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La mthode chrtienne considre dans ses avantages et sa ncessit, et rponses certaines difficults

A une époque encore assez rapprochée de nous, certaines per sonnes, obéissant à l'esprit de foi et de vérité, publiaient une série d'articles destinés à faire voir la nécessité de christianiser l'enseignement, et les immenses resources mises à la portée de nos maisons d'éducation pour parvenir à ce but. Des brochures suivirent ces publications, et, reconnaissons-le avec un grand sem liment de joie, le clergé dans sa presque totalité, de même que la saine portion des laïques instruits, se prononça énergiquement en faveur de la réforme chrétienne proposée. Quelques rares adversaires osèrent montrer l'oreille ; mais comme il y avait chez eux beaucoup plus de présomption que de savoir, ils furent bientôt obligés de renoncer à la lutte, sans pouvoir même se rendre le consolant témoignage d'avoir été loyaux dans leurs procédés.

Nous venons aujourd'hui prêcher de rechef la croisade contre le paganisme dans l'éducation, espérant, malgré toutes les qualités qui nous manquent pour accomplir dignement le rôle que nous assumons, apporter de nouveaux développements à ceux qui ont déjà été donnés. Certains articles de journaux, certains discours, tout imprégnés de paganisme et livrés à la publicité depuis les dernières luttes, prouvent surabondamment que notre démarche est légitime et nécessaire.

Mais, dira-t-on peut-être, pourquoi raviver cette question des classiques qui a déjà fait trop de bruit ? Vous allez soulever de nouvelles discussions et des plus vives. Quelles que soient les raisons que vous croyiez avoir d'élever la voix, vous devez avant tout prendre conseil de la prudence qui nous dit ici qu'il vaut infiniment mieux vous taire que parler.

A cela nous répondrons : il y a prudence et prudence. Il y a une prudence, fille de la sagesse, qui fait marcher l'homme dans la voie que lui indique la raison éclairée par la foi ; elle ne défend pas l'action, mais elle la règle. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour ne blesser en rien une si belle vertu, Il y en a une autre, qu'on appelle prudence terrestre, prudence

de la chair. Elle est au service des intérêts les plus mesquins ; elle inspire les calculs de l'égoïsme ; elle rend lâches et timides ceux que la vérité réclame comme ses protecteurs et défenseurs naturels. L'Ecriture dit de cette prudence qu'elle est folie de van! Dieu : stultitia apud Dcum ; elle la qualifie d'animale, de diabolique : animalis, diabolica. (1 Cor. III ; Jac. XIII) Cest d'elle qu'est né le modérant isme moderne, qu'on prêche sur les toits et qui ne tend qu'à la ruine de la religion et de la société. Quant à cette prudence, nous la réprouvons à l'exemple de celui qui a dit: Prudent Ham prudentium reprobabo ; je réprouverai la prudence des prudents. (1 Cor. I, 19.)

Nous allons soulever des discussions ! Mais n'est-ce pas là un résultat désirable ? Ce n'est pas en se renfermant dans un silence absolu qu'on parvient à s'entendre. Le mutisme, quand de grands intérêts sont en jeu, ne convient qu'aux lâches ou qu'aux incapacités de la pire espèce. Pour s'entendre, il faut se parler, C'est sagesse de craindre par dessus tout la manie de la dispute, mais ne tombons pas dans l'excès opposé et ne nous refusons pas à une discussion franche et loyale. Il n'est pas permis à ceux qui sentent vibrer en eux la fibre catholique de ne tenir aucun compte des observations qui leur sont adressées ; il ne leur est point permis non plus, parce que la discussion cesse de leur être agréable, d'en décréter la clôture. Nous devons laisser ces grands airs à ceux qui se croient infaillibles ou qui regardent la vérité comme une servante dont les intérêts sont subordonnés aux leurs. Pour nous, nous ne sommes que les très-humbles serviteurs de la vérité, et, sous quelque forme qu'elle se présente, il ne nous est jamais permis de lui fermer la porte.

Si nous sommes véritablement ce que nous devons être comme chrétiens, nous devons permettre qu'on nous avertisse de l'erreur où nous sommes engagés ; et bien loin de regarder cet avertissement comme une insulte ; sachons le recevoir avec reconnaissance aussi bien que le donner avec charité. Oh l combien les discussions seraient plus fécondes, si elles étaient animés de cet esprit ; si l'amour-propre pouvait y rester toujours complètement étranger ; si enfin on s'estimait heureux d'être vaincu par la vérité. Il faut bien l'avouer, cette disposition est rare, môme chez ceux que la vérité a choisis pour ses organes et interprètes. Elle suppose une abnégation plus difficile à acquérir que celle qui fait abandonner pour Dieu les biens et les honneurs de ce monde. Ce n'est qu'au prix de la plus attentive vigilance et des plus généreux efforts qu'on peut conserver toujours, dans sa pureté sans tache, cette sincérité qui faisait dire à St. Augustin : Volo à veritate superari. Et pourtant n'estce pas là la seule disposition digne d'un chrétien, d'un homme raisonnable ? Vaincre, quand on n'a pas la vérité pour soi, n'estce pas subir la plus funeste de toutes les défaites ? Est-il une

honte plus grande pour l'intelligence que celle de ce confirmer dans l'erreur ? Quoi de plus glorieux au contraire pour elle que de s'affranchir de l'erreur, et de reconquérir la vérité. Une défaite qui aurait ce résultat ne serait-elle pas le plus beau de tous les triomphes ? Voilà, oui voilà ce que nous devons avoir constamment présent à l'esprit afin de ne pas laisser obscurcir l'œil de notre âme par le brouillard du préjugé.

Comment on doit pratiquer la charité dans les discussions.

En théorie on peut admettre les discussions ; mais, ajoute-t-on aussitôt, de fait elles sont sujettes à tant d inconvénients, elles sont si peu profitables, qu'il vaut mieux les étouffer que les fomenter. Avez-vous réfléchi que la discussion surtout que vous venez soulever contristera peut-être le cœur de plusieurs de vos frères, et que mieux vaut sacrifier tout le reste que de blesser la charité ?

Sans doute il est pénible de contrister le cœur de ses frères, mais, à notre avis, il l'est encore plus de sacrifier les droits de la vérité. La première charité du chrétien, c'est l'amour de la vérité. Le divin Maître nous l'a souvent répété, il nous a même enjoint de tout sacrifier pour elle : père, mère, frères, sœurs, notre vie même, s'il en est besoin. Il ne s'est pas contenté de donner ce précepte, il a de plus prêché d'exemple : il est mort pour rendre témoignage à la vérité, et il a profondément gémi sur le sort de ceux qui se scandaliseraient à l'occasion de sa parole et de sa conduite.

Un chrétien, quel qu'il soit, fut-il môme le dernier d'entre ses frères, s'il est convaincu que l'intérêt de la vérité et de la foi exige qu'il parle, il parlera, et l'amour dont il est animé pour les personnes n'ôtera rien à la liberté avec laquelle il combattra les doctrines. Si ses adversaires sont aussi sincères que lui, tout en éprouvant quelque tristesse, ils ne pourront s'empêcher d'avoir pour lui de la reconnaissance.

En un mot, la vérité a des droits imprescriptibles ; malheur à ceux qui ne peuvent la porter; malheur à ceux surtout qui veulent la retenir captive, parce que dans leur amour-propre et leur vanité personnelle, ils ne veulent pas s'avouer qu'ils ont pu se tromper, que la vérité a pu pénétrer chez autrui avant de frapper à leur porte.

Il en est encore qui, tout en permettant les discussions, * voudraient qu'elles ne se fissent qu'au détriment des bons principes, car ils exigent des ménagements pour les personnes tels qu'il devient impossible de faire valoir la vérité avec cette force qu'elle doit avoir en s'afïirmant. Nous dirons à ceux-là, au risque de nous répéter, que la bienveillance envers des adversaires n'est une vertu qu'autant qu'elle ne donne pas dans l'excès. Nous ne voulons pas nous associer à ceux qui ne savent aimer la douceur qu'au détriment de la force, et qui, abusant d'un mot de St. François de Sales, se persuadent que la sévérité et une sainte indignation ne peuvent jamais être utiles pour la défense de la vérité.

Parmi nos adversaires, il faut distinguer ceux qui se trompent de bonne foi de ceux qui se trompent sciemment; ceux qui combattent la vérité, parce qu'ils la prennent pour l'erreur, de ceux qui lui font la guerre pour favoriser certaines mauvaises petites passions ; ceux qui errent n'ayant pas les moyens de s'instruire de la vérité, de ceux qui se refusent obstinément à des lectures qui confondraient leur ignorance et leur mauvaise foi. Ce n'est pas à ceux-ci que s'applique le mot de St. François de Sales ; ce ne sont pas là les mouches que l'on prend plus sûrement avec une goutte de miel qu'avec des tonneaux de vinaigre. Ce sont des frélons qui ne vivent que pour blesser de leur aiguillon envenimé ; tout le miel dont on voudrait les régaler ne servirait qu'à les rendre plus insolents.

Nous les combattrons donc, avec modération autant qu'il faut, sans doute, mais sans faiblesse. Ils trouveront très-mauvais que nous les démasquions ; ils nous appelleront intolérants, fanatiques, perturbateurs, révolutionnaires peut-être. N'importe, nous les laisserons dire ; leur colère nous honore. L'apôtre ne nous dit-il pas que le défenseur de la vérité doit savoir user de la verge aussi bien que de l'esprit de douceur, gourmander aussi bien que supplier et convaincre ? Notre-Seigneur lui-même, si doux envers les pêcheurs et les infidèles, n'était-il pas impitoyable à l'égard des corrupteurs orgueilleux de la loi, des tyrans hypocrites de la conscience de leurs frères ? Qu'on ouvre les saints Evangiles, on verra avec qu'elle énergie d'expression il stigmatise toute cette race des pédants d'Israël, que l'Ecriture nomme Pharisiens, qui veulent subordonner la vérité aux intérêts de leur amour-propre. Il leur reproche de fermer le royaume du ciel à une grande multitude d'âmes ; il les appelle une race adultère, une race de vipères, des chefs aveugles et insensés, des sépulcres blanchis, des orgueilleux qui cherchent leur propre gloire et négligent de procurer celle de Dieu, des impudents qui crèvent de vanité et fon t parade d'une vaine science, des ambitieux qui veulent avoir les premières places et porter le titre de maîtres et de docteurs. Les Pharisiens de nos jours, et malheureusement il y en a beaucoup

trop, peuvent-ils prétendre à plus d'égards que n'en méritaient leurs aïeux ?

