‹ La muse à BibiChapitre 36 sur 40 · L'ANE · texte numérisé non relu

L'ANE

Un pAuyre homme vivait avec un ftne. L*homme Etait un vieux tout blanc, et la bête de somme Ployait sous le fardeau des ans, son dos pelé.

Ils parcouraient tous deux Paris, couple essoufflé, Et Ton voyait passer leur maigre silhouette; Le vieil Ane traînait une pleine charrette De copeaux — qu*on vendait au monde^ ça et là -^ Et le vieillard trotait auprès, cahin-caha.

Jamais le vieux n*avait frappé son âne, et même Il le traitait avec une douceur extrême; Et l'àne n'avait pas cet air navrant à voir Que les Anes battus ont coutume d'avoir.

Je les vis un matin, boulevard Montparnasse, Et je fus attendri de leur allure lasse.

Cétait un clair matin automnal. — Il ventait Fort, et TAne, tout en trottinant, tremblottait. Je regardais ces deux êtres avec tendresse, J'aime le prolétaire humble, « que ladétresse^ L'Age et le turbin ont usé^ cassé, transi. •— Et l'Ane, — TAne étant un prolétaire aussi.

LA MUSE A BIBI 8j

Or, des étudiants qui montaient vers Montrouge Passèrent. Ils avaient noce dans quelque bouge Toute la nuit : cela se voyait aisément A leurs chants avinés, à leur débrailiement, A leurs teints blêmes.

Ces jeunes gens en goguette Aperçurent le vieux, et l'âne et la charrette, Et leiu: coururent sus en poussant de grands cris. L*âne s'arrêta court. — Le bon vieillard, surpris, Ne dit mot, attendant l'événement; et, comme L'instinct rend l'animal plus clairvoyant que l'homme. L'âne abaissa ses deux oreilles sur son cou : Il sentait le danger...

En effet, tout à coup.

Ces jeunes gens, rendus mauvais par la biture. S'allèrent accrocher derrière la voiture.

Qui bascula. Le pauvre âne au dessus du sol Fut entre les brancards enlevé. Son licol L'étranglait... Et bientôt son souffle devint râle; Vainement le vieillard suppliait^ tremblant, pâle. Affolé... Les loustics continuaient.

Oe loin J'avais vu se passer ces choses, et, témoin Indigné, je hâtais le pas pour aller dire A ces étudiants à quel point ce martyre D'une innocente bête était lâche et honteux.

Lorsque des ouvriers arrivèrent sur eux.

Les braves gens semblaient être un brin en riole ; Mais l'ouvrier est bon même quand il rigole.

Ceux-ci, donc, avaient tout vu de chez un troquet. Ils empoignèrent les jeunes gens au collet; Ils cognèrent les plus récalcitrants; et, zeste I La bande cavala sans demander son reste.

Le vieux aux ouvriers fit un remercîment; Puis, lorsque son ftne eut soufflé tranquillement, L*homme et la béte, avec leur allure poussive, Reprirent leur chemin.

Ainsi, peuple ! il arrive Que tes fils ignorants corrigent quelquefois Les fils bien éduqués et cossus des bourgeois.

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