‹ La muse à BibiChapitre 40 sur 40 · LA PORTE DE PARIS · texte numérisé non relu

LA PORTE DE PARIS

Le premier jour de mars, l*anmil huit cent soixante Et onze, la patrie étant agonisante, Deux cavaliers prussiens, deux clairons alleihands. Cheveux jaunes, reins lourds, soldats des régiments D'avant-garde massés in haut de Courbevoie, Poussèrent leurs chevaux au milieu de la voie Qui s'étend vers Paris : puis, redressant le cou« Et la face gonflée, ensemble tout à coup Soufflèrent, pour aider les autres aies suivre, Je ne sais trop quel air fanfaron, dans leur cuivre. Au signal, escadrons, cuirassiers blancs, uhlans, Canonniers, dragons bleus, fantassins, à pas lents, Ceux de Hesse et de Saxe, et ceux de la Bavière, Tous les mangeurs de porc, tous les buveurs de bière. S'ébranlèrent, pesants. On vit leurs bataillons Tour à tour défiler sous les pâles rayons Du matin, et vers TÂrc triomphal de TEtoile, Que la brume à cette heure enveloppait d'un voile. Prodigieux témoin qui hausse jusqu'aux cieux, Sur ses flancs de granit, le renom des aïeux Et fait un seuil de gloire à Timmortelle ville. Ils allaient lentement. —Ils étaient trente mille.

Sous le portail géant^ des enfants attendaient.

Les petits de Paris, comme sMls répondaient

A quelque vœu suprême et que seule entend Tâme,

Amaigris, résolus, gardant du siège infâme

Les haillons à réchine, aux yeux le feu des pleurs^

Hélas! et sur des fronts de douze ans, les pâleurs

Decinq mois de famine et de rancœurs accrues.

S'étaient mis dès l'aurore en marche par les rues.

Descendant les faubourgs, par un, par deux, par trois.

Longeant les quais déserts, touchant du front parfois

Les longs drapeaux de deuil suspendus aux fenêtres.

Ils étaient venus là, tous les pauvres chers êtres ;

Ils attendaient, debout. — Ils étaient bien trois cents.

Trois cents ! Les plus âgés à peine adolescents.

Devant eux, l'ennemi; derrière eux. le silence;

Et le brouillard partout, comme un linceul immense...

Et voilà que du sol monte en sourds grondements Comme un râle dans Tair. Ce sont les Allemands ; Ils approchent.

Soudain, désespérée, aiguë.

Jaillit une clameur : tout ce que sait la rue De malédictions, d4n jures et de cris.

Toute rame en fureur des pavés de Paris.

Tragique, véhémente, intrépide et dififorme.

Le bataillon chétif huait Tarmée énorme...

Or, Tun des chefs, celui des Prussiens triomphants Qui venait le premier, voyant tous ces enfants Immobiles, barrant le passage de gloire, Poussa violemment contre eux sa jument noire. Et l'animal superbe en ses harnais guerriers. Et le soldat farouche aux regards meurtriers Semblaient ne faire qu'un, cavalier et monture. Et le centaure était d'effrayante stature.

Alors l'un des petit% fit face à l'officier.

Un gamin qui semblait fort peu se soucier De vivre vieux. Cétait, si j'ai bonne mémoire. Le fils d'un de ceux-là qui rêvent la victoire. Endormis pour toujours aux champs de Buzenval.

L'enfant frappa du poing les naseaux du cheval.

Et l'Allemand, tandis que sa bête se cabre.

Se retourne, la main sur le pommeau du sabre, Et, mécaniquement, sans paraître étonné.

Interroge quelqu'un...

Un ordre fut donné.

Par qui ? Je n'en sais rien. Fut-ce pitié ? clémence ? Fut-ce compassion pour un désastre immense 'i Ou crainte de jeter les suprêmes défis A ceux dont la vaillance enfantait de tels fils? Je ne sais ; mais enfin cette horde barbare.

Ces noirs clairons sonnant leur altière fanfare,

Ces durs soldats, rompus, ô Guerre! à tes travaux. Ce tourbillonnement d'hommes et de chevaux Que précède aujourd'hui la victoire fantasque. Tous ces peuples, Prussiens aux fronts coiffés du casque, Wurtembergeois, Saxons, Badois et Bavarois, Ce tas de tout-puissants, d'égorgeurs et de rois. Renonçant à franchir la porte inviolée.

Firent un demi-cercle, et, par la longue allée. Soulevant au passage un nuage poudreux.

Disparurent, troublés de laisser derrière eux. Sous Parche du Passé, pareille à PEspérance, Indomptée et debout, la marmaille de France !

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