Pour compléter ce que nous avons à dire sur ce sujet, nous ne saurions mieux faire que de citer les paroles d'un des plus illustres prélats de la France, Mgr. Pie, évêque de Poitiers. Voici comment il s'exprime dans une de ses instructions synodales sur les principales erreurs du temps présent :

« Et comme on insiste particulièrement sur la difficulté d'ob- « server la charité dans les discussions religieuses, je réponds h que les grands docteurs nous fournissent encore à cet égard et « des règles et des modèles. Dans une foule de textes dont la « connaissance est élémentaire, et qui ne sont nouveaux que « pour ceux qui ne savent rien, ils recommandent la mesure, la « modération, l'indulgence envers les ennemis môme de Dieu et « de la vérité. Ce qui n'empêche pas que, sans contredire leurs « propres principes, ils n'emploient eux-mêmes à tout instant « l'arme de l'indignation, quelquefois celle du ridicule, avec une « vivacité et une liberté de langage qui effaroucheraient notre « délicatesse moderne. La charité, en effet, implique avant tout « l'amour de Dieu et de la vérité ; elle ne craint donc pas de « tirer le glaive du fourreau pour l'intérêt de la cause divine, « sachant que plus d'un ennemi ne peut être renversé ou guéri « que par des coups hardis ou dos incisions salutaires."

ni.

On examine la question de scandale.

Mais en admettant que tout ce qui vient d'être dit soit vrai, n'est-ce pas au moins scandaliser les faibles que de les rendre témoins, par des discussions publiques, de nos démêles à propos d'une question aussi délicate que celle de l'enseignement chrétien ?

Le scandale qui résulte de nos discussions sur un pareil sujet, si scandale il y a, est un mal bien léger, qui ne saurait nullement faire contrepoids aux avantages qu'elles nous promettent. Or, c'est un principe de moral tout-à-fait élémentaire qu'on peut poser un acte bon ou indifférent en lui-même d'où découlent immédiatement deux effets, l'un bon, l'autre mauvais, pourvu que le bon compense au moins le mauvais, et que la fin que se propose celui qui agit, soit honnête. Nous n'avons donc pas à nous inquiéter ; nous sommes en sûreté de conscience.

D'ailleurs, il faut être bien neuf dans la vie pour se scandaliser des divergences d'opinions qui naissent entre ceux que l'on regarde comme devant naturellement suivre le môme courant d'idées. Gomment en effet s'étonner qu'il y ait, en des cas spéciaux, divergence entre les hommes d'un même parti ? Donoso Cortès n'a-t-il pas dit, avec le grand bon sens qui le caractérise : « Je cherche depuis que je suis au monde un homme qui soit d'accord avec lui-même, et je ne l'ai pas rencontré ! »

Si donc l'expérience prouve que chaque individu est perpétuellement en lutte avec lui-même, comment espérerions-nous ne le voir jamais en lutte avec ses frères ? Exiger que le bien s'opère sans froissements, c'est exiger l'impossible, c'est faire preuve d'un grand manque de bon sens pratique. Depuis la chute originelle, le bien doit être un fruit péniblement enfanté. Ceux qui sont appelés à servir les desseins de Dieu sont par là même condamnés à une gestation dure et laborieuse ; ils ne doivent pas s'attendre à faire de conquêtes sans efforts, sans luttes, sans souffrances. Voilà pourquoi plus une cause est juste et sainte, plus elle rencontre d'oppositions et de difficultés, plus elle doit surmonter d'obstacles. Voilà pourquoi l'Eglise du Christ, ce chef-d'œuvre de la raison divine, cette fontaine d'une eau jaillissante jusqu'à la vie éternelle, a pris naissance sur le roc du Calvaire, et dans les amphithéâtres, fécondés par le sang des martyrs.

Nous le savons, Jésus-Christ a dit : « Malheur à l'homme par qui le scandale arrive ; vse homini Mi per qucm scandalum venit. » Mais il a aussi dit ailleurs en parlant à ses apôtres : «Je vous serai à tous une occasion de scandale : omnes vos scandalum paticmini in me. h II est donc permis d'être pour ses frères une occasion de scandale lorsque la sainte cause du bien ne peut triompher qu'à ce prix, lorsque les intérêts de la gloire de Dieu le demandent. C'est là la doctrine enseignée par le divin Maître, doctrine malheureusement peu comprise en certaines circonstances. N'en soyons pas surpris toutefois : il est des vérités qui ne peuvent trouver le chemin de toutes les intelligences, car il est écrit d'elles : Qui potest capere, capiat. » Pour les comprendre et les goûter, une condition est absolument nécessaire : il faut savoir se faire humble et petit.

La question des classiques en présence de l'autorité.

Les défenseurs du système chrétien n'insultent pas l'Eglise.

Tout le monde sait combien on a été prodigue d'épithètes envers les partisans de la méthode chrétienne. Exagérés, logiciens du faux, brouillons, falsificateurs, révoltés, ils sont devenus tout cela et mieux encore. Ces qualifications classiques les ont peu touchés cependant. Alors que s'est-on avisé de dire ? Le voici : en traitant la question des classiques vous faites injure à l'autorité ecclésiastique, vous entreprenez contre ses droits. S'il y a des réformes à opérer dans l'enseignement, c'est à l'autorité à y voir et non pas à vous.

D'après ce que disent nos adversaires, nous outrageons donc l'Eglise ou l'autorité épiscopale, même les deux à la fois. Maintenant si nous outrageons l'Eglise, ça ne peut être que pour deux raisons ; ou bien parce nous attaquons le système païen, ou bien parce que nous parlons en faveur de la méthode chrétienne. Voyons si ces deux accusations peuvent se soutenir.

Pour faire injure à l'Eglise en combattant le système païen, il faudrait que ce système eut été imposé ou au moins approuvé par elle. Or, on ne peut dire ni l'une ni l'autre de ces deux choses : le système païen n'a jamais été approuvé ni imposé par l'Eglise ; elle l'a uniquement toléré. En d'autres termes, elle a souffert avec peine ce qu'elle ne pouvait empêcher. Que ceux qui prétendent le contraire ne se contentent pas d'affirmer, qu'ils prouvent ce qu'ils avancent. Qu'ils citent un décret de concile, un document, émanant de l'autorité pontificale, qui établisse que le système païen est le système de prédilection de l'Eglise. Le jour où il nous sera donné d'entendre cette citation, nous mét rons bas les armes et pour toujours. Quoi! parce que le système païen a été dans l'Eglise, on en conclut qu'elle l'approuve et qu'il est sien ! Mais que de choses sont dans l'Eglise qui ne sont pas d'elle, qu'elle n'approuve pas et qu'elle n'approuvera jamais ! Elle-même nous en avertit et tient à ce qu'on n'en perde pas le souvenir. A-t-on oublié la fameuse querelle au sujet de la liturgie romaine? Sans parler de plusieurs autres, la liturgie de Lyon, quoiqu'imposée en partie par les parlements, n'a-t-elle pas été en vigueur jusqu'à ces derniers jours. L'Eglise

le savait et elle a toléré pendant longtemps. Mais le moment favorable arrivé, elle a bien fait voir que l'adage: " Qui ne dit mot consent " ne s'applique pas à elle.

D'ailleurs, nos adversaires, à propos de la question qui nous occupe, ne peuvent pas même se prévaloir du silence de l'Eglise, car elle a protesté et plus d'une fois contre l'envahissement du paganisme dans l'éducation. Nous nous contenterons de rappeler le seul concile de Latran, présidé par Léon X, qui déclare que la philosophie païenne, la littérature païenne sont infectes dans leurs racines.

Nos adversaires parlent de l'approbation de l'Eglise. Mais l'ont-ils, eux, cette approbation lorsqu'ils bannissent de leurs vocabulaires comme illégitimes tous les mots qui ont le malheur d'être nés du Christianisme et non du Paganisme ? Pourquoi marquent-ils d'un stigmate d'ignominie, et reprennent-ils, comme d'une faute, l'écolier qui s'en sert ? Pourquoi ridiculisent-ils les barbarismes que font les élèves, en appelant ces barbarismes le latin des Pères, le latin de V Ecriture, le latin chrétien? Ils parlent de l'approbation de l'Eglise ! L'ont-ils en cela ? L'ont-ils davantage, lorsqu'ils bannissent publiquement de leurs programmes officiels tous les écrivains de la langue latine chrétienne, condamnant, pendant sept années entières, la jeunesse baptisée laïque ou cléricale, à se nourrir exclusivement d'auteurs païens? L'ont-ils encore, lorsqu'au moyen de comédies païennes, de tragédies païennes, de déclamations, d'amplifications, de narrations païennes et de mille petits expédients ridiculement païens, ils l'enivrent d'admiration non seulement pour les langues, mais pour les hommes, les idées, les usages, les institutions de l'antiquité gréco-romaine ? Car enfin toutes ces choses et beaucoup d'autres font parties de l'enseignement qu'ils pratiquent, qu'ils défendent, qu'ils prétendent être autorisé par l'Eglise, au point que l'attaquer c'est, suivant eux, attaquer l'Eglise elle-même.

En second lieu, insulterions-nous par hasard l'Eglise en demandant qu'on fasse au christianisme une part plus large que celle qu'on lai a faite jusqu'ici dans l'enseignement des collèges ? Mais, n'est-ce pas là le vœu qu'elle-même a exprimé dans le Saint Concile de Trente ? N'est-ce pas là aussi ce que demande l'immortel et glorieux Pie IX dans son encyclique Inter multipliées ? Comment pourrions-nous donc outrager l'Eglise en unissant nos vœux à ceux qu'elle forme, en voulant, comme elle le veut, le règne de la religion en tout et partout ? Pour voir une injure faite à l'Eglise dans l'attitude que prennent les défenseurs de la méthode chrétienne, il faut être ou profondément aveuglé ou sous l'influence d'une morsure encéphalique qui rend inévitablement christianophobe. Que l'on voit et que l'on juge. Nos adversaires s'écrient que c'est injurier l'Eglise que de défendre et d'exalter ses dogmes, son culte, son idiome, ses grands hommes

et ses saints. A leur avis, dire que la morale de l'Evangile vaut infiniment mieux que celle de Socrate et de Gicéron, c'est insulter l'Eglise ; soutenir que les écrits des Pères et des docteurs catholiques ne sont pas des œuvres barbares, mais qu'ils l'emportent et pour le fond et pour la forme sur les écrits des païens, c'est blasphémer, c'est insulter l'Eglise ; prétendre que la société païenne n'a été qu'un cloaque d'où ne s'exhalent que des miasmes pestilentiels, que la société chrétienne en diffère essentiellement, et que c'est dans son sein seul qu'on trouve une morale pure enseignée et mise en pratique, c'est insulter l'Eglise ; vouloir enfin que des âmes chrétiennes et baptisées soient élevées chrétiennement, qu'elles croissent et se fortifient dans une atmosphère véritablement religieux, c'est encore insulter l'Eglise, c'est saper les fondements de l'ordre moral.

Mais non, dirons-nous à nos adversaires, nous ne pouvons pas insulter l'Eglise en émettant de pareilles idées et en faisant tous nos efforts pour faire naître chez autrui les convictions qui existent chez nous : nous n'outrageons que la seule synagogue de Satan.

