est beau 1 » Puis, au hasard, le berliozophage Lazzari, Hugeorges et lliie Guesimbert, Adolphe JuUien et son gentil
Boisard, Diémer qui joue avec une grâce féminine, Augusta Holmes qui compose avec de masculines vigueurs, l'ours Joncières et l'amateur Dujardin.
On ne boude pas devant la dépense au Châtelet! Pour le Tuba mirum, déballage de cinq paires de timbales, deux grosses caisses, et quatre chœurs de cuivre logés aux quatre coins de Torcheslre, Colonne faisant le pot. Dimanche prochain il y aura deTartilierie. Quand tout ça a tonitrué à la fois, les bravos ont éclaté, et plus d'une trompe d'Eustache a dû faire comme eux; quel chahut! je n'avais pas entendu applaudir si formidablement depuis la pièce antipanamiste et chèquespearienne de Maurice Barrés. Oserai-je dire que, soulignée par trois trombones seulement, l'entrée du Commandeur donjuanesque me terrifie plus que ces fracassantes orgies de sonorités? Dans le solennel Rex tremendœ, de poignants Salvame syncopés ; dans Hostias, une orchestration pas banale, trois flûtes en haut, huit trombones en bas, rien au milieu; et des coups de cymbale étouffés, épatants; le petit Warmbrodt se dis-
tingue dans l'adorable Sanctus, où les violons filent dans le haut de bien jolies tenues, et décroche des si bémol à se mettre à genoux devant. Nous recauserons de tout cela la semaine prochaine, et j'espère que, le 11 mars, l'aimable Pickaert, chargé d'accompagner les chœurs sans accompagnement, ne déchaînera plus son harmonium une mesure trop tôt.
Chez nous victorieuse exécution de la symphonie en si bémol Schumanienne; ah! Patron, il n'y a encore que toi! Vous apprendrai-je que l'austère phrase de VAndante devient le motif initial de Vallegro vivace, mais complètement transformée, sur un autre degré, avec une allure toute différente? Vous avouerai-je que je vois avec émotion « battre le jeune sein » de la comtesse Viviane de Brocelyande, férue du larghetto si pur, et délicat comme ce lumineux et quasi-printanier dimanche?
J'aime mieux vous confier que mademoiselle Kara Chatteleyn — robe bleue pastil-
lée de noir — n'a pas fanatisé les foules avec le copieux concerto en mi bémol, de Beethoven, joué cahin-kara. En revanche, il m'a toujours paru que la partition de Namouna, était dans son espèce une admirable chose; il faut voir comme c'est joué chez nous! surtout le thème enmz, si abondant et juteux avec ses variations trompettiques (Dorel, jouvenceau timide, s'alarme ainsi que la biche hautbois)! A la populaire allégresse de sa parade foraine, je crois que Lalo eût été surpris de voir coudre, comme on le fait au Cirque, la danse de Namouna, étoilée de secondes augmentées très rue-du- Caire; n'empêche que le flûtiste Bertram la perle à ravir et salue les applaudisseurs fier comme un Pan.
Vulgaire et truqué, le Chant provençal de M. Mandl réussit, que chevrote l'invisible madame Bodin d'un organe juste mais èPuisais; ça finit comme une gargouillade célèbre de Tagliafico, Pauvres fous! En revanche, le Scherzo, lui, n'en finit pas. Froid polaire; je n'en dis pas plus, de peur que le Patron ne me cUercbe une querelle d'AlleMandl.
La renommée de notre Orchestre est telle que les provinces les plus lointaines envoient des délégués au Cirque ; Tinspecteur d'académie Cornet est expédié par Châlons-sur-Marne, et Amiens nous députe le conseiller François de La Haye. Et puis, Tout-Paris est là, depuis le compositeur Marty jusqu'à la sociétaire Blanche Pierson sans oublier le juge d'instruction Franqueville, et ce peintre aux mots sicruels pour les Polichinelles de la palette qu'on l'a surnommé Becque-Degas. J'ai gardé pour la fin le plus spirituel des affûteurs de couplets, parce qu'en France toutferny par des chansons.
Au Conservatoire, exécution de fragments des SainteS'Mariesde-lsi'Mer, oratoriogounodien-provençal du Patriote Paladilhe joué il y a deux ans dans une église de sa cité natale, à Sontpellier, ville dont il est le hérault.
On m'a reproché souvent mes personnalités ; l'auteur de Mandolinata ne saurait encourir pareil blâme ; il n'en a aucune,
sa musique est correcte, gentille, banale, comme une chambretle d'iiôlel suisse. Le prélude maritime a une certaine grâce molle ; sur une pédale d'orgue, des violons murmurent en sourdine, et peu à peu les voix de l'orchestre viennent s'unir à eux, puis les trois Maries (Madeleine, — Salomé, — Jacobé) gazouillent des choses agréablement quelconques, installées dans un batelet qui vogue sur la mer pleine de caresses ; une tempête que j'ai bien entendue vingt fois dans ma folâtre de vie sert de contraste obligé à ces quiétudes et s'apaise à la voix de Jésus-Clément, pour laisser la phrase du prélude roucouler de nouveau, et Tembarcation aborder en Provence. Digue ligue vengue!
Dans la quatrième partie, fête rustique pour laquelle les païens ont convoqué le Pan et Tarrière-Pan de leurs vignerons chantant « la vigne où vont les grives » — car Gallet allitére, tu quoque! N'y a plus d'enfants ! — Arrivée du trio des maris (ces maris me font toujours rire 1) et de leurs compagnons, qui célèbrent la foi chrétienne : VAnathème pesait sur moiy
déclare Marie-Bosman-Magdeleine, en une phrase point laide. Sur ce, Lazare, calé en rabdomancie, fait jaillir une source, car, tout ça, voyez-vous, mes enfants, c'est de l'eau claire.
4 mars 189 ^i
Pas beaucoup de monde, hier, au Cirque: Stéphane Mallarmé qui supporte gaillardement les attaques de la Revue-Brunetière où Doumic, je crois (Doumic or not Doumic), déclara scandaleusement démuni de talent l'auteur du Guignon ; l'exquise interprète d'icelui, Camée ; le doux Maurice Pottecher; Gabriel Fabre aux armoricaines chansons; Bruneau, ce Gil-Blasphémateur; Raymond Bouyer qui souflrait, samedi soir, au Concert d'Harcourt, de si mal entendre Auguez et ses notes voilées de Sachsaphone ; Diémer aux cheveux d'argent ; Revnier à la moustache d'ébène, et 'le directeur de Chaptal qui vend la science au prix Coûtant. Et puis, c'est tout; j'ai fait, pour ma part, trois francs cinquante ; déduisant ce que je verse, il me reste quarante sous. Et j'ai dû avaler En forêt, de
Galeolti, par dessus le marché. Crève donc, société, crève ! Heureusement que la première symphonie de Schumann a été perlée, mieux encore que dimanche dernier.
Lanteirès au cœur lanigère (ainsi nommé parce qu'il porte l'Hélène dans son cœur, et il n'est pas le seul), Lanteirès, donc, pleurait d'attendrissement quand les violoncelles dévidaient, langoureux, la douce phrase du Larghetto, parsemée des pizzicati de nos violons incomparables.
A propos de violon, je ne suis pas folle du Rondo capriccioso, de Saint-Saëns, que le Hongrois Lederer joue sans faute et sans flamme; le public, séduit par la morbide^za du petit passage en ut, vaguement habane-. resque, et par des la, très haut perchés, applaudit ce brun professeur, coté à l'école Monge, et dont les élèves promettent Monge et merveilles. — Sans doute j'ai tort, mais je trouve que la musique écrite par Listz pour les mirlitonesques couplets de Dumas père, Jeanne d'Arc au supplice^ n'est pucelle qu'il nous faut aujourd'hui : beaucoup de haut bois (pour. symboliser le bûcher, je pense), un refrain orphéonard, d'un 1830 !
des trompettes ridicules annonçant la bannière (( où, par la victoire bénis, de Jésus- Christ et de sa mère les deux saints noms sont réunis », c'est à réhabiliter Cauchon I Qui réhabilitera Galeotti, sa suite poétique (?) en six rasoirs, En Forêt ! Pas une idée personnelle, des sonorités chipées à Gustave Charpentier dans « Aurore », le Wald^çeben tranquillement replacé dans (( Sous bois », de joyeux souvenirs d'Holmes, et de Chose, et de Machin, et de Massenet surtout, car les élèves de Franck se mettent à faire du Massenet, à présent. (Si, par un heureux retour, les élèves de Massenet tâchaient de confectionner du Franck !) La « Chasse » remet en mémoire l'énergique et malpropre apostrophe de Voltaire aux Welches : « Vous êtes la Chasse du genre humain ! » Après le « Crépuscule » final — rien de celui des Dieux, hélas! — où sont ramenés, lamentable salade, le motif de la « Source » exposé par les trois flûtes et les deux harpes qui croient imiter le bruit de l'eau, les cuivres cynégétiques, les trucs, les poncifs et les ficelles, presque tous font «ouf! » quelques-uns font « chut! »
Faiblement applaudie sur le bûcher de Rouen, la longue B. de Montaland susurre, non sans charme, les Rêves wagnériens, précurseurs de Tristan, bien préférables à la Grande Marche de fête^ orchestrée à la mélinite pour tympans américains, et qui détiendrait le record du chahut musical si le Tuba mirum de Berlioz n'existait pas.
Il a congrûment fonctionné, chez Colonne, ce chambardant Tuba dont un fanatique voulait à toute force une seconde édition, prudemment refusée par Edouard qui craignait de voir s'écrouler le plafond du Châtelet sur son public. (Et quel public I) Albert Sorel, secrétaire de la présidence du Sénat; Paul Masson, ex-baryton du tribunal de Pondichéry ; René de Récy qui va recommander aux lecteurs de la Revue bleue, incessamment, — hum ! — mes Rythmes et Rires, Delsarte enchanté, semble-t-il, du Lacrymosa, pourtant coco ; Eymieu que charme l'aride fugue en ré bémol de l'i/osanna; Alcanter de Brahni féru de ce Sanc-
tus, soutenu par les notes aiguës de la flûte, après lequel on rappelle trois fois le valeureux Warmbrodt, etc., etc.) La psalmodie, sans accompagnement du Kyrie, monotone, sol, sol, sol, sol^ sol, sol, sol, Tont-ils assez démarquée, tous ! Reyer, dans les litanies de Salammbô, Massenet, dans la prière d'Escla,rmoncie, Cui, dans r « Angélus » du Flibustier, Re-Massenet, dans l'invocation des douze cénobites de Thaïs, qui est la question du jour : Thaïs the question, et d*autres encore que la pudeur m'empêche de nommer.
