FIN DE LA MUNICIPALITÉ
À partir de ce moment, l'ancienne municipalité ne vécut plus que d'une vie languissante : alors que le Conseil général se réunissait tous les trois ou quatre jours, et entassait délibérations sur délibérations, la communauté, rarement réunie, ne s'occupait plus que des travaux publics en cours d'exécution et de quelques affaires courantes. Elle enregistrait sans commentaires les décrets de l'Assemblée nationale. Toutes les graves questions politiques qui agitaient la France étaient traitées au Conseil général. Parfois, un rare écho en parvenait jusqu'à la communauté : nous la voyons, le 17 septembre, chercher à soulager les archers de ville constamment occupés par ces temps de trouble et d'agitation W, et le 25 octobre, elle porte à soixante livres par mois le traitement du commis du Bureau de correspondance, vu la multiplicité des affaires. Elle n'ose d'ailleurs pas prendre seule une décision lorsqu'il s'agit d'affaires assez importantes ; ainsi, constatant l'insuffisance des ressources de la ville pour parer aux frais que nécessite le maintien de l'ordre et de la tranquillité, elle décide de « faire part de cet objet au Conseil général pour en délibérer (2). » Elle semble môme vouloir flatter le Conseil tout puissant : le sieur Marec, l'un des secrétaires du Conseil général, a, dans plusieurs occasions, montré beaucoup de zèle pour les intérêts de la commune ; la communauté l'approuve unanimement ; ce ne serait pas une faveur, trouvé-telle, que d'accorder à Marec une gratification de cent louis, mais vu l'état de la caisse du miseur, elle se trouve forcée de lui allouer seulement quinze cents livres te).
Peu de jours après, le 11 janvier 1790, la communauté reçoit son définitif arrêt de mort, le décret de l'Assemblée nationale sur les nouvelles municipalités, avec des instructions au sujet de l'application de ce décret : sans protester, elle accepte de s'y conformer (*). Elle ne conserve un reste d'activité que pour présider à l'élection de sa remplaçante,
(1) Arch. mun. de Brest, BB. 26, fol. 54.
(2) Arch. mun. de Brest, BB. 26, fol. 68.
(3) Arch. mun. de Brest, BB. 26, fol. 68.
(4) Arch, mun. de Brest, BB. 26. fol. 69.
A ce moment, comme si elle avait voulu prolonger les dernières heures de son existence, la communauté inscrivit tout au long sur son registre de délibérations les multiples détails des élections qui eurent lieu pendant neuf journées allant du 3 au 15 mars (*>. Elle y ajouta une relation très complète de l'installation des nouveaux officiers municipaux : c'était la dernière cérémonie officielle à laquelle elle allait présider, et elle tint à la faire grandiose.
Le dimanche 21 mars 1790, les nouveaux officiers municipaux et les notables sont reçus par les anciens officiers municipaux réunis au Conseil général, et ayant à leur tête le maire Branda. On se forme en cortège pour se rendre à l'Esplanade du Château. Là, le recteur de Saint-Louis souhaite la bienvenue à la nouvelle municipalité et à son maire ; il félicite l'ancien maire Branda, la communauté et le Conseil général d'avoir maintenu l'ordre à Brest.
On a dressé au milieu de l'esplanade, sur une très haute estrade, un autel entouré d'attributs à la mode du temps : des faisceaux, des couronnes civiques, et « un bonnet sur un bâton, emblème de la liberté ». Autour des personnages officiels sont rangées toutes les troupes de la place. Les nouveaux élus prêtent serment, on chante un Te Deum, et le cortège revient à l'hôtel de ville. Là, le corps municipal est accueilli par les compliments de M. de la Poterie, premier médecin de la marine, au nom de la députation de l'assemblée primaire du Petit-Couvent. Ensuite, il reçoit la visite et les félicitations de tous les corps civils et militaires, Puis, l'ancienne municipalité ayant dressé de tous ces faits procèsverbal, elle se retire, laissant au nouveau corps la direction de la ville W;
Au cours de l'étude que nous venons de faire du rôle joué par la municipalité de Brest à l'égard du Parlement, des Etats de Bretagne et des Etats généraux, nous avons pu la voir se
(1) Arch. mun. de Brest, BB. 26, fol. 80 à
(2) Arch. mun. de Brest, BB. 26, fol. 80.
mêler de plus en plus à la vie de la province d'abord, puis de la France entière.