Voulez-vous, leur dirons-nous encore, voir la lumière et juger des choses comme le commun des mortels ? Ouvrez l'Evangile ; lisez les circonstances du miracle opéré en faveur de l'aveuglené, et là vous trouverez la recette qui doit aussi vous guérir de votre aveuglement, si c'est là le seul mal dont vous souffrez. Notre adorable Sauveur, dit l'Evangéliste, prit entre ses mains un peu de boue, il y mêla de Ja salive, puis appliqua le tout sur les yeux de l'aveu gle-né qui fut à l'instant môme guéri de sa cécité. La boue et la salive, dont il est ici mention, signifient qu'il faut recourir aux moyens que notre orgueil dédaigne. Commençons par croire que nous n'avons pas le monopole de la science, reconnaissons que seuls nous ne sommes pas docteurs en Israël, que toute science n'est pas incarnée en nous, puis, ces préliminaires posés, consultons les hommes, les écrits, les livres qui ont beaucoup à nous apprendre. Ecoutons encore les conseils de la franchise ; mettons autant de soin à chercher jusqu'à quel point celui que nous regardons encore comme adversaire a raison, qu'on en met d'ordinaire à se démontrer qu'il a tort. N'aimons enfin que la vérité, et de quelque côté qu'elle brille, saluons-la avec amour et respect.

Nous terminerons ce chapitre en posant trois questions à nos adversaires.

Gomment se fait-il que tant de laïques pieux et instruits, tant de prêtres zélés et d'un savoir aussi incontestable qu'incontesté, tant d'illustres et vénérables évôques, les gloires de l'épiscopat, soutiennent la môme doctrine que nous, sans avoir môme soupçonné que par là ils outrageaient l'Eglise ?

Comment se fait-il qu'ils aient parlé et écrit pour défendre et

propager cette doctrine, et que l'Eglise, qui le savait, n'ait pas réclamé ?

Gomment se fait-il enfin, ce qui doit être bien plus grave, qu'un grand nombre de prêtres et d'évèques aient adopté le système de Mgr. Gaume, et que l'Eglise, bien loin de protester, les ait même favorisés et encouragés ?

Que nos adversaires nous expliquent maintenant ce qu'ils entendent lorsqu'ils nous accusent d'être les insulteurs de l'Eglise.

Les défenseurs de la méthode chrétienne n'empiètent pas sur le droit

des évêques.

Nos adversaires, quand même ils avoueraient que nous avons raison en ce qui précède, trouveraient encore le moyen de nous mettre en opposition avec l'autorité, et voici comment ils en viennent à bout. Nous n'avons pas, d'après eux, mission de traiter les matières dont nous nous occupons. Nous empiétons sur le droit des évêques ; c'est aux évêques et à eux seuls qu'il appartient de régler, chacun dans son diocèse, ce qui concerne l'enseignement

Pour peu qu'on réfléchisse, cette accusation n'en est pas une ; elle ne porte sur rien. Nous avons mis et mettons encore en relief les inconvénients d'un système d'éducation, et nous faisons valoir les avantages de l'autre, voilà tout. Les évêques, après avoir lu ces pages, s'ils veulent bien nous faire cethonneurj modifieront ou ne modifieront pas le plan des études des maisons d'éducation qui sont sous leur contrôle ; ils restent absolument libres de faire ce qui leur plaira. Nous ne prétendons pas leur imposer nos volontés, ni nous insurger contre eux, quelle que soit la ligne de conduite qu'ils suivent. Discuter une question, comme nous faisons, ce n'est pas exercer un acte d'autorité : c'est uniquement faire un légitime usage de notre liberté ! Nous le savons, bien loin d'avoir le droit d'imposer notre volonté aux évêques, nous n'avons pas même celui de commander au dernier de nos frères. Mais, quoiqu'il en soit ainsi, personne cependant ne saurait nous empêcher de déplorer nos malheurs, et de faire envisager aux hommes qui veulent le bien les ravages qu'exerce une éducation funeste et menteuse. Quiconque a une langue ou sait manier une plume a le droit de s'en servir pour la plus grande gloire de Dieu.

Nous ajouterons encore que la manière dont on procède à

notre égard semble vouloir dire que nul théologien, nul canoniste, nul historien ne pourrait désormais traiter une question qui touche de près ou de loin aux matières ecclésiastiques, à moins d'avoir l'intendance sur un grand nombre d'Eglises. Par là, on refuserait même à un éveque le droit d'écrire sur des matières dont la portée s'étendrait au-delà des limites de son dio cèse, puisqu'un simple éveque ne possède pas et n'exerce pas d'autorité sur les Eglises qui sont hors de son territoire. Cette règle, il faut l'avouer, serait venue un peu tard, après tant de centaines d'excellents ouvrages publiés, dans tous les siècles, par de simples évêques, par de simples prêtres, et mômes par de pieux laïques, et qui cependant ont rendu les plus éminents services pour l'éclaircissement des principes et L'extirpation des abus.

On est sans doute en droit d'exiger d'un auteur catholique la pureté d'intention et l'orthodoxie de la doctrine. Quant au résultat de ses labeurs et de ses sacrifices, il dépend de mille causes ; mais on peut toujours dire que la vérité a des droits contre lesquels rien ne prescrit. Si faible que puisse être une voix isolée, souvent elle parvient à se faire entendre, et, dans tous les cas, lorsque quelque auteur orthodoxe présente une thèse pratique dont l'application peut réclamer certains changements, il est toujours aisé de voir si ces changements sont dans l esprit de l'Eglise. S'ils le sont, il ne fait qu'obéir à un devoir de conscience en les sollicitant, et, loin d'être opposé à l'autorité, il marche avec la plus respectable de toutes. Or, nous avons pins qu'il ne faut pour être convaincus que le retour au système chrétien est dans l'esprit de l'Eglise, et que la conservation de celui que nous a légué la Renaissance est opposée à cet esprit, Donc en agissant conformément à l'esprit de l'Eglise, nous ne pouvons pas être des révoltés contre l'autorité épiscopale.

Ecoutons maintenant ce que dit, en réponse à l'accusation qu'on formule contre nous, un prélat très-distingué et très-instruit, Mgr. de Dreux Brézé, évêque de Moulins.

« Oui, dit-il, aux évêques seuls, chacun dans leur diocèse « respectif, il appartient de déclarer dans quelle mesure les au- « teurs, soit païens soit chrétiens, doivent être employés dans « leurs petits séminaires et les écoles secondaires confiées à la « direction du clergé diocésain, comme aussi il peut appartenir à « eux seuls, s'ils s'en réservent le soin exclusif, de déterminer les « conditions de pédagogie, de nourriture et d'hygiène.

« S'en suivra-t-il pour cela, tout en respectant leur indépen « dance, qu'on ne puisse soutenir, spéculativement au moins, « que telle part donnée aux auteurs païens dans l'éducation est « trop considérable, telle part donnée aux auteurs chrétiens trop « restreinte, quaud même ce serait précisément la part qu'ils

« auraient fixée dans leurs séminaires ou maisons ecclésias- « tiques ? »

Ainsi donc en définitive, on peut, sans blesser aucunement l'autorité épiscopale, discuter spéculativement la question des classiques, s'efforcer de faire prévaloir la méthode chrétienne, même dans le cas où l'autorité épiscopale ferait suivre la méthode païenne dans les établissements qui sont sous sa dépendance.

On examine la conduite de ceux qui ont empêché la publication des écrits en faveur de la méthode chrétienne.

Convenons maintenant qu'il a été pour le moins original et amusant le rôle qu'ont joué, l'an dernier, certains personnages qui, nous dit-on, couraient d'un bureau de journal à un autre, afin d'arrêter la publication d'écrits destinés à mettre la méthode chrétienne en honneur. Ces écrits, on se le rappelle, étaient fort goûtés de la presque totalité du clergé et d'un nombre imposant de laïques bien pensants. Et comment aurait-il pu en être autrement, puisqu'ils étaient l'expression d'une pensée profondément patriotique et religieuse. Cependant quelques nourrissons de Rome et d'Athènes allaient infailliblement déclarer banqueroute intellectuelle, si l'on substituait l'idée chrétienne à l'idée païenne. Qu'allaient devenir leurs trésors de lieux communs et de remarques ? Toutes ces richesses n'auraient plus eu de cours. Il aurait fallu les refondre et leur donner une nouvelle forme et une nouvelle empreinte ; le génie seul pouvait le faire, et ils ne l'avaient pas. Le moindre homme de bon sens leur aurait été comparable et môme leur serait passé sur le ventre, malgré tout le grec et le latin dont ils étaient hérissés. Comme ils ne pouvaient décemment crier famine, malgré toute leur humilité, (car eux-mêmes se sont proclamés, par l'organe d'un élégant et d'un lettré de la bande, hommes très-modestes, dans un flamboyant article sur l'Université-Laval) ils imaginèrent de mettre en cause avec eux l'Eglise et l'autorité. Ils furent assez heureux pour s'associer certains compères qui, tout en ne voyant pas bien clair dans l'affaire en question, crièrent cependant très-haut. Ils crièrent tant et si fort qu'on crut un moment qu'il y avait réellement insurrection ; mais bientôt les esprits se rassurèrent ; on vit jouer les ficelles et l'on devina le manège. Tous les journaux restèrent néanmoins bâillonnés, par respect pour la sainte Eglise, par respect pour V autorité.

Voilà le côté comique de l'affaire ; mais envisagée d'une autre manière, elle présente un caractère plus sérieux et bien propre à exciter l'indignation. Il faut ici qualifier comme ils le méritent des faits connus de tous. Oui, on abuse des choses les plus respectables pour entraver les progrès du bien ; on ne s'occupe pas de la vérité, de ses droits ; on s'inquiète peu des besoins de la société, du mal qui la dévore, de l'abîme vers lequel elle marche à pas de géants ; on ne pense qu'à soi, qu'aux futiles intérêts de l'amour-propre. L'Eglise, c'est soi ; l'autorité, c'est soi ; le monde, c'est le petit enclos où l'on vit. Que les journaux, que les livres propagent des doctrines plus que suspectes, on gémira sans doute en silence, mais on s'interdira toute démarche qui dénoterait un peu d'énergie ; on s'excusera de son insouciance et de sa lâcheté en prétextant qu'il faut être prudent et ménager le camp ennemi, de peur de l'exaspérer. Mais vienne un homme de cœur et de courage qui sache dire toute sa pensée et parler hardiment bon sens et religion, de suite les prudents et les sages sortent de leur léthargie, ils s'agitent, le zèle qui les dévore les transforme en machines à haute pression, et ils ne sont tranquilles qu'après l'avoir fait mettre aux arrêts. Voilà comment ces personnages s'honorent eux-mêmes ; voilà comment ils interprètent le vos estis sal terrœ.

Ne nous étonnons pas cependant d'un pareil état de choses et n'en soyons pas scandalisés. L'histoire nous apprend que les défenseurs de la vérité ont eu dans tous les temps les mêmes combats à soutenir. Jésus-Christ marche à leur tête. A l'époque de ses prédications en Judée, on vit s'agiter les Pharisiens, hommes rigides et sévères, envers les autres particulièrement, puis les Princes des Prêtres, les docteurs de la loi, et les Anciens du peuple : Pharisaei, Principes sacerdotum, Seniores populi. D'où vient la haine qu'ils portent au Christ ? Pour le savoir, écoutons ce qu'ils se disent tout bas entre eux, dans le secret de leurs conseils : u Si nous laissons faire ce Jésus, s'il a pleine liberté de parler, il endoctrinera tout le monde ; tous courront après lui et nous demeurerons seuls.» Ainsi l'orgueil, la jalousie, voilà ce qui transforme en persécuteurs de la vérité et de ses organes, ceux que Dieu avait établis pour le défendre et la propager.