En dépit des circulaires anonymes lancées par- ceux-ci, du papier timbré lancé par ceux-là, Wagner et Ernst — Tun traduisant l'autre — triomphent au d'Harcourt ; version en prose, souvent assonancée, parfois rimée, toujours excellente; Cette sélection des Maîtres Chanteurs vient de soulever un enthousiasme quejes meilleurs amis de l'impétueux traducteur (et je me flatte d'être du nombre, hein,
Alfred?) n'osaient prévoir si flamboyant. Après l'ouverture, dirigée avec une fantaisie savoureuse, les applaudissements crépitent... et ne s'arrêtent plus; on bisse l'adorable quintette, on acclame Auguez- Sachs, cordonnier qui ne perd pas alêne, Gibert de Franconie ravit les dames, le choral passionne Marty, séduit Hartmann, contente Kerval, enchante Pierre Veber, ahurit le major Heitner, fascine Durand fils; Joly exulte, les violoncelles (bravo, Bourgeois I ) se distinguent pendant la Valse des Apprentis, les cuivres bafouillent un peu, l'orgue imprévu ne gêne personne, hurrah ! Imperturbable, une dame, au second rang, lit la Cendre de Vanderem, jolie figure de keepsake, coiffure dix-huit-Cendre-ante.
Cependant, au Conservatoire, les n*"' 3 et 4 des Saintes Maries de la Mer endorment une assistance d'élite : le duc de Massa, Georges Hile, madame Potocka, Charles Lefebvre, Widor, Oppenheim, la
Krauss, et j'en passe. 0 la merveilleuse exécution de cet oratorio propret où Paladillie coquette avec Massenet, pille Gouuod, se souvient de Meyerbeer et n'oublie pas Delibes ; Cornubert fait le Christ, les Iremolos de violons chromatiques font la tempête, le public fait un nez 1 Agréable « sacrifice rustique » genre Sapho avec gruppetli des bois, gentille phrase de mademoiselle Bosman, accompagnée par le violon solo (Lebrun) et le violoncelle.
Auditoire sibérien. Cette température convient aux ours.
11 mars 189 ^à.
« thaïs »
Bien que les ouvreuses passent pour cancanières, il me parait superflu d'apporter mon contingent au lot d'indiscrétions copieuses que, depuis huit jours, le musicien de M. Gallet fait insérer dans les « Courriers des Théâtres », moyennant finance — Thaïs is money. D'ailleurs, je ne saurais égaler en imprévu les révélations de mon aimable confrère Jules Huret, grâce à qui Tout-Paris sait, depuis hier, que Phryné fut écrite pour Sybil Sanderson par son habituel Massenet ; pourvu qu'on ne vienne pas, à présent, nous informer que l'auteur de Thaïs est M. Saint- Saëns ! Les amis de ce dernier n'appren-
draient pas sans quelque ennui qu'il mit la main au pelii chalet de nécessité construit par MM. Gallet et Massenet à l'aide de pierres arrachées à l'œuvre adorahle édifiée par France ; tels les terrassiers turcs, pour installer un bastion sur TAcropole, accumulèrent en un tas sacrilège les bas-reliefs et les colonnes du temple de Nike Apteros. Si je fais ainsi parade de mes connaissances helléniques, c'est dans Tespoir que — pour l'amour du grec — Anatole France souffrira que je l'embrasse.
Erémitique, le décor du premier acte nous transporte en cette Thébaïde où les cénobites, portant le cilice et la cucuUe, habitaient des cabanes de branchage et d'argile; palmiers, cactus, mépris des biens périssables, force des esprits, chère faible (pain, sel, hysope, pas de café), benedicite en IsL dit par l'onctueux Delpouget ; au fond, le Nil, impression excellente ; le décorateur a, du premier coup, mis dans le Nil. Les jumelles se braquent avec ferveur sur la Vision qui montre à Delmas-Athanaël le théâtre d'Alexandrie où, sur un rythme haletant, lèche-motiv des pantomimes per-
verses, Thaïs (représentée ici par mademoiselle Mante) simule avec d'inquiétantes précisions les amours de Vénus ; tous les connaisseurs en plastique déclarent cette chute de reins des plus louables, et l'on conçoit que la mimique ardente et les arguments à posteriori d'une courtisane encore si loin de sa conversion finale troublent le solitaire ému par ce que M. de Curel appellerait « l'Envers d'une future sainte ». Astucieusement, pendant neuf mesures, les violons tiennent le do, pour faire comprendre toute l'importance que celui de Thaïs a sur les résolutions d'Athanaël.
Au deux, charmant panorama d'Alexandrie, aux coupoles blanches, étincelant entre le double azur de la mer et des cieux. Cette vue inspire à Athanaël un air considérable où il salue la ville en mi (bonne phrase des cors sur le dessein des violons), pour la maudire ensuite « comme un temple hanté» en do mineur, et enfin invoquer les Anges avec harpes, cymbales, conviction et succès.
Exquise dans le roman, la scène, au théâtre, n'est que gentille, des deux es-
claves qui affublent Tanachorète de parures pas ruineuses, bandeau, robe d'Asie, bracelets, destinés à lui donner l'air d'un Satrape dont le luxe puisse éblouir les naïfs, un (S) attrape-nigaud ; mesdames Héglon et Marcy, toutes deux habituées du Cirque d'Eté, y chantent le plus galamment du monde ; Nicias a Pair d'un marchand de dattes, et le quatuor « Ne t'offense pas... » d'une alerte inspiration d'Offenbach.
On attendait avec impatience le renouvellement d'un incident dont on s'était fort égayé à la répétition générale, je veux parler de la trahison d'une agrafe qui avait permis au public de contempler nue jusqu'à la ceinture mademoiselle Seinderson, très ennuyée du contretemps et ne sachant plus à quel sein se vouer. Les amateurs de chair fraîche en ont été pour leurs frais et ont dû se contenter de la musique seinphonique accompagnant l'air de Thaïs, câlinement ironique : « Qui te fait si sévère? » où les traits légers des violons répondent aux cascades de perles égrenées par la flûte d'Hennebains ; un aimable troupeau de courtisanes aux jambes concupiscibles
murmure au pauvre Alhanaël des mois troublants ; Thaïs, sur de grands frôlements voluptueux des harpes, prend des poses inviteuses, son manteau vert tombe, le rideau aussi, par malheur. Ça commençait à devenir intéressant.
Sachez qu'au quatrième siècle après Jésus-Christ les appartements des courtisanes d'Alexandrie ressemblaient aux expositions de lapis d'Orient (solde, fin de saison) ; sachez aussi que les couplets de Thaïs à son miroir se trouvent déjà dans Manon et qu'elle les agrémente d'un contre-?^e qui enthousiasme le public ; sachez enfin qu'Athanaël, moins indulgent, vocifère contre la pauvrette des malédictions qu'on devrait épargner à une personne si mignardement potelée.
Pour ramener le calme en nos âmes, M. Berthelier, violon-solo de son état, file une méditation religieuse que nous entendrons encore au moment du trépas de Tliaïs, et qui sera très demandée dans les églises où se célèbrent les mariages riches.
Les événements se précipitent : devant la maison de la courtisane, Athanaël veille,
tandis qu'au loin murmure une amusante musique d'un orientalisme bien parisien, derboukas martelées, glockenspiellimpide, flûtes qui pleurent; le moine brise une statue de TAmour (tant il Eros !) qu'aurait dû défendre contre son iconoclastie un gracieux cantabile ; soutenu par de furieux accords de trombones, il brave la foule qui veut le lapider et ne s'apaise que grâce au stratagème d'amis assez dévoués pour détourner la fureur populaire en lui jetant des poignées d'or ; le procédé n'est pas à la portée de toutes les bourses.
Sans un neuf-huit qui ressemble énergiquement à la célèbre Aragonaisedu Cid^ le ballet serait raté de fond en comble, malgré ses sphinges, son Andaute d'orgue, son génie du mal en perruque rousse emprunté au magasin d'accessoires (ÏExcelsior; les bandeaux plats de mademoiselle de Mérode et la grâce légère de mademoiselle Mauri obtiennent cependant leur succès habituel; Delmas se révèle mime excellent dans sa muette invocation à l'Etoile de Rédemption, qui projette sur lui un cône de clarté lunaire, un cône comme la lune.
Dernier tableau : dans un cloître qui manque de caractère, comme Athanaël, Thaïs meurt au milieu de « femmes élues », — chez nous, elles ne sont même pas électeurs!— pleines d'un recueillement que comprendront ceux qui vous connaissent, ô Paix de nonnes ! L'abbesse est madame Beau vais, et j'en suis bien Oise ; la courtisane repentie, toute de blanc vêtue, est étendue sur un lit pour un (ça doit la changer) et les abonnés constatent avec plaisir son aimable embonpoint. Je constate avec moins de plaisir que le grand duo final appassionato, avec sa phrase à trois étages, nous ramène aux plus mauvais jours d'Hérodiade. D'ailleurs il est acclamé.
— Un Tanagra engraissé, cette Sybil.
— Oui, un Tanagras-double.
16 mars i89k.
Samedi soir, on s'écrasait, 40, rue Rochechouart; Marsick et ses cheveux, Saiiit- Pol Roux et sa magnificence, Gustave Charpentier et sa pipe en terre, Charles Joly et son imposante partition d'orchestre, Hiie et ses htierlements motivés contre l'inexpérience enthousiaste des auditeurs qui déchiquetaient d'applaudissements intempestifs la trame wagnérienne, Gabriel Marie et sa stupéfaction des mouvements inaugurés par M. d'Harcourt dans l'ouverture des Maîtres chanteurs (un lento initial et une streLte italienne tout à la fin), l'auteur (ÏEélène et sa sympathie pour Wagner qui lanLeirésse, Andrès et son accent hacheur de paille, Bretonneau et ses théories subversives, Adolphe JuUien et ses
dures apprécialions des mélodies massenetiques, « d'une légèreté conventionnelle el d'une gaieté laborieuse, » — Thaïs pater qualis filia, — vingt autres que je n'ai pas la place d'énumérer, acclamaient la version d'Alfred Ernst, précise et lyrique, charmeuse et fîaéle, strictement parallèle à la phrase musicale, juxtaposition rythmique d'une si ingénieuse souplesse que, pour obtenir d'exactes correspondances de sonorités, Tauteur a réussi à distribuer les rimes de ses strophes suivant des lois identiques à celles qu'adopta son dieu, Wagner ; œuvre assez réussie, en un mot, pour s'être attiré les anathèmes d'un Schlesinger, dur pour le « trivial assemblage de mots » comme pour la musique « vide et insuffisante. » Ces gens du Ménestrel me manqueront bien, quand ils viendront à disparaître.
