LE FAUX NEZ
A Hugues Delorme.
Un jour de la Mi-Carême A me rigoler moi-même Étant bien déterminé, Il me prit la fantaisie, Sur ma face cramoisie De me coller un faux nez.
Un pif superhébraïque.
Il fallait être héroïque Pour l'arborer. En effet, On eût dit une gargouille; Mais comme toujours il mouille Ce jour-là, c'était parfait.
Me voilà donc dans la rue, Emmi la foule bourrue, Avec ce nez triomphant.
Pour l'un, j'étais le « nasique »
Monarque de la Belgique, Pour l'autre un jeune éléphant.
Fort heureux, en fin de compte, Qu'on se trompât sur ma trompe.
J'étais donc sans nul émoi, N'ayant qu'une seule envie, C'est de traverser la Vie, De tous ignoré, fors moi.
Je suivis de préférence, Gomme aussi par déférence, Un char, où quelques « beautés » Faisaient cortège à la Reine, Me croyant à la sereine Epoque des Royautés.
Et plus j'étais anonyme,
Et plus, en mon for intime,
J'allais me gorgiasant.
Mon Dieu! qu'il faut peu de chose
Pour voir l'existence en rose !
Un nez, c'est bien suffisant.