Mais ils ne pouvaient déclarer la guerre au Christ, si vénéré et si aimé à cause de ses vertus et de ses bienfaits, en faisant connaître les véritables motifs qui les animaient. On les aurait hués et bafoués comme ils le méritaient. Que vont-ils donc mettre en avant pour légitimer leurs démarches, leurs attaques, leurs persécutions à outrance ? Exactement les mêmes prétextes que l'on fait valoir aujourd'hui contre ceux qui prêchent la vérité : Jésus-Christ est un séditieux, un perturbateur de l'ordre public, il soulève le peuple par ses enseignements : commovet

popukiyi docens per uiùversam Judxam. Il travaille à renverser l'autorité légitime et ensuite à dominer lui-même : hune invrnimus prohibentem tribula dare Csesari et dicentem se Christum regem esse. Ce n'est pas tout ; Jésus-Christ veut encore porter une main sacrilège sur les usages et les coutumes les plus respectables que les Anciens suivent religieusement : Quare discipuli tut iransgrediuntur traditionem seniorum ? Quelle accusation que cellelà et quelle force ne doit-elle pas avoir? Jésus-Christ n'est qu'un jeune homme et il se permet d'aller contre la routine des Anciens ! Ah ! jeunes gens, jeunes gens, aurez-vous donc toujours la tète chaude ! ! ! Jésus-Christ s'attaque enfin à la religion ; il veut détruire la loi et les prophètes. Ses ennemis font sonner cette accusation si haut, qu'il juge nécessaire de se justifier et d'affirmer le contraire : Non veni solucre legem sed adimplere.

Un dernier trait qui caractérise au parfait les ennemis de la vérité à toutes les époques et qui les fait reconnaître infailliblement, c'est qu'ils combattent tous par la conspiration du silence. Ils ne veulent pas qu'on touche à certaines questions, et si on les soulève, ils commandent de suite le silence." Maître, disaient les Pharisiens à Jésus-Christ, faites taire vos disciples." Plus tard, le Prince des prêtres fit comparaître les apôtres devant lui et leur dit : « Nous vous enjoignons de ne plus prêcher la doctrine du crucifié ; voilà que Jérusalem en est remplie. » Saint Pierre fit une fort belle réponse en cette occasion. « Il vaut mieux, dit-il, obéir à Dieu qu'aux hommes : obedire oportet Deo magis quam hominibus. »

Cette maxime, nous espérons ne l'oublier jamais et en faire toujours la règle de notre conduite.

La question des classiques considérée dans son importance générale,

Preuves intrinsèques de l'importance de la question des classiques.

" Non est pax impiis, dit l'Ecriture : il n'y a pas de paix pour les impies." On peut en dire autant de ceux qui ne sont pas de bonne foi dans l'opinion qu'ils soutiennent. Aussi nos adversaires, pour secouer une pensée qui leur pèse et les fait souffrir.

nous disent en se rassurant : Mais pourquoi faire tant de bruit avec cette question des classiques chrétiens? Au fond, elle est d'une importance tout à fait minime.

Ceux qui formulent un jugement de cette sorte, s'ils croient ce qu'ils disent, font au moins preuve d'une très-grande légèreté d'esprit. Quand on considère de plus qu'il en est parmi eux qui sont préposés à l'éducation de la jeunesse, on ne peut se défendre d'éprouver de terribles serrements de cœur, en les surprenant si peu au fait de ce qu'ils devraient avant tout connaître : la grandeur de leur tâche et l'immense responsabilité qui pèse sur eux.

Quoi ! la question dont il s'agit est peu importante ! Mais à quoi touche-t elle donc en dernière analyse ? n'est-ce pas à l'éducation de la jeunesse ? Et l'éducation de la jeunesse, est-ce peu de chose? Les livres saints nous en donnent certainement une touchante idée. " L'homme, dit la Vérité éternelle, suivra dans sa vieillesse les mêmes voies que celles qu'il a suivies dans ?a jeunesse : Adolescens juxtd viam sitam) ctiam cûm senuerit non recedet ab éd." D'après ce témoignage de Dieu même, ce sont donc les premières années de la vie qui sont les plus précieuses ; toutes celles qui suivent ne sont destinées qivà favoriser le développement du germe bon ou mauvais, déposé dans le cœur de l'enfant au printemps de son existence. La première éducation est d'une incalculable portée et Leibnitz avait raison de dire : " J'ai toujours pensé qu'on réformerait le genre humain, si l'on réformait l'éducation de la jeunesse." Sous la question, en apparence fort secondaire, de savoir qui approchera de l'enfant pour lui enseigner la lecture, l'éciiture, le calcul, le grec et le latin, se cache, en dernière analyse, une question de souveraineté : U éducation c'est F empire, parceque l'éducation c'est l'homme, et r homme c'est la société. Il faut bon gré mal gré admettre ce principe ; il a été proclamé dans tous les temps et par les sages de tous les pays.

Si l'éducation fait l'homme et l'homme la société, il importe par dessus tout de savoir comment se fait l'éducation. Or, à la question que nous posons pour arriver à cette connaissance, mille et mille voix répondent catégoriquement : L'éducation se fait par la transmission des idées. — Et la transmission des idées, comment se fait-elle? — Elle se fait surtout (nous ne disons pas uniquement) par les livres que l'on met aux mains de l'enfant. Si donc les livres que vous faites étudier aux enfants sont des livres païens, leur éducation sera en grande partie païenne ; conséquemment, ils seront eux-mêmes plus qu'à demi-païens, et par une dernière conséquence, aussi inévitable que les premières, la société reflétera une forte teinte de paganisme.

En vertu des principes certains que nous venons d'énoncer, nous pouvons encore, étant donné l'état actuel de la société

déterminer avec une extrême précision les causes principales qui Font faite ce qu'elle est, Eh bien, quel est l'état actuel de la société? Tous sans exception, amis et ennemis, assurent qu'un mal terrible la dévore, qu'il a même pénétré jusqu'à la moelle de ses os ; tous encore sont unanimes à dire que ce mal c'est le Paganisme. D'ailleurs, les encycliques seules des papes Grégoire XVI et Pie IX le déclarent on ne peut plus clairement ; ce qui suffît pour donner une certitude pleine et entière sur la nature de la maladie dont souffre la société. C'est donc un fait bien établi : la société actuelle est païenne, autant qu'une société baptisée peut l'être. Maintenant les conclusions à tirer sont celles-ci : donc l'éducation de la jeunesse est païenne ; donc cette éducation se fait en grande partie avec les livres païens ; donc enfin ces livres sont une des principales causes des maux que nous souffrons.

Il importe donc grandement, comme on le voit, de fixer l'attention sur ces livres et de se demander quels sont ceux que l'on doit désormais employer pour arrêter d'abord les progrès du mal et le guérir ensuite. Qu'on réponde maintenant : La question des classiques est-elle importante, oui ou non ? Nos adversaires doiven t être en mesure de se prononcer ; nous leur avons épargné beaucoup de travail en leurs présentant des réflexions qu'ils n'ont pas le courage d'aborder lorsqu'ils sont livrés seuls à euxmêmes.

Preuves extrinsèques de l'importance de la question des classiques.

La question des classiques n'est pas importante, dit-on. Mais comment expliquer le privilège qu'elle a eu d'occuper l'Europe entière et même de la passionner ? Traduit dans tontes les langues, le Ver rongeur est devenu pendant plusieurs années le thème de la discussion : Or, on en conviendra sans peine. l'Europe actuelle n'est pas assez littéraire pour se préoccuper longtemps et avec passion d'une simple question de grec ou de latin. Elle a donc vu dans les question des classiques une question de morale du premier ordre et elle a eu raison. Si les tempêtes et les luttes qu'ont soulevées les écrits en faveur de la méthode chrétienne ont été formidables, c'est un signe certain que la question méritait une attention sérieuse, car les tempêtes et les luttes sont en rapport avec l'importance de la cause débattue.

La question des classiques n'est pas importante ! Mais elle n'a

pas été jugée telle par un corps qui assurément est en état de l'apprécier. L'épiscopat en effet s'en est vivement occupé ; les conciles en ont fait la matière de leurs délibérations et de leurs décrets. On sait encore que les plus illustres membres du collège apostolique regardent la réforme chrétienne de renseignement comme le seul moyen de salut qui reste à la société. Le cardinal Altieri, entr' autres, n'a-t-ilpas écrit à Mgr. Gaume qu on ne pouvait contester V évidence de sa thèse sans se mettre en opposition avec la vérité la plus manifeste et sans compromettre l'avenir religieux de la société humaine. Quand un homme de cette trempe d'esprit, et si universellement estimé dans la haute position qu'il occupe, s'exprime ainsi dans les documents destinés à devenir publics, on doit supposer qu'en effet la question est grave et d'une importance majeure.

Les corps enseignant les plus en réputation, tels que les universités d'Oxford et de Gambridge tiennent le môme langage. Les noms les plus grands et les plus respectables au monde, dans la science, dans la littérature et dans la politique ne viennent-ils pas se grouper autour de celui de Mgr. Gaume, et par là donner un démenti solennel à ceux qui, ignorant ce qui se passe autour d'eux, répètent avec satisfaction que la méthode chrétienne est un fruit conçu par quelques esprits faux et exagérés ?

Pour n'en citer qu'un seul, Donoso Gortès, l'immortel génie de l'Espagne, le philosophe catholique par excellence, n'a-t-il pas écrit: «Il n'y a que deux systèmes possibles d'éducation : le « chrétien et le païen. La restauration du dernier nous a conduits « à l'abîme dans lequel nous sommes, et nous n'en sortirons « certainement que par la restauration du premier.»

La question des classiques n'est pas importante! Mais qui répète cette chanson dans notre pays ? Quelques voix isolées qui voudraient prévaloir contre la voix de tout notre clergé, si éminent en savoir et en vertus. G'est bien ici le lieu de nous écrier avec un orateur célèbre : « N'est-ce pas le comble de la « déraison, je dirai presque de l'impiété, de ne compter pour rien «les grands intérêts de. la religion, et de les immoler à des « intérêts éphémères, et plus que douteux, de grammaire, de « rhétorique et de poésie, et de vouloir étouffer les nobles accents « de la foi en se faisant l'écho des ricanements de Satan.»

La question des classiques n'est pas une question morte.

Quel est maintenant l'argument que feront valoir nos adversaires contre les preuves intrinsèques et extrinsèques que nous venons d'apporter en faveur de l'importance de la question des 2*

classiques ? Sont-ils, comme on dit, tellement poussés au pied du mur, qu'il n'y ait plus pour eux moyen de regimber, et qu'il leur faille mettre bas les armes ? Non, pas sitôt. Ils ont encore de fortes pièces à faire jouer, comme nous Talions voir. Tout ce que nous venons d'alléguer, ils le pulvérisent en disant avec un grand sérieux et sur le ton de l'assurance : La question des classiques est née si peu viable, qu'elle est morte en Europe depuis longtemps, et morte pour ne jamais revivre.