Hier, au Cirque, le ténor Gibert s'est imaginé de revenir à l'ancienne adaptation wildérique ; aussi, malgré de véritables prouesses de gosier, une diction des plus
LA MOUCHl': DES CnOCUKS 237
nettes, fort goûtée de Bagès qui s'y connaît, des la, attaqués avec un superbe entrain, son « Preislied » n'a pas excité autant d'enthousiasme que la veille, — mais plus, cependant, que la Symphonie du Viennois Bruckner (vous savez, ce vieil Autrichien qui, à la première de Parsifal, disait à Wagner : « Bravo, Richard, c'est merveilleux ! Mais, si tu entendais ma septième symphonie 1... ») Je n'ai jamais entendu celle-là, mais la troisième me suffît. Elle est très bien faite, elle est en ré mineur^ elle m'embête un peu, bien que M. Lamoureux la. conduise épatamment; au cours de V Allegro qui dure bien trois quarts d'heure, du moins il m'a semblé, Marty s'assoupit, Gabriel Fabre somnole, Joncières roupille, d'Argis ronfle, et je suis obligé de réveiller les sœurs Iiivernizzi pour leur glisser des petits bancs; durant V Adagio^ Reine au cor impeccable se livre à de merveilleuses acorbaties, et, au Scherzo, les altos sont tout fiers de ronronner une petite phrase pas trop laide. Le Senne dodeline de la tête tandis que les violons dévident au Finale un motif de ballet, dis-
tingué comme Nini Palte-en-l'Air, sous lequel grondent de longues tenues des cuivres, cependant que violoncellistes et contre-bassistes s'usent les doigts à pincer leurs cordes. C'est fini, Hippolyte Lemaire se frotte les yeux, madame de Soullzbach pousse un gros soupir de soulagement, Sigisraond de Motta et Vianna de Stojowski échangent des coups d'œil navrés, Hue se rhue dehors, rien ne m'ôtera de Tidée qu'il file aa Châtelet.
Très applaudie par madame Héglon, sa coesclave de Thaïs^ madame Marcy se présente en petite robe du matin, blanche et noire, et gazouille du Le Borne ; cet Amour de Myrto n'est pas précédé, comme à la Bodiiiière, d'une conférence figue et raisin de George Vanor, mais réussit tout de même, dût cette constatation peiner le révérend Léon, frère laid de V Art musical ; la deuxième partie, « Berceuse », ravit toutes ces dames, sans défense contre des violons murmurant con sordini de douces choses, pendant que des trilles de flûtes re|)roduisent le rire des faunes avec une fidélité faunographique ; et « TAube » avec
ses rythmes alertes à six-huit et à troishuit, remporte uirsuccès aubéliscal ; quant au (( Chant d'amour », ses erotiques arpèges en ré bémol troublent jusqu'à Paul Masson ; c'est tout dire I
On a rappelé le Patron après le duo de la Gœtterdsetnmerung et on a eu bien raison. Quelles vagues de musique 1 Quel bain de sons! (Simonis-Empis, éditeur). De la grotle où leurs amours s'abritent, sortent, enlacés, Siegfried et Briinnhilde ; dit par la clarinette, le motif de la guerrière passe aux violoncelles, s.e répand dans tout l'orchestre, ruisselle, et les cuivres clament le thème héroïque de Siegfried ; en échange de l'armure dont elle lui fait don, le parrain du fils de Wagner passe au doigt de l'Aimée l'anneau magique forgé par le parrain du fils de Magnard ; puis, chevauchant Grane, il franchit la muraille de flamme qui protège la Walkyrie et court à des victoires nouvelles ; et longtemps, debout sur la pointe du roc, Briinnhilde écoute s'éloigner la fanfare du cor d'argent.
J'adresse aux musiciens du Châtelet mes sincères compliments ; dirigés par le capellmeisterMottl, ils ont interprété en maîtres Berlioz et Wagner. Les immenses traits ascendants des violons dans le prélude de Tristan^ l'élargissement majestueux qui termine l'ouverture des Maîtres Chanteurs, la Bacchanale enfiévrée du Venusberg, ils ont tout rend^u à merveille. Chevillard prenait note des applaudissements et avait à faire ; Poujaud pleurait d'enthousiasme dans le cou d'Hallays, Jacques Durand déplorait l'absence de son père (après tout, il n'était pas si à plaindre chez nous), Mesdames Gallet, Jaëll, Holmes déchiraient leurs gants, Gabriel Marie criait : « Enfin, voilà un homme qui dirige comme moi ! » Le traducteur de Méléagre affirmait à Henri de Régnier quMl n'aurait pas donné sa place pour dix Louys, Ernst fumait d'allégresse, Hillemacher, Diémer, Risler, Hugues Imbert, de Bonnières, Barrère, tous les Rde l'assistance exultaient, Tallanel et Duteil d'Ozanne acclamaient leur grand confrère, Leroux, Widor, Luzzari, Coquard, Halphen, Dukas, pas dégoûtés, ré-
valent des composiLious que dirigerait ce triomphateur ; tous rendaient justice, comme je fais moi-même, à l'orchestre Colonne, excellent dès que ce n'est pas Colonne qui le conduit.
P. S. — Je ne puis assez louer la façon littéraire, pour ainsi dire, dont ce fougueux Allemand interprète le plus littéraire des compositeurs français, Berlioz. Sous sa direction, l'orchestre parle, les phrases prennent un relief tout scénique, les leitmotifs vivent, le drame se précise, les coups de théâtre éclatent ; le caractère inégal, passionné, poétique et violent de l'œuvre berliozien est mis en lumière avec une aveuglante splendeur.
il mars 189k.
Après le bouillant Mottl, c'est l'onctueux Hermann Lévi qui remplace Colonne, pour la plus grande joie des Parisiens toutébaubis de découvrir que l'orchestre du Cbâlelet possède des qualités à l'occasion. Et quels Parisiens! Tous démarque, depuis Meilhac (de l'Académie), au faciès endormi de Bouddha bienveillant, jusqu'à Mangin (de l'Opéra), prodigue d'applaudissements envers son grand collègue de Bayreuth.
Assez de diamants et de cravates blanches pour que le secrétaire embusqué derrière le contrôle soit obligé d'arborer ses lunettes bleues : voici le comte de Lariboisière, dont la présence est d'heureux hospice ; JuUien qui ne m'a pas encore envoyé son dernier livre de musicographie (à quoi penses-tu,
Dodophe ?) ; Steiner, Kerval, Varet, de Bonnières, Tiersot, Lazzari, Victor Roger qui ferait des folies (dramatiques) pour entendre un joli solo de Clarynette, Joseph Reinach, boule noiraude, Montel, Chabrier, Dukas, Paul Masson, Bemberg, Diémer, Delsart, Alcanterde Brahrn, Marsick, Hartmann, Le Borne, Ernst qui rédigea le topo incandescent d'enthousiasme du programme ; enfin, ils étaient tous là.
Petit, nerveux, sec, virant de droite à gauche, une humble contenance et pourtant Toeil luisant, le capellmeister dirige d'abord TentraînanLe Huldigungs-Marche de Wagner, assez ressemblante, par endroits, aux Maz^î'esc/ianieurs pour que l'on se demande si Ernst ne va pas la traduire enfrançais"; les cuivres trillentpâteusement, comme de fervents catholiques qui auraient trop mangé de morue. Puis, c'est l'adorable Siegfried-Idyll qu'on n'entend jamais, à Paris, joué avec cette grâce légère et cette discrétion en quelque sorte intime; tous applaudissent avec fureur, sauf Tami Saint- Auban sur l'admiration duquel une réminiscence du couplet « Quand je suis sur Co-
cotie, qui trotte, qui trotte » jette un peu d'Om67'e (musique de Flotow).Le subtil sémite élargit d'une façon imprévue le mouvement quand rentre le cor lançant la fanfare de Siegfried, mais, comme il presse le motif d'amour de Brunnhild, Azaïs est content.
Je crois que Beethoven, s'il entendait sa symphonie en /*a, conduite par Hermann Lévi, serait très satisfait; je crois aussi qu'il serait très étonné, car les mouvements qu'on a, vendredi soir, couverts de bravos, ne doivent pas être exactement ceux qu'il avait indiqués. Les classiques en ont grincé de colère, surtout à l'audition du Menuet, si ralenti, que la phrase de cor prend une importance inattendue. Moi, je n'y vois aucun inconvénient; Dukas exulte.
Quant à l'exécution de Parsifal, elle est enthousiasmante, et fait honneur à ces braves musiciens que je me repens d'avoir blagués parfois, mais qui se sont révélés dignes de leur nouveau chef d'orchestre ; il faudrait tout louer, le fondu des cuivres, l'admirable élargissement de la musique qui accompagne le changement de dé-
cor, la pénétrante douceur des accompagnements du hautbois dans 1' « Enchantement du Vendredi Saint » (entre nous, Longy — qui ne vaut pas le Dorel du Cirque — est très supérieure son confrère de Bayreulh), la vigueur presque sinistre des pizzicati de contrebasses, les frémissements des timbales (bravo, Vizentini !) les chevaliers assis sur les banquettes, les voixde la coulisse, le piano qui simule les cloches, et Hermann Lévi qui nous restitue intégralement le passage amputé par Tirrévérencieux sécateur de son coreligionnaire Edouard.
Après Grieg, on nous exhibera Taffanel, Parés en uniforme, le Patron avec un faux nez (pour que les fidèles de Colonne ne l'assassinent pas), Richter, Chevillard, Danbé, Mayeur, Mangin, Gabriel Marie, et le Châtelets'intitulera : Aurendez-vous des chefs d'orchestre.
Au Cirque, le Patron n'a pas lésiné ; commencé ce Vendredi saint, le Concert con-
tinuait encore le dimanche de Pâques.
Je comprends que M. Lamoureux multiplie les numéros, puisque chacun d'eux lui vaut une ovation. Après la Chevauchée des WalkyrieSy un certain nombre d'emballés parlent de le porter en triomphe et les bravos retentissent avec un tel fracas, que le vilain Blowitz, réveillé en sursaut, croit déjà à une facétie d'anarchiste ; quand il constate que l'explosion n'est que d'enthousiasme (ça, c'est du style), pouf! il se rendort.
Venus pour applaudir leur camarade Marcy, agréable Iseult, dont un regard charmé remarcy leur zélé, j'aperçois mesdames Bréval et Lowenz, puis Saléza, et la charmante Région, enfin tout l'Opéra. L'éditeur Durand, aux yeux vifs, est là aussi, etBeyer, illustre sous la colonnade, etBardet, habile à dompter les coursiers, et Joly aux gestes amples, et le peintre Billotte qui pour se garantir des courants d'air enveloppe sa tête d'un journal, comme un pot de fleurs.
Houlflack est pourri de talent, mais ce concerto de Wienawski, quelle ordure !
