‹ La multiple splendeur, poèmesChapitre 2 sur 22 · LE VERBE · texte numérisé non relu

LE VERBE

Mon esprit triste, et las des textes et des gloses, Souvent s'en va vers ceux qui, dans leur prime ardeur, Avec des cris d'amour et des mots de ferveur. Un jour, les tout premiers, ont dénommé les choses.

Ne sachant rien,

Ils découvraient en s exaltant

La souffrance, le mal ; ou le plaisir, le bien.

Ils confrontaient, à chaque instant,

Leur âme étonnée et profonde

Avec le monde ;

Ils se gor^eaient les yeux et le cerveau

De visions et de pensers nouveaux ;

Ils dévoraient comme une immense proie

La joie

D'aimer et d'admirer si fort

L'universel accord

De la terre et d'eux-mêmes,

Qu'ils l'affirmaient soudain avec des cris suprêmes.

O ces élans captifs dans le muscle et la chair !

Ces sursauts imprimés aux résilles des nerfs!

Tels cris, flèches d'argent de telle âme bandée,

Soudain devenaient mots et atteignaient l'idée;

D'autres, en hésitant, se nuançaient

De mille teintes imprécises ;

D'autres ployaient, tombaient, se redressaient,

Et tout à coup.

Fermes et nets, ils s'imposaient debout,

Chantant la franche et divine surprise

Des oreilles, des mains, des narines, des yeux,

Devant les fruits, les fleurs, les eaux, les bois, les brises.

Et l'or myriadaire tournoyant des cieux.

LE VERBK

Mots liés entre vous, mots tendres ou farouches, La lang-ue fortement vous expulsait des bouches Et terme à terme, avec lenteur, vous accordait ; Elle vous modelait comme les doigts, la g-laise ; L'homme à vous prononcer respirait plus à l'aise, Et le pas de son corps balancé vous scandait. Il vous disait, marchant parmi les herbes. Devant les flots, le jour, sous les astres, la nuit, Et la réalité se dédoublant ainsi Toute vivante en son esprit.

Il s'exaltait et s'avançait comme ébloui Dans ce monde créé par lui:

Le verbe.

Dites, les rythmes sourds dans l'univers entier! En définir la marche et la passante imag'e En un soudain lang-age ;

Les prendre à l'océan rugueux, au mont altier, Aux bonds du vent, à la bataille des tonnerres, A la douceur d'un pas de femme sur la terre, A la lueur des yeux, à la pitié des mains,

Au surg-issement clair d'un être surhumain, Aux tempêtes du rut, aux heurts de la folie, A tout ce qui se meut, s'étend, se rompt, se lie, Prendre et capter cet infini en un cerveau. Pour lui donner ainsi sa plus haute existence, Dans l'infini nouveau Des consciences.

Depuis — Oh ! que de jours et de temps ont passé Sur ces premiers balbutiements de l'âme humaine, Et que de rois et de peuples se sont croisés Sur le chemin des mers, des monts et de la plaine, Qui tous, sous le soleil, du levant au couchant, Ont jeté vers l'écho leurs différents langages : La foule entière y travaillait au cours des âges, Mais les poètes seuls en fixèrent le chant.

C'est qu'en eux seuls survit ample, intacte et profonde L'ardeur

Dont s'enivrait, devant la terre et sa splendeur,

L'homme naïf et clair aux premiers temps du monde

C'est que le rythme universel traverse encor

Gomme aux temps primitifs leur corps ;

Il est mouvant en eux ; ils en sont ivres ;

Nul ne l'apprend aux feuillets morts d'un livre ;

Tell'exprime — sait-il comment? —

Qui sent en lui si bellement

Passer les vivantes idées

Avec leur pas sonore, avec leur g-este clair

Qu'elles règlent d'elles-mêmes l'élan du vers

Et les jeux

Onduleux

De la rime assouplie ou fermement dardée.

— Par quels chemins de g-loire et de martyre, Par quel steppe qui g-èle ou quel désert qui bout, Dites, arrivez-vous vers nous, Notre-Dame des vieux empires?

— Je sais le cœur humain depuis qu'il s'est tordu». Une première fois, dans les poings de la haine; Le sol n'était encor qu'un bloc de terre ardu. Seule, l'org-e sauvage embroussaillait les plaines, De lourds lions rôdaient au long- des fleuves bleus, L'homme n'avait pour lui que des armes de pierre, Mais la ruse brûlait sous sa creuse paupière, Ses mains taillaient la pointe et découvraient le feu ;.

