LE PREMIER MOUTARDIER DU PAPE
A Franc-Nohain.
Un Dijonnais jadis fut pape,
Dont le nom, pour l'instant m'échappe.
Alors, dans le monde chrétien,
Pour devenir chef de l'Eglise,
Pas besoin — sans que j'en médise —
D'être prélat Italien.
A peine ce pape... barbare Eut-il ceint la triple tiare, Qu'une manière de croquant, En sa magnifique innocence, Vint demander une audience A la porte du Vatican :
LE PREMIER MOUTARDIER DU PAPE. l63
— « Dites au Pape, votre maître, Que j'ai fait plus d'un kilomètre Pour le voir... que je le connais...
Insistait-il — ne vous déplaise!
Je suis né sur terre française, Mieux que ça, je suis Dijonnais ».
« — Un compatriote! Qu'il entre!
Dit le Pape, averti. Que diantre!
La consigne n'est pas pour lui ».
Or, dès qu'il le vit : « Hé! mon brave, Quelle aventure heureuse ou grave Me vaut de te voir aujourd'hui? —
— Eh bien, voici — dit le pauvre homme J'ai donc quitté Dijon pour Rome, Afin d'y trouver un emploi; Comptant, tout le long de l'étape, Qu'un de chez nous, devenu pape, Ferait quelque chose pour moi.
— Mais encore?... fit le Saint-Père.
Conte-moi ce que tu sais faire.
Quel fut, à Dijon, ton métier? —
— J'étais fabricant de moutarde..
— - De la moutarde! Je te garde.
Tu seras mon grand moutardier !
l64 LA MUSE AU CABARET.
D'autant plus qu'en cette Italie Leur moutarde n'est pas jolie.
Elle est un peu faiblarde, hélas !
Je ne sais trop ce qu'ils y mêlent, De quelles fleurs ils l'hydromellent..
Trop de fleurs! aurait dit Calchas. »
A dater de là, dit l'Histoire, Notre homme, en son laboratoire, Fut installé commodément.
Et le Pape, tout à son aise, Dans de la moutarde française, Put relever ses aliments.
Un temps après, chez le Saint-Père Survint un second pauvre hère, Egalement un Dijonnais.
— « Tu fais aussi de la moutarde?
Lui dit il — que le ciel te garde!
Mais voilà ce que je craignais...
« Tu sauras que, dans mes offices, On s'occupe de mes épices.
J'ai déjà mon moutardier. Vois Si la chose te va quand même, D'être mon moutardier deuxième, Si l'autre y consent toutefois. »
LE PREMIER MOUTARDIER DU PAPE. l65
Or, l'autre, gonflé d'importance, Fut trop heureux, comme l'on pense, D'avoir un second — du métier.
Car du fait de ce partenaire, Notre orgueilleux fonctionnaire Devenait premier moutardier!
CONTE DE CAREME
A Bertrand Guéi;;iu
Un jour donc, de semaine sainte, Il y a bien longtemps — que trop !
J'entrai dans la modeste enceinte D'un très respectable bistro, Malgré ma mémoire insonore, Je me souviens fort bien encore D'avoir pris, à mon déjeuner, Des pruneaux, afin de jeûner, Et que la patronne elle-même Me servit ce mets de carême.
Comme mes yeux les supputaient, Je vis tout d'abord qu'ils étaient Au nombre de sept. Pas un fifre De plus. Pourquoi, diable, ce chiffre Me frappa-t-il?... Je ne sais pas.
Toujours est-il qu'il me frappa.