Dans le duo du Crépuscule des dieuxy notre orchestre fait merveille ; c'est un délice d'ouïr le Fahrenlust où frémit l'ardeur des aventures qui arrache Siegfried des bras de Briinehild, les accents si fiers de l'Amour héroïque et la prodigieuse We^terbschcift; quand on pense que, malgré une semblable musique, le fils de Siegmund devient infidèle, et qu'après après, avoir reçu un cheval de sa bien-aimée il lui pose un lapin I Ah ! les hommes !
On m'a bien recommandé de taire que Gibert, dans le Récit du Graal, avait eu un petit accroc; aussi je n'en dis rien.
P. S. — Très vifs remerciements à mon confrère GouUet qui me consacre un article tout « ensoleillé » d'humour. Quant au Torchet, il écrit, sur le compte de TOuvreuse, une copieuse étude dont voici le début : « Elle a de l'esprit et delà littérature ». Une politesse en vaut uue autre ; quand je trouverai trace, chez ce gaillard, de littérature ou d'esprit, je ne manquerai pas d'en informer mes lecteurs.
23 mars 189 'i.
Austère, le concert spirituel célébré à Notre-Dame du Conservatoire, ce samedi saint, par Je Révérend Tàffanel, devant un public édifié qui voulait terminer religieusement son carême. Parmi les fidèles, citons Le Borne de qui je reçois, éblouie, cent sous de pourboire (il vit de l'amour de Myrto dont les recettes lui permettent d'être fastueux) ; Charles Lefebvre, compositeur, à qui je dois d'agréables moments et de fichus quarts d'heure, ce frôleur de George'^ Hiie qui me promet un œuf de Pâques imprévhii (ses œuvres complètes, je pense?), Tiersot dont la petite glose sur l'Ouverture du Freischûtz est, ma foi, très réussie, Stany Oppenheim assez fatigué pour que Son Excellence SpUller constate avec sympathie : « Stany se lasse » (le voilà, l'esprit
nouveau, le voilà bien !), Diémer contraint d'entendre, debout dans le couloir, le premier allegro de la Symphonie de Beetho^ ven, de la Ville le Roulx,'archiviste-paléograplie comme Henri de Curzon, mais qui ne profite point de ce redoutable avantage pour confectionner des in-folio sur la genèse de Sigurd, etc., etc.
Enlevée comme la première édition de la Cendre, la symphonie en ré stupéfie Hermann Lévi; abasourdi de tant de vélocité, il émerge de la loge où Ta interné Lascoux et bat consciencieusement la mesure dans le vain espoir de ralentir un peu Tatfanel qui a pris Tarchet aux dents. Voyons, voyons donc, Paul, un peu de calme !
Sans la souple et vivante version de Tami Alfred Ernst, qui dégœthe tous les autres traducteurs, le Chant des Parques écrit par Johannès Brahms sur des vers d'Iphigénie courait risque de recevoir un accueil plutôt glacial que Tauride. Choristes d'ailleurs faiblards et chanterelles douteuses.
L'auteur des Profils de Musiciens (chez Fischbacher), des Portraits et ÉtudeSj (idem) de Si/mphonie (idem), de Nouveaux
profils de Musiciens (idem), de Nouveaux Portraits et Études (idem), de Nouvelle Symphonie (id^m), etc., etc., me fait remarquer la forme très particulière au maître de Hambourg, l'emploi savamment combiné des rylbmes binaires et ternaires^ — oui Hugues — l'alternance des notes détachées et des notes soutenues, — oui Hugues — une couleur très intense, — oui Hugues — un mélange très marqué des procédés de l'école classique et de Técole romantique, — oui, Hugues — et.... et.... une profondeur de sentiment égale à celle du grand Beethoven... ah non! Hugues;' non, mon cher Hugues ! non I
Si l'on vous dit que le troisième Concerto de Saint-Saëns est folâtre, répondez que ce n'est pas vrai, malgré la direction, de tous points excellente, de Taifanel, malgré l'interprétation, excellente aussi, de M, Delaborde à qui cet Op. 29 est dédié. Le programme assure qu'il est en mi bémol (pas le pianiste, bien sûr); je veux bien le croire, mais, pendant la première partie, j'ai dû m'occuper d'expulser une grosse dame qui voulait prendre la place d'Hugues Imbert,
craintivement retranché derrière sa partition de Brahms, et je n'ai pu écouter qu'à partir de YAndanie où j'ai très nettement perçu une phrase écrite en 7712, tout ce qu'il y a de plus naturel, je le jure sur la tête de mon Patron Lamoureux ; et je jure aussi que V Allegro non troppo de la fin n'est pas troppo distingué et ressemble à une grande polka, ce qui Ta fait véhémentement applaudir.
Le Requiem, de Gounod, c'est un adroit assemblage de tous les procédés, ficelles, rosalies et autres trucs chers au très habile Maître qui mitenPalicot toutes se^ complaisances. D'élégantes mélodies, d'une molle joliesse, entendues maintes fois sur des paroles de Jules Barbier, et qui ne gagnent rien à être chantées en latin, tels le Salve me, cousin du chœur nuptial de Roméo^ un Pie Jesu qu'on danse dans Faust^ le Sanctus d'orphéon pour voix mixtes qui sera très demandé en province et qu'on a redemandé à Paris, l'agréable et banale Benedictus aboutissant à la sempiternelle cadence plagale que vous savez, un autre Pie Jesu — ce « Requiem » marche sur
deux Pie — pendant lequel les admirateurs de Gounod pensèrent tomber en syncope, en oyant celles qu'exécute le quatuor; enfin VAgnus avec, pour terminaison, le souvenir chorégraphique de Faust déjà mentionné. C'est la première fois que l'on exécutait ce Requiem ; je ne pense pas qu'on le redonne souvent.
On m'assure que Thaïs réalise de grosses recettes. J'en suis enchantée pour le délicieux Anatole France qui va toucher d'aimables sommes; puisse cet aveu désarmer l'ire de Moreno — pas mon amie du Théâtre- Français, non, — le combatif écrivain du Ménestrheugel qui déclare les wagnéromanes « gorgés de choucroutes » pas fichus de savourer V « ortolan » de Massenet. Va pour ortolan; moi, j'aurais pris ça pour un lapin.
2'i mars 180k.
ID
C'est le dernier concert du Cirque d'Eté ; le Patron s'éloigne, il part, il est parti à la recherche de gloires inédites, Zu neuen Thaten, et pendant l'admirable duo de la Gœtterddernmerung , je pleurais sur mes programmes, tandis que madame Marcy — interprète (inconsciente) de ma douleur — chantait ses adieux à son Siegfried, à mon Lamoureux; de l'orchestre surgissaient le Wanderlied impatient du départ, les motifs héroïques de l'amant courant à des aventures nouvelles, et la caressante insistance di!l thème de BriAnnhilde s'enlaçait aux rappels delà Chevauchée, dominés par les grandioses sonorités prometteuses de l'héritage du Monde ; c'était splendide 1 Gibert lançait à pleine gorge de vibrants la bémol, sa partenaire grimpait jusqu'aux ut
les plus lyriques : « Poète, prends ton uti... » Hélas 1 mes larmes coulaient si pressées que le bon ^Hartmann en était tout triste et que je n'avais plus la force d'applaudir.
J'étais la seule, d'ailleurs ; le clan des musiciens lâchaitbride à ses enthousiasmes ; franckistes comme Kerval, ou massenetoïdes comme Galeotti, tous acclamaient l'œuvre et ses interprètes, Vincent d'Indy plus fort que les autres ; l'âpre Alix Fournier lui-même- manifestait une courtoise estime pour Wagner ; quant à Dukas, il rayonnait comme si l'on eût joué son Polyeucte,' et VOrchesterzwischenspiel (ce mot est aussi long que Tiersot) semblait ravir la famille Natanson; Millaud reconnaissait quelque mérite à son co-ténor Gibert, Lascoux interrogeait du regard Gabriel Marie pour se faire une opinion; Hiie préférait ces harmonies à celles de son R-IIûe-bezahl pourtant applaudi avec vigueur, hier, chez Bodinier ; Poujaud et Lazzari s'embrassaient dans leur émotion, mais l'incident .n'aura pas d'autre Suite que celle (épatante !) acclamée à la Société nationale
samedi soir ; Pierre Louys confessait la Ileldenliebe plus passionnée encore que ses a Aquarelles» et Henri de Régnier, silencieux et doux, approuvait ce « Conte à soi-même »; quanta Oppenheim, il jurait de ne jamais oublier Stany-versaire, et le joaillier en rimes Karl Bues était pâle, — oh! pâle — aussi pâle qu'est brune la jeune poétesse de Heredia.
Une petite coupure, 300 pages seulement, et nous voici à la mort de Siegfried (Gibert comme ci-dessus). Des harpes bourdonnantes essaiment les accords qui saluèrent le réveil de Briinnhilde, et les trilles suraigus des violons, goûtés de Reynier, montent, montent, comme des èris d'alouettes ivres d'azur, tandis qu'avec eux s'élève la pensée dernière de Siegfried expirant; c'est la bien aimée qu'évoque son rêve d'agonie, porté sur les harmonies du Ravissement d'amour : « L'éveilleur est venu, son baiser te délivre... Ah! ces yeux ouverts à jamais... Mort bienheureuse... » Très doucement, les trois notes de Tlnterrogation de la Destinée murmurent; il meurt. Alors, se déroule l'immense Trauermarsch^ et je puis
bien dire que jamais le Patron n'a plus magnifiquement conduit ce funèbre et puissant défilé de motifs accompagnant le cadavre de Siegfried jusqu'au palais des Gibichungen. La walkyrie Briinnhilde va venir comme Marcy en carême; enTattendant, lorgnons encore la salle.
Voici Adolphe Jullien, très complimenté pour le joli coup de sangle dont il vient de cingler Heugel ; le Docteur-Compositeur Lanteirès qui a pour Devise (Ex-Président de l'A ) : Lancetta et lyrà; l'enthousiaste Raymond Bouyer, Paul Masson qui projette — Mendès de la fumisterie — de conférencier à l'Opéra ; l'ingénieur Léon Durocher, perceur de l'Isthme de Corinthe ; le Major Heitner, du 4® Loufoques à cheval ; l'auteur du Grand Napoléon des petits enfants, un des rares dessinateurs qui ne se montent pas le Job ; le diplomate Romieu ; Antigène Bartet en délicieux chapeau rose; Saint-Auban,''Stoullig, Berardi et Rivière, délégués par la Libre Parole, le National, VIndépendance belge et les dragons de Oompiègne ; les wagnéromanes André Fourchy, René Benoist, Pelet ; mademoi-
selle Lovano qui chanta chez d'Harcourt l'Eva d'Ernst- Wagner ; Diémer aux doigts prestes ; Pottecher, ce Gœthe fin-de-siècle ; Le Borne aimé de Myrto ; Robert de Bonnières, qui n'écrit pas assez; mademoiselle Camée, qui ne joue pas assez ; Durand, qui n'édite pas assez ; Joncières, qui compose trop.