Voilà qui est bientôt dit ; mais il serait fort difficile, ou pour mieux dire impossible, de démontrer que cet avancé repose sur un fondement solide. La question des classiques n'est plus guère discutée en Europe, il est vrai, parce que cette question, comme toute autre, ne peut pas être discutée éternellement. La discussion est nécessaire pour faire connaître une question, l'approfondir, pénétrer les esprits de son importance. Gela obtenu, elle doit cesser, et il ne reste plus qu'à en appliquer les conclusions pratiques. C'est ce qui a eu lieu en Europe relativement à la question des classiques. Elle a été agitée sérieusement pendant longtemps ; aujourd'hui chacun travaille de son côté et sans bruit les uns à opérer la réforme demandée, les autres à recueillir les heureux fruits que donne chaque jour cette réforme mise en pratique.

Il est donc vrai de dire que la question des classiques est aujourd'hui plus vivace que jamais, car dans plusieurs diocèses de France, dans un grand nombre de diocèses en Lombardie, en Espagne, dans plus de quarante diocèses du royaume de Naples, le T)lan d'études proposé par Mgr. Gaume a été adopté et fonctionne en donnant des résultats qui surpassent toutes les espérances. S'il y a des évêques en France qui ne font pas encore suivre la méthode chrétienne dans les institutions qui sont sous leur dépendance, on sait ce qui met le bon vouloir de la plupart d'entre eux en échec : ils ne sont pas libres à cause des examens pour le baccalauréat que contrôle l'Université de Paris. Son Eminence le Cardinal Gousset, déplorant cet état de choses, disait à son grand vicaire, M. Marin Gauthier : « Si j'étais aussi libre qu'on l'est en Canada, j'adopterais complètement le système de Mgr. Gaume. »

En Italie, la question fait des progrès rapides, malgré lesobstacles qu'elle rencontre et qui sont d'un autre genre que ceux qu'elle a à surmonter en France. Le cardinal Altieri, évêque d'Albano, est un de ceux qui sont à la tête du mouvement et qui en accélèrent la vitesse. Grâces surtout au zèle infatigable du saint évêque d'Aquila, Mgr. Filippi, la thèse a fait un pas immense depuis un an. Son fameux discours, prononcé à l'Académie de la Religion Catholique, a produit partout le plus vif enthousiasme, et a fait naître des convictions chez ceux qui étaient encore indécis et flottants.

En Angleterre, la question Ait, grandit et acquiert chaque jour de nouvelles forces. L'illustre successeur du regretté cardinal Wiseman, Mgr. Manning, entre complètement dans les vues de Mgr. Gaume et il admet l'urgente nécessité de la réforme des études dans le sens chrétien.

La Suède luthérienne même a fait des vœux ardents pour qu'une réforme radicale de l'enseignement vint arracher aux griffes du paganisme les enfants du Christ, et, ce qui est plus, les états généraux de ce pays se sont sérieusement occupés de la réforme en question.

Partout aujourd'hui on comprend cette grande parole qu'un des plus savants éveques de France, Mgr. Parisis, dont la mort récente a été regardée comme une calamité publique, avait prononcée en combattant le système païen au point de vue religieux : « C'est la plus redoutable épreuve de ï Eglise depuis son berceau. ))

La Question des Classiques considérée relativement à Fétude des langues mortes.

Le système païen n'aboutit qu'à former des élèves d'une ignorance fabuleuse en fait de latin.

Au point où nous en sommes, nos adversaires n'ont plus guère qu'un cri de détresse à faire entendre. Aussi nous disent-ils tout en larmes : Ah ! du moins, sauvons, sauvons le beau latin ! Que va-t-il devenir si on ne l'étudié plus ou peu dans les auteurs du siècle d'or ?

C'est ici l'éternelle fin de non recevoir qu'on oppose à la réforme des études. En vain une raison éclairée, en vain l'histoire montre jusqu'à l'évidence que la société périt par le système d'enseignement païen, on ferme les yeux pour ne pas voir, les oreilles pour ne pas entendre. La bouche seule reste ouverte pour crier : Le beau latin ! Sauvons le beau latin !

Remarquons d'abord que ceux qui réclament le plus fort ne connaissent guère ni le beau, ni le latin. Bien loin d'être capables d'improviser, de rédiger même, dictionnaire en main, une seule phrase de ce beau latin auquel ils sacrifient tout, ils ne

sont pas môme en état d'en juger. Des faits sont là pour en fournir la preuve à qui la demandera.

Le beau latin ! Mais qu'on nomme donc l'heureux mortel qui le possède, qui le sache passablement après sept ou huit années consacrées à son étude ? Le système actuel d'enseignement a-t-iî doté notre pays d'un latiniste de quelque renom ? La vieille Europe a-t-elle été plus heureuse que nous sons ce rapport ? Ecoutons des témoins non suspects.

En 1782, Mercier écrivait : « Il y a dix collèges de plein exer- « cice à Paris ; on y emploie sept ou huit ans pour apprendre la « langue latine, et sur cent écoliers quatre-vingt-dix-neuf en sortent « sans le savoir. »

Depuis cette époque s'est-il rencontré de meilleurs latinistes : M. Lenormand va nous l'apprendre. Quoique chaud adversaire de Mgr. Gaume, il a publié ce qui suit : «Le dicton des écoles du « moyen âge trouve à s'appliquer sans restriction chez nous : « Grœcum est, non legitus, c'est du grec, cela ne s'explique pas « Quant au latin, s'il y a deux cents personnes à Paris elcinq cents « dans la France qui en lisent pour leur plaisir, c'est beaucoup « dire. »

Ailleurs il dit: «J'avais fait comme les autres, et généraleif ment sous de bons professeurs, le cours d'étude de cette fameuse « Université. On trouvera mon nom parmi les lauréats de Fépoque ; « et pourtant, lorsque je voulus remonter sérieusement à la source « des études classiques, dès la première épreuve, je me sentis « d'une icnorance fabuleuse. »

Un professeur, examinateur de l'Université, M. Gatien Arnoult, ajoute : «Le grec et le latin, ces objets apparents des études collé « giales, sont mal enseignés : la preuve en est que tous les « élèves ignorent le grec, et qu'aucun ne sait bien le latin. Au « reste, pour la valeur scientifique de l'enseignement en France, « il existe une infaillible pierre de touche ; ce sont les examens u dits du baccalauréat. Eh bien ! je le déclare franchement : il « y a sept ans que j'ai fait pour la première fois ces examens, et « depuis sept ans, je n'ai pas trouvé un seul candidat sur dix « qui répondit même passablement. »

Un autre membre de l'Université, professeur de philosophie dans un des lycées les plus importants, cité par Mgr. Dupanloup, évèque d'Orléans, écrivait : « Le niveau des études est présente- « ment si bas, que c'est une question de savoir s'il peut baisser « encore. Partout, même à Paris, où nos habitudes de centrali- « sation expédient chaque année les plus brillants sujets de la « province, la moyenne des classes est dêplorablement faible. A « Paris, entre les cinq ou six premiers et le reste de la classe, il « y a un abîme ; il y en a un autre entre les dix suivants et ce « qu'on appelle la queue de la classe. Or, cette queue est inter- « minable. Si bien qu'entre le vingtième et le soixantième, il n'y

« a pas de différence sérieuse. Le soixantième, est un zéro, le « vingtième un infiniment petit. Dans les départements, c'est la « même chose.

« Ces appréciations se vérifient de la manière la plus irréfra- « gable et la plus triste aux épreuves du baccalauréat. Les Fa- « cultés ne sont pas bien méchantes ; et cependant la proportion « des candidats refusés pour n'avoir pas su faire passablement « une version est vraiment formidable. Quant aux épreuves « orales, je prie Dieu de toute mon âme qu'il n'y amène jamais « un spectateur allemand ou anglais, ou du moins qu'il épargne « à mon amour-propre la douleur et l'huniiliatoin de m'y trouver « à côté de lui. Je n'ai pas le courage d'en dire davantage : on « peut aller voir. »

Cette ignorance du latin n'est pas seulement le fait des élèves, elle atteint aussi les professeurs. Il y a cent ans le P. Judde. jésuite, disait aux régents de sa compagnie : « Vous ne pouvez. « sans y mettre beaucoup de temps, faire un thème qui vaille « quelque chose.»

Après trois siècles d'enseignement et d'études, voilà où nous en sommes en fait de connaissance du beau grec et du beau latin ! Combien d'autres preuves de notre ignorance fabuleuse, nous pourrions ajouter à celles que nous venons de donner !

Nous ne savons plus le latin ! voilà ce que prouvent les faits : voilà ce que le sens intime dit tout bas à chacun de nous. Au sortir du collège, c'est à peine si les plus forts eussent été capables de lire sans dictionnaire une page de Cicéron ou de Tacite ; mais à coup sûr pas un seul n'eût été en état de soutenir une conversation ou une discussion latine tant soit peu étendue.

Aujourd'hui c'est pis encore ; notre mémoire ne conserve de la langue latine que des réminiscences tellement affaiblis, quà l'exception de ceux qui, par état, ont fait de la lecture des ouvrages latins l'occupation habituelle de leur vie, nous n'oserions nous risquer à expliquer un passage d'un auteur tant soit peu difficile, ni peut-être à le traduire mns traduction, et moins encore à écrire nos pensées en latin.

Nous ne savons plus le latin ! Et pourtant on consacre six ou sept ans à l'apprendre ; on dépense en livres et en professeurs, des sommes immenses : il semble, à voir le grand appareil qu'on met à cette étude, que nous devrions être les plus grands latinistes du monde. D'où vient cette baisse dans la connaissance, d'une langue sur laquelle pivote cependant tout le système de notre éducation publique ? Outre plusieurs causes, il en est une que nous signalons ici parce qu'elle est la principale.

L'étude d'une langue morte offre par elle-même d'assez grandes difficultés. Ces difficultés augmentent lorsque la langue à étudier est celle d'un peuple dont les idées, les sentiments, la religion, les institutions, les usages, la vie publique et privée sont

totalement différents des nôtres. L'enfant ne trouve ni dans son éducation première ni dans la société au milieu de laquelle il vit aucune ou presqu'aucune idée correspondant à celle du monde dont il est condamné à étudier la langue ; il doit deviner et le sens des mots et le sens de la pensée. Dans ce monde tout nouveau pour lui, il ne sait comment s'orienter ; le plus souvent il marche à tâtons, se voit arrêté par des difficultés insurmontables qu'il évite en tombant dans des contresens et finit par prendre à dégoût une étude qui reste toujours pour lui à l'état de labeur, sans jamais passer à celui de plaisir.