Les soirs, quand au couchant les ombres se prosternent, Des feux rouges flambaient au seuil de ses cavernes Et le fleuve dont l'eau souple glissait sans bruit Reflétait leurs lueurs jusqu'au fond de la nuit.

— Notre-Dame des Vieux Empires, Là-bas, très loin, au fond des Orients, Dites, quelle lueur de souvenir s'cpand Sur des glaives que l'on voit luire?

— Ce fut l'heure du monde où trônèrent les rois,

Où la force des bras soumise à leur pensée

Fut peu à peu, mais âprement organisée;

Le casque épais et dur, le glaive court et droit

Couvrait ou défendait les corps fermes et rapides.

Muscles ligneux, torses massifs, fronts intrépides !

La cruauté naïve incendiait les cœurs :

Mordre et tuer valait autant qu'être vainqueur.

On sautait, à grands bonds, dans le taillis des guerres.

Aigus de dards lancés et de. piques debout,

Taillant, luttant, mourant, avec, dans les yeux fous,

La joie en fièvre et sang des ruts et des colères.

Et les temples et les tombeaux et les palais

De granit en Egypte et de brique en Chaldée

Dressaient vers l'infini leurs tours émeraudées ;

L'homme inventait les Dieux bienveillants ou mauvais

Pour son foyer, son champ, sa vigne et sa bourgade :

C'était au temps de Naran-Sin, tyran d'Agade,

Dans rElamroux,quandSuse,au pied des monts d'Anzan,

Illuminait, du feu de ses armes, l'Asie.

Là-bas, vers l'ouest, le Nil, avec ses eaux moisies,

Créait, parmi les sables mous, un sol puissant.

Peuples de laboureurs soumis au travail morne,

Isis vous présentait, captif, entre ses cornes.

Comme garant de sa puissance, le soleil.

Vous cultiviez vos champs de lumière et de boue

Patiemment, avec le soc, avec la houe.

Ne voyant que de loin vos Pharaons vermeils

La poitrine, sonore et riche d'amulettes,

Par l'ouverture en feu des portes violettes,

Sortir des murs de Thèbe et gagner le désert.

Et des captifs suivaient traînant aux piedsieurs fers, Des chevaux hennissaient vers les gloires sang-lantes, Des chars se hérissaient d'armes étincelantes Et des soldats casqués marchaient, le torse droit, Devant le Sphinx qui regardait l'âpre poussière Que soulevait leur pas sur le chemin des guerres, Monter et retomber, devant ses yeux sans foi.

— Notre-Dame des Vieux Empires, Dites, quel geste immense et fulgurant A projeté vers vous l'orgueil et le délire Des conquérants?

— Ils se nommaient Ramsès, Sargon, Cyrus, Cambyse. Leur glaive éblouissait le monde, à coups d'éclairs, Et les villes d'orgueil, sur leurs siècles assises, Soudain sentaient fléchir leurs murs aux émaux clairs Et leurs stèles de pierre où l'on sculptait les astres. Aubes de sang, soirs de flamme, nuits de désastre!

Deux peuples se ruaient l'un vers l'autre, pareils

A deux orages fous cognés sous le soleil.

Gyrus barrait l'Euphrate en son cours millénaire ;

Il assoiffait et affamait d'abord : sa guerre

— Torses fendus, regards éteints, muscles broyés —

Mordait jusques au cœur les pays foudroyés.

0 les cris vers les cieux quand mourut Babylone,

Avec ses chars, ses tours, ses ponts et ses pylônes

Et l'étagère en fleur de ses jardins de lys !

0 le cri de Ninive ou de Persépolis

Trouant l'espace entier et frappant les étoiles

Tandis qu'au loin fuyaient les drapeaux et les voiles !

0 le cri souterrain de Korsabad en feu

Dont les hauts murs d'émail étaient ornés de dieux

Broyant des lions bleus, entre leurs deux mains fortes,

Dont les Keroubs ailés gardaient dûment la porte

Sans qu'aucun d'eux pourtant en ait barré le seuil

De souverain silence et de pesant orgueil,

A l'heure, où s'écroulaient les tours ensanglantées

Avec un bruit fumant de montagne éclatée.

L\ MULTIPLIÎ SPLENDEUR.