Madame Marcy ne me croirait pas si je lui disais qu'elle m'a fait oublier les grandes cantatrices allemandes que nous avons applaudies dans l'écrasante scène finale du Crépuscule des dieux; je l'ai trouvée moins divine que crépusculaire, mais agréable tout de même, oui, oui.
Quant au Prélude de Tristan, attaqué par les violoncelles avec une tristesse poignante qui a charmé mademoiselle Galitzin, quant aux fragments de Rheingold furieusement acclamés par George Vanor-(du- Rhin), la place me manque pour en parler ; vous avez de la chance ! Le Patron s'était payé quatre cors supplémentaires pour nous faire entendre congrûment le motif de VUrelement, Fournets pour tonitruer les colères d'Alberich (il prononce
« Nieblung )> pour « Niebelheim ») ; enfin madame Hégion, Flosshilde moqueuse toujours prête à faire la nixe aux poursuivants. On a goûté l'à-propos de ces trois divinités nageuses exliibées aujourd'hui, en guise de poisson d'avril. Au programme une explication d'Ernst, et une traduction .de Wilder, pour ménager la chèvre et le chou ; certaines feuilles dudit chou ont bien amusé : « Viens près de moi pour me faire la cour... C'est meilleur dans le bas ! » Si VAnge que publie Vlllustràtion d'aujourd'hui, fort bien dit par la Rheintochter susnommée, n'était pas de Wagner, je vous confierais qu'il me rase considérablement encore que le motif walkyrien de VAnnonce de la mort (dont, trop souvent, la paternité est attribuée au Mendelssohn de V Ecossaise) s'y trouve déjà à l'état embryonnaire.
î'' avril 189k.
Mon volage pdtron Larnoureux étant en train d'e-Scalader les degrés du théâtre de Milan, et le joli Colonne cédant malgré lui la place au Trésor des radjahs (ce dont il en-radja fortement), j'aurais dû m'enfermer dans l'étuve du Conservatoire : mais l'ouverture de Ruy Dlas ? Penh! le fils Mendel ne m'amuse guère; et l'intérêt de Taicnable Symphonie en ut est surtout rétrospectif malgré le joli Andante où, sous le passage en triolets des premiers violons, le novateur Beethoven fait entendre un doux bruissement de timbales qui depuis... mais alors il était inédit. Je sais bien que Taffunel, heureusement inspiré, annonçait aussi les BéatitudeSy mais depuis que le Torchet les a déclarées rasantes — tu fais école, ô Bellaigue ! — mon admiration pour César Franck hé-
site. Pas tentée non plus par Torchestre zoologique du Jardin d'acclimatation et ses soli de cornet à Pister, je ne puis donc vous entretenir des musiques d'hier, sous peine de m'exposer à gaffer comme ce rédacteur de VArt musical qui, voyant la semaine dernière, atïîché au Cirque, l'entr'acte de Lohengrin, en vitupéra de confiance la trop rapide exécution, alors que- le Patron avait joué, au lieu du fragment annoncé, l'ouverture des Maîtres Chanteurs,
Aussi bien, je préfère dire un mot de Janie, comédie lyrique que je viens d'entendre au Grand-Théâlre de Genève, sur les conseils de Vincent d'Indy, féru de toute musique suisse, — celle d'Helvetia, principalement. Sachez, mes bons amis, que rien, rien, depuis longtemps, n'a paru chez nous que je puisse comparer à cette idylle musicale, dont les personnages sont français, les sentiments suisses et l'orchestration allemande. Le sujet est tiré, par les cheveux, d'une nouvelle de Peyrebrune : Janie, fille du père Giraud, reçoit les mille écus promis par le député Mouton à la fille la plus sage du pays, mais il lui faut, sous un mois,
choisir un mari. Celte Mireille septentrionale aime un vannier, qui l'adore, mais Longuet, un coq de village imbécile et suffisant, la convoite, moins pour elle que pour sa dot, car Giraud lui doit précisément ces mille écus ! Dûment chapitrée par le débiteur, Janie, malgré ses belles résolutions, perd la tête, se jette en deux temps et trois mouvements (ou mieux à douze-huit) dans les bras de son amoureux qui, désintéressé, renonce à la dot parlementaire dont Longuet fera ses choux gras. Lors le curé les bénit, un curé paterne, remarquable par ses sixtes toujours augmentées et son indulgence jamais diminuée.
Sur ce scénario candide, M. Jacques Dalcroze a composé une partition des plus réussies, originale et consciencieuse toujours, souvent excellente ; c'est la seule comédie lyrique, la seule, que je connaisse, exprimant musicalement des idées et des sensations de tous les jours, sans bouffissure et sans bassesse, également éloignée du mélo puffiste et des galvaudages de Topérette; je lui reprocherais peut-être certains commentaires orchestraux où les cuivres son-
nent avec une ampleur excessive sinon tétralogiqae, puisque leur glose wagnéroïdale ne s'applique point à un texte épique comme ceux du maître de Bayreuth ; d'autre part, M. Jacques Dalcroze me prendra-t-il pour une dévergondée si je lui confie que ses amoureux me semblent invraisemblablement frigides"^ Comment! voici un gars et sa promise qui s'adorent, ils sont tout seuls, on abu un coup "de vin, ils chantent en mi ton qui m'a paru toujours très aphrodisiaque, et leur duo — d'ailleurs charmant, avec ses entrées canoniques, Pensons à notre fraîche aurore — glisse à la berceuse? Mais ce n'est pas du blé qu'ils viennent d'engerber ces mâtins-là, c'est des nénuphars !
Savoureux, en revanche, les entrelacs de leitmotifs rêveurs, l'art délicat avec lequel sont ramenés les souvenirs des rondes puériles qui charmaient l'amour encore indécis de leur enfance, les discrètes ingéniosités orchestrales murmurant sous les rappels des refrains d'antan. Par-dessus tout j'admire le troisième acte, prodigieux tour de force d'instru-
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meiitation pittoresquement réaliste, idoine à souligner un boniment de maire villageois « qui conscient de sa res-pon-sa-bili-té » célèbre les devoirs civiques et loue les vertus républicaines du député sortant; il y a là d'admirables trouvailles bouffonnes et des bassons qui m'ont laissée rêveuse... Le succès a tourné au triomphe, malgré les minaudières réserves de certains esthètes de qui la préciosité ridicule se prétendait choquée par les ânerie^ voulues d'une fanfare petdezouille couaquant à travers la marche de Guillaume Tell; pourquoi ces messieurs viennent-ils chipoter les pistons de leur compatriote et ses joyeux sol hémoU alors qu'ils admirent, dans les Meistersœnger wagnériens, la trompe du veilleur de nuit produisant le même effet et lâchant la même note ?
P. S. — Le Ménestrel^ en phrases heugélatineuses, déplore « la paresse d'esprit » que dénote chez Wagner la répétition du thème de Biûunhilde. Ohé ! Ohé !
8 avril 1803,
Jeudi, j'ai entendu madame Remacle chanter en langue hellénique : ah! je ne me refuse plus rien ! C'était aux Beaux- Arts, dans cette salle de rHémicycle qu'attriste une grande nigaude de fresque pauldelarocharde, et j'étais entourée de gens aussi versés dans la connaissance du gre.c qu'on peut l'être à la brigade des jeux : Hauvette- Besnault au fin sourire, Pottier que son nom prédisposait à Tétude des vases d'antan {Ah! le pot... le pot... le pot... le pot antique)., l'excellent Talbot cher aux anciens élèves du trionomaste gymnase Bonaparte- Funtanes-Condorcet, Charles Henry qui pèse les rayons ultra-violets et mesure l'épaisseur des parfums, le petit père Oppert dont les hérissements de kakatoès grincheux désopilent l'assistance, Bellaigue
et Tiersot venus, comme moi, pour ouïr l'hymne à Apollon déniché dans'les fouilles de Delphes, le noir Joseph Reinach, elc. Le cadet dudit — Théodore est son prénom — a parlé avec un petit air content de lui du « jeune compositeur » quinquagénaire Saint-Saëns, du médiocre respect de la prosodie exigible des compositeurs, et de la ressemblance que présente avec le prélude du trois de Tristan la cantate exhumée. Quelle ressemblance, mesdames et messieurs, quelle ressemblance criante I Je ne l'ai pas entendue crier.
C'est un morceau d'honnête poésie, d'un lyrisme officiel, que madame Remacle a chanté avec un art exquis, d'abord dans notre langue, puis dans celle de MM. Hadji- Stavros et Tricoupis. Dirai-je que la version française m'a paru manquer un peu de simplicité, avec son « cristal pur des eaux, » bien ambitieux pour traduire EuuSpoç, et son « aux bras glorieux », inutile magnifîcation d'Eu(oXevoç? Non, vous me trouveriez, chicanière, et j'aime mieux vous apprendre que cette musique rythmée à cinq temps, écrite, pour la partie diatonique, en ut mineur.
(non en ini bémol majeur comme le croit Théodore) et qu'il a fallu, hélas I transposer en la mineur, admet un cocasse si bémol adventice qui prête à des renversements de /a auprès desquels, ceux des marmites anarchistes sont peu de chose. Arbitraire, mais délicieuse, Tinstruraentation de Fauré consiste en discrets accords de harpe qui tombent où ils peuvent, comme les cavaliers de rilippique. Sous la portion chromatique de l'œuvre, le doux maestro a écrit deux parties, également chromatiques, donnant à ce fragment l'allure d'une pièce de Bach que le vieux Cantor aurait composée après avoir, au sortir de la Thomaskirche, bu trois chopes de trop !
12 avril 189 ^i.
11 y a une trentaine d'années, M. Carvalho, alors imperator du Théâtre-Lyrique, demanda une partition à Verdi qui, désireux de ressusciter les soirées d'allégresse du Matrimonio segreto et de la Frascatana, oflrit de traiter un sujet comique où il s'efforcerait de renouveler les prouesses de musicale bouffonnerie chères aux Cimarosa et aux Paisiello. Le directeur ouvrit des yeux énormes et refusa avec entrain. Que les temps sont changés! Vous auriez tort de croire que ce fut Verdi qui, après le foudroyant succès de Falstaff, à Milan, eut besoin de venir trouver M. Carvalho, sa partition sous le bras ; soyez sûrs qu'on l'alla chercher, qu on lui fit un pont d'or, — un pont à arches très nombreuses, —
qu'on fut trop heureux d'engager son protagoniste de la Scala, Maurel, au prix do 1,500 francs par soirée (ce qui, pour une pièce durant quatre heures au maximum, paye chaque minute du sympathique haryton, même pendant qu'il se tient dans les coulisses sans chanter, à raison de six francs vingt-cinq ; les cochers de fiacre gagnent moins; les ouvreuses aussi); les rei:uffades du génial mais tyrannique compositeur furent toutes acceptées, au cours des répétitions, sans sourciller ; on lui donna des costumes dessinés par Thomas, des décors brossés par Jambon, un orchestre dirigé par Danbé (un jour comme celui-ci, faut être aimable pour tout le monde), enfin tout, tout. On lui proposa même mademoiselle Harding ! S'il avait demandé qu'on lui montât II finto Stanislao^ la chose se faisait dans les vingt-quatre heures.
