LE GIGOT
A Jean Loup Richepin.
Quand le gigot paraît au milieu de la table, Fleurant l'ail, et couché sur un lit respectable
De joyeux haricots, L'on se sent beaucoup mieux, un charme vous pénètre, Tout un chacun voyant son appétit renaître,
Aiguise ses chicots.
On avait bien mangé mille riens-d'œuvre et autre Mais... quel sera le rôt?... songeait le bon apôtre
De convive anxieux.
Bravo ! c'est un gigot ! Une servante brave Vient d'entrer, dans ses bras portant, robuste et grave,
Ce fardeau précieux.
l5o LA MUSE AU CABARET.
Alors, l'amphitryon, le père de famille Se demande, tandis que son œil le fusille :
Sera-t-il cuit à point?
Il l'est — n'en doutez pas, et chacun le proclame, Dès qu'il a vu plonger une invincible lame
Dans son doré pourpoint.
Son sang de tous côtés ruisselle en fdets roses. Sa chair est admirable, et ferait honte aux roses.
Le plus indifférent Des convives, muet tout à l'heure et morose, S'épanouit, du coup, débite mainte prose,
Devient même encombrant.
Il ne faut bien souvent qu'une soupe ratée, Pour que, dès le début, soit la verve arrêtée
Chez les plus beaux esprits; Le gigot vient, voici que la gaîté s'échappe. On rit, on cause... l'un demande 1' « œil du pape »
Et l'autre, la « souris ».
L'un voudrait du « saignant », l'autre du « cuit », problème Qui n'est pas difficile à résoudre. Un troisième
Hésite entre les deux...
Le propre d'un gigot, cuit selon le principe, Etant de satisfaire au goût de chaque type,
Serait-il hasardeux.
LE GIGOT. i5r
Quelquefois on cause Art, Science, Politique. La conversation prend un tour emphatique,
Qui n'est pas sans daDger. ..
Arrive le gigot... adieu les grandes phrases! Chacun à son voisin dit : assez... tu me rases I
Parlons donc de manger.
Vous êtes, ô gigot! le plat de résistance,
Le morceau de haut goût, la viande d'importance,
Sur quoi rien ne prévaut.
Une côte de bœuf n'est pas pour me déplaire, Tout de même c'est encor vous que je préfère,
Et je le dis bien haut.
Votre chair est savante. En la verte prairie,] Vous ne deviez brouter que des fleurs, je parie,
Dédaigneux des chiendents; Vous êtes tendres plus qu'une jeune épousée, Gigots d'agneaux ! argile idéale, et rosée
Qui fondez sous nos dents.
Lorsque vous gambadiez aux profondes vallées, Sur les montagnes ou dans les plaines salées,
Ignorant les bouchers, Vous étiez des « Jésus » que la grâce décore ; Mais vous êtes bien plus attendrissants encore
Sur des « fayots » couchés.
i5a LA MUSE AU CABARET.
Aussi, vous mange-t-on par pure gourmandise, Et machinalement, comme une friandise,
Sans mesure, sans fin, Car, ainsi que Fa dit un docteur en Sorbonne : Vit-on jamais gigot faire mal à personne?
Il se mange sans faim.