— Là-bas, sur les vag-ues, parmi les vents, Dites, Notre-Dame des vieux Empires, Vers quels astres du soir ou quels soleils levants, S'en va la troupe immense des navires?

— Voici : Tyr règ-ne et rayonne sur l'univers.

Chypre, Rhodes, Arg-os, la Sicile et Garthage

Et les peuples obscurs de l'Adig-e et du Tag-e

Voient ses vaisseaux cing-ler vers eux, du bout des mers.

L'adresse et le calcul, la surprise et l'échang-e

Et les mots que l'on dit pour voiler ce qu'on fait

Et les métaux rugueux et les ambres étranges

Et les voyages longs vers des pays secrets

D'où l'on voit luire, au fond morne des crépuscules.

Tournés vers l'ouest, les fronts des colonnes d'Hercule,

Plaisent à son génie ardent, ferme et réel.

Son peuple écrit les sons, il invente les lettres;

Là-haut, quand les buissons des astres s'enchevêtrent,

Il démêle les feux et les sigpnes du ciel.

Sa fièvre et son astuce à chaque g"ain s'exaltent.

O son entêtement, au long- des jours amers!

Il a construit des quais de marbre et de basalte

Dont les môles g-éants emprisonnent la mer.

C'est lui qui procura la pourpre et les ivoires

Et les cèdres massifs et durs à Salomon ;

Haute Sion, il vit se succéder tes g-loires

Gomme les feux du jour tournent autour d'un mont.

Il a vécu sur l'eau des mers, illuminées

Par le vol ample et clair des vents universels,

Allant de port en port, autour des archipels,

Les mats dardés dans l'or des méditerranées.

— Et quand l'ombre se fait et sur Tyr et Sidon, Dites, Notre-Dame des vieux Empires, Quel est au mur des temps le nom Que votre main y vient inscrire?

— Oh ! que les bras, les mains, les doigts, le front, les yeux Des hommes de ce temps sont beaux dans la lumière !

L'Olympe étincelant, sous'sa gloire première,

Serre, autour de ses rocs, sa g-uirlande de dieux.

De sa g"aîne de chair pesante et ramassée,

Le corps humain souple et musclé se lève droit,

Comme de la raison qui tout à coup s'accroît

Jaillit, vers des lueurs nouvelles, la pensée.

0 ces frises de marbre, autour des temples blancs.

Où s'incruste, dans la pierre dure asservie,

Le tumulte apaisé des gestes de la vie !

0 ces piliers quittant le sol d'un pur élan !

0 ces jardins, ces feuillages et ces arcades

Où s'en viennent rêver ceux qui suivent Platon!

Leur maître est là, il parle, il prouve, il persuade

Et les ombres des fleurs viennent toucher son front.

La Grèce est douce et fière; au loin, brillent les isthmes

Et le mont Ljcabete et le fleuve Eurotas.

Voici passer Aristote menant au pas

Le cortège précis de ses clairs syllogismes ;

Tout appartient à la Sagesse et l'Art; tout sert

En cet universel et suprême concert

A rendre, aux yeux de tous, plus belle et plus profonde

L'idée en or que les hommes se font du monde.

Le drame est né : les poètes clairs et puissan ts Serrent, entre les liens des strophes souveraines, Le rouge et lourd faisceau des passions humaines Et le plantent dans le soleil ou dans le sang Devant les yeux calmés ou angoissés des foules. Le peuple vit de gloire et d'orgueil, simplement. Il domine, retient ou déchaîne ses houles, Mais tout, même sa rage, est un rayonnement. Il mêle en ses transports la force à l'ironie Et fait surgir, du fond de sa fécondité, Pour qu'ils marquent leur temps d'un sceau d'éternité, Toujours plus rayonnants et plus hauts ses génies.

— Et maintenant que se penchent vers leur déclin Et la Crète et Corinthe et l'Attique et l'Epire Dites, quelle cité couvre au loin l'Esquilin, Notre-Dame des vieux Empires ?