Inutile de vous dire que la salle regorgeait d'illustrations de tout âge, de tout sexe, de toute espèce; il y avait deux soussecrétaires d'Etat au poulailler, et, sur certains strapontins enorgueillis s'installaient
des coccyx porteurs des plus grands noms de France. Nos bonnets s'azuraient de rubans neufs, les machinistes étaient en habit noir, et c'est tout juste si M. Car- Yalho, dont le faux-col neigeux atteignait des hauteurs inaccoutumées, n'avait pas exigé que les gardes de Paris arborassent la cravate blanche.
Vous ne pouvez pas ignorer (tous les journaux Font découvert à l'envi depuis huit jours) que le livret de Boïto est adroitement construit d'après The merry wives of Windso7\ avec quelques petits béquets empruntés à Henri IV. C'est le tableau, pittoresque et fougueux, des avanies que Mrs. Ford Granjean et dame Meg Chevallier (voix de crécelle) font subir au gros poursuivant Falstaff. On l'enfouit, pour le soustraire à la poursuite rageuse des maris, dans un ample panier de linge sale; on lui donne rendez-YOUs dans la forêt de Windsor pour le berner, le piquer, Tasticoter, le rouer de coups, etc. Ah! le métier de séducteur n'était pas gai, en ces temps lointains...
Après les sept mesures qui ne sauraient,
valablement, constituer une ouverture, — à peine un trou d'aiguille, — toutes les jumelles, d'un seul mouvement, convergent vers Falstaff-Maurel en train de cacheter deux lettres avec son anneau et de la sir John ; on voit tout de suite que la pièce ne manquera pas de scel. Enorme, le roi des buveurs (un roi bien entripaillé, morbleu I) effondre sous son poids les fauteuils de l'bostellerie « A la Jarretière ». Tous l'applaudissent avant qu'il ouvre la bouche : S. E. Ressmann, ambassadeur d Italie, comme son compatriote Amilcare Cipriani.
(J'ai remarqué — faut du coup d'œil dans notre métier — que ces deux signori ne se parlent pas.)
D'une haleine, Falstatf sèche deux gallons de xérès (quand on prend du gallon, on n'en saurait trop prendre), il anéantit pudding, dindons, andouille ; il célèbre son ventre majestueux, «sabaronnie », comme il dit, et les cuivres solennels magnifient encore son affirmation grandiose. « En ce bedon, Tonne un millier de voix qui proclament mon nom. » Mais pourquoi diable se grimer de façon à rappeler Blowitz ? Cette
fâcheuse ressemblance aurait jeté un froid sans les amusantes turbulences instrumentales, les joyeux fa, dièze susurrés en fausset par ce balourd orgueilleux, vantant « sa belle allu-u-re », Y Amen comiquement fugué des deux valets, et les ouragans qui montent de Torchestre en rafales, — une tempête dans un Verdi.
Il a des soulignements bien drôles, d'une gaieté juvénile, presque enfantine, cet orchestre ; quand Ford apporte un sac de ducats, les triangles sonnent, les pizzicati pleuvent, les flûtes égrènent des notes qui tintent avec un bruit argentin ; quand Falstaff s'émeut des « traits de flamme » dardés par les yeux de Mrs Ford, les violons dardent, eux aussi, de longs traits; on ne peut parler d'hommes de guerre sans que les trompettes éclatent en belliqueuses sonneries ; le basson ne cesse de nasiller ses ré goguenards pendant le Monologue de l'Honneur, et des que sir John porte une pinte à ses lèvres, les trilles s'empressent d'imiter la descente du liquide en son abdomen hospitalier. C'est absolument de la sorte que les gens du monde, et
bon nombre de critiques musicaux avec eux, se représentent le leitmotiv wagnérien.
Je n'ai pas le tem.ps de vous signaler le spirituel dessin de cor anglais accompagnant la lecture des lettres d'amour de Falstafî, et j'aime mieux vous dire qu'on a bissé un petit quatuor syllabique, en mi, alerte et si frétillant que le compositeur devait, en l'écrivant, voir la vie en rose — et même en Cimarose ; — applaudissements pour le couple Clément-Landouzy qui roucoule gentiment, et tonnerre de bravos quand mademoiselle Delna, de sa voix chaude et vibrante, entonne une variante très remarquable de: « Ah! lapau... lapau... la pauvre femme I » Après le récit de son entrevue avec sir John, que la petite flûte pique de notes railleuses, le public tout entier la rappelle et la force à recommencer ce petit chef-d'œuvre d'interprétation comique et gracieuse à la fois.
Quant à Maurel, on lui a trissé, tout simplement, le délicieux allegro^ si fin et si coquet, où il évoque le souvenir de sa gracilité d'antan, quand page fluet, frôle damoiseau, il aurait pu glisser à travers un
LA MOUCHE DES CnOCIIES 577
anneau, lui qui ue pourrait plus à présent, gonflé d'ale et de rosbif, passer qu'à travers un seul anneau, celui du Nibelimg.
D'autres morceaux ont également été aux étoiles, pour lesquels je me permets d'avoir une admiration moindre, Tarioso des cornes, par exemple, que M. Soulacroix rend plus dramatique encore qu'intéressant, et qui semble écrit par l'auteur de Mefistofele (ne croyez pas que je cherche à vous monter un Boïlo, au moins !)
Au début du dernier tableau, toute la fantaisie shakespearienne fleurit et chante; autour du chêne de Hernesous les ombres magiques duquel le malheureux FalsLaff attend, éperdu, les esprits de hi forêt de Windsor, avec des guirlandes dans les mains, voltigent et dansent; sous les branches frémit Tappel des cors, et, lointains, les violons en sourdine murmurent la romance qui ramène le doux salut, entendu au premier acte, le doux salut d'amour. (Entre nous, je ne suis pas folle des tendresses que débite tout seul, devant le trou du souffleur, Clément-Fenton, avec des gestes étriqués, mais j'ai juré d'être enthousiaste).
Aux amateurs des raffinements d'instrumentation, je recommande la ballade burlesco-funèbre du Chasseur Noir, où la flûte suraiguë et le trombone profondissime donnent des la, aussi éloignés Tun de l'autre que possible entre lesquels rampe une phrase voilée de cor. Ailleurs, pendant la scène un peu vaudevillesque du paravent, de menaçants pizzicati de contrebasse ponctuent les objurgations du mari trompé, de réjouissante façon. Mais il faudrait tout citer, et l'heure est aussi avancée que le député grévistophile Toussaint, parce que le maestro Verdi, amené sur la scène par Maurel, a été applaudi indéfiniment par des exaltés à qui j'aurais bien voulu rendre leurs manteaux pour venir griffonner cet article.
Comme le disait un éditeur de musique, à la sortie (ce n'est pas Heugel), Falstaff détient le ricordi du succès.
18 avril 189k.
Les petites fées de l'Opéra-Comique qui sautillent si médiocrement autour de l'encorné Falstaff, dans la forêt de Windsor, n'auraient pas perdu leur temps en venant, hier, au Théâtrè-d'Application, prendre quelques leçons à la Bodinière, aupi^s des sœurs Invernizzi.
Ce fut promptement un charme, cette trop courte séance au cours de laquelle, devant un public « extra-select » , — comme disent les gens qui croient parler anglais, — • se déroulèrent, élégantes et majestueuses, les danses du bon vieux temps, gavotte fleurant l'iris et la poudre à la maréchale, menuet aux nobleç attitudes, sarabande où la grâce d'un Mazarin s'affirmait à nulle autre seconde.
Une conférence de Georges Boyer précédait ce ravissant spectacle, documentée comme un article de la Revue des Deux- Mondes, légère comme leslnvernizzi ellesmêmes, explicative des transformations de la Danse à travers les âges : l'oinochorée qu'inaugura Noé après sa première vendange, la polka religieuse risquée devant l'arche par David, aussi bon danseur que bon mari (on sait que la veuve Urie ne put trouver meilleur époux que lai : Melius nubere quam Urie); la mazurka guerrière exécutée par je ne sais plus quel stratège grec pour encourager ses phalanges à flanquer une «danse» à l'ennemi; la Gymnopédie des vierges Spartiates qui se livraient à cet exercice entièrement nues, selon une mode qu'on aurait bien dû conserver, etc., etc.
Lotta en délicieux marquis du grand siècle, — bengaline et velours verts, — donnant la main à Pepa, merveilleuse sous les somptueux atours qui la font ressembler à quelque fier portrait d'Anne d'Autriche, danse le délicat menuet d^Acani/ie et Ce' phise avec une incomparable maestria :
Ltuts salutjî et spira'c exquise, 11 ondule saus désarroi Avec la majesté d'uu Roi Offrant le poing à la Marquise,
murmure Catulle Mendès.
« Ces interprètes de Rameau ont beaucoup de branche », constatent les connaisseurs. Puis c'est une gavotte de YEurope galante, atrocement difficile, mais exécutée avec tant de sûreté que 1^ public lui accorde à l'unanimité ses suffrages. « Gavotte de confiance », murmure un sénateur bien connu.
Jamais jambes plus spirituelles ne détaillèrent la Pavane de Campra, et Ton put admirer à loisir la science discrète et Fart qui s'efface de ce couple charmant, dont les souplesses rythmées, dont les poses nobles et galantes savent, évoquer les grâces évanouies de la plus adorable époque qui fut jamais, où Ton savait danser, où l'on savait aimer (je fais ma douairière!). N'oublions pas la sarabande chère à Mazarin, évocatrice des souvenirs de la Fronde. Catulle dit encore :
On tuait aux rcm[)arts, On mourait dans les rue? ; Les rivières accrues Roulaient des morts épars;
Qui la dansait, le mollet bien fourni? C'est il si^^nor Giulio Mazarini,
Tandis que sans Avés
Vous dansiez, gens de bande, y.
Une autre sarabande
A deux pieds des pavés!
Enfin une bourrée, si merveilleuse d'entrain et de verve fougueuse, que les passionnés de danses auvergnates parlent de se cotiser pour élever à la gloire des sœurs Invernizziun reconnaissant « Mont-d'Or! »
19 avril 189^1.