Les langues mortes offrent des difficultés plus grandes encore. Le génie de ces langues nous manque ; nous ignorons, étant étrangers aux peuples qui les ont parlées, mille choses qui donnent aux phrases un cachet, aux mots des significations et des nuances particulières. Combien de transpositions, de placements de prépositions, d'adjectifs ou d'adverbes, que nous regardons comme des élégances ! Combien de tournures que nous croyons employer à coup sûr dans un cas donné et qui feraient éclater de rire les Grecs ou les Romains, comme nous faisons, nous-mêmes lorsque nous entendons les étrangers parler notre langue î Ajoutons que nous n'avons pas d'autorité infaillible qui puisse redresser nos erreurs.

« J'ai ouï dire, écrivait Perrault, à un grand personnage, que « si un Romain du temps de Cicéron avait entendu déclamer « Muret, le premier homme de son siècle pour la belle latinité, « il se serait tenu les côtés de rire à tous moments, parce qu'à « tous moments il aurait ouï quelques mots hors de son sens na « turel, ou quelque phrases bizarrement placée.»

Plus loin il ajoute : « Si les étrangers n'entendent et ne par- « lent jamais notre langue dans la dernière perfection, malgré « l avantage qu'ils ont de rapprendre des naturels français, nous n sommes de bien pire condition à l'égard de la langue latine et r de la langue grecque.

u II n'y a point d'étrangers qui, pour l'ordinaire, ne fassent « une infinité de fautes lors même qu'ils croient le mieux dire, « trompés qu'ils sont par de fausses analogies qu'ils prennent pour « des règles. Peuvent-ils savoir, par exemple, les différents usages « de neuf et de nouveau, qui signifient la même chose, qu'il faut « dire un habit neuf et non pas un habit nouveau ; une chanson « nouvelle et non pas une chanson neuve ; et cependant que neuf « et nouveau se peuvent dire quelquefois de la même chose, « comme : voilà une pensée nouvelle, voilà une pensée toute « neuve ? Sentiront-ils jamais la différence qu'il y a entre achever « de se peindre et s'achever de peindre ? Il y a mille écueils sein- « blables dans notre langue, où il est impossible que les étran « gers ne viennent pas échouer à tous moments.

Ce que Perrault dit ici de l'étude du français et de la difficulté

qu'elle présente aux étrangers doit se dire à plus forte raison de l'étude du latin. Supposons en effet que nous en sachions tout ce qu'on en peut apprendre dans la lecture des bons auteurs, il nous manquera toujours le secours d'un homme vivant à qui la langue latine fut naturelle, et un pareil secours ne manque point aux étrangers dans l'étude qu'ils font du français.

Il faut donc que tous les latinistes en prennent leur parti et qu'ils avouent que nous ne pouvons savoir que très-imparfaitement le latin païen ; que rien n'est plus ridicule que nos prétentions à le parler et à l'écrire correctement. C'est ce que dit expressément Muret, dont le nom fait autorité, qui passa soixante ans de sa vie à étudier, à parler, à écrire, à enseigner le latin, et dont les ouvrages, annuellement réimprimés et annotés en Allemagne, passent pour le modèle de la plus belle, de la plus élégante latinité moderne. Il ne s'épargne pas lui-même et il dit : Tout tant que nous sommes, moi comme vous, après vingt ans, trente ans, quarante ans d'études, nous arrivons à savoir le latin, beaucoup moins bien que les cuisiniers et les muletiers de Rome.

Jugeons par là de la perfection avec laquelle nous devons aujourd'hui le comprendre, le parler et l'écrire ! Et pourtant on condamne la jeunesse à user les plus belles années de sa vie sur des fables et des sornettes, on expose même ses mœurs et sa foi pour apprendre ce beau latin qu'elle ne saura jamais, quelles que soient son application et son aptitude, aussi bien que le dernier cuisinier des Romains ! Et nous parlons de la force des études, et nous entendons certains professeurs vanter quelques-uns de leurs élèves en disant qu'ils connaissent toutes les grâces et toutes les finesse de la langue du siècle d'or! Quelle enfantillage ! quelle pitié ! !

Ainsi donc, qu'on le remarque et qu'on le retienne toujours, les élèves doués des meilleurs talents et formés par les professeurs les plus habiles, ne font pas une seule phrase dont ils puissent affirmer et prouver qu'elle est vraiment latine. Cette vérité, humiliante sans doute pour notre orgueil, mais qui pour cela n'en est pas moins une vérité, a été mise en scène dans un apologue que nous nous permettrons de raconter.

Dialogue entre Horace et Santeul.

Santeul passe pour le plus grand poëte latin du dix-septième siècle. Ses Hymnes, regardées comme des chefs-d'œuvre dignes

dTIorace, ont remplacé, dans les bréviaires modernes, celles de St. Grégoire et de St. Ambroise. Or, Santeul étant mort, descend aux Champs Elysées. Horace vient à sa rencontre, se jette à son cou et lui dit: «Je vous attendais depuis longtemps ; vous êtes un autre moi-môme ; vous m'avez fait parler dix-sept siècles après ma mort, à la cour de votre grand roi, comme je parlais moi-môme à celle d'Auguste.» Et il lui récite quelques strophes de ses Hymnes, qu'il exalte jusqu'aux nues.

Santeul se confond, pleure de tendresse, et, avec la modestie d'un poëte qu'on encense, il dit à Horace : « C'est trop d'indulgence ; en tout cas, si j'ai quelque mérite c'est à vous que je le dois. Les éloges que vous daignez me donner sont ma plus douce récompense ; ils me font, dès aujourd'hui, goûter dans leur plénitude les joies de l'éternité. Mais que faisiez-vous en «l'attendant?? »

Horace répond : « J'apprenais le français. Je me suis procuré vos meilleurs auteurs, vos grammaires et vos dictionnaires ; il y a cent ans que je les étudie, et je crois posséder assez bien votre belle langue pour la. parler et l'écrire correctement. Mon talent, comme vous savez, me portant à la poésie^ j'ai composé des vers français. Entr'autres, je viens de finir un madrigal sur le célèbre médecin du Gardit, arrivé depuis peu aux Champs-Elysées. Je vais vous lire cette pièce, avec prière de m'en dire votre avis. — Dites mes éloges, reprend Santeul. Après cent ans d'études, un génie comme vous ne peut-être que l'Apollon du Parnasse français, comme il le fut du Parnasse latin.»

Il "faut remarquer que, dans tout le cours de leur conversation. Horace et Santeul parlaient chacun sa langue maternelle. Prenant alors son manuscrit, Horace prie Santeul de s'asseoir sur le vert gazon, et il commence sa lecture déclamée :

Louis du Gardit At un bon esprit Et raison sor table Quand par un soin dru Fourre en corps membrù L'âme raisonnable.

A cette étrange lecture, Santeul ouvre de grands yeux, une grande bouche. Il se contient ; mais bientôt son naturel remporte, et il part d'un retentissant éclat de rire. « De quoi riez vous ? lui demande Horace. — Pardon, illustre poëte, les dieux n'ont pas donné à chaque mortel toutes les connaissances réunies ; Non dii, non concessere columnx. N'ayant jamais conversé avec un Français, il n'est pas étonnant qu'il vous soit échappé quelques incorrections. — Quoi ! après cent ans d'étude ! Faites-moi donc connaître mes erreurs. — Puisque vous le permettez : on ne dit pas at un bon esprit, mais a un bon esprit.» — Là dessus, Horace,

fort de sa grammaire, essaie mie justification plus malheureuse encore que sa locution. « C'est, dit-il, une règle de votre poésie qu'il faut fuir le hiatus, regardez. » Et il lui montre un traité de versification française. « Au surplus, ajoute-t-il, al un bon esprit n'est-il pas aussi bon que a-t-il de l'esprit, a-t-elle du bien, a-t-on diné? Il n'y a pas moins de raison à mettre un t entre a et un qu'entre a et il ou elle, puisque c'est la même cacophonie qu'il faut éviter. De plus, comme on conjugue je bats, tu bas, il bat, je ne vois pas pourquoi on ne conjugerait pas de même, /aï, tu as, il at. Enfin, j'ai vu arriver ici des habitants du Lyonnais et de la Bretagne qui parlent ainsi.»

Santeul ébahi s'abstient de répondre Horace continue : « Que dites-vous de mon troisième vers : une raison sortable ? — Il n'est pas français. — Gomment? dans vos bons auteurs on trouve à chaque instant un parti sortable, pour signifier un parti convenable, et vous ne voulez pas qu'on puisse dire une raison sortable, c'est-à-dire une raison convenable, une raison qui convient au sujet dont il s'agit? — Ce n'est pas moi qui m'y oppose, c'est l'usage. — Ainsi sur mes trois premiers vers, en voilà déjà deux qui ne sont pas français ?

«Que direz-vous du quatrième: Quand par un soin drii?» Santeul se tord de rire. Ce fut pis encore lorsque Horace entreprit de faire ressortir la beauté poétique de son épithète. « Vous ne voyez donc pas, dit-il à Santeul, que l'épithète dru est une métaphore prise des oiseaux. Elle forme un sens figuré plus noble et plus poétique que les adjectifs assidu ou empressé, dont je me serais servi si j'avais écrit en prose. — Pas plus en prose qu'en poésie, soin dru n'est pas français. — C'est donc encore un vers à sacrifier.

« Quant à mon cinquième, qui m'a coûté beaucoup de travail, je le crois irréprochable : fourre en corps membru. » Le rire étouffe Santeul, qui peut à peine répondre : « Il est encore moins français que les autres.» — Qu'est-ce donc qui vous choque ? Chaque mot n'est-il pas français ! L'adjectif ne s'accorde-t-il pas en nombre et en genre avec le substantif ? Le sens n'est-il pas vrai? l'image noble et pittoresque ? Comprenez-moi : j'ai voulu dire que l'âme raisonnable non seulement entre dans le corps humain pour s'y unir, mais que le formateur de l'homme l'y introduit, L'y insinue jusque dans les plus petites extrémités de toutes les parties, ce que le mot fourre exprime parfaitement.

« J'ai dit membru pour signifier qui a des membres, comme vous dites vêtu, qui a des vêtements ; pelu, qui a du poil, cornu, qui a des cornes ; branchu, qui a des branches. Avez-vous quelque chose à reprendre ? — Illustre poëte, tous les mots que vous avez employés sont français ; mais l'usage que vous en faites ne l'est pas ; le sens particulier que vous leur donnez ne l'est pas davantage, et l'agencement de vos phrases l'est encore moins.

Cela n'est pas étonnant : quand on n'est conduit dans l'étude des langues que par l'analogie, par la grammaire et par les livres, il est impossible de ne pas tomber dans une inimité de fautes. — « Mes vers 'sont donc ridicules?» Santeul baissa la te te et ne répondit pas.

« Je vous comprends, dit Horace. Veuillez maintenant me lire quelques-unes de vos belles Hymnes.» Santeul commence, et Horace d'éclater de rire. « De quoi riez-vous ? lui demande Santeul. — Pardon, illustre poète ; les dieux n'ont pas donné à chaque mortel toutes les connaissances réunies : Non dei, non coneessere columnse. N'ayant jamais conversé avec un Latin, il n'est pas étonnant qu'il vous soit échappé quelques incorrections ; mais continuez :» Santeul reprend sa lecture déclamée : de nouveaux rires l'interrompent.