— C'est Rome, et ce nom seul évoque l'univers. Car la plaine et le mont... et le fleuve et la mer

Et les villes debout sur les confins du monde ^'hallucinent à voir ses grandes aigles d'or Franchir l'Alpe^ l'Atlas, l'Olympe et le Thabor, S'abattre et les saisir, en leurs serres profondes. Rome est l'ordre g-uerrier, la volonté, la loi. Vaincre n'est qu'un devoir; régner est un exploit. Elle aime à maintenir sa force en plein silence Et que brille son droit, comme un fer, sur sa lance. Ceux qui tiennent son pouvoir ferme entre leurs mains, Tribuns ardents, consuls guerriers, sénateurs graves Semblent des rois : ils sont des citoyens romains. Comme un vaisseau foulant les flots sous son étrave, Rome s'avance, en écrasant, tranquillement, Tous ceux qui n'ont pas foi en son commandement. Rome est âpre au combat, juste après la victoire. La honte des vaincus disparaît dans la gloire Qu'elle leur verse au front dès qu'ils se sont soumis ; Elle protège où qu'ils aillent vivre, ses fils ; Dès qu'on la cherche, au bout des terres, on la trouve. Elle a puisé son sang dans le lait de la louve Et la rudesse est sa g-randeur et sa beauté. Elle a connu les jours d'ombre et d'adversité

LES VIEUX EMPIRES Sy

Et le crime rôdant autour de ses collines ;

Oh ! les nocturnes yeux de ses empereurs fous,

Les rages de Néron, les ruts de Messaline,

Les vestales criant d'amour, sous les cieux roux,

La vig-ne de la chair pillée, en des nuits folles,

Et tout à coup, Rome en flamme, tordant ses bras

Et dispersant, au vent de l'infini, là-bas,

La cendre en feu de ce qui fut le Capitole.

Mais néanmoins, toujours, malgré l'affre et le deuil.

Et ses maîtres qui lui mordaient son cœur austère,

Rome resta puissante et droite en son orgueil

Et projetant au loin sa force autoritaire.

Quand la brume voilait son cœur violenté.

Son poing toujours apparaissait, dans la clarté,

Si bien que, sous Trajan, Septime et Marc-Aurèle,

Elle imposa la paix à tous les fronts humains

Et que, vivant sans peur, sans fièvre et sans querelle,

L'Univers tout entier fit le rêve Romain,

Ainsi, au cours des temps pleins d'ombre ou de flambeaux. L'homme s'est fait son corps, son verbe et son cerveau

Et sa demeure, auprès des champs et des rivières, Pour s'y nourrir des fruits bienveillants de la terre. Il s'est aimé d'abord en son brutal org-ueil ; Il a planté les drapeaux de sa force, au seuil Roug-e et tumultueux des palais de la vie ; Parfois, lorsqu'il sentait les mains de son génie Tenir, entre ses doigts, le sort d'un peuple entier, Il s'improvisait roi, tribun, penseur, guerrier, Et les deslins sortaient en armes de sa tête.

Bientôt l'ère naquit des nouvelles conquêtes, La sagesse troua les cieux de son grand vol, L'art jaillit lumineux, comme une fleur, du sol, Et le marbre et l'écrit devinrent la pensée. Ce fut la force en fête après la force en deuil, Belles toutes les deux puisqu'elles sont l'orgueil, La flamme et la splendeur de la vie embrasée.

A Lk GLOIRE DES CIEUX

L'infini tout entier transparaît sous les voiles Que lui tissent les doigts des hivers radieux Et la forêt obscure et profonde des cieux Laisse tomber vers nous son feuillag-e d'étoiles.

La mer ailée, avec ses flots d'ombre et de moire, Parcourt, sous les feux d'or, sa pâle immensité ; La lune est claire et ses rayons diamantés Baignent tranquillement le front des promontoires.

S'en vont, là-bas, faisant et défaisant leurs nœuds, Les grands fleuves d'argent, par la nuit translucide ; Et l'on croit voir briller de merveilleux acides Dans la coupe que tend le lac, vers les monts bleus.

La lumière, partout, éclate en floraisons Que le rivag-e fixe ou que le flot balance; Les îles sont des nids où s'endort le silence. Et des nimbes ardents flottent aux horizons.

Tout s'auréole et luit du Zénith au Nadir. Jadis, ceux qu'exaltaient la foi et ses mystères Apercevaient, dans la nuée autoritaire, La main de Jéhovah passer et resplendir.

Mais aujourd'hui les yeux qui voient, scrutent là-haut. Non plus quelque ancien Dieu qui s'exile lui-même, Mais l'embroussaillement des merveilleux problèmes Qui nous voilent la force, en son roug-e berceau.

0 ces brassins de vie où bout en feux épars

A travers l'infini la matière féconde !

Ces flux et ces reflux de mondes vers des mondes.

Dans un balancement de toujours à jamais !

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