Tous les Scandinaves domiciliés à Paris s'écrasaient, aujourd'hui, auChâtelet, pour ouïr rorcliestre à Colonne dirigé par Grieg, lous ! Je ne les citerai point parce que leurs noms sont difficiles en diable à orthografîer (mentionnons, pourtant, le peintre Thaulow), et je veux énumérer seulement mes compatriotes qui, assoiffés d'harmonies norwégiennes, avaient depuis huit jours assiégé le bureau de location et les marchands de billets, réclamant des places à cor et à Grieg. D'abord, les musiciens : Diémer aux dents plus blanches que la neige des fields, Alphonse Benoît dont la musique, est célèbre en Suède, Marsick, Parent et Chansarel, très cotés à Christiania, Mmes Fidès-Devriès, Hellmann, Héglon (que nous applaudirons bientôt dans
Djelma) colleLée de guipure blanche, Cleo de Mérocle sur les ancêtres de laquelle un poète belge écrivit ce distique :
Que deviendrait ton nom, Mérode, sans son o ? Le mot que prononça Cambronne à Waterloo.
Eymieu, si doux ! Paulin, si Pierrot rouge ! Hiie, si rhliezé I Le Borne, si loyal I Cahen, si « Vénitien »! Stojowski, si Polonais! Lucien Hillemacher aux cheveux rutihmls, René Benoist, remplaçant Doumic au feuilleton dramatique du Monzteur universel, l'éditeur Chailley qui demande à tous les échos un traducteur de Mark Twain, le député Sauzet ennemi-né de la presse (il n'y en avait guère, jadis, à son cours), le polymalhe Emile Soldi, Boylesve-Tardivaux, le gendre Chevillard, avec noire Salmon venu pour entendre son collègue Barretti. Gabriel Monod, empêcheur de danser en rond, Boisard-Nisus et Euryale-Jullien, Loiseau quelaprocJiiaine millième de Mignon rend tout songeur, Schneider, pompier de service à la Paix, Pottecher qui se fait construire une villa de rêve sur le chemin du Mensonge, le
calme Karl Boëseii parlaiice pour la Cochinchine et qu'aucune colère ne peut faire sortir de Saï-gon, José Engel complimeûlé pour son portrait de l'auteur de Fa^s^a/f rajeuni, et comme re-Verdi, Gabriel Marie qui ressemblera au petit Grieg dans quelques années, le yoglii Paul Masson qui demande à la musique un nirvana provisoire, enfin les Durand, dépositaires parisiens des morceaux de Grieg édités par Peter (un nom pour Armand Silvestre), et quelques autres, ardents à applaudir le septentrional compositeur, maigre, nerveux, frétillant, le front surmonté d'un baut toupet en forme de créle d'ara qui suffit seul à sa gloire, — ara da se.
Soyons francbe, trois heures de Grieg, c'est beaucoup pour ceux qui ne sont pas exclusivement férus d'admiration envers le « Chopin du Nord», comme rappelle unbiographe maladroit (convaincu sans doute que le véritable Chopin est né dans le Midi). Aussi un fort lot de rassasiés se sont tirés des grieg avant la fin du concert, bien inspirés en cela, puisqu'ils ont coupé à la marche finale de SigurdJorsa//'ar, une lourde ma-
chine encombrée de grosse caisse, de cymbales et de formules moisies renouvelées de l'antique : « Qui nous délivrera des Grieg et des Romains. » — Infiniment supérieure, la su'iie Au temps de Holberg « dans le genre ancien » avec de petites touches très modernes, par exemple dans la « Sarabande » (mesure 25) ; le a Rigaudon » pour Pennequin-solo courant sur pizzicati est charmant, il ne lui manque guère que d'être dansé par les sœurs Invernizzi.
Pourquoi confier à Torchestre (qui Ta fait bisser d'ailleurs), et non à Mlle Sidner, l'adorable Chanson de Solveig ? Sans doute la puissante cantatrice aurait eu besoin, pour l'interpréter, de quelques leçons supplémentaires de solveige. En tout cas, elle a chanté avec un goût très pur et une prononciation Scandinave très pure également — du moins je me plais- à le croire — le si schumannien Je t'aime, \'à curieuse impression d'Italie vue par un homme du Nord, Au Monte-Pincio (composée en 1870, et non en 1860, comme le croît un folâtre programme), nocturne et tarentelle mélangés ; Jeune Princesse, lied d'une douceur rô-
veuse, enfin Rugiihildy histoire d'une fillette r*encontrée aux bords d'un fjord, et, ma foi, d'un fjord joli sentiment. Je n'insiste pas sur la Première Rencontre^ qui ressemble à quelque Mignon; Connais-tu le machin où fleurit le Thomas?... »
M. Grimaud, applaudi dans la Solitaire, (une page empoignante, où les cors auraient mérité d'être empoignés,) a bissé le Cygne devant ceux de satisfaction que donnait le public; c'est une exquise bluette, traduite par Wilderavecune telle férocité que le chanteur s'est dû munir d'une version moins sauvage. Puis l'ami Pugno a soulevé des tempêtes d'acclamations en pleyelant le célèbre Concerto, dont le finale à la zingara fait toujours frétiller sur leurs sièges les grosses dames de l'assistance, et les minces itou; V Adagio recèle une fluide phrase de piano solo, en fa héniol, ton que n'a jamais pu admettre cet oison bridé de Torchet, qui parfois se débride.
Dimanche prochain, retour de Colonne ; faute de grieg, on prend des merles.
22 avril i894.
Un monde fou au ChâteleL pour la clôture : tous les habitués avec, en plus, le sévère Jean Jullien, la gracieuse Lotta Invernizzi, Grieg resté à Paris pour voir si Colonne conduit à la Scandinave, l'honorable Mirman (les député?, sac au dos !) Félicien Pascal à la parole libre, madame Remacle, que j'aimerais mieux voir sur la scène que dans la salle, et une couronne dans les prix doux offerte à Edouard par les employés de l'Association artistique des concerts. Inutile de vous dire ce qu'on jouait, vous vous en doutez bien; Faust-Engel réclame Findulgence du public et en a si peu besoin qu'il essuie une triple salve de bravos après Vinvocation à la Nature. Gretclien-Pregi bisse — mon Dieu, si ça Tamuse! — le dernier
couplet du Mari justicier (le Roi de Tue-les!) et se donne un mal de tous les diables sans parvenir à fondre sa glace dans l'air du Lâchage, accompagné par Longy pour bien faire comprendre que l'amante du docteur est devenue une fille folle de son cor (anglais).
Au Conservatoire, exquise interprétation de la Symphonie en la, dont le public ordinaire du lieu goûte surtout le petit canon de l'Allégretto, et l'originale conclusion du Vivace joué bien moins vite à Paris qu'à l'étranger (pourquoi?) Ainbroise Thomas dort, Hecht apprécie les tenues de violons du trio — presto assai — au Presto, et Raymond Bouyer s'épanouit devant la beauté vivante et « paysagiste » du vieux Maître taciturne. Hennebains triomphe dans la Badinerie de la « Suite en si mineur » et Ton se sépare avec l'espérance de se revoir à Bach ou à la Trinité.
Jeudi dernier, dans le même local, exécution d'importants morceaux d'un Saint- Julien VHospitalier, écrit par Erlanger suii le fantochélique livret du missionnaire Marcel Luguet, qui a dépecé le conte de Flau-
bert avec une inconscience désarmante.
Assistance cbic mais attristée de vides qu'on aurait peut-être pu remplir en convoquant quelijues critiques musicaux... (je me permets là une hypothèse contraire à toutes les saines coutumes). Dans la grande loge, tout l'Institut, sauf Saiut-Saëns, le ministre Spuller, Roujon, qui n'aurait pas dû quitter la /^euueB/eue, Deschapelles, qui fera bien de n'y jamais entrer, etc., etc. Dans la salle Bruneau, vitupérateur de la façon dont Erlanger écrit pour les voix (de la part de l'auteur du Rêve, c'est du toupet!), Weckerlin, — ah ! fuyons, mes sœurs ! — le jeune Cerneau, le vieux Gastinel, le mordant Alix Fournier, les Siamois du prix de Rome Carraud-Bachelet, Dubois dont on fait les professeurs, Joncières dont il n'y a rien à faire; Gustave Charpentier, Méry, Sainl-Poi-Roux, trio chevelu; Catulle Mendès débordant d'enthousiasme ; Bertrand, persuadé, depuis qu'il dirige l'Opéra, qu'il entend quelque chose à la musique (au demeurant, le meilleur fils du moud»-) ; Emile Pessard, venu, m'affirme Henry Bauër, à cause des rapports balistiques existant entre Made-
moiseile Carabine et le Flaubert, etc., etc.
Œuvre intéressante, prolixe, berlioziquement pittoresque, touffue en diable; le premier Tableau du Baptême dispose favorablementle public, parson orchestration flamboyante (le Baptême du Feu) et ses chœurs rutilants. Amusante entrée du Nain dansant, devant les convives ivres de saint Julien, sur des batifolages xylophoniques de Truc, tandis que Brun, violoniste-solo, démanche à force ; curiosités instrumentales dénotant, chez Erlanger, un esprit chercheur, un naiiivestigateur. — Beau, mais trop peu concis, le Prélude du deuxième Tableau expose un sombre thème de fatalité que nous retrouverons tout à l'heure et Madame Julien l'Hospitalier mère roucoule une jolie phrase lohengrinesque, très jolie et très lohengrinesque ; lors les Anges l'en récompensent par un gracieux chœur tout parfumé de mysticisme moyen-âgeux, que la partition indique à deux temps, qui est en réalité à trois temps, et que j'ai applaudi tout le temps.
Au tableau de la Chasse fantastique, jadis exécuté à l'Institut, Erlanger s'en donne de
LA MOUCIIK DES GROGIIKS 293
symphoniser descriptivemeiiL! Thème de kl Fatalité architripaloaillé, triolets galopeurs (îugenet danois, long trait ascendant où la flèche de l'arbalète siffle et vibre, mort du grand cerf à seize andouillers, abois des bassets, roulements sourds du tam-tam, cloches qui pleurent sous le trémolo aigu des violons, cors bouchés comme Torchet: l'auteur sait écrire, mais non se borner; Julien s'écrie : « C'est un bruit à chaque pas Comme de mort qui me hue » et Técho répète : « Hue ! Hue ! » sonorités dont le compositeur de Rûbezahl s'amhiiese. Ce qui est beau, franckementbeau, c'est le Chœur des Remords, intense et poignant, que j'ai écouté en pleine Béatitude. Beau, aussi, mais dans un autre genre, le talent poétique de M. Luguet dont voici un échantillon: Combien tu regretteras ce temps, Tout en haut d'une tourelle. Alors que tu n'avais que sept ans. Étais doux comme une tourterelle, Mais un jour tu songeas à chasser, Tout en haut de sa tourelie. Un chapelain Ventendit passer. Là tu n'étais plus la tourterelle. Gaga, ababoum.
