SCÈNE III
MaGLOIHE, SILVlO, EUGENIE, à l’édard au fond.
SILVIO, descendant h droite.
Je m’ennuie beaucoup ici; je me dfcirtande ce nue j’y suis venu faire. Je n’ai pas rencontré un vi-age où mettre un nom. Décidément, c’est mi malentendu. Celle invitation qui me vient l’on 11e saitd’où, ne m’était pas adressée, (n va pour sortir.) ■ EUGÉNIE, bas a Magloirr.
Allez donc à lui.
MAGL01RE, s'approchant- de Silvio.
Pcrinettez-moi, monsieur, de vous aborder franchement.
LA MOÜOHE Dü COCUE 41
Vous ave* sans doute entendu pailer de moi. Je m'appelle Magloire. .
SILVIO
Monsieur... (a par».) Magloire!
MAGLOIRE
Ainsi touchez là, je voüs suis tout acquis.
SILV10.
Mais, monsieur, vous savez donc qui je suis?
Monsieur Silvio Léopardi, n’est- ce pas?
SILVIO
Vous connaissez mon nom? C’est étrange! Il faut qu’une protection invisible se soit chargée de mon bonheur. Voiià six mois que je suis à Paris, monsieur, et je dépensais tout mon temps et mon bien en rourses inutiles; mais, depuis quinze jours, il m’arrive mille petites fortunes inespérées qui me font reprendre du goût à la vie et du Cœur au travail.
EUGÉNIE, 4 part, au fond.
Pauvre jeune homme !
MAGLOIRE
Je sais tout cela, monsieur. D’abord vous avez une voisine qui ne vous ennuie plus de ses exercices et de ses vocalises.
SILVIO
Oui, mademoiselle Valmé, ma gamme en permanence, ma plaie d’Égypte !
EUGÉNIE, 4 part.
Sa plaie d’Égypte !
SILVIO
Je ne l’ai jamais vue de ma vie, je ne la counais pas...
EUGÉNIE, 4 part,
A la bonne heure !
SILVIO
Et j’espère bien ne jamais la connaître.
. EUGÉNIE, à part.
Nous verrons bien !
, SILVIO
Je suis sûr qu’elle est laide, quelle est sotte, et qu’elle n’a pas de coeur. Huit heures de gammes par jour, monsieur, comprenez-vous cela? Enûn m'en voilà délivré, comme
VOUS dites. (U gagne la droite.)
EUGENIE, bat a Magloire.
Si vous changiez de conversation?
MAGLOIRE
Plaît-il?
kuGÉNÎE.
Chut! (eiu te taure et sort 4 gauche.) ’ -,
SILVIO, à Magloire.
Mais, monsieur, puisque vous me connaissez si bien... est-ce à vous que je devrais l’invitation pour le concert où nous sommes et ces mille petits riens qui me font sentir autour de moi je ne sais quelle vigilance anonyme et toujours présente?... Est-ce envers vous que je suis criblé de dettes? Oh! monsieur, je serais assez riche pour les payer toutes, si vous ne me demandiez que du cœur.
Voyons, mon ami, calmez- vous... (a pan.) C’est fort embarrassant, cette reconnaissance. Ce n’est pourtant pas moi qui ai fait tout cela.
su, vio..
Je comprends tout maintenant. Et cette carte qui m’intriguait si fort, c’est vous qui l’avez envoyée?
magloire.
Je vous ai envoyé une carte?
SILVIO
Oh! vous faites l’ignorant, monsieur, mais vous devez avoir le mot de l’énigme. Il y a quinze jours, un jeune inconnu s’est présenté chez moi. li tenait une carte écrite à la main, avec mon adresse précédée de ces mots singuliers : # Silvio Léopardi, musicien qui cherche un poète. » Or, l’inconnu qui m'apportait cette carte était un poète qui cherchait un musicien.
' MAGLOIRE
C’était, n’est-ce pas, une écriture de femme?
SILVIO
Vous voyez bien que vous le saviez l Mais vous n’avez • point obligé des ingrats. Le poète et le musicien, si étrangement réunis, se sont liés d’amitié fraternelle, et se sont mis à l’œuvre. Le poème était déjà fait, un poème charmant. La musique est fort avancée, et si vous nous continuez votre protection, le public applaudira peut-être un jour ces deux jeunesses, ces deux espérances, qui viendront a lui confiantes, unies, et la main dans la main.
magloire.
Mon cher Silvio, tout ceci est du roman et de la poésie ; tâchons de redescendre sur la terre et de rentrer dans la réalité. D’abord, je ne suis pour rien dans l’histoire de celte carte et, entre nous, c’est un fort mauvais service qu’on vous a rendu là.
SILVIO
Comment, monsieur!
MAGLOIRE
Ils sont tous comme cela, ces jeunes hommes ? Vous voulez unir deux espérances, et vous croyez, par là, faire un mariage d’argent? Mais, mon ami, l’espérance est la ri-
chesse de ceux qui n’ont rien. Multipliez zéro par zéro, vous aurez zéro. Ce n'est pas de la poésie : c'est de l’arithmétique.
SILVIO
Que me dites-vous?
HAGLOIRE.
Ce que j’ai dit tout à l’heure à un jeune fou qui vous ressemble. Si vous étiez venu tout de suite à moi, je vous aurais épargné bien du travail inutile.
SILVIO
Mais, monsieur, je ne vous connaissais pas...
Il fallait chercher à me connaître. A Paris, mon cher Sil vio, il n’y a qu’un moyen de réussir : c’est d’avoir déjà réussi.
SILVIO
Il faudrait donc débuter par sa seconde œuvre?
MAGLOIRE
Eh! eh! c’est ce qu’ont fait bien des gens qui n’étaient pas si bêtes. Vous allez donc renoncer à collaborer avec votre jeune ami.
SILVIO
Y pensez-vous, monsieur?
MAGLOIRE
Pas de faux scrupules. Inconnus tous deux, vous n’aboutiriez à rien. C’est pour lui autant que pour vous, c’est pour prévenir un avortement certain, que je vous conseille ce divorce. Vous lui direz d’ailleurs que vous avez un poëme de Scribe... de Scribe, entendez-vous?
SILVIO
Mais, monsieur, je lui dirai un mensonge!
MAGLOIRE
Non pas. Vous lui direz peut-être une vérité.
SILVIO
J'aurai un poëme dé monsieur Scribe?
MAGLOIRE
Pourquoi pas, si quelque intime ami du poëte intercédait pour vous auprès de lui? Il est ici.
Mais, monsieur, je ne connais personne.
MAGLOIRE
Et moi donc?
SILVIO
Vous?
MAGLOIRE
Moi.
SILVIO
Oh monsieur! que vous ai-je donc fait, pour que vous...
MAGLOIRE, & la porte du fond.
C’est bien ! c’est bien! Je vais préparer le terrain, venez me rejoindre tout à l'heure.
iâ
LÀ MOUCHE bli CbCïtE SILVIO.
Oh monsieur!...
MAGLOIKÉ.
Allons, allons, vous me remercierez après. À bientôt! (il
ion par lo fond.)