‹ La multiple splendeur, poèmesChapitre 4 sur 22 · LES MAGES · texte numérisé non relu

LES MAGES

Regardez bien ses yeux : la vie en est profonde.

Sous la ténèbre, au front du Golgotha, un jour,

Ils seront doux et clairs jusque dans l'agonie.

Son cœur est un jardin de douceur infinie

Où, sous la vigne en sang du plus suprême amour.

S'en viendront reposer saint Jean et Madeleine.

Il sera le soleil rayonnant sur les peines,

Le doux berger soignant ses plus humbles agneaux.

L'homme errant et seul qui vient guérir les maux,

Alors que plus personne, au soir tombant, ne passe

Par les chemins perdus des âmes qui sont lasses.

— Depuis que son beau front des ténèbres a jailli,

Une flamme nouvelle a brûlé Finfini.

Dans l'Inde, au temps des Bouddhas clairs et des ascètes.

Des lèvres d'or ont bégayé ce qu'il dira ;

Lui seul pourtant,avec son cœur, prononcera

Pour les chrétiens futurs la parole complète ;

L'ère attendue est là de la toute bonté,

De la candeur ardente et du tendre silence.

De la bonne prière et de la vigilance,

5o LA MULTIPLE SPLENDEUR

Autour du brasier blanc dont vit la chasteté.

Le Christ sera vêtu de tristesse sereine ;

Il s'en ira, par les matins et par les soirs,

Tirant des cris nouveaux du fond de 1 ame humaine,

Exaltant les douleurs qui baiseront leur chaîne

Et les amours pareils à de beaux reposoirs.

Sa croix sera plantée, au bord de chaque abîme,

Ses monastères d'or luiront de cime en cime.

Le vent de sa folie ébranlera les monts,

La g-uerre en son orag-e emportera son nom,

Les peuples d'Occident ploieront sous la rafale,

Pour la première fois, leur esprit ferme et clair

Doutera de la force et reniera la chair,

A voir passer, devant leurs yeux, l'éclair

De la chimère orientale.

Et les mag-es s'en sont allés aux pieds du Christ, Dans la crèche, parmi la paille et sa lumière, Déposer leurs présents et dire leur prière. Les mains jointes, les yeux calmes, le cœur contrit. La Vierg-e souriait rayonnante de larmes,

LES MAGES 5l

Les rois mag-es quittaient leurs turbans et leurs armes, Tandis que saint Joseph rangeait les fiers métaux Qu'ils retiraient, pour les offrir, de sous les housses, Et sur le seuil désert secouait leurs manteaux Pleins de graviers menus et de poussières rousses.

Doucement, longuement,

Jusqu'au moment

Où l'aube pointe au firmament,

Les bons rois mages,

A la mode de leur pays,

Ont adoré leur Dieu plus doux qu'un lys,

Tel qu'on le voit sur les images .

Puis sont partis, par le désert vermeil, A l'heure grande où montait le soleil Dans le plein jour indubitable .

Parfois, l'un d'eux se retournait, en vain, Pour voir encor, au loin, dans le matin, S'illuminer la crèche et rayonner l'étable.

Puis repartait, hâtant le pas,

Et le cortèg-e et ses montures lasses

Devint, de plus en plus, une ombre dans l'espace,

Là-bas.

— Ma^es des nuits d'argent dont les astres caressent Les/ronts penchés vers la candeur et la bonté, Vos reg-ards^sont ravis et vos cœurs exaltés De croire au doux pouvoir nouveau de la faiblesse. Mais l'homme en qui l'audace a imprimé sa loi, Dont l'ample volonté est l'essor et la foi Et qui part conquérir pour soi-même le monde, Admettra-t-il jamais qu'en son âme profonde Le règne d'un'cnfant fasse ployer Torg-ueil? Pénitents, confesseurs, martyrs et saintes femmes Pourront fleurir les temps des roses de leur deuil Et jeter vers le Christ leur sang comme des flammes. Ils ne changeront rien à ce qui fut toujours : L'humanité n'a soif que de son propre amour; Elle est rude, complexe, ardente; elle est retorse; La joie et la bonté sont les fleurs de sa force.

LES PENSEURS

Autour de la terre obsédée

Circule, au fond des nuits, au cœur des jours,

Toujours,

L'orage amoncelé des montantes idées.

Elles roulent, passent et lentement s'agrèg'ent .

D'abord on les croirait vag-ues comme les rêves

Qui s'envolent, dès le matin ;

Mais, tout à coup, leurs masses,

Par étag-es, se tassent

Et s'affirment en des contours certains.

Voici leur ample et magnifique architecture.

Et les regards d'en bas qui les cherchent, le soir,

Reconnaissent, en leur structure,

Chaque arabesque d'or que projette l'espoir

Vers les clartés futures.

Villes, au bord des mers, cités, au pied des monts.