Pour en finir, Horace lui dit : « En vous lisant mes vers français, j'ai voulu vous donner une idée de vos vers latins. Vous avez trouvé les miens ridicules, et je suis parfaitement convaincu que vous avez raison ; les vôtres ne le sont pas moins. Tous les mots que vous avez employés sont latins ; mais l'usage habituel que vous en faites ne l'est pas; le sens particulier que vous leur donnez ne l'est pas davantage, et l'agencement de vos phrases Test encore moins. N'en soyez pas étonné : quand on n'est conduit dans l'étude des langues que par l'analogie, par la grammaire et par les livres, il est impossible de ne pas tomber dans une infinité de fautes. Soumettons-nous à la fatalité ; et, si vous voulez m'en croire, nous ferons consister une partie de notre bonheur éternel à nous moquer, vous et moi, dans les Champs Klysées, de ceux qui sont assez sots pour admirer sur la terre vos vers latins et mes vers français.»

Horace n'avait pas fini de parler, qu'une ombre armée d'un fouet s'avance vers les deux interlocuteurs : c'était l'ombre de Malherbe. « Par Apollon et par les Muses, dil-elle à Horace, illustre satirique, je te remercie ; mais daigne exécuter l'arrêt qu'étant sur la terre, j'ai prononcé au nom du sens commun contre Santeul et ses pareils. — Quel est-il ? — J'ai dit : « On ne peut « entendre la finesse des langues qu'on a apprises que par art, « et si Horace revenait au monde, il donnerait le fouet à tous « les modernes qui se mêlent de faire des vers latins.» — Horace saisit le fouet ; Santeul échappe à la correction en se cachant dans un bosquet de myrtes; mais Horace a gardé le fouet.

Conclusions à tirer de ce qui précède.

Le fait est donc incontestable : nous ne savons pas le latin païen ; on ne Ta jamais su depuis la Renaissance. C'est à tel

point qu'un homme de génie a pu dire : Dans, quelques années il n'y aura pas en Freinée un homme capable de faire, ciilatin Çépûaphe de ta langue latine. Ce qui est vrai de la France est Vrai de tout le monde lettré.

Donc la méthode païenne, loin de donner d'heureux résultats pour le latin classique, lui a été et lui est on ne peut plus funeste.

D'abord elle n'a pas pu empêcher l'état d'agonie auquel on le voir, réduit, bien que depuis trois siècles elle soit maîtresse dtï terrain- et que soutenue par toute espèce d'encouragements, elle y règne sans opposition. Ensuite, c'est précisément elle qui le tue, puisque, comme il a été dit plus haut, les classiques païens ne peuvent, quant aux formes, être goûtés et aimés par la jeunesse à qui on les impose ; ils ne peuvent non plus l'intéresser par rapport à ce qui en fait le fond et le sujet.

Donc si nous continuons â enseigner le latin d'après la nié thode païenne, ce que la jeunesse saura le moins, en sortant des collèges et des séminaires où elle aura étudié pendant sept ou huit ans les classiques latins, ce sera le latin lui-même. Car les mêmes causes déterminent toujours les mêmes effets.

Donc il faut abandonner la méthode païenne dont le moindre des inconvénients est de faire perdre un temps considérable et très précieux, puisqu'elle fait aboutir en dernière analyse à des résultats diamétralement opposés à ceux qu'on se propose (Vol tenir en la suivant.

Où faut-il étudier le latîti pour le savoir ? Latifi Chrétien.

Grand Dieu ! disent ici tous d'une voix, bacheliers et licenciés? que prétendez-vous ? Vous avez beau dire, vous prêchez la croisade contre le latin ; vous désirez qu'on ne l'apprenne plus. Votre dessein est41 de nous faire reculer jusqu'aux siècles barbares ?

Non pas, Messieurs ; nous ne désirons pas ramener la barbarie dans le monde civilisé. Nous ne voulons pas non plus que vous ignoriez le latin. Ce que nous ambitionnons, entr'antres choses^ c'est de vous faire apprendre et bien apprendre le latin qui vous est si cher, et que vous avez ignoré jusqu'ici sans vous en douter, Veuillez écouter avec un peu de patience ce que nous avons à vous dire à ce propos.

Le latin a été parlé par deux sociétés entièrement opposées dans leur manière de juger et de sentir ; la société païenne et la

société chrétienne. En créant un inonde nouveau par l'effusion du Saint-Esprit, le Fils de Dieu a nécessairement créé une langue nouvelle, expression naturelle et adéquate des idées dont il a enrichi l'intelligence de l'homme, des sentiments dont il a doté son cœur. De là une langue latine ou grecque, aussi supérieure à la langue latine et à la langue grecque païenne, que l'humanité régénérée est supérieure à l'humanité déchue.

Ces deux langues ont chacune sa perfection relative et ses caractères distinctifs. La langue latine païenne rend bien, très» bien l'idée païenne et le sentiment païen. Gomme la société dont elle est la fidèle expression, cette langue est, surtout au siècle d'Auguste, très.polie, très-élégante et très froide, quelque fois majestueuse et le plus ordinairement impérieuse et hautaine. L'onction lui manque, parce que la charité manque à la société. Organe exclusif de passions et d'intérêts purement naturels, elle est profondément sensualiste. Tout cet ordre d'idées, de vertus, de sentiments, de relations, né du christianisme, reste chez elle sans traduction. Ainsi, naturalisme pur, sensualisme, égoïsme et pauvreté dans le fond, variété, élégance, sécheresse dans La forme, inversion et rigueur dans la contexture ; tels sont les principaux caractères qui le distinguent.

Expression d'une société toute différente, la langue latine chrétienne offre des caractères diamétralement opposés. Spiritualisme pur, richesse intarissable dans le fond ; simplicité, douceur, onction, flexibilité, clarté dans la forme ; ordre logique surtout dans la contexture. On voit que ces deux langues diffèrent autant l'une de l'autre que les deux sociétés ellesmêmes dont elles sont l'expression.

Les Pères de l'Eglise, hommes de bon sens et de génie, se sont emparés des mots de l'idiome latin ; ils en ont composé une langue latine nouvelle, propre à rendre parfaitement les idées, les sentiments, les usages chrétiens. Non, ce n'est point par ignorance de la langue latine païenne que la langue latine chrétienne fut créée. Les ignorants sont ceux qui en sont encore à croire que le latin qu'ont parlé les Pères et les Docteurs de l'Eglise est le latin païen dégénéré, le latin des siècles en décadence.

Qui oserait dire qu'il ignorait la langue et la littérature païennes, Saint Gyprien, par exemple, qui avant sa conversion enseigna longtemps à Garthage et d'une manière si brillante l'éloquence païenne ; ou Saint Jérôme, si passionné pour Gicéron et pour Plaute qu'il ne fallut rien moins qu'une punition divine pour le guérir de sa passion ; ou Saint Augustin qui, avant d'être disciple de l'Evangile, le fut si longtemps de Gicéron, de Virgile et de Térence, et qui professa pendant de longues années la rhéthorique mondaine à Rome et à Milan ? Certes, s'ils l'avaient voulu, personne mieux que ces hommes immortels n'aurait écrit

et parlé la langue latine du siècle d'Auguste. S'ils ne l'ont #as fait, ce n'est pas parce qu'ils ne l'ont pas pu, mais parce qu'ils ne l'ont pas voulu ; et ils ne l'ont pas voulu parce qu'ils ont compris qtl'il fallait une langue nouvelle à une société nouvelle. Nous avons là-dessus le témoignage irrécusable de Saint Augustin luimême. (S. Aug. opp. t. iii. part. 1, pag. 129, De doct. Christ, lib. iv, c. 14, n. 31.)

Qu'on ne croie pas, du reste, qu'en repoussant, en élaguant de l'idiome latin toute cette mollesse, toute cette surperfétation de formes, de mesure et de sonorités païennes, les fondateurs de la langue latine chrétienne aient négligé la propriété et le choix des termes, l'élégance même et le nombre. Au contraire, ils donnaient à tout cela un soin particulier, comme le témoigne encore Saint Augustin. Mais cette propriété et ce choix des mots, cette élégance, ce nombre qu'ils recherchaient étaient appropriés à la langue latine chrétienne, dont le but principal est, non de flatter les sens, mais d'exprimer clairement, fortement, noblement la vérité. Gomme le précédent, nous devons ce nouveau secret de leur travail au grand évêque d'Hippone.

Ainsi, les expressions et les termes sont communs à l'une et à l'autre langue ; mais le cachet, le génie, l'ordre et la signification d'un grand nombre de mots sont totalement différents. Cette différence entre les deux idiomes est tellement réelle que les plus habiles dans la latinité païenne ne le sont pas pour cela dans la latinité chrétienne ; et celui qui en prose se flatte d'imiter Cicéron, et Horace en vers, n'est pas pour cela capable d'écrire un discours qui sente saint Léon ou saint Grégoire, ni un hymne qui rappelle saint Ambroise ou saint Thomas. L'expérience en est faite. Vainement un homme se sera pour ainsi dire approprié la manière des auteurs profanes, et connaîtra parfaitement la latinité du siècle d'Auguste ; s'il ne fait pas une étude approfondie des princes de' la latinité chrétienne, il se trouvera embarrassé et même incapable d'écrire et de parler correctement et convenablement du dogme, de la discipline, en un mot, des choses chrétiennes. Sa composition pourra se distinguer par l'élégance et le choix des mots, par le nombre de la phrase ; mais elle manquera de précision, de gravité, de clarté ; elle sera vide de choses, misérable et souvent ridicule. L'expérience est là pour dire que celui qui veut écrire ou raisonner des choses chrétiennes uniquement avec la langue du siècle d'Auguste, commet de pernicieuses erreurs, donne à la religion une physionomie païenne, tombe à chaque pas dans des inconvenances de langage, dans des vanités de pensée, souvent même dans des inexactitudes de croyance qui ouvrent la porte à l'hérésie. C'est ce dont nous avons de nombreux et tristes exemples dans Laurent Valla et dans Erasme^ appelés non sans raison, par des hommes très-judicieux, les précurseurs de Luther,

Ajoutons encore qu'on nous fait étudier la langue latine païenne, c'est-à-dire la langue d'une société qui n'a nul rapport avec la nôtre ; une langue dont la marche transpositive ne ressemble en rien à la marche logique de notre langue maternelle ; une langue dont le fond se compose d'idées, de faits, de choses à l'intelligence desquels rien ne nous a préparés. De là. l'extrême difficulté d'apprendre ; de la, l'imparfaite connaissance que nous acquérons de cette langue, pour ne pas dire l'ignorance dans laquelle nous restons.