Pour finir, Erlanger y va de sa Wellenbewegung, monotones et mélancoliques tierces des cordes au-dessus desquelles pleure une phrase obstinée de^ bois, passage du lépreux sur le fleuve dont l'eau, plus noire que Tencre, court avec furie des deux côtés du bordage, transfiguration, chœur des anges chantant maestoso la mélodie érémitique du deuxième tableau, nuage d'encens, applaudissements sans fin pour l'auteur, pour Taffanel, pour Marty dont les soigneuses choristes devraient bien ne pas s'enfouir obstinément le nez dans leur partition et nuancer davantage, pour Gibert, pour Auguez et pour l'épouse d'icelui. s.
La place me manque pour parler du concert Dupin : d'intéressants essais défigurés par des chanteurs de cours (rien des cours étrangères) ;dansce désert, une oasis, 17so- Zée, dite par madame Remacle, de façon Remacable.
P. S. — Furieux de n'avoir rien compris à Saint-Julien, M. Arthur Pougiu s'échautle, clabaude, patauge, parle d'indécentes divaga-
lions, de polissonnerie artistique, de débauche musicale que le public a la sottise de ne pas siffler, des bas- fonds de la « Société Nationale» réclame — pour empêcher la nouvelle école de nuire — une censure musicale, une muselière, des douches. G'estbeaucoup de choses. Nous réclamons pour ce roquentin gaga, tout bonnement, une chaise percée.
29 avril 1894.
Ça devient très inquiétant! Où M. Lamoureux pourra-t-il fourrer son public chaque jour accru? Le Cirque étant d'une ridicule insuffisance, notre concert a eu lieu au Trocadéro, qui pouvait à peine contenir les fanatiques de Berlioz et de Wagner, frères ennemis réconciliés dans la gloire de nos exécutions; Tan prochain, il faudra que le Patron loue, pour y caser ses fidèles, le panneau décoratif de Montenard qui représente la Provence, grandeur nature.
Dans ce gurgite vasto, d'ailleurs, de rari personnages connus : François de Curel, charmé de constater que nous n'avons rien de commun avec les i^ossi7es delà musique; le grand Petit; Rivière (Henri-Benjamin- Jean-Pierre), ce merveilleux décorateur du
298 i;.A MOUCHE des croches
Chat-Noir et du Théâtre-Libre; les éditeurs Durand père et Maquet, les docteurs Pielri et Worms, Obin (rien de Suzanne), le baron Imbert de Saint-Amand qui protégea les débuts. de l'Alboni, de la Malibran et de la Camargo, Eugène Morand, l'aimable coauteur de Griselidis ; Lepelletier, représentant de la magistrature mélomane; Pa'ul Masson et le bon Pelet dont les cuivres tonnant dans Touverture du Vaisseau - Fantôme ne troublent point l'innocent sommeil; peu de journalos, René Benoist du Moniteur, Martin-Flamberge de VEstafette, Bernac du Voleur, Saint-Pol-Roux du Mercure de France. Fichtre 1 j'allais oublier Cleo de Mérode aux jambes spirituelles, exquise sous le chapeau fleuri qui la fit tant lorgner lors du vernissage des Champs-Elysées.
Concert copieux, dont le morceau de résistance, la Mort de Didon, a fanatisé Tassistance, justement; madame Héglon .est une admirable reine de Tyr, et pour avoir le cœur de parTyr loin de celte Didon tragique et superbe, il faut que son amant soit un véritable Enéergumèue. Sur de fa-
rouelles tenues des bois, elle invoque les sombres déilés de l'empire des morts, el entonne ce chef-d'œuvre de déclamation lyrique : « Je vais mourir, et mourir non vengée... » tandis que la clarinette basse, en funèbres accents, alterne avec le trémolo nerveusement serré des instruments à cordes : puis, sur le rythme précisé par les cors avec la persistance d'un glas, l'Adagio célèbre : « Adieu, fiere cité », se déroule noblement, enlacé par la phrase plaintive des bois, et c'est alors qu'un écho de l'adorable duo d'amour murmure : « Nuit d'ivresse et d'extase infiiue », et, sur le bruissement des altos, s'envole... D'iadiscrels trombones ont ^ beau croasser, à ce moment, leurs Douakh ! l'enthousiasme est énorme et l'on rappelle à grands cris Didon-Héglon. L'Eiiée, c'est ses camarades de lOpèra, jalouses de ce triomphe, qui les feront.
D'autres fragments ont également réussi ; l'ouverture de Denvenato (malgré la belle franchise des cuivres imposant aux juvéniles babillages de Torchestre la généreuse phrase d'absolution: «Atous péchés »)
m'a paru moins goûtée que celle du Carnaval romain^ où le cor anglais de Dorel a merveilleusement exposé Taveu chaudement sensuel de Cellini : « 0 Teresa, vous que j'aime plus que ma vie », répété plus tard en canon (du fort Saint- Ange) ; surtout l'allègre galop des « Moccoli » a soulevé des tonnerres de bravos, émerveillés de cette vie ardente, de cet éblouissant coloris, de la maestria avec laquelle Bretonneau, juché tout là-haut, prés du buste (f aux puissantes mamelles » de la République, y va de ses cent sous (traduisez cymbales). — Quant à l'Introduction de la « Fuite en Egypte », écrite en fa dièze mineuVf la note sensible ne s'y montre pas ; c'est pour ça que le public ne s'y est pas montré très sensible non plus ; pourtant, c'est une bien gracieuse fuguette instrumentale, savamment naïve, d'archaïsme recherché, du Grasset.
Après la marche de Van Waefeighem en Italie^ les contrebassistes avaient, tous, l'index droit esquinté à force de pizzicater, ce qui a dû les empêcher de jouir, comme j'ai fait, en entendant les mélancoliques
répons des cors bouchés et la plainte des llùtes, avec, tout là-haut, les notes suraiguës de la harpe. (Bonjour, mademoiselle Taxy, ça va bien ?)
Vous n'allez pas me croire, et je vous jure pourtant que c'est vrai. M. Lamoureux a bissé un morceau! Les rubans bleus de mon bonnet en ont rougi de stupéfaction et un des trombones supplémentaires en a perdu son mouchoir. Ah ! dame! il a fallu insister ! C'était après la Chevauchée des Walkrjries ; les auditeurs, moins dociles que ceux de notre Cirque, continuaient à applaudir, sans fin, malgré les protestations mimées du patron; alors, de guerre lasse, il s'est décidé à repiquer. C'a été une joie générale, pas pour les violons, par exemple, qui avaient le poignet fourbu, oh ! mais, là, fourbu comme l'as de pique.
Quelle puissante marine 1840, cette ouverture du Vaisseau-Fantôme ! et comme les trompettes de bronze où, toutes à la fois, criaient les passions hâtives ou nocturnes, — à toi, de Régnier ! — ont superbement lancé leur aboi, le motif du Maudit, formé tout bonnement de la tonique encadrée
entre la dominante supérieure et Tautre (ça n'est pas correct, mais vous comprenez bien). La page de Catulle Mendès, vous en souvenez-vous ? — Mêlée par instants aux bruits de la tempête, s'exhale une clameur puissante et triste, une clameur qui est à la fois un sanglot et un appel ; quelquefois l'orage s'apaise avec des rumeurs sourdes; un chant s'élève (ballade de Senta) comme la courbe sereine d'un arc-en-ciel. — Allons! Catulle, venez embrasser TOuvreuse qui vous admire; votre Botticelli favori ne s'en formalisera pas.
Ce fut un triomphe, mercredi, le Concert russe dirigé chez d'Harcourt par Alexandre Winogradski, président de la Société impériale de Kiew, si j'ai bonne mémoire. Ce bârine de talent est tumultueux, il lance à tour de bras ses signaux d'attaque, il bat la mesure à coups redoublés ; il frappe, mais on l'écoute, et Gabriel Marie, d'abord étonné de ces violentes gesticulations, ne tardait pas à rendre hommage à la fougue communicative de son confrère slave. Le public, lui,
n'a pas cessé d'applaudir, un public 1res nombreux, où j'ai remarqué entre autres, Oreste-Carrau et Pylade-Cliarpentier, Lanteirès qui devient fanatique de Tristan. « II n'est pas V i seult » disait un nègre de mes amis.
iPassons sur l'indillerente Musique des Sphères de l'antiwaguéi'ien Rubinslein, qui peut aller sphère lanlaire, et sur l'entr'acte de Ratcliff, où le strugglelor Ratclifer Cui, malgré la soigiieuse opposition de ses tragiques lanfares des cuivres et des motifs erotiques chantés par les violoncelles, puis par" les violons additionnés de hautbois, n'a obtenu qu'un piètre résultat ; pourquoi nous exhiber du mauvais Wagner écrit par un Russe, quand nous avalons déjà du mauvais Wagner écrit par nos compositeurs français? Tschaikowsky a eu du succès avec sa Quatrième symphonie où les souvenirs de la première de Schumann sont salués au passage par le chevalier Guy Ropartz ; beaucoup de tapage et un peu de puissance dramatique au début ; d'heureux pizzicati crépitent au Scherzo, contrastant avec les accords brefs des instruments à
vont ; orchestration soignée, effets de timbales intéressants (Vive Bretonneau !) Le Finale, composé sur la chanson russe « Vo poli berosa stoiala », est confus et nigaud, genre fouillis-les-oies.
La Rêverie orientale d'Iwanow, vous l'entendez d'ici, secondes augmentées, rythmes persistants des derboukas, langueurs et longueurs, lotisme orchestral ; on dirait du Bourgaultski-Ducoudrayff ; le violon-solo Capet, bien qu'il n'ait pas le nez bourbonien, fut applaudi royalement par le public, par l'orchestre et par Winogradsky. Bien sadkocasse^ ce tableau musical de Rimsky Korsakow ! Un joueur de tympanon Sodko, jeté à l'eau, arrive chez le Roi des mers qui marie sa fille à l'Océan, et là, il gratte son instrument avec une telle frénésie que le Roi, rOc:éan, la fille, tout s'agite et chahute ; rythmes emballeurs; c'est un trémoussement général dans le public, et plus d'une grosse mer s'agite sur sou haut séant...
Chaude et violente, la danse petite russienne de Dargomijsky m'a délicieusement chatouillée ; on dirait qu'on est battue,
quand ou écoute Cosatschok ; l'alerte danseur invite la belle fille, qui refuse, hésite, consent muette, s'abandonne et se donne. — Et j'ai beaucoup applaudi le prélude, ingénieux et sonore, de Khovantschina.
D'amusants dialogues des instruments à vent font deviner les gardiens qui s'interpellent à distance. L'aube point. L'orchestre s'éclaire. Les coupoles des églises se dorent aux rayons uu soleil levant ; les cordes s'éveillent et frémissent, les cloches sonnent matines. C'est un peu la situation de Diinitri, mais traitée par un homme de talent.
8 mai i89(t.