‹ La muse au cabaretChapitre 25 sur 139 · UN AMATEUR D'ALCOOL · texte numérisé non relu

UN AMATEUR D'ALCOOL

A Gabriel Mourey.

Yous ne connaissez pas la salle DupuytrenP...

Je vous en félicite, Il faut avoir le cœur bardé d'un triple airain,

Pour lui faire visite.

Des mille objets hideux entassés en ce lieu, Qu'il faut voir pour y croire,

Je ne veux retenir qu'une chose, pour le Besoin de mon histoire :

Et ce sont des fœtus ignoblement bouffis,

Sans nulle forme humaine, Mollissant dans l'alcool comme des fruits confits.

Eh bien, ces phénomènes,

Ces monstruosités que vous, gens délicats,

Trouveriez horrifiques, Pour ceux du « bâtiment » sont simplement des « cas »

Rares et magnifiques !

Or, un jour, le docteur que le Gouvernement

Prépose à ce musée, Gomme il s'y promenait pour passer un moment,

Crut sa vue abusée,

Constatant ses fœtus à sec dans leurs bocaux...

Indicibles merveilles, Acquises à quel prix d'efforts chirurgicaux 1

« Tu dors, ou si tu veilles?... »

Se dit-il. — « Tant d'alcool que l'on m'a dérobé!

Car je ne puis pas croire Que jamais mes fœtus aient le tout absorbé.

Quelqu'un doit me le boire... »

Eu effet. Quelque temps après, le gardien

De salle, un vrai colosse, Raconta qu'il buvait son verre quotidien

De cet alcool atroce.

Et le plus curieux, c'est que cet animal,

Loin de tomber en cendre, Bien mieux, n'avait pas l'air de s'en porter plus mal.

C'était de quoi surprendre.

UN AMATEUR d'aLCOOL. 57

« Palsambleu ! songea le savant — ce gaillard-là

Doit avoir les entrailles En furieux état. Il faudra voir cela,

Après ses funérailles. »

Il le fit venir et lui dit : « Vieux dégoûtant!

Va, je connais ton vice.

Vends-moi ton corps (pour cpiand tu seras mort, s'entend)

Service pour service. »

Vous devez bien penser que notre saligaud

Accepta tout de suite.

Ayant de l'or, il but à tire-larigot

Un jus moins insolite.

Il se fut vite « bu ». Dame! c'était fatal.

Mettez-vous à sa place...

Ce qui fait qu'il revint à son alcool fœtal,

Dont le nom seul nous glace.

Au surplus, le patron ses bocaux emplissait,

Au fur et à mesure Que l'autre les vidait. Parfois il s'accusait

De sa manœuvre obscure :

« Mon Dieu — se disait-il — ce malheureux « Goupeau »

A coup sûr il me navre, Mais, n'est-il pas heureux? Et puis, combien plus beau

En sera son cadavre! »

Hélas! Dans son ardeur scientifique, il n'avait

Pas songé que peut-être Il pouvait bien aussi dans le « champ de navets »

Avant lui disparaître.

C'est justement ce qu'il advint. Quant au gardien

Il bénit sa mémoire, Et vécut fort longtemps, avec son air de rien,

Et sans cesser de boire.

C'est la Vie! Et comme en définitive, son Corps lui restait pour compte,

Et qu'il en connaissait la valeur, mon cochon Alla de sorte prompte,

Chez un autre docteur, au courant de son cas,

Afin de le revendre.

Il en tira, dit-on, deux ou trois cents ducats.

C'est toujours bon à prendre.

Puis, de nouveau, laissant ses bocaux au rebut, D'autant qu'ils étaient vuides,

Pour la seconde fois, notre ivrogne se « but »... Ou du moins je le cuyde.

DEGUSTATIONS

A Alfred Pouthier.

C'était à l'Exposition,

Rayon des dégustations,

Je cherchais, afin de m'abstraire,

Un coin solitaire et discret,

Quand j'aperçus un cabaret

Que j'aimais déjà comme un frère.

Al peine dans ce cabaret

Étais-je, comme qui dirait —

A méditer devant un verre,

Que surgit, à mon grand émoi,

Un client, en face de moi,

Qui me ressemblait comme un frère.

Avais-je toute ma raison?...^ Je ne sais plus... mais sa façon Me parut infiniment louche, Malgré qu'il n'eût pas l'air mauvais, Car, chaque fois que je buvais, Il portait mon verre à sa bouche.

D'abord, j'en concluais ceci :

C'est quelqu'un qui n'est pas d'ici, D'un savoir-vivre contestable, En voudrait- il à mes argents?...

Quand on ne connaît pas les gens, On ne se met pas à leur table.

Gomme je ne suis pas bavard, Et qu'ii se taisait, pour sa part, Nous étions là comme deux brutes; Finalement, vous pensez bien, Je payai mon verre et le sien, Afin d'éviter les disputes.

Puis, sur-le-champ, je le quittai,

Et m'en allai boire à côté,

Espérant ainsi m'en défaire...

Eh bien, pas du tout. De nouveau,

Je dus trinquer avec ce veau,

Qui me ressemblait comme un frère,

DÉGUSTATIONS. Cl

Je n'y fis plus altention, Par ces temps d'exposition On voit de si drôles de sires !

Mon Dieu, qu'il m'emboite le pas — Pensais-je — il ne me gêne pas...

Et c'est tout ce que je désire.

Tour à tour, dans les bars hongrois, Belge, allemand, anglais, chinois. .

Je le retrouvai, mais plus vague; Toujours buvant à ma santé...

Dans mon verre. De mon côté, Prenant mon tabac dans sa blague.

Après maintes libations

En ces diverses sections,

Il me parut plus sympathique,

— J'ajoute que, plus nous buvions,

Et plus nous nous ressemblions,

A tout le moins quant au physique.

Vers les minuit, quelque peu soûls, - Tous deux, bras dessus bras dessous, Nous ne faisions plus qu'une paire...

Chaque fois que je titubais, Que j'allais de guingois, en biais.

Il manquait se ficher par terre.

Parbleu! lui dis-je, mon ami, Allons prendre encore un « demi Se peut-on quitter de la sorte, Sans boire ensemble le dernier?

Et du plus proche tavernier Nous eûmes tôt franchi la porte.

Quand il fut assis devant moi, Jugez de mon nouvel émoi :

Au moment de choquer nos verres, Au lieu d'un copain j'en vis deux, Lesquels — n'est-ce pas merveilleux?

Me ressemblaient comme deux frères !

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