Confinée tout d'abord dans l'exercice purement local de . ses fonctions, elle envoie à chaque tenue des Etats son maire comme député, mais elle ne le charge que de la défense des intérêts matériels de la cité. Il y réussit d'ailleurs assez mal, et nous le voyons souvent annoncer à son retour qu'en réponse à ses demandes il n'a pu obtenir que de vagues promesses.
Les nombreux et longs démêlés qui surgissent au XVIIIe siècle entre le Parlement de Bretagne et le pouvoir royal semblent être les premiers événements qui aient réussi à faire sortir la communauté de sa torpeur. Peut-être ses manifestations sont-elles quelque peu intéressées : une assemblée aussi encline à plaider devait tenir à s'assurer la bienveillance de la Cour souveraine. Quoi qu'il en soit, nous voyons la communauté ordonner en l'honneur du Parlement des réjouissances coûteuses et des cérémonies d'une solennité quasi burlesque.
La municipalité, cependant, laisse se produire sans rien objecter la réforme de Lamoignon, et les édits du 10 mai 1788 ne semblent avoir produit sur elle aucune impression. Sans doute son attention est-elle déjà à ce moment accaparée par les signes précurseurs de la grande agitation qui va remuer toute la Bretagne à la fin de 1788.
Elle prend part, avec le plus grand nombre des municipalités bretonnes, à ce mouvement révolutionnaire, et, avec elles, elle proclame les droits du Tiers et s'emploie à les faire triompher. Mais, en vérité, l'initiative ne vient pas de Brest : Bennes et Nantes ont adressé partout leurs délibérations que- Brest copie en y ajoutant ses doléances particulières. Une seule proposition partie de Brest, celle de la réunion des députés de Bretagne h Pontivy, est peut-être l'origine de l'assemblée qui eut lieu en cette ville au mois de janvier 1790.
En même temps que la municipalité se mêle ainsi aux luttes politiques, la population de Brest s'intéresse de plus en plus aux événements extérieurs. Elle se tient au courant de ce
qui se passe à Rennes ; elle a eu connaissance de la délibération de Brest du 13 décembre, du Résultat de Rennes du 27 décembre, et elle s'est de cœur associée au Tiers Etat de toute la province. De tout cela, nous trouvons la preuve dans les cahiers que les corps de métiers ont rédigés en avril 1789.
Au fur et à mesure que la population prend conscience de ses droits, elle semble vouloir reléguer au second plan la municipalité, dont le rôle diminue rapidement d'importance : nous constatons, dès l'élection des députés aux Etats généraux, que la municipalité est tenue à l'écart, qu'aucun de ses membres ne fait partie de la commission chargée de rédiger le cahier de la ville, et que le député pris à Brest n'a jamais été officier municipal.
Bientôt après, lors de l'élection du maire en juin 1789, la constitution municipale est violemment attaquée, et l'on peut d'ores et déjà prévoir que les jours de la communauté sont comptés. En effet, le 21 juillet 1789, un Conseil général révolutionnaire, dont elle fait partie, il est vrai, mais où elle est en minorité, prend la direction des affaires.
Elle disparaît ainsi presque entièrement, avant sa suppression légale. Et lorsque, conformément à la loi, l'on procède en 1790 aux élections municipales, le nouveau scrutin n'appelle au Conseil général aucun des membres de la municipalité sortante W. On ne saurait trouver de preuve plus convaincante en faveur de ce que nous avons déjà dit bien des fois : la municipalité de Brest sous l'Ancien Ptégime ne représentait pas la population ; il était donc tout naturel qu'un changement dans le mode d'élection des officiers municipaux, devenu plus démocratique, en consacrât la ruine définitive.
(1) Seul Malassis, qui avait quitté le corps servant depuis 1766, est nommé officier municipal. Les anciens maires Le Normand et Branda, les plus populaires, et l'ancien conseiller Rahier, sorti de charge en 1766, ne sont nommés que notables, en même temps que leur ennemi Bergevin père.
Par contre, la moitié des nouveaux élus étaient membres du Conseil général révolutionnaire. Ils avaient eu le temps de se faire distinguer par leurs concitoyens, depuis le 21 juillet 1789, et ils avaient rapidement pris le pas sur les officiers municipaux.