Il en était autrement avant le règne du paganisme classique. On étudiait d'abord la langue latine chrétienne. Ce seul mot laisse entrevoir combien de difficultés de moins s'opposaient aux progrès de l'enfant. Mère de nos langues modernes, la langue latine chrétienne offre des rapports frappants et nombreux avec l'idiome maternel. En ouvrant son livre latin, le jeune élève retrouvait la môme marche simple et naturelle ; peu ou poin! d'inversions ; le môme fond d'idées qu'il avait acquises dans son éducation première. Son intelligence chrétienne devinait sans peine une partie des pensées cachées sous une forme étrangère. Il s'orientait facilement dans ce monde qui n'était plus nouveau pour lui. A chaque pas il rencontrait des noms, des faits, des choses avec lesquels ses premières lectures, la conversation de sa mère, les instructions du prêtre l'avaient familiarisés depuis longtemps» L'étude du latin n'était presque in* us pour lui qu'une affaire de mémoire. Bientôt le plaisir s'attachait au travail parce que l'intelligence était facilement de moitié ; et il apprenait rapidement la langue latine chrétienne, la parlait sans peine et l'écrivait correctement. Voilà ce qu'attestent tous les monuments de cette époque* Voilà pourquoi avant la Renais sance on parlait et on écrivait le latin avec tant de facilité, tandis qu'aujourd'hui, loin de le parler et de l'écrire, nous ne pouvons même le comprendre parfaitement à la simple lecture.

Beauté du latin chrétien non inférieure à la beauté du latin païen.

Nos adversaires frémissent à l^idée qu'il faut, pour savoir le latin, étudier le latin chrétien, tel que parlé par les grands génies de l'Eglise. Suivant eux, ce latin ne peut être que barbare. u Pour réaliser le beau dans sa perfection, disent-ils, il faut prendre l'idée dans le christianisme et la forme dans le paganisme. H

Mais cet axiome n'est pas seulement une absurdité, c'est aussi un blasphème. Il suppose que le Fils de Dieu, le Verbe, Verbum, la Parole par excellence, l'archétype de toute beauté, n'a pas su donner à ses magnifiques idées leur forme convenable ; qu'il a refusé à son Eglise, aux chrétiens ses enfants, un don qu'il a, suivant les adversaires, prodigué exclusivement et dans sa perfection à l'esprit de mensonge et à ses adorateurs. En un mot, ce Dieu de sagesse aurait réglé, pour obtenir la perfection, que le monde penserait en chrétien et parlerait en païen ; qu'il prendrait ses idées dans la Bible, dans l'Evangile, dans les Pères et les conciles, et qu'il irait chercher la forme dans Homère, dans Gicéron, dans Virgile, dans Horace, dans Tite-Live ; que pour être reçue dans le monde lettré, il faut de rigueur que la pensée chrétienne aille se faire habiller à Athènes ou à Rome. Là seulement sont les tailleurs, les parfumeurs, les coiffeurs de l'idée. Or, ce que nous pouvons dire de moins, c'est que ce travail est philosophiquement absurde ; c'est un problème logiquement impossible, un genre d'éclectisme qui surpasse tous les autres en ridicule.

Nous prouverons victorieusement notre thèse en citant les paroles d'un personnage non suspect, d'Erasme, un des plus grands latinistes qui aient paru depuis la Renaissance, et qui fut même le plus ardent propagateur de la méthode païenne.

« Pourquoi, je vous prie, demande Erasme, le latin chrétien ne serait-il pas du bon et du beau latin ? — Parcequïl emploi des mots nouveaux et des tournures inconnues de Gicéron et des auteurs du siècle d'Auguste. — Mais s'il faut regarder comme barbare tout ce qui est nouveau dans le langage, il n'y a pas un mot, pas une tournure qui ne fut autrefois barbare. Combien ne trouvez-vous pas de ces nouveautés dans Gicéron lui-même, surtout dans les ouvrages où il traite de l'art oratoire et de la philosophie ! Quelle oreille latine avait entendu avant Cicéron les mots béatitude, vision, espèce, proposition, occupation, contention, complexion? C'est lui qui a osé forger ces mots et leur donner une signification jusqu'alors inconnue des Romains.

« Combien d'autres mots ont été introduits dans la langue latine par Plaute, si fort admiré de Cicéron ; par Ovide, par Catulle, par Sénèque, par Pline, par Tacite et par les meilleurs écrivains ! Horace lui-même justifie ces innovations et en trace les règles. Sur quels titres refuserez-vous aux grands écrivains du christianisme, un droit que personne ne conteste à ceux de l'antiquité ? Devaient-ils emprisonner le génie chrétien dans les entraves du génie païen, ou laisser sans expression cette foule d'idées nouvelles d#nt le christianisme a doté le monde ?

« Et moi je vous dis que le beau latin consiste, chez les chrétiens, à employer les mots et les tournures convenables pour exprimer les choses chrétiennes ; de même que pour les

païens le beau latin était celui dont les mots exprimaient le mieux les choses païennes. Gicéron lui-même, s'il vivait aujourd'hui, trouverait le nom de Dieu le Père, tout aussi élégant que celui de Jupiter très-bon et très-grand. Il croirait que le nom de Jésus-Christ donne pour le moins autant de grâce au discours, que celui de Romulus et de Scipion. Ne faussons pas le goût de la jeunesse, et sous prétexte de la rendre cicéronienne, prenons garde de la rendre païenne : Ne simplex ac rudis actas ccceroniani nominis prxstigio decepta, pro ciccroniana fiai pagana.

« D'où vient le mépris du latin chrétien ? De ce que le nouvel enseignement laisse ignorer le Christianisme à la jeunesse. Qu'elle soit d'abord fortement nourrie d'études chrétiennes, el alors rien ne paraîtra plus magnifique que la religion ; nous ne trouverons rien de plus suave que le nom de Jésus-Christ, rien de plus éloquent et de plus beau que les noms employés par les Grands génies chrétiens pour exprimer les choses chrétiennes. Nous sentirons alors que nulle langue n'est belle qu'autant qu'elle est en rapport avec la personne qui parle et avec les choses dont elle parle ; nous sentirons même que c'est quelque chose de monstrueux de difigurer le Christianisme avec les colifichets du Paganisme : Monstruosus est qui mater iam chrislianorn Paganicis nugis contaminât.

Voilà pour les mots nouveaux. Quant aux tournures, direzvous maintenant que pour être latines, elles doivent ressembler à celles de Cicéron ? Dans ce cas, ni César, ni Salluste, ni Tite- Live, ni Quinte-Curce, ni Sénèque, ni Pline, ni Tacite ne savent écrire le latin, puisque leurs tours de phrase ne ressemblent nullement à ceux de Cicéron. Nous voyons également une grande différence entre la forme épistolaire de Cicéron et de JBrutus, de Goelius Plancus, de Pompée, de Balbus, de Lantulus, de Gaton, de Grassus, de Dolabella, de Trébonius, de Gécina, de Pollion et de tant d'autres personnages du siècle d'Auguste.

« Les tournures employées par les auteurs chrétiens ne ressemblent pas à certain type que vous vous êtes formé, et pour cette raison vous les traitez de barbares ! A vous plutôt revient cette qualification. C'est merveille de vous entendre décrier les Pères de l'Eglise, les grands écrivains du moyen-âge, saint Thomas, Scot, Durand et les autres ; vous n'avez pas assez de voix pour dénoncer leur barbarie. Pourtant, la chose examinée de sangfroid, ces grands hommes qui ne se vantent ni d'être éloquents, ni d'être cicéroniens, sont plus cicéroniens que vous tousensem- .ble, qui voulez passer non-seulement pour des cicéroniens, mais pour des Cicérons. N'est-il pas vrai, de votre propre aveu, que celui-là est un Gicéron qui dit très-bien, quelque sujet qu'il traite ? Or, pour bien dire, deux choses sont essentielles: connaître à fond son sujet ; avoir un cœur et une conviction qui fournissent les paroles. Tel est le principe d'Horace lui-même et de Fabius.

D'ailleurs, sans l'autorité de personne, la chose est évidente. A vous de prouver que les auteurs chrétiens n'avaient ni la connaissance des choses dont ils parlent, ni le cœur ni la conviction nécessaire pour les exprimer.

« Qu'on ne dise pas : Gicéron ne parie pas ainsi. Cette objection est bonne pour des enfants. Qu'y a-t-il d'étonnant que Gicéron ne parle pas ainsi, puisque l'idée lui manquait ? Quelle multitude de choses nous avons à dire chaque jour, auxquelles Marcus Tullius n'a jamais songé ! Mais s'il vivait il les dirait tou t comme nous. Mots, tournures, convenance, tout est donc aussi irréprochable dans nos grands auteurs chrétiens que dans les auteurs païens : leur latin est donc du très-bon et du très-beau latin, c'est-à-dire^ dans son genre, tout aussi cicéronien que celui de Gicéron»

Le latin chrétien est le seul que puissent parler les sociétés modernes*

« Voyez, continue Erasme, quel péché nous commettons contre le sens commun, en imitant les païens dans leurs arts, dans leur langage et dans leur littérature ! Pour être beau, éloquent, irré prochable, le langage doit être en parfaite harmonie avec les choses, les temps, les hommes et les idées. Or, que vous en semble ? l'état actuel du monde ressemble-t-il au temps où vécut et parla Gicéron ? Religion, forme sociale, institutions, philosophie, sciences, lois, mœurs, goûts, tout n'a-t-il pas changé ? De quel front vient-on nous dire que la seule langue qui puisse bien exprimer toutes ces choses, c'est la langue de Gicéron ?

« N'est-il pas, au contraire, de la dernière évidence que la scène du monde ayant été bouleversée de fond en comble, le seul moyen pour nous de parler convenablement, c'est de parier tout autrement que Gicéron ? Vous avez beau nier qu'on puisse bien parler latin, à moins de parler le latin du siècle d'Auguste , les choses elles-mêmes vous crient que nul aujourd'hui ne peut bien parler latin, s'il ne s'éloigne beaucoup du latin de Cicéron et du siècle d'Auguste : Res ipsa clamitat nemincm posse benc dicere, nm prudens accédât ab exempte Ciceronis; misi multùm, Ciceronis d iss imilis.

« Je vous en fais juges ! si vous ne voulez que des mots et des tournures de la belle antiquité, combien de choses que vous ne pourrez pas dire, ou que vous ne direz que d'une manière ridicule et fort dangereuse. Ainsi, dans la langue latine païenne, 3*

vous ne trouvez nulle p^rt Jes mots: Jésus-Christ, Saint-Esprit, Trinité, Evangile, Moïse, prophète, pentateuque, psaume, évêque, archevêque, diacre, église, hérésie, symbole, baptême, eucharistie, absolution, excommunication, messe, et une foule d'autres qui expriment toute la vie religieuse et sociale des nations modernes.

« Que fera l'admirateur exclusif du bon latin de l'antiquité ? Se taira-t-il, ou changera-t-il les mots reçus parmi les chrétiens? Dans ce dernier cas, ne verrons-nous pas ce que nous voyons déjà, les anciennes hérésies renaître et le monde retourner au paganisme ? Le moins que puisse dire l'homme de bon sens qui nous jugerait avec équité, c'est qu'avec cette imitation serviledu latin païen, nous déshonorons la majesté du Christianisme.))

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