Leur tumulte essoré remplit vos horizons;

Sur vos frontons de fer, sur vos dômes de cuivre,

Vous les sentez immensément gronder et vivre ;

Parfois quelque penseur au front battant,

A coups d'éclairs et de génie,

En ordonne pour quelque temps

Les harmonies;

Mais un afflux nouveau de lumières plus nettes

En dérange bientôt les larges silhouettes

Qu'au temps môme des plus proches aïeux

L'humanité mirait et gardait en ses yeux.

0 l'immortelle ardeur des chercheurs et des sag-es, 0 leurs tâches, au long- des siècles, poursuivies

LES PENSKLBS Sy

Pour imposer quand même et la forme et la vie

A ce' déchaînement merveilleux de nuag-es !

Pour en dompter et en rég'ler l'énorme essor

Et les pousser, sous les arceaux d'un clair système

Dont le ferme dessin éclate en lignes d'or;

Alors,

Qu'en son ardeur à résoudre tous les problèmes

Chaque science s'attaque ou collabore,

Immensément, à ce suprême effort.

Voici : et c'est au cœur de pavillons en verre,

Où des tubes, des lentilles et des cornues

Se recourbent en flores inconnues,

Qu'on analyse, avidement.

Poussière à poussière

Et ferment par ferment,

La matière;

Et c'est encor,

Au bout d'un cap, au front d'un mont,

Dans la vierge blancheur du g-el hiératique,

Qu'avec de lourds et purs cristaux profonds,

On explore l'org-ueil des cieux mathématiques

Dont l'immensité d'or et de ténèbres

Se fixe en des algèbres ;

Et c'est encor,

En des salles funèbres.

Où sont couchés, sur des tables, les morts,

Qu'avec des couteaux fins et des pinces cruelles,

On mord

Les artères du cœur et les nerfs des cervelles

Pour en scruter la vie ample et dédalienne;

Et c'est enfin

Là-bas, au bord d'un lac, ici, près d'un ravin,

Un tel acharnement

A délier la terre ancienne

De l'étreinte innombrable et compacte du temps,

Que ce qui fut la vie et la mort millénaires

Et les faunes des eaux et les faunes des bois

Et les hommes hurlant sous les premiers tonnerres

Tout apparaît énorme et minime à la fois.

Ainsi l'âpre science et la recherche sûre Tirant de l'univers les lois et les mesures

LES PENSEURS 5

Dédient aux penseurs purs leurs tâches graduées ; Et les grappes des faits et des preuves sans nombre Mêlent leurs feux précis aux feux mélangés d'ombres Que les hauts constructeurs dressent,dans les nuées.

Descarte et Spinoza, Leibnitz, Kant et Hegel,

Vous les cerveaux armés pour un œuvre éternel,

Dites, en quels étaux de logique profonde,

Vous enserriez le monde

Pour le ployer et le darder vers l'unité ?

Chacun de vous plantait la fixité

Des merveilleux concepts et des fortes méthodes.

Là-haut, dans les vapeurs que le rêve échafaude ;

Tout y semblait prévu^ solennel et complet ;

Mais tout à coup vos plans l'un sur l'autre croulaient ;

Du fond des horizons, d'autres ombres roulaient

Et de neuves clartés trouaient la brume épaisse,

Gomme autant de chemins, vers quelque autre synthèse.

L'œuvre nouvelle à peine illuminait les yeux,

Qu'une autre encor aussi puissante et aussi claire

Montait d'en bas, vers la splendeur solaire ;

Toutes tremblaient dans le brouillard doré des cieux.

Ramifiant jusqu'au zénith leurs harmonies,

Puis s'en allant et s'écroulant,

Ténébreuses et solitaires,

A mesure qu'apparaissaient sur terre,

De nouveaux abstracteurs et de récents génies.

0 ces luttes là-haut entre ces dieux humains !

Et quel fervent éclair ils lançaient de leurs mains,

Quand leur vaste raison, héroïque et profonde,

Saccageait l'infini et recréait le monde !

Ils tressaient le multiple et ses branches dardées

En guirlande innombrable, autour de leur idée;

Et le temps et l'espace, et la terre et les cieux,

Tout se nouait, avec des liens judicieux,

Depuis l'humble vallon jusqu'aux ardentes cimes,

De bas en haut, à chaque étage des abîmes.

LES PENSEURS

Et qu'importe que leur œuvre dans les nuag-es, Au vent toujours plus froid des siècles et des âges, Désagrèg-e l'orgueil géant de ses sommets? Ne sont-ils point admirables à tout jamais, Eux qui fixaient à leurs flèches d'argent pour cibles Les plus hauts points des problèmes inaccessibles ; Et qui portaient en eux le grand rêve entêté D'emprisonner quand même, un jour, l'éternité, Dans le gel blanc d'une immobile vérité.

Page 1