‹ La muse à BibiChapitre 30 sur 40 · LÀ NEIGE · texte numérisé non relu

LÀ NEIGE

La neîge a tapissé Paris. — Ça m*a botté.

D*abord la neîge, à voir, c'est de toute beauté. Le matin, Paris semble un immense fromage A la crème. C'est un coup d'œil girond. Dommage Que, sur cette blancheur sans tache^ les passants Innombrables et qui s'en vont dans tous les sens. De chacun de leurs pas laissent en noir la trace. La neige est agréable à marcher. L*eau vous glace; Mais pas la neige et quand le froid pince trop sec, On peut se réchauffer les patoches avec.

La neige enfin sera toujours par moi chérie, Car elle me procure un brin de rêverie.

Et fait défiler, comme en songe, sous mes yeux, Des tas de souvenirs, pénibles ou joyeux.

Je me souviens d'abord du temps où j'étais gosse. Quand il avait neigé dans la nuit, quelle noce ! Ah ! les moutards... Comme on rigolait en sortant De l'école! Fallait voir : c'était épatant.

On se livrait, malgré les sermons inutiles.

Une bataille avec de neigeux projectiles;

yO LA MUSE A BIBI

Et quels rires, quand, par mégarde, et quelquefois

Par malice, on tapait sur le pif d*un bourgeois !...

Et puis, je vois passer devant moi la figure

De ma fraline Berthe, une enfant blonde et pure,

Si blanche que son corps semblait être pétri

Dans de la neige... Un gueux^ un salaud, un pourri,

— étudiant douillard ou vil gommeux, n'importe! —

La séduisit et nous Tenleva. — Berthe est morte

Pour moi, grâce au contact du riche malfaisant;

Et son âme candide est salie à présent.

Neige que des souliers boueux ont piétinée! —

Filles pauvres, ainsi c'est votre destinée

De servir d'instruments à d'immondes plaisirs.

Je trouve dans la neige encore maints souvenirs : Noces, enterrements^ gaîtés, douleurs...

La neige Enfin me fait penser aux jours tristes du siège; Et je donne une larme à mes vieux camaros, A tous les braves gens qui laissèrent leurs os Sous Paris, pour la France et pour la République. Ils allaient troupe allègre, et pourtant famélique; Ils marchaient le front haut, gaîment, l'air martial ; Ils tressaillaient de joie à l'appel du brutal ; L'amour de la patrie emplissait leur pensée:

Ils dorment maintenant sous la terre glacée.

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