INTRODUCTION
Des origines à l'année 1336
La période la plus obscure de l’histoire de la Municipalité lyonnaise, celle qui a donné lieu à de longues et vives controverses, celle qui a permis, à beaucoup d’esprits quelque peu subtils et ingénieux, de créer des hypothèses, prises à la longue pour des réalités et que chacun 5’est ensuite efforcé de rendre encore plus vraisemblables en s'appuyant sur des textes antidatés, cette période, disons-nous, part du milieu du x1° siècle pour se terminer à la fin du xri.
Il est nécessaire d'examiner rapidement ces longues années de troubles, d’y prendre les grands événements caractéristiques pouvant nous permettre d’assigner une date à l’origine de la commune lyonnaise, date bien difficile à préciser, bien contestée jusqu’à ce jour.
Limitant nos recherches, nous remonterons jusqu'en 1155, époque de l’épiscopat d’'Héraclius.
Sous cet archevêque, Lyon était déchiré par les luttes sanglantes intervenues entre les comtes du Forez et l'Eglise. Profitant du séjour à Arbois de l’empereur Frédéric Barberousse, Héraclius se fit, en 1157, reconnaître par une bulle d’or, tous les droits souverains et sur Lyon et sur les terres de l’archevêché ; concession maladroite et funeste qui réveilla un foyer de haines mal éteint et dont les conséquences furent la prise de Lyon par les comtes du Forez, l'expulsion de larchevêque par les soldats du comte.
Cet état dura jusqu'à l’année 1167. Le pape Alexandre II fit alors signer un arbitrage par les deux partis. Cet arbitrage attribuait la juridiction administrative et judiciaire sur la ville de Lyon par moitié à l'archevêque et aux comtes du Forez; én ce qui concernait la perception des revenus, le partage s’opérait également par moitié.
Lyon avait donc deux maîtres également jaloux de leurs droits. Dans de semblables conditions, les premiers lésés furent les contribuables, c'est-à-dire, les citoyens (bourgeois et peuple).
Jusqu'à ce jour nous ne les avons pas encore vu intervenir dans le partage des pouvoirs; ils assistent, sinon impassibles, du moins impuissants aux chocs des deux grands rivaux : l'archevêque et le comte, n'ayant qu'un seul souci, celui d'éviter les rançons toujours lourdes que s’attribue le vainqueur.
L’arbitrage de 1167 signé, la situation devint into’ lérable : officiers du comte, officiers de l'archevêque
AU Ve
font rentrer les impôts, le plus souvent deux fois. Les protestations du peuple, faibles d’abord, menaçantes ensuite, firent aboutir au traité de 1173,en vertu duquel le comte se réserva toute la juridiction du pays du Forez, l'archevêque celle de Lyon et du Lyonnais.
Ce traité faisait de Lyon une ville essentiellement ecclésiastique ; la juridiction appartenait en entier à l'archevêque et aux chanoines-comtes. L’archevêque était le chef suprême, son sénéchal remplissait les doubles fonctions de chef de la justice et de chef de l'administration.
Le Chapitre, qui comprenait les chanoines de Saint- Jean et de Saint-Just, avait ses biens particuliers et nommait pour leur administration des officiers spéciaux.
Bien qu'il y eut unité au point de vue du caractère ecclésiastique de l’administration et de la justice, il y avait, en réalité, dualité de pouvoirs dont le point de départ se trouvait être, l’archevêque d’une part! le Chapitre d’autre part. Et les vexations, les injustices, qui avaient eu lieu sous l'empire du traité de 1167 reprirent de plus belle cette fois, mais avec un autre caractère. Ces deux puissances qui, en présence de l'ennemi commun, ne formaient plus qu’un seul et même corps, firent pleuvoir une nuée d'impôts sur les citoyens de Lyon pour subvenir à des besoins sans cesse grandissants. Pour mémoire nous en énumérerons quelquesuns: la taille, droit essentiellement roturier, qui fit murmurer Lyor, cette ancienne cité romaine ayant joui du jus italicum ; la dîme, les lods, droit portant sur les ventes et mutations; les leydes, droits portant sur les marchandises vendues dans les marchés; et
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enfin les droits ruineux résultant de l'exercice de la justice ecclésiastique. Saisis par les officiers de l’archevêque, les Lyonnais, à peine débarrassés de leurs griffes, tombaient souvent entre les mains des officiers du Chapitre et s’estimaient encore bienheureux quand un supplice n’était pas l’épilogue de leur triste odyssée.
