‹ La muse au cabaretChapitre 71 sur 139 · LA SOUPE A L'OIGNON · texte numérisé non relu

LA SOUPE A L'OIGNON

A Jean Pierre Richepin.

Quel est ce bruit appétissant Qui va sans cesse bruissant?

On dirait le gazouillis grêle D'une source dans les roseaux, Ou l'interminable querelle D'un congrès de petits oiseaux.

Mais cela n'est pas. Que je meure Sous des gnons et sous des trognons, Si ce ne sont pas des oignons Qui. se trémoussent dans du beurre !

Hein! qu'est-ce que Bibi disait?

Et ce bruit sent bon — qui plus est.

C'est à vous donner la fringale.

Traitez-moi de syndic des fous, Je n'en connais pas qui l'égale.

l56 LA MUSE AU CABARET.

« Et pourquoi faire — direz-vous — Met-on ces oignons dans le beurre? > Pourquoi faire?... triples couyons, J'espère... une soupe à l'oignon.

Vous allez voir ça tout à l'heure !

Je m'invite, n'en doutez pas.

Et j'en veux manger, de ce pas, A pleine louche, à pleine écuelle...

Ne me regardez pas ainsi, C'est ma façon habituelle.

La soupe à l'oignon, Dieu merci !

Ne m'a jamais porté dommage.

Ainsi, la mère, encore un coup, Tnsistez, faites en beaucoup, Et n'épargnez pas le fromage.

Elle est prête?... Alors, on s'y met.

0 simple et délicat fumet 1

Tous les parfums de l'Arabie

Et que l'Orient distilla,

Ne valent pas une roupie

De singe, auprès de celui-là.

Et puis ! . . . quel fromage énergique !

File-t-il, cré nom ! fde-t-il !

Si l'on ne lui coupe le fil,

Il va filer jusqu'en Belgique !

On me dirait dans cet instant :

La Fortune est là qui t'attend.

LA SOUPE A i/oiGNON. iÔ7

« Laisse-là ta soupe et sois riche. »

Que d'un cran je ne bougerais.

Qu'elle m'attende, je m'en fiche!

En vérité, je ne saurais, Quand elle passerait ma porte, Manger deux soupes à la fois, Comme ceile-ci. Non, ma foi.

Alors, que le diable l'emporte !

Assez causé. Goûtons un peu Cette soupe, s'il plaît à Dieu !

Cristi! Qu'elle est chaude, la garce!

Autant pour moi ! Où donc aussi, Avais-je la cervelle éparse?

Sans doute entre Auteuil et Bercy...

Elle ne m'a pas pris en traître Sais-je pas sur le bout du doigt, Que toute honnête soupe doit Etre brûlante ou ne pas être?

Qu'est-ce à dire? Je m'aperçois Que j'en ai repris quatre fois.

Parbleu! je n'en fais point mystère.

Mais j'en veux manger tout mon soûl, Quatre fois ! peuh ! la belle affaire ! J'en reprendrais bien pour un sou.

Dussé-je crever à la peine, Je n'aurai garde d'en laisser.

Et ne croyez pas me blesser, En m'appelant « vieux phénomène »..

IDl

Allons, bon!... Il n'en reste plus!

Et bien, alors, il n'en faut plus.

Ayons quelque philosophie.

Une soupe se trouvait là,..

Elle n'est plus là... C'est la Vie!

Que voulez- vous faire à cela^ La soupe la plus innombrable Finit tôt par nous dire adieu.

Et je ne vois guère que Dieu, Finalement, de perdurable.

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