On peut dire sans se tromper, je le crois, que l’archevêque, seul maître du pouvoir, seul chef de toute la justice et de toute l'administration, eut facilement pu maintenir son autorité pendant longtemps; mais ce qui précipita l’avènement de la commune, ce fut l'attitude du Chapitre, composé des plus nobles et des plus arrogants de Lyon, pour qui le souffle d’indépendance passant chez le peuple était un « abominable esprit de nouveauté ». :
A partir de cette époque (1190) vont, comme nous le verrons sous peu, se succéder une série de faits très caractéristiques, à intervalles répétés, faits qui marquent un changement dans l’esprit de la population lyonnaise, une tendance de la part des bourgeois et du peuple à lutter contre l'Eglise, ayant pour résultat final l'installation du pouvoir municipal et la reconnaissance de sa suprématie.
Préciser l’époque de l’origine de la commune lyonnaise est une chose assez difficile. Les avis des historiens sont multiples. Les uns prétendent faire descendre l’organisation municipale de notre ville de l’ancienne municipalité romaine, idée déjà bien vieille et presque complètement abandonnée; d’autres (1) soutiennent
(1) Guigue. Bibliothèque historique du Lyonnais, (une erreur historique).
que durant tout le xn° siècle aucune tentative ne fut essayée par les citoyens et, par conséquent, cherchent l'origine de la commune dans les premières années du xm°; d’autres enfin (1) lui assignent une date fixe, l’année 1195, et font même remonter à cette époque une institution dont nous aurons à parler : La Cinquantaine.
Dans toutes ces opinions, il y a, croyons-nous, une part d'erreur et de vérité. Nous allons essayer en nous attachant aux textes eux-mèmes d'indiquer notre avis.
Sans doute, il y eut des mécontentements populaires pendant une grande partie du xu° siècle, mais est-ce bien là l’origine unique de la commune? Non. Un pareil résultat n’est pas, ne peut pas être l'œuvre d’un jour, c'est le produit d’une longue et bien lente évolution. Et cette évolution à commencé lorsque l’archevêque, seul maitre avec le Chapitre, a eu exercé, quelques années durant, le pouvoir concédé par le traité de 1173: une série de faits, parfois minimes, insignifiants en euxmêmes (insultes à des bourgeois par les officiers de l'Eglise, vexations dans le recrutement des impôts), ont lentement, bien lentement fait naître chez les Lyonnais le désir de se gouverner eux-mêmes.
Le premier fait caractéristique à signaler, en parcourant les actes bien rares de cette époque, se trouve dans le traité de 1193 intervenu entre l'archevêque Renaud de Forez, le doyen Etienne et tout le Chapitre, d’une part; et les citoyens, d'autre part (2), Les citoyens
(1) Montfalcon. Histoire de Lyon (tome D), (2) Cartulaire Municipal de Villeneuve, p. 376.
Eure
rachètent moyennant 20,000 sols le droit qu’avaient l'archevêque et le Chapitre de taxer les denrées vendues dans la cité. De plus, l'archevêque et le Chapitre ne pourront accorder dans la ville de sauf-conduit qu’une seule fois à celui qui aurait pris un habitant de la cité, à moins que ce ne fût à l’occasion d’une guerre soutenue par l'archevêque; hors ce cas, ajoute le texte, le sauf-conduit ne pourra être accordé que par celui qui “aurait été détenu ow par le consentement de quatre citoyens élus ad hoc par les bourgeoïs.
À notre avis, cet acte a une grande importance, il nous montre un double phénomène : l’idée de communauté naissant parmi les citoyens à l’occasion du rachat d'un impôt, le respect de la personnalité des bourgeois.
Si le traité de 1193 avait été respecté, la longue période de luttes dans laquelle nous allons rentrer se serait peut-être trouvée sinon définitivement ajournée du moins reculée; malheureusement, malgré les serments échangés, les officiers de l'Eglise recommencèrent leurs vexations. Les citoyens dès l’année 1206 sont de nouveau en lutte avec l'archevêque, toujours pour la même question, les levées d'impôts. /sfe sunt consuetudines de quibus erat discordia inter cives Lugduneuses et ecclesiam (1). Ces coutumes concernaient les tarifs et conditions de perception des droits de péage, les amendes perçues à l’occasion de rixes entre citoyens, les droits de vente du vin nouveau, au mois d'août. Grâce à leurs réclamations, ils obtiennent de l’archevêque la remise du péage de Béchevelin ; mais la même
(1) Cart. Municip., p. 104.
année, les troubles recommencèrent et l’on dut alors. traiter fermement. La cité ne se contentait plus ce vaines promesses, elle voulait quelque insigne de sa Sa puissance naissante : elle réclamait les clefs de la ville. Dans la transaction qui intervint avec l'archevêque Reynaud, il fut décidé (1) que les bonnes coutumes de ladite ville seraient gardées et que, s’il survenait à leur sujet quelque différend, il serait réglé par quatre clercs et par quatre citoyens élus ; enfin, les clefs des portes anciennes et nouvelles de la ville devaient irrévocablement demeurer, sept années durant, entre les mains des citoyens.
Cette transaction à un nouveau caractère, on autorise la cité à régler elle-même ses différends en nommant quatre citoyens, c'est le premier acte de ce genre que l’on trouve dans l’histoire de Lyon, c’est aussi, peutêtre une des lointaines et nombreuses origines du Consulat. Deux années s’écoulent à peine, un nouveau traité (2) intervient encore entre les citoyens, l’archevêque et le Chapitre. Ce traité, que nous allons résumer en quelques lignes, jette un jour particulier sur la commune lyonnaise. Il fut décidé, au mois de septembre 1208, sous la médiation d'Eude duc de Bougogne, pour faire cesser l’état de guerre ouverte qui régnait entre les gens d’Eglise et les laïques, il fut décidé que, la garde et les clefs de la ville seraient remises à Eude jusqu'à la première quinzaine de Pâques et reviendraient ensuite à l’archevêque et au
(1) Chappe, t.2, 9.
(2)1CRappe; te 2, 17
Chapitre (violation du traité de 1206); que l’archevêque ne devait pas confisquer les biens des citoyens, ni en faire mourir aucun, qu'il recouvrait de plein droit le domaine, la juridiction et la possession de toute la cité ; enfin, fait très important, les citoyens juraient de ne jamais faire aucune conspiration, aucun serment de communauté: furaverunt cives nullam conspirationem vel juramentum communitatis vel consulatus ullo unguam tempore se facturos, exeptis Sacramentis que fiunt licite super societatibus mercationum contraendis.
Il est à noter que ce traité contient au dos la mention suivante : « C’est un accord que l'archevêque disait avoir fait avec la ville et qui ne vaut rien ». Cette mention est très significative. L'Eglise force les citoyens à prêter le serment énoncé- plus haut, cela semble indiquer qu’il y avait déjà eu des tentatives de liberté; car, vouloir les empêcher pour l'avenir, c'est bien en prévoir le retour. Ce texte officiel nous montre donc d’une façon définitive que des communautés politiques ont existé, mais comment fonctionnèrent-elles ? Là est le mystère. C’est tout au plus si l’on sait que les bourgeois se réunirent primitivement, avant la construction de l’église Saint-Jacquème, dans la salle des chanoines, place du Petit-Change, mais ils en furent chassés par le Chapitre qui voyait naître le foyer révolutionnaire. Et alors, les réunions se firent un peu partout; sans doute, on nommait quelques notables, un très petit nombre, chargés d'aller formuler au nom de la masse des revendications bien légitimes. Malheureusement, en l'absence de textes, nous ne pouvons qu'émettre